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Ah ! mon Dieu ! auriez-vous oublié vos promesses

— Mes promesses! J'ai fait des promesses?

— Mais c'est ici, dans ce salon, à cette place, que je vous demandai, il y a deux mois, si vous acceptiez ma main ; vous me répondîtes oui.

— Vous vous trompez, monsieur le marquis, je n'ai rien dit de cela.

— Vous ne vous souvenez donc plus? Mais je me souviens, moi ; j'ai bien entendu ; vous avez dit oui ; vous avez consenti ; et aujourd'hui... aujourd'hui 1

La douleur arrêta la parole sur les lèvres du marquis ; il pâlit, chancela, tomba dans le fauteuil, et prit sa tête entre ses deux mains.

— Quoi ! dit Casimire d'un ton cruellement léger, vous n'avez pas pris pour ce qu elles valaient des réponses en lair sur des propositions que j'avais lieu de croire tout aussi légères? Pouvais-je supposer que vous attachiez la moindre importance à un amusement de votre esprit? Le ton avec lequel vous parliez de votre amour si inattendu, si soudain, m'a complètement trompée... Mais, puisque je me suis trompée, je regretté de toute mon âme de n'avoir pas été plus sérieuse, monsieur le marquis, quand vous l'étiez si peu.

— Ah ! c'était une passion sincère, dit d'une voie étouffée le pauvre marquis de Courtenay, qui, toujours frivole au milieu de la plus réelle des douleurs de sa vie, ajouta : Si elle n'eût pas été sincère, aurais-je bouleversé de fond en comble mon palais appris à toute la noblesse de France que j'allais unir mon nom au vôtre? aurais-je fatigué mon corps et mon esprit à vous préparer un sort digne de votre beauté et de mon amour ?

Casimire restait froide, interdite ; elle recueillait les premiers fruits de cette hypocrisie fatale qui n'était pas chez elle un calcul de coquetterie ; Casimire n'était pas coquette, mais un côté du caractère que lui avait donné son père. Elle avait écouté, permis en riant une passion qu'elle avait inspirée, pour, en faisant semblant de l'écouter, en cacher une autre, celle qui

dominait son cœur ; mais la passion raillée, amusée, était arrivée la première ; elle relevait la tête et confondait Casimire, malgré ses dénégations , malgré son langage adroit , malgré toutes les ressources de son esprit, malgré tout ce qu'il y avait de parfaitement vrai dans sa justification. Le marquis eut la faiblesse ou le courage de pleurer.

— Puisqu'il en est ainsi, dit-il en étouffant ses larmes dans son mouchoir, je me retire, je m'en vais ; adieu l mademoiselle. Je quitte cette ville, je quitte ce pays où je ne puis être que ridicule; adieu! mademoiselle de Canilly; j'irai, je vais en France... Mais, s'arrêta-t-il , je serai ridicule aussi en France. On sait à la cour, où ne sait-on pas que j'allais me marier avec vous? Allons! je serai partout ridicule ! Mon frère , vous êtes bien heureux de ne pas aimer, vous ! Que vous êtes plus heureux encore si vous êtes mort.

— Mort ! s'écria , d'une voix déchirante , Casimire ; mort ! Elle saisit le marquis par le poignet.

Ce cri fut une diversion à la douleur du marquis de Courtenay.

— Ne vous alarmez pas ainsi , mademoiselle. Je ne dis pas que mon frère le commandeur est mort , quoiqu'il y ait bien longtemps que nous n'avons eu de ses nouvelles. Je disais que, s'il était mort, j'enviais son sort. Mais je vous remercie de ce cri • d'intérêt qui vient de vous échapper pour lui. Vous aimez encore notre famille, si vous ne voulez pas y entrer. Merci, mademoiselle de Canilly; qu'une bonne amitié demeure entre nous. Une amitié... Oh! de l'amitié! Il recula vers la porte, pâle, honteux, désespéré. Il descendit l'escalier.

On ne le rappela pas.

Casimire était trop dure, trop cruelle envers le marquis de Courtenay, pour ne pas porter dans son âme, et ceci le disait hautement, un amour aveugle, immense, despotique, pour le commandeur.

Du jour où le marquis de Courtenay eut celle orageuse explication avec mademoiselle de Canilly, il renvoya tous les ouvriers employés aux travaux babyloniens de son palais, dont les portes se fermèrent k tout le monde. Il s'y cloîtra étroitement; il n'en sortit plus. Le bruit, le mouvement cessèrent. On eût dit un palais frappé d'apoplexie foudroyante.

Ce silence universel, après tant d'agitation , exerça au plus haut degré l'esprit caustique et la langue acérée de l'oisive aristocratie polonaise. D'abord elle s'étonna , puis elle chercha k savoir, et, comme elle ne sut rien, elle inventa. Tout croit k merveille dans le champ de l'invention, le cèdre et les chardons. On se dit que le marquis de Courtenay était malade, mais on n'y crut pas ; on se dit que le marquis avait perdu la moitié de sa fortune dans la banqueroute de Law : personne n'attacha d'importance k ce bruit ; on se dit qu'il avait essuyé un refus de M. de Canilly en lui demandant la main de sa fille; comme ceci devenait plus scandaleux, ceci parut aussi plus vraisemblable , on y crut k moitié ; on se dit enfin que le marquis, trop confiant dans l'amour de Casimire... Mais il est plus utile de dire ce que devenait Casimire.

Une lueur de son bon sens naturel passa sur le fond sombre de ses pensées dès que le marquis de Courtenay eut iptcr-

rompu toute relation avec elle. Casimire s'expliqua alors, par la réflexion, combien le marquis avait eu raison de croire à des dispositions favorables , après les marques qu'elle lui en avait données en mille occasions. Avait-elle reculé devant une seule des épreuves publiques auxquelles il l'avait appelée afin de se convaincre et de convaincre les autres de la vraisemblance de ses prétentions? Ne l'avait-elle pas accompagné partout où il avait voulu la conduire ? En se laissant produire en tous lieux, non avec la familiarité d'une sœur qui suit son frère, mais avec éclat, distinction, étiquette, n'avait-elle pas consacré les espérances du marquis de Courtenay ?

Sa conscience, quoiqu'elle eût pris l'habitude de la réfuter, rappela à Casimire ces nombreuses légèretés, et lui reprocha amèrement surtout, k voix basse, comme tout ce qui doit le mieux s'entendre , d'avoir voulu profiter de l'amour bruyant du marquis pour s'occuper sans bruit du sien propre ; mais ces châtiments infligés dans l'ombre pouvaient-ils la préoccuper beaucoup au moment où deux choses , d'abord placées aux extrémités (Je l'horizon, paraissaient se rapprocher sans cesse, et, d'heure en heure, de son front et de son cœur : la couronne qu'était allé ramasser son père au milieu des flammes d'une conjuration, le retour du commandeur de Courtenay à Varsovie, si toutefois la couronne n'avait pas été écrasée sur la tête de son père, si le commandeur n'était pas mort sous une balle turque ?

Quoique Casimire ne touchât pas encore à cette période de la vie où , instruit par l'expérience , on apprend combien peu notre volonté et nos vœux aident à. l'accomplissement des choses espérées , où l'on se démontre que le hasard seul , ou, si on l'aime mieux , la Providence peut tout, règle tout, fait tout, à quelque agitation qu'on se livre , elle éprouvait pourtant de ces bouffées d'espoir et de découragement venues on ne sait de quel côté,* dernier symptôme des faits qui se dénouent. Elle espérait et désespérait , elle souriait toute une

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matinée, et passait des nuits entières à pleurer. Son sort allait être tout ou rien, elle le pressentait. T avait-il une bien large part pour les souffrances solitaires du marquis de Courtenay entre deux attentes aussi décisives?

Un matin qu'elle souffrait de cette torture morale , Marine entra dans sa chambre ; elle lui dit :

— J'ai rêvé cette nuit que nous nous promenions dans le parcde-Saint-Cloud, sur ce gazon qui va d'une porte à l'autre. Que c'était beau ! Je crois que je l'aurais mangé de plaisir. Voudrais-tu te promener à, Saint-Cloud?

— T'ennuirais-tu ici , nourrice? lui répondit Casimire.

— Cela commence. Mon joli rêve est venu comme un cheval à qui veut partir.

— Alors, décidément, tu veux t'en aller.

— Il ne faudrait pas me dire deux fois de faire mes paquets. Ah 1 si monsieur ton père nous envoyait un petit mot de permission pour aller le trouver.

— Mais où ? '

— Est-ce qu'il n'est pas à Paris ? '

— A Paris 1 répliqua Casimire en souriant.

— Où diable fût-il, nous irions.

— Je ne t'ai jamais vue si décidée, Marine.

— C'est qu'on ne laisse pas ainsi toute la vie deux femmes seules.

— Courons-nous quelque danger? Nous sommes au milieu d'amis...

— J'aime mieux les amis de notre pays-

— Us nous ont prouvé que leur cœur. . .

— Pourquoi ont-ils une langue?

— Qu'ont-ils dit?

— Ce qu'ils ont dit ? Ah ! ce qu'ils ont dit ! des sottises, des faussetés, des mensonges.

— Ils ont dit sur toi, ma pauvre Marine? Tu es bien assez jolie pour cela, mais tu n'es pas encore assez grande dame.

— Si c'était sur moi. . . mais. . . Oh ! si ce n'était que sur moi.

— C'est donc sur moi qu'ils ont parlé. Tu es bien émue, Marine ; que se passe-t-il ? Comme tu es agitée ! En vérité , tu m'effraies. Parle I mais parle !

— Dis-moi , mignonne , reprit Marine en appuyant Casimire sur son sein comme autrefois lQrsqu'elle voulait rendormir, tu n'as remarqué les œillades noires ou bleues d'aucun de ces petits officiers qui abondent ici comme les sauterelles en été chez nous.

— Moi 1 mais que dis-tu?

— Tu n'as pas répondu à leur propos sucrés ?

— Mais, Marine...

— Ne te fâche donc pas, ma nourrissonne, histoire de causer ; reste là. Je t'ai chanté bien des chansons là où tu t'appuies ; encore une. Tu n'as pas répondu aux lettres de quelques petites moustaches. 11 n'y aurait pas grand mal...

— Grand Dieu !

— Tu me le promets bien?

— Qui est-ce qui a dit cela?

— C'est celte bête, vois-tu, qu'on appelle tout le monde. 11 n'y a pas jusqu'à notre cocher qui ne m'ait dit l'autre soir, en faisant un cent de piquet avec moi : Marine, sais- tu? le cocher de monsieur tel m'a dit. . .

— Qu'est-ce que c'est que monsieur tel? demanda Casimire.

— Ce cocher, reprit Marine, a dit à votre cocher, qui me l'a dit : — On dit que le mariage de votre jeune maîtresse avec le marquis de Courtenay a manqué uniquement parce que votre maîtresse a laissé tomber, l'autre jour, de sa ceinture, un billet doux qui aurait été ramassé par le marquis, et qui n'était pas pour le marquis.

— Oh! infamie 1 s'écria Casimire.

— Moi, j'ai abattu les cartes, et j'ai donné une paire de soufflets à notre cocher, en lui disant quinte majeure , quatre as, quatre rois.

U4 LE DUAGON îlOtfGE.

Une larme d'indignation tomba brûlante sur la main de la nourrice.

— Voilà, reprit-elle, comme j'ai su la nouvelle que je t'apprends. Je savais bien, moi, que tu n'aimais personne, à commencer par lé marquis ; mais voilà pourquoi il faut partir tout de suite ; c'est mon avis. Puisque tu sais où est ton père, tu lui écriras de faire un crocbet et de venir nous rejoindre à Paris.

— Partir?

— Qui donc nous empêcherait, mignonne?

— C'est impossible !

— Comme tu dis celai Mais enfin, qui nous retiendrait ici ?

— Je te dis que c'est impossible, Marine.

— Une cause, une raison, au moins.

— J'attends...

— Tu attends?... Mais je veux savoir...

— Marine!...

Marine prit la main de Casimire dans la sienne.

— Tu aimes quelqu'un ici?

— Ici ! non.

Et Marine releva la tête de Casimire, écarta les cheveux sur son front, la regarda jusqu'au fond des yeux, et elle dit :

— Ce n'est pas le marquis de Courtenay que nous aimons ?

— Je te jure bien, Marine. . .

— Ne jure pafe ; je te crois bien sans cela. En ce cas, reprit Marine, attendons encore un peu avant de partir.

— Longtemps, crois-tu?

— Je ne pense pas, discrète.

— Et qui te le fait croire ?

— Parce que je demanderai dans un vœu à Notre-Dame de Nanterre de t'envoyer au plus tôt" ce que tu désires. Elle ne m'a jamais trompée.

De tous les moyens auxquels Casimire aurait pu penser pour hâter le retour du commandeur, certes celui de s'adresser

à Notre-Dame de Nanlerre >ne lui. serait jamais venu à la pensée.

— Tu la prieras avec moi, ce soir, n'est-ce pas?

— Puisque tu le veux, répondit Casimire, je la prierai avec toi pour obtenir une réussite.

C'était encore là une bien étrange déviation au système conseillé, réduit en maximes par le comte de Canilly, la prière d'une nourrice à une gardeuse de troupeaux du village de Nanterre I

Huit jours s'étaient écoulés depuis le demi-aveu de Casimire k sa nourrice , huit de ces jours au bout desquels l'ennui prend le nom de mélancolie ; l'attente , celui du martyre ; l'impatience , celui de désespoir. Ni lettre de son père , ni lettre du commandeur pendant ces huit jours, et autour d'elle la calomnie, encouragée par le silence et l'impunité.

Exaspérée, Casimire, le neuvième jour, fit venir Marine et lui dit :

— Nous partirons demain matin ; ma résolution est prise ; prépare tout pour notre départ.

. — Tu ne vois donc pas ce que je tiens à la main? répondit Marine.

— Une lettre !

— Deux lettres I deux I s'il te platt !

Casimire décacheta précipitamment Tune de ces deux lettres.

— De mon père ! Celle-ci est de mon père ! Laisse-moi, Marine.

— Oui, ma fille; s'il y a quelque bonne nouvelle, tu me le diras, n'est-ce pas?

— Je n'attends ni bonne ni mauvaise nouvelle , répliqua Casimire avec sang-froid et redevenue mademoiselle de Canilly, au contact de cette lettre touchée par son père.

Marine se retira.

Casimire lut avec un battemety de cœur qui l'étouffait cette lettre si ardemment désirée*

«Noire coup a banque, mademoiselle de Canilly. — Que vais-je apprendre? s'écria Casimire. t A l'heure où je tous écris, je suis dans la prison de Toulouse. Les bras de Casimire fléchirent, son sang s'arrêta ; elle était immobile. Ce ne fut qu'au bout de trois ou quatre minutes de douloureuse extase que ses mains relevèrent lentement la lettre de son père.

Elle recommença la phrase :

c A l'heure où je vous écris, je suis dans la prison de Toulouse, après avoir été arrêté à Agen, que je traversais pour me rendre dans leBéarn, chez M. deMarescrcux. Je ne puis guère douter des motifs de mon arrestation, quoique je n'aie pas encore subi d'interrogatoire. > Que d'anxiété sur le visage de Casimire î c Notre conspiration aura été découverte. Comment? je l'ignore. La justice du régent va se venger. L'osera t-clle? je ne le pense pas. Croyez, mademoiselle ma fille , que cette pensée ne se mêle pas en moi à la crainte de me tromper. Je sais les récompenses et les peines dues aux actes politiques tels que celui que j'avais entrepris'. Conçu gravement, poursuivi gravement, je devais le voir s'accomplir pour moi ou contre moi avec la même austérité de conviction, c Ce n'est pas à. la condition de réussir qu'on a le droit de demander une place dans l'histoire , mais à la seule condition de rester grand et honoré, quoi qu'il advienne, c II est mal advenu, je n'en resterai pas moins grand, mademoiselle de Canilly. Avec la forte quantité d'or que je porte sur moi, il m'a été facile d'obtenir de mon gardien la permission d'écrire cette lettre, qui vous parviendra en Pologne sous le couvert d'une personne amie. Dès ces premières lignes, il ne m'est pas permis de vous dire en quels termes heureux et funestes je la conclurai ; car, si l'affaire où je suis engagé ne promet pas d'être longue , vu la célérité des juges dans ces sortes de procès, elle peut se compliquer

LE DRAGON ItOUGfi. 44?

de certains incidents dont je vous dois le récit, afin qu'il soit conservé par vous dans nos annales de famille, c Souvenez-vous de tout. Nous sommes éternellement en Compte avec la royauté, qui payera bien si elle paye tard, c Notez déjà qu'on m'a mis dans laprison où fut enfermé, il y a un siècle, M. de Montmorency, qui avait conspiré (rapprochement étrange), non pas comme moi avec un- roi pour renverser un duc d'Orléans, mais avec un duc d'Orléans pour détrôner un roi ou peu s'en faut. Le duc d'Orléans, son complice» le laissa parfaitement couper en deux par la hache du bourreau. Ceci donne à penser, c D'ailleurs je ne veux pas de pitié. Est-ce que les hommes politiques en méritent aucune? Maître de la vie du régent, je n'eusse été envers lui que respectueux ; nous verrons s'il a les mêmes principes que moi, qui suis d'une même condition que lui. Noble pour noble, de gentilhomme à gentilhomme : qu'il en soit ainsi, je ne désire pas davantage, c De ma lucarne grillée je remarque, loin, bien loin , sur une place dont le bruit attire mon attention, une foule de .gens qui tournent leurs yeux de ce côté-ci. Sans doute ils viennent d'apprendre le rang du prisonnier nouvellement amené dans la prison de leur ville. Cette place, si animée en ce moment , est , je crois , un marché. Voyez dans vos histoires de Louis XIII si ce n'est pas sur la place du marché qu'on décapita à Toulouse M. de Montmorency. Je m'étonne de la facilité qu'a l'esprit à trouver des parallèles historiques dans les circonstances analogues. Il se souvient sans presque avoir appris. Cela résulte du sang, comme la dignité naturelle chez les gentilshommes. Nous sommes du sang avec lequel s'écrit l'histoire, t Mes verroux crient; on vient me chercher pour paraître de-

c vant mes juges. — Soyez ferme, mademoiselle de Canilly ! » Voilà la couronne qu'il voulait poser sur ma tête I Pauvre

père I . . . — H appelle cela des juges !

t Je sors de mon premier interrogatoire. Mes prévisions ne me trompaient pas : la conspiration ourdie contre le régent est connue. Je ne sais pas encore le complice qui Ta révélée. Pour ma part, j'ai cru digne de ne rien nier. J'ai dit les motifs de haine auxquels j'ai cédé'en me mettant à la tête de cette conjuration, formée pour le bien de la France, pour soutenir l'honneur de nos maisons et défendre la volonté suprême de Louis XIV.

t Les juges m'ont ensuite engagé à N'expliquer sur les moyens dont nous nous promettions de faire usage pour arriver k nos fins ; j'ai refusé de répondre. J'ai gardé le même silence quand ils m'ont ordonné de nommer les personnes liées avec moi dans le but de détrôner le régent. J'ai déjoué leurs subtilités, j'ai souri à leurs menaces, préparé comme je l'étais & en subir les effets. Mais quels juges on donne aux gentilshommes, qui ne devraient passer devant d'autre tribunal que celui des Pairs du royaume! La noblesse de robe, cette gentilhommerie noire, jalouse et croassante, mènera avant peu le grand deuil de l'aristocratie française. Richelieu l'a armée ; elle nous tue. Ce Richelieu 1 ... On me juge aux flambeaux , dans une chambre ardente, comme si j'étais un empoisonneur, t Voyant l'inutilité de leurs efforts pour m'obliger à parler, les juges m'ont annoncé que j'allais recevoir la question ordinaire, le premier degré de la torture. » — La torture I la torture ! oh ! la torture ! Ils vont briser vos membres, mon père !

Casimire laissa échapper un épouvantable cri. Elle avait entendu Marine qui accourait ; elle étouffa sa douleur, elle se mit dans un coin pour pleurer. Elle cessa sa lecture ; elle n'aurait pu la continuer. Ses larmes répandaient un voile sur sa vue, et le tremblement de ses mains imprimait à la lettre un froissement continu.

Quand la crise fut moins forte, elle reprit et elle lut :

c Relevez la tête, mademoiselle de Canilly ; depuis longc temps la torture est ennoblie en France ; je ne suis pas le c premier gentilhomme qu'elle aura brisé. Passons sur ces c misères. Dans un quart d'heure donc on m'appliquera la c question , et, dans cette attente, je vous écris. »

Comme Casimire souffrait à cette lecture qu'elle ne pouvait toujours suspendre 1

c Si cette fermeté , continua-t-elle à lire , m'abandonnait, c vaincu par la douleur, flétrissez-moi hautement dans votre « mémoire et dans celle de vos enfants , si vous en avez un c jour. Je vous recommande, pendant le peu de minutes qui c me restent encore, avant de passer dans la chambre de la c question, de relire avec soin, avec le plus profond recueilc lement, les maximes écrites de ma main pour votre insc truction ; transcrivez-les dans votre cœur, gravez-les dans c votre mémoire. Notre morale n'est pas celle des autres homc mes. Nous nous guidons par d'autres lumières. Ils vivent c quelque temps, leurs noms meurent ; les nôtres ne meurent c jamais, glorieux ou infâmes. Le nôtre est des plus grands. À f ces maximes conservatrices ajoutez celles-ci encore :

Ne dites votre secret à personne, pas même k Dieu.

Personne n'a jamais pardonné; Dieu lui-même a été le plus implacable ennemi de ceux qui l'offensèrent, quand il prit la forme humaine sur la terre.

On ne pardonne pas, on se résigne ; voilà ce qu'on appelle pardonner.

' Quand on voudra se défaire de vous, c'est votre meilleur domestique qu'on choisira pour vous empoisonner. N'ayez confiance que dans les indifférents; ils ne sont pas çncore vos amis.

Les animaux ne rient ni ne pleurent ; aussi ne sait-on ja-

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mais ce qui se passe en eux. Grand exemple placé sous vos yeux.

Ne vous vengez jamais à demi : c'est casser le poignard avant de s'en servir.

t On vient me chercher pour m'appliquer la question. Allons ! je reprendrai si j'en ai la force. » — Voyons vite, mon Dieu 1 s'écria Casimire. t Entre la dernière ligne que je vous ai écrite , mademoiselle de Canilly, et celle-ci, qui marque mon retour dans ma prison, il s'est écoulé six heures, une heure prise tout entière par les valets du bourreau, les cinq autres heures à me remettre de leur ouvrage sur mon pauvre corps. Après m'avoir couché sur une espèce de lit en fer, ils mont lié les bras contre le dos avec des cordes très-fines, dures et pénétrantes comme de l'acier, les pieds sur eux-mêmes , et les cuisses aux baguettes de fer du lit. Dans cette position, qui me permettait d'être comme assis, j'avais le buste aussi libre qu'on peut l'avoir quand les jambes sont enchaînées. Vous allez voir dans quel but je jouissais de cette demi-liberté. Tandis que le médecin a posé son pouce sur l'artère de mon bras droit, un des servants du bourreau m'a présenté à deux mains une mesure en plomb pleine d'eau froide. Encore une fois, ne voulez- vous rien révéler? m'a demandé un des trois juges commis pour assister à la question. » — 11 faut tout avouer, mon père, murmura Casimire. c Sur ma réponse négative, la mesure en plomb a été in- « clinée sur ma bouche ; j'ai bu, j'ai bu encore, puis j'ai encore c bu. Dès la seconde pinte j'étouffais ; l'eau remontait dans « ma gorge. »

— Donnez, mon père, que je boive pour vousl s'écria Casimire machinalement.

« Et pourtant le médecin ne trouvait pas dans les batte*

fcE DRAGON ROUGE, l&t

« jnents do mon pouls que je courusse encore du danger» A la « troisième pinte, mon ventre et mon estomac ne formaient « qu'un seul renflement. »

— Pauvre père !

« Si j'avais pu m 'étendre, j'aurais moins souffert; mais mes a juges n'entendaient pas que je souffrisse moins. Maintenant « vous comprenez pourquoi ils avaient laissé libre la moitié « de mon corps. Après la troisième pinte j'ai perdu le senti- « ment du nombre; je ne comptais plus, quoique sur d'autres « points ma volonté n'ait pas vacillé un seul instant. Je sen- « tais flotter mon cœur sur l'eau que j'avais bue; je me ren- « dais compte de sa grosseur et de sa forme, comme si je « lavais tenu dans la main.

a Au dernier teqne d'absorption, j'ai éprouvé une espèce « d'ivresse particulière ; elle est affreuse, bizarre ; ce n'est pas « du tout le délire qu'apporte le vin : mes oreilles ne sifflaient « pas, elles criaient comme des oies sauvages. Mon sang re- « foulé cherchait à sortir, à monter ; il s'amassait, il bouillon- « naît. J'avais une calotte de plomb sur la tête et <}es milliers « de fourmis dans les jambes. Combien ai-je bu de pintes c d'eau froide, et dans quel état me sujs-je trouvé pour que le « médecin ait ordonné de suspendre un instant? Je l'ignore, a Ce médecin, je le suppose, est un juge. »

— C'est un bourreau! fitCasimire, dont le sang, sans qu'elle s'en aperçût., jaillissait de ses lèvres, tant elle les avait mordues de douleur.

a Dans une heure, lut-elle ensuite, on va encore me venir « prendre et l'on me soumettra à un çtutre genre de supplice. « Courage, mademoiselle de Canilly , courage I »

— Où le prendrai-je, mon Dieu! ce courage, ditCasimire, quand c'est mon père qu'on tue?

« Mettons k profit, continua-t-elle à lire, un temps si pré- « cieu*, mademoiselle de Canilly,

t Vous vous marierez ; que vos enfants ne se mésallient

« jamais. Si voua avez deux fils, faites-en un militaire, 1 aîné, « si c'est possible ; que l'autre soit uu homme d'État, pour « qu'ils continuent tous deux, par l'épée et par la plume, les « prétentions de leur famille. Dans une famille où il n'y a ni « une plume ni une épée, il n'y a rien. Si, cependant, l'un des « deux frères s'annonçait avec un extraordinaire esprit d'intri- « gne, faites-le prêtre.

« Répétez-leur, chaque matin à leur lever et chaque soir à « leur coucher, qu'ils sont nés pour accomplir de grandes « choses. *

« Apprenez-leur à ne jamais compter que sur eux seuls.

« Qu'ils n'aient qu'une idée, qu'un but, mais qu'ils le pour* « suivent nuit et jour sans relâche.

« Pour parvenir à ce but, qu'ils sachent sacrifier jusqu'à « leur vie, s'il le faut.

« Apprenez-leur à souffrir, il vous restera peu de chose h « leur apprendre.

« Elargissez leur esprit, amincissez leur cœur.

« Les forces me manquent pour me rendre de nouveau dans a la chambre dé la question; deux hommes viennent me « prendre, chacun sous un bras, et m'emmènent. Ces pauvres « diables pleurent à chaudes larmes : ce sont deux novices, « je présume. »

Cette fermeté si belle, si soutenue, si rare, de M. de Canilly, finit par prendre des proportions tellement héroïques dans l'esprit de sa fille, que Casimire fut partagée entre l'admiration et la pitié. Elle en vint parfois à oublier pendant cette lecture,

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malgré ses étouffements et ses larmes, qu'elle lisait l'histoire de son père, et non celle de Caton ou de Socrate. C'était bien là, en effet, le Caton de l'intrigue et le Socrate de la politique ténébreuse créée par Machiavel et Richelieu. ■ « Je suis quitte de la seconde épreuve ; elle a été laborieuse . « Ces gens-là possèdent l'art d'appliquer la souffrance à Ain « degré supérieur. Je m'en étonne. La moitié de mon corps a n'est plus rien. Heureusement c'est la moitié qui ne pense

* pas. Us m'ont enfermé les jambes entre trois planches de « fer : une sous les pieds, une de chaque côté des jambes, et, « à laide de deux vis agissant sous une clef, ils me les ont peu a à peu lentement serrées, et avec une telle habileté que les « juges pouvaient me demander, sans crainte de me voir évaa nouir ou passer tout $l fait, si je refusais toujours de nommer a mes complices. Les grincements de mes os brisés leur ont a répondu. »

Casimire tomba sur ses genoux comme si les bourreaux de son père l'eussent frappée aussi.

« Le médecin, ils appellent cela un médecin ! leur assurait « silencieusement du regard qu'on pouvait toujours approcher « les planches de fer.

« Bientôt je n ai plus eu le sentiment de mes jambes que par « une douleur horrible et confuse et par le clapotement de « mon sang répandu dans la botte de fer. Enfin ils ont meur- « tri mes chairs, froissé mes nerfs, cassé mes os, cela sans < m'arracher un cri. Je suis tombé en faiblesse, mais je n'ai « pas crié, non! je n'ai pas crié 1

« Votre père, mademoiselle de Canilly, revient de son « évanouissement pour vous dire encore avant d'expirer, si la « mort doit être plus forte que lui à la troisième épreuve :

« De voiler d'un crêpe noir les armes de notre maison de « Canilly jusqu'à ce que vos fils m'aient vengé ;

« De mettre le plus d'adresse et de patience possible pour

* satisfaire & la nécessité de cettç vengeance. Et pour cela :

« Reparaître à la cour du régent, si les circonstances l'exi- « gent, feindre d'avoir tout oublié;

a Laisser passer une génération, deux générations, si cet « apparent oubli est nécessaire, léguant le mot d'ordre de race « en race, pourvu qu'un descendant des Canilly ait raison d'un « des descendants de notre ennemi.

« Une troisième fois, les valets du tourmenteur m'empor- « tent dans leurs bras : la question du feu m'attend. Cachez « donc vos larmes, mademoiselle de Canilly, puisque je ne « pleure pas, moi ! »

— Ah ! c'est pour moi qu'il éprouve ce supplice, pour m'avoir une fatale couronne à mettre sur la tête 1 Je ne l'ai pas assez retenu, assez empêché ; je ne lui ai pas crié assez fort :

— Non, je ne veux pas, restez, mon père, restez I

La lettre, toute souillée de sang et de larmes, torturée comme celui qui l'avait écrite, s'étala dé nouveau.

a Allons I je suis encore en vie, mais je n'ai plus la faculté « de me servir de mes mains : on me les a brûlées ; on les a « tenues enfermées dans une espèce de four que l'on a chauffé « par degré, toujours en présence du médecin chargé de con- « stater les forces de ma vitalité; on les avait fait passer par « deux trous qu'on a rétrécis ensuite; si malgré moi je voulais « retirer mes bras, impossible, ils étaient étranglés par le haut ; « partout où mes mains erraient dans ce four, une* chaleur « bouillonnante fondait mes chairs et en détachait les ongles ; « mes os tombaient ensuite. Le juge ma dit : — Puisque vous « vous obstinez à ne rien révéler, nous allons vous mettre en « présence de vos propres aveux, de témoignages écrits de « votre main. Devinez-vous ce qu'ils m'ont lu alors? la lettre « que je vous écrivais de Paris, celle où je vous annonçais le « début favorable de notre affaire, mon départ pour le Béarn, « fixé au lendemain, et le succès qui, ne pouvait nous faillir, a Vous n'avez donc pas reçu cette lettre? *

Casimire chercha à se souvenir.

— Mais oui ! je l'ai reçue, dit-elle, c Qui la leur a livrée? M. de Marescreux! Il me soupçonnait, le croiriez- vous? Il m'espionnait; il avait corrompu un employé de la poste* et la lettre écrite pour vous lui a été livrée. Dans cette lettre, il a pu apprendre que mon projet était de mettre un frein à son ambition, si jamais il tentait de la tourner contre moi ; il se sera cru abusé, trompé, trahi, et il aura tout dévoilé pour se venger de moi. — Eh bien ! m'a ensuite demandé le juge, qu'en dites-vous, monsieur de Canilly ? — Rien, ai-je répondu. — Cette lettre est vraie. Quelle récompense a-t-on accordée à M. de Marescreux? ai-je encore demandé. — Lui et son fils ont été décapités sur la place publique de Pau, a répondu le juge, c Quoi ! on n'a pas vu un motif de grâce dans leur révélation?— Les imbéciles I n'ai-je pu m;empêcher de m'écrier ! Il y a des gens si dépravés qu'ils n'ont pas même la bêtise de la clémence.

t Fatigués de m'infliger une inutile torture, ne sachant plus de quel supplice inquiéter mon corps, dont chaque articulation a été disloquée par le fer, dont chaque place a été noircie par le feu, mes juges se disposent à prononcer ma sentence : comme si le châtiment qu'ils me préparent ajoutera une douleur de plus aux douleurs qu'ils m'ont fait souffrir! Je les attends d'un cœur ferme. Ils sont rassemblés. Probablement leur arrêt sera rendu avant le jour, quoique la nuit touche à sa fin.

c Je mets k profit ce court intervalle pour vous donner les derniers conseils que ma parole éteinte peut dicter; car mes mains, mademoiselle de Canilly, ne remplissent plus leur office. Je n'ai plus de mains. Le gardien, dont j'ai acheté la discrétion, écrit sous ma dictée les avis que je vous adresse de mon lit de torture ; il recueille mon dernier souffle, ma dernière lueur d'intelligence. Je le savais depuis longtemps: la volonté,, c'est la vie. D'autres seraient

45$ LE DRAGON ftOUGE.

t morts depuis ma première torture. J'ai voula vivre; je vis. c Libre de votre main par la mort du fils aîné de M. de Marescreux, faites choix du mari qui conviendra le mieux à votre naissance et à votre fortune, c Mariée, ne vous laissez pas dominer par votre mari ; car, si vous vous conduisez d'après les leçons dont j'ai extrait pour vous la lumineuse sagesse, il vous appartient d'être la gardienne de l'honneur de la maison, son guide dans les affaires, son chef réel, sa reine.

c Aimez votre mari si vous le pouvez, respectez-le pour le monde, mais ne le laissez jamais lire dans votre pensée ou dans votre cœur.

« Que votre fils atné, si le hasard vous en envoie un, soit toujours secrètement dans vos intérêts contre votre mari ; par là, s'il arrivait que celui-ci voulût agir en maître, en roi, enfin, vous auriez élevé dans votre fils une aristocratie salutaire contre lui.

c N'ayez pas beaucoup d'enfants, c Dans toute famille où il y a beaucoup d'enfants, il s'en trouve presque toujours un pour la déshonorer, f On entre encore dans mon cachot ; on se dispose à m'emmener devant les juges qui vont enfin rendre leur arrêt. Je n'ai plus qu'une vérité à vous dire : Dieu, c'est le succès en toutes choses ; qu'un ordre à vous donner : vengez-moi de mes ennemis, et jamais de pardon ! Adieu, mademoiselle ; rappellez-vous moins que vous êtes ma fille que mademoiselle de Canillv.

t Comte de Canillt. »

Sur quel horrible incident s'arrêtait Casimire, après avoir payé si cher le triste privilège de savoir en détail ce qu'était devenu son père! La lettre de M. de Canilly finissait là, à quelques pas du siège de ses juges. Le reste, c'était l'infini pour l'imaginatiop de sa fille. Qui lui dirait le reste» comment

saurait-elle la dernière scène de ce drame si cruellement analysé par le principal personnage lui-même? Ace moment, Casimire, porta les yeux sur la lettre qui accompagnait celle ' de son père ; elle la décacheté, la lit aussitôt. Ce mouvement nerveux ne la trompa pas. Cette lettre était probablement écrite par une personne liée de complicité avec le comte de Canilly, présente aux débats du procès criminel, et témoin des circonstances qui suivirent la sentence portée par le parlement de Toulouse. Elle n'était pas signée, et récriture en paraissait déguisée. Elle disait :

c Mademoiselle,

t Accusé d'avoir cherché à renverser le régent pour mettre « à sa place le roi d'Espagne, Philippe V, M. le comte de c Canilly, votre père, vient d'être condamné, après avoir subi c trois fois la question, à avoir la tête tranchée sur la place c du marché, à Toulouse. >

— Mon Dieu I s'écria Casimire, qui eut encore ce cri après tant de cris. Elle n'eut pas la force d'en dire davantage. Elle tomba par terre. La chute fut si prompte, si violente, qu'elle empêcha Casimire de s'évanouir.

La réaction fut immédiate. Elle se releva tout étourdie, ne sachant plus si elle était vivante, si elle était morte, et, pour augmenter son trouble, entendant frapper à la porte de sa chambre.

— C'est moi 1 c'est moi 1 disait en effet la voix de Marine ; ouvre donc, petite ! Voilà cinq minutes que je cogne. .

— Je vais ouvrir, attends. . . Reviens 1 . . . Pas dans ce moment 1 — J'ai quelque chose de bon k t'apprendre. Ouvre vite, vite ! Au lieu de répondre à Marine, Casimire, les yeux hagards,

sourde à tout bruit, se hâta de continuer la lecture de la fatale lettre anonyme qu'elle tenait à la main.

Collée contre le mur afin de se soutenir, la poitrine haie-» tante, elle lut ces mots ;

t Cette sentence n'a pas abattu le courage déjà si éprouvé t de M, de Canilly ; il a laissé voir sur son visage, seule partie c de son corps qu'on n'eût pas mutilée, l'expression de la plus f profonde indifférence. Aucun article do cette affreuse senf tence n'a pu altérer la majesté de ce criminel héroïque. La c voici telle qu'elle a été prononcée à la lueur des flambeaux, c dont la clarté rougeâtre faiblissait devant le jour qui cornc mençait à paraître :

« Condamne, pour crime de haute trahison, Maximilien, comte de Canilly, âgé de cinquante-quatre ans, à avoir la tête tranchée par la main du bourreau sur la place du marché.

c Le condamné sera conduit dans une heure au lieu du supplice, un voile noir sur la tête.

— Casimire! Casimirel mais ouvre-moi donc, mon enfant I criait Marine; j'ai une bonne nouvelle à t'apprendre. Ouvremoi donc 1 Pourquoi me laisser ainsi à la porte?

Casimire ne répondait pas, elle lisait toujours.

c Du haut de l'échafaud, le bourreau proclamera h haute voix que la famille Canilly est déchue de tous droits, honneurs et privilèges, et rayée du livre de la noblesse du royaume.

c Le bourreau donnera un soufflet au comte de Canillv, en signe de dégradation.

c Tous les biens dudit comte sont confiqués au profit de l'État.

c II plaira au régent de France de prononcer l'exil contre les membres de la famille de Canilly. »

— Ma fille, criait de plus fort en plus fort Marine, en secouant la porte, mais pourquoi ne m'ouvres-tu pasl Es-tu morte? Je t'ai dit que j'avais à t'apprendre des choses qui te feront bien contente. Au nom du Ciel, réponds-moi, ouvremoi ! Mais ouvre-moi ! je ne suis pas seule.

Casimire lisait toujours ; elle lisait ceci : « Une heure après la sentence que vous venez de lire, le comte de Canilly, votre père, a été porté par quatre hommes

sur l'échafaud, dressé au milieu de la place du marché, où étaient rassemblés tous les habitants, avides de voir les débris encore animés de cet homme si ferme, si énergique pendant son procès. >

Marine, effrayée de ce silence, ne cessait d'agiter la porte, d'appeler et de crier.

c Sur l'échafaud même, à la vue de trente mille personnes, là où le courage abandonne les plus résolus, votre père, par un effort dont lui seul était capable, s'est soulevé sur ses jambes brisées et déformées, et de ses deux mains brûlées, horrible et magnifique chose ! il a soulevé le voile noir jeté sur sa tète. Le peuple a vu alors son visage, dont la couleur n'était plus de ce monde, et une voix est sortie de sa bouche qui a crié : Ma fille me vengera ! »

Secouée avec une violence désespérée par Marine, la porte ne résistait presque plus.

c Le bourreau n'a pas osé souffleter ce sublime cadavre.

c On n'a plus entendu qu'un coup de hache.

< C'était fini. *

—Je n'ai plus de père, s'écria Casimire ! plus rien ! Faitesmoi mourir, mon Dieul faites-moi mourir.

La porte céda à la fin.

Casimire était dans les bras du commandeur.

Elle resta longtemps ainsi à demi morte sur la poitrine de celui qu'elle n'espérait pas revoir en un pareil moment, et qu'elle ne reconnut pas en tombant dans ses bras. Elle n'avait qu'une perception confuse des paroles dites à ses oreilles ; c'était un murmure dans l'ombre. Ses mains jetées avec abandon sur les épaules du commandeur, et errantes comme dans le sommeil, se détachaient sur le bleu sombre de l'habit, aussi blanches que si elles eussent été gantées pour le bal. Sur son front couvert d'ombre et de tristesse, s'étaient posées les lèvres du jeune commandeur de Courtenay, qui, on le voyait, à la consternation de ses traits, semblait embrasser les restes d'une

sœur chérie, qu'il avait pensé trouver au retour, riche de santé et de jeunesse.

Casimire était maintenant accablée de toute l'énergie dont elle s'était montrée forte pendant le terrible récit de l'agonie de son père. Ses pieds n'opposaient pas de résistance au poids de son joli corps ; ils ne portaient pas à terre ; ils flottaient sous sa robe de soie verte aux raies blanches. On voyait seulement qu'elle vivait encore aux ondulations qu'imprimait son souffle h la cravate du commandeur, dont les bouts brodés effleuraient son visage. Une larme s'était arrêtée dans le coin de son œil, comme une goutte de rosée sur le calice d'une fleur brisée avant le lever du soleil. Derrière ses lèvres à demi fermées, on apercevait la rangée pure de ses dents, et cette disposition de sa bouche donnait à ses traits ce caractère de mort si touchant chez les jeunes filles qui partent de ce inonde avant le temps, et auxquelles il reste encore quelque chose de doux k dire. Tableau triste h, mourir, tendre à briser le cœur!

Marine faisait intilement respirer des sels & Casimire, en criant par toute la chambre qu'elle était morte; et le commandeur penchait sur ce visage insensible, son visage devenu brun, martial, aux fatigues de la guerre. II n'osait pas décroiser ses bras, de peur de voir s'évanouir cet être faible qui paraissait ne plus tenir à la vie que par cette étreinte. Vainement le commandeur prononçait leurs deux noms, le silence de pierre et l'anéantissement de Casimire persistaient.

Ne sachant plus à quel moyen avoir recours pour rendre le sentiment à Casimire, Marine décroche le bénitier en cristal placé près du lit de Casimire, et le vide sur son front. La fraîcheur de leau la surprend ; elle remue aussitôt les lèvres, elle soupire, elle rouvre les yeux, ses yeux qui rencontrent ceux du commandeur. Elle est sauvée. Après avoir regardé autour d'elle, Casimire se dégagea avec pudeur, laissant glisser doucement èes bras le long de son corps ; sa main en descendant

rencontra la main du commandeur, qui n'osait pas encore l'abandonner. Gasimire lui dit : « C'est vous, M. le commandeur 1 >

Bonne vierge de Nanterre ! s'écria Marine en tombant à ses genoux, je t'ai promis un cierge, je te donnerai le flambeau.

Respectant la douleur de Casimire, le commandeur s'abstint pendant quelques jours de toute visite. 11 connaissait la cause de cette douleur, ainsi que l'Europe entière, instruite par les gazettes de la conjuration du comte de Canilly (conjuration à laquelle le duc de Cellamare a donné son nom), et du châtiment qu'il avait subi à Toulouse, sa torture, sa dégradation, la confiscation de ses biens, sa mort sur Téchafaud. Il gémissait moins sur la triste fin du comte, caractère admirable à ses yeux cependant par l'austérité et l'audace, que sur le sort de Casimire, marquée désormais à l'empreinte d'une renommée historique, sceau indélébile, presque toujours fatal, Casimire non-seulement orpheline, mais privée tout à coup de fortune, de patrie, réduite, dans la révolution de quelques heures, à la misère et à l'exil.

Le commandeur de Courtenay s'était enfermé chez lui en attendant d'être rappelé par Casimire, indifférent à tout ce qui n'était pas elle et le marquis de Courtenay, dont la conduite inexplicable lui donnait étrangement à penser. *

Dès son arrivée à Varsovie, et même avant de se montrer chez mademoiselle de Canilly, le commandeur s'était présenté k l'hôtel du marquis de Courtenay, son frère, où on lui avait dit que son frère ne le recevrait pas. Croyant que cette défense était motivée par quelque raison légitime, et limitée d'ailleurs à la durée de quelques heures, le commandeur n'insista pas; il se retira. Mais s'étant présenté de nouveau, le soir, à la porte de l'hôtel de son frère, il rencontra le même obstacle, il reçut la même réponse. Vainement il dit qu'il était le frère du marquis, qu'il n'y avait pas de consigne inviolable pour lui ; il fut réduit à annoncer à son frère, dans une lettre, son retour à Varsovie, sans oublier dé lui iparquer en termes respectueux la surprise où il était de se voir si difficilement admis auprès de lui.

La lettre du commandeur resta sans réponse ; trois autres lettres n'eurent pas un meilleur sort. Le mystère de ce silence l'aurait beaucoup plus inquiété encore si les malheurs personnels de Casimire de Canilly, et la douleur que lui avait causée son frère le marquis en lui annonçant son mariage avec elle, n'eussent absorbé toutes les facultés de son esprit. D'ailleurs, il supposa que son frère ayant connu plus tard, ce qui n'était pas impossible, combien il aimait, lui aussi, Casimire, et honteux alors d'avoir chanté avec tant de fanfares sa joie d'épouser mademoiselle de Canilly, et plus honteux encore d'avoir appelé un frère de l'armée pour le rendre témoin de cette joie, s'était repenti de l'avoir ainsi humilié. Dominé par ce meilleur sentiment, il ne voulait sans doute pas que son frère vint lui reprocher d'avoir si insolemment affiché son bonheur. Rien n'était plus spécieux que ce prétexte généreusement prêté par le commandeur à la justification de son invisible fFère,

LE DftÀGON JiOUGE, 46S

Il ne Fayait pas encore vu lorsque Casimire le pria de passer chez elle ; c'était pourtant le dixième jour de son arrivée h Varsovie. Le commandeur, qui n'attendait que cet ordre, se rendit aussitôt chez mademoiselle de Canilly.

— Ma lettre vous est donc parvenue? demanda d'abord Casimire d'une voix timide, après avoir fait asseoir le commandeur à côté d'elle.

— Elle a été un ordre pour moi; je suis venu. Vous ne pou«* viez douter de mon obéissance.

— Je vous en remercie, monsieur, reprit Casimire, dont le visage portait les marques de la longue affliction où l'avait jetée la mort si lamentable et si tragique de son père. Je ne pensais pas, en vous écrivant cette lettre, que vous viendriez si à propos essayer de me consoler d'une perte cruelle, irréparable. Un motif moins grave m'avait fait vous écrire ; ce mot si impératif...

— Oh ! sans doute, bien moins grave, interrompit le commandeur, appuyant avec une intention pénible sur cette restriction de Casimire. Pourtant ce seul mot m'a suffi pour quitter l'armée et me faire traverser des provinces ennemies.

— Des provinces ennemies ! s'écria Casimire.

— Elles offraient moins de danger pour moi que les provinces de l'empire, où mon signalement m'avait déjà devancé.

— On vous poursuivait donc ? -

— Comme déserteur. J'ai déserté pour me rendre à vos ordres.

— Et c'est pour moi...

— Ma carrière est fermée, se bâta de reprendre le jeune commandeur de Courtenay. Inscrit aux rôles de l'armée comme déserteur, je n'y rentrerais pas sans passer par un jugement, et vous savez si la discipline allemande est sévère.

— Est-il bien vrai? Quel sacrifice, monsieur le commandeur!

— J'ai hésité, je l'avoue; il y a eu combat en moi, majs

vous l'avez emporté. Je vous ai mise au-dessus de la gloire, au-dessus de l'honneur même, et, pendant la nuit, j'ai abandonné, comme un transfuge, comme un traître, une armée à laquelle je n'avais encore rendu, pour un loyal accueil, que quelques heures de danger.

La voix du commandeur s'éteignit au souvenir d'une faute dont il ne pouvait s'empêcher de rougir, même en présence de celle qui la lui avait fait commettre.

C'est à ce moment que Casimire, si habile, comme on l'a vu, à établir des calculs pour savoir s'il lui convenait mieux d'être douce que sévère envers le commandeur, et qui avait fini par lui ordonner de quitter brusquement l'armée, calculs infinis d'amour-propre, ruses exagérées, craintes mises en balance avec le désir, vit enfin ce qu'elle n'avait pas même soupçonné, qu'elle avait brisé à jamais l'existence militaire du commandeur, compromis son honneur et fermé son avenir ; cela sur un mot, sur ce mot : Revenez !

Ce voile soudainement déchiré par la main du commandeur lui découvrait un de ces tristes horizons d'erreurs au centre desquels, disciple aveugle de son père, elle avait emprisonné sa raison et affaibli les grâces naturelles de son caractère. Elle était devenue silencieuse comme le commandeur, qui, rompant le premier l'embarras d'une situation aussi fausse, lui dit :

— Je n'aurais pas donné dans mes souvenirs la moindre place à cette action s'il avait pu entrer dans vos vœux que je la fisse. Du moment où elle n'a pu convenir qu'à moi, il me devient permis de me la rappeler pour regretter sincèrement de n'avoir pas mieux compris que ce qu'exige une femme n'est pas toujours ce qu'elle désire.

— Que dites- vous, monsieur le commandeur?

— Ne me comprendriez-vous pas? ne m'épargnerez-vous pas la douleur d'une explication plus claire?

— Vous vous plaignez, c'est ce que je comprends.

— Je me blâme, je ne me plains pas, mademoiselle.

— De quoi vous blâmeriez-vous? Je sais que je ne mérite pas le dévouement chevaleresque dont vous venez de faire preuve ; j'avais même prévu que vous pourriez un jour vous en faire une arme contre moi ; mais je pensais aussi que la meilleure manière de me punir pour avoir exigé de vous ce dévouement, c'était de ne pas le montrer, de brûler tout simplement ma lettre. Vous ne l'auriez jamais reçue. Il est bien tard, ajouta-t-elle, pour vous .plaindre d avoir eu cette faiblesse pour moi.

— Je ne me plains, en ce moment, dit le commandeur, puis* que vous voulez voir une plainte dans mes paroles, que de ne pas avoir été tué par les sentinelles qui ont tiré sur moi lorsque je franchissais, en déserteur, les dernières lignes du camp. Je ne recevrais pas aujourd'hui des reproches là où j'espérais rencontrer de la pitié, au moins de la pitié, répéta le commandeur en présentant à Casimire, d'une main tremblante, le mouchoir brodé qu'elle lui avait permis d'emporter le jour des derniers adieux. Il foulait ce mouchoir de manière à cacher les traces de sang dont il était marqueté.

Casimire tendit à regret la main pour recevoir le tissu ensanglanté.

— Vous avez été blessé, monsieur, dit-elle d'une voix touchante. Ah I je n'en savais rien. . .

— Prenez ! qu'importe? murmura le commandeur.

— Mais il est à vous, monsieur, il est à vous. Je ne reprends plus ce que j'ai une fois donné.

— Casimire ! les larmes auraient dû en effacer le sang; mais les larmes sèchent toujours plus vite , ajouta-t-il d'un accent mêlé d'ironie et de douleur.

— Vous me cachez quelque chose, monsieur, dit-elle ; assurément vous me cachez quelque chose, et c'est mal. Ma pauvre tête est faible. Ayez pitié du désordre que vous aurez peut-être remarqué dans mes idées, du trouble de mes paroles*

466 LE fcRAGON ROUGE.

Je vous ai offensé? Qu'ai-je dit? qu'ai-je fait? Songez, monsieur le commandeur, continua-t-elle avec une modestie attendrissante, que je ne suis plus mademoiselle de Canilly, la fille heureuse et enviée ; je- suis la fille d'un criminel d'État, décapité à Toulouse ; je suis exilée, je suis pauvre; je n ai que Dieu au ciel, et vous sur la terre. Est-ce pour cela que vous n'avez plus d'indulgence? ,

Le commandeur se leva ; deux ruisseaux de larmes sillonnaient ses joues ; il frémissait.

— Ne parlez pas ainsi ! ne parlez pas ainsi I vous me faites mourir. Moi, vouloir vous abaisser ; moi, vous rappeler votre infortune, vous la reprocher I Mais que parlez-vous d'infortune? Votre malheur est grand, sans doute, il est immense, la perte d'un père ! Mais ce malheur n'a rien qui déshonore la fille d'un gentilhomme.

* — N'est-ce pas, monsieur? dit Casimire, dont la main se posa, toute fière et superbe de ligne, sur le bras du commandeur* ce bras qui s'était porté involontairement à son épée, comme pour indiquer de quelle manière il saurait soutenir, au besoin, ce que sa bouche avait avancé.

— Mais comment, reprit le commandeur, craindriez-vous les suites funeste qu'entraîne toujours la perte de la fortune? comment enfin craindriez-vous les atteintes de la misère, vous sur le point de devenir la femme d'un des plus riches gentilshommes de France?

— Moi, la femme d'un des plus riches gentilshommes de France 1 moil

— Puis-je en douter ?

— Ah! tout m'est expliqué maintenant, toutes vos paroles obscures , inintelligibles d'abord , tous ces reproches détournés. Mais l'on vous a trompé, affreusement trompé, monsieur

' le commandeur.

— Cette lettre I s'écria le commandeur, en tirant son portefeuille, cette lettre, répétait-il en cherchant une lettre, et la

LE DKAGON ROÎJGE. <BT

livrant à Casimire, cette lettre qui m'a été remise pendant que fêtais en route, pendant que j'accourais vers vous heureux à la pensée de vous erier de loin, dès que je vous apercevrais : Vous m'avez dit, revenez ! me voilà.— Cette lettre, tfc* ses-la.

Casimire tenait dans ses mains étonnées la lettre écrite au commandeur par le marquis de Courtenay, lorsque celui-ci croyait être sur te point de voir se conclure son mariage avec mademoiselle de Canilly.

Un sourire de tristesse erra sur les lèvres de Casimire tout le temps qu'elle lut la lettré du marquis. Quand elle eut achevé de la lire, elle la rendit au commandeur en lui disant :

— Écoutez-moi.

Autant il s'était amoncelé de nuages plombés sur le front du commandeur, autant il s'était amassé d'amertume sur ses lèvres avant que' le hasard eût enfin apporté sa lumière dans les ténèbres étouffantes de cette explication, autant il s'éleva graduellement du calme, de la sérénité, de la joie sur le visage du commandeur, à mesure que Casimire lui confia, avec cette éloquence de la femme écoutée, par quelles bizarres espérances son frère le marquis, était parvenu à s'imaginer qu'il serait prochainement uni à elle par le mariage* Heureuse de se justifier, elle poussa ce bonheur jusqu'à la plus complète franchise, avouant sans réticence les fautes de légèreté où elle était tombée elle-même» afin de ne pas laisser voir qu'elle aimait un autre homme que le marquis.

L'indulgence coulait du cœur et des lèvres du commandeur ; il était aimé de Casimire ; tout ce qu'elle avait fait de faux et 1 de blâmable se colorait à ses yeux des teintes radieuses de l'a* mour. Et quand, pour mériter cet amour, lui, homme exact dans ses actions, avait déserté son poste , méconnu ses devoirs de soldat, pouvait-il» armé d'une morale à deux tranchants, frapper la conduite d'une femme, d'une jeune fille qui avait uu peu dévié sur la ligne d'une trop rigoureuse justice

par amour pour lui ? Et puis son frère, )c marquis de Courtenay, avait-il éprouvé réellement de l'amour pour Casimire? Son caprice d'un jour devait- il être tant respecté qu'une femme qui ne l'aimait pas se sacrifiât à lui ? On jetterait un autre joujou à cet enfant frivole, et le joujou qu'on lui enlèverait serait oublié.

— Mon amie ! dit le commandeur, — ce dernier type de l'amour d'un autre âge, cet adorable modèle de la passion grande et dévouée, celle qui faisait aller aux croisades, à la mort, au ciel, grande et belle par lk comme la religion, — mon amie, je crois, dit-il en s'inclinant sur Casimire, en lui prenant chastement la main, qu'on ne s'est jamais aimé ainsi.

Admirable naïveté que se répètent les amants de toutes les époques comme les mots de passe de la grande franc-maçonnerie de l'amour.

Le bonheur de Casimire conservait dans sa plénitude toute la sombre et respectueuse tristesse du deuil étalé sur ses habits, écrit sur son visage. Une ligne noire encadrait ce tableau de bonheur, ce paysage de joie qui commençait à poindre dans le fond de ses yeux. Cela était consolant, mais sans gaieté, sans éclat. Dieu, le monde et son père, ces trois choses sacrées et sévères n'auraient pas blâmé cet amour qui venait s'asseoir sur une robe de deuil et y effeuiller doucement des roses. Les amours accoudés et sérieux font bien aux angles d'un tombeau. Et puis elles sont si voisines les deux sources de toutes nos larmes, celle qui coule quand on souffre, et celle qui coule quand on a cessé de souffrir, qu'il n'y a que les gens qui n'en répandent point qui ont le droit de se plaindre de voir se confondre leurs eaux.

— Je verrai mon frère, je le verrai, dit le commandeur en se levant. J'espère le convaincre. Il saura de combien d'années mon amour pour vous avait précédé le sien, le sien né d'une fantaisie qu'une autre fantaisie effacera. Si quelqu'un a le pouvoir dç le ramener à voir raisonnablement les choses, c'est

moi ; et croyta, ajouta-t-il en souriant, que j'ai trop d'intérêt à défendre ma cause pour la perdre. •

Le commandeur s'arrêta à la porte pour envoyer à Casimire un de ces sourires d'adieu qu'on ne retrouve pas aux secondes amours, ni peut-être deux fois dans la vie , ineffable comme la première aurore du paradis terrestre.

Gomme la porte s'ouvrait enfin devant les pas du commandeur, Marine l'arrêta.

— Tu vas in embrasser, mon compère, lui dit Marine : on ne passe pas comme ça.

— De toute mon âme ! ma bonne Marine. Le commandeur sortit ensuite.

Casimire rougit comme si elle avait été elle-même embrassée. Marine vint vers elle, mit un doigt sur la joue de Casimire, ù l'endroit de la rougeur, et elle lui dit : J'en étais sûre I

— Petite sotte ! lui dit-elle, même de ta nourrice !

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En cherchant de tous côtés des moyens pour s'introduire auprès de son frère , dont la porte lui était toujours interdite , le commandeur finit par apprendre dans le monde les bruits qui couraient sur cette étrange séquestration. Il s'en

indigna , il essaya de les repousser ; mais la calomnie avait pris ses habitudes, et elle n'y renonça pas facilement.

Les plus sages lui conseillèrent d'opposer le silence au mensonge, d'attendre tout du temps ; si les autres n'osèrent plus attaquer devant lui la réputation de mademoiselle de Canilly, ils n'en continuèrent pas moins à la ruiner dans l'ombre. Mais tous ceux qui parlaient au commandeur de mademoiselle de Canilly n'omettaient jamais, soit qu'ils fussent pour elle ou contre elle , de s'étonner de la détermination du marquis de Courtenay, fondée assurément sur quelque motif grave. Pourquoi, au moment d'épouser mademoiselle de Canilly, répétaient-ils sans cesse, — mademoiselle de Canilly, dont ils avaient remarqué les attentions affectueuses pour le marquis de Courtenay, — avait-il rompu toutes relations avec elle, s'en était-il éloigné du jour au lendemain? Enfin pourquoi s'était-il caché de désespoir au fond de son hôtel? Cette objection, si forte en elle-même, la plus forte de toutes, était la plus facile à résoudre pour le commandeur.

Mais comment dire à, chacun que "Casimire, loin d'avoir mérité le dédain du marquis , avait tout simplement refusé de devenir sa femme parce qu'elle en aimait un autre , parce que cet autre c'était lui, le commandeur? Après une pareille réponse, venue si tard, ne l'accuserait-on pas de pousser la générosité jusqu'à se donner un ridicule pour couvrir un tort, manteau souvent léger quand la tempête de la calomnie est en train de souffler, ou d'avoir été de complicité avec Casimire, daùs le but de rendre victime d'une atroce bouffonnerie un jeune homme adoré de l'aristocratie polonaise, un frère enfin, un frère aîné qu'il avait affecté jusqu'alors d'aimer et de vénérer comme le chef de la famille ?

Et puis, se disait-il encore, parvient-on jamais à convaincre d'erreur ceux qui ont besoin de mensonge comme ils ont besoin de glace en été pour boire froid? Pourquoi consentiraientil@ ^ ee laisser dépouiller d'un plaisir, d'un passe-temps déli~

cieux , reste d'anthropophagie qui a persisté au milieu de nos goûts civilisés?

11 pensa bien aussi h quitter Varsovie et k se retirer, avec Casimire, dans quelque province obscure de l'Allemagne. Mais, s'objecta-t-il aussitôt, il arrivera , si je mets en pratique ce moyen, bon au premier coup-d'œil, qu'on dira dans le monde que j'ai entraîné Casimire parce qu'il m'a été plus facile de la faire disparaître que de la défendre avec succès. Et le commandeur tournait sa pensée d'un autre côté. Comme tout le monde il méprisait la calomnie, mais, comme tout le monde, il n'avait pas la force de la laisser se dévorer elle-même. S'il fut jamais permis à quelqu'un de prolonger l'abus du monologue, c'était bien à lui, chargé de l'existence si menacée et de l'honneur si compromis de la femme qu'il aimait, d'une jeune fille privée en un jour de son père, de ses biens , et déchirée par toutes les hyènes des salons, autrement cruelles que celles du désert, qui, du moins, vous dévorent en une fois.

— Il n'est qu'un moyen de la sauver, se dit-il : c'est de hâter le moment de mon mariage avec elle. Je le ferai annoncer tout de suite, demain s'il se peut, et il aura lieu à l'expiration de son deuil. Je laisserai dire qu'elle a trompé l'espoir de mon frère, et que je m'expose à mon tour à être trompé par elle en l'épousant. Mais tout cela, s'interrompit-il, n'est possible qu'après avoir vu mon frère, et comment le voir, comment ?

Le moyen de voir le marquis de Courtenay fut enfin trouvé le soir même par le commandeur, qui remit au lendemain pour en faire usage.

Le lendemain, à dix heures du matin, une voiture s'arrêtait à la porte de l'hôtel du marquis de Courtenay, et il en descendait le commandeur et mademoiselle de Canilly.

— Allez annoncer à M. le marquis, dit le commandeur au premier valet de pied qui se présenta sous le vestibule pour les empêcher d'aller plus loin , que mademoiselle de Canilly désire le voir.

472 LE DKAUOiN HOUUE.

A ce nom le valet n'osa protester de sa consigne , quoiqu'il ne lui eût pas été dit, d'établir des exceptions ; il salua et cou* rut prendre ses instructions auprès du marquis.

Un temps assez long s'écoula avant qu'il ne revint. Enfin il reparut pour donner raison aux prévisions du commandeur. Le marquis consentait à recevoir mademoiselle de Canilly. 11 était naturel qu'elle n'entrât pas seule. Cependant le valet, rigoureux interprète des ordres donnés , prétendait ne laisser introduire dans les appartements que mademoiselle dQ Ca~ nilly ; il n'avait annoncé qu'elle.

— Vous oubliez que j'accompagne mademoiselle, dit le eommandeur, et que M. le marquis de Courtenay a trop d'esprit pour supposer que mademoiselle de Canilly soit Yenue seule lui faire visite.

Le valet n'osa plus rien refuser.

Quelle fut la surprise de Casimire et du commandeur de se trouver tout à coup arrêtés au fond du Vestibule par un immense rideau noir, bordé d'un large galon d'argent comme uu décor de catafalque.

— Que signifie ceci ? demanda le commandeur au valet qui les précédait et soulevait déjà le rideau noir pour leur faciliter le passage.

— C'est par l'ordre de M. le marquis, répondit le valet. Après une telle réponse , il n'y avait plus de question à

adresser.

Après avoir franchi le vestibule, Casimire et le commandeur se trouvèrent en face d'un escalier dont les marches, les côtés et la rampe étaient tapissés d'une étoffe noire, semée de larmes d'argent. Quoiqu'il fit grand jour au dehors , cet escalier s'éclairait de lampes dont les becs projetaient une Ifteur lugubre.

—Je ne devine pas pourquoi on a déployé ici cet appareil sinistre, murmurait le commandeur. Sommes-nous bien chez mon frère? demanda-t-il à Casimire.

Sur l'affirmation de Casimire, il montra un visage où commençait à se peindre un sentiment plus pénible que la surprise. Il est vrai que la sinistre clarté répandue sur tous les objets par ces lumières de catacombe prêtaient en ce moment un aspect particulier aux traits du commandeur, et surtout à ceux de Casimire, dont les fines couleurs n'étaient pas encore revenues.

De surprises en exclamations, d'exclamations en surprises, ils arrivèrent enfin au premier étage, à la porte de l'antichambre des appartements occupés par le marquis. Les fines nervures, les arabesques et les chicorées d'or de cette porte avaient disparu sous un placage d'ébène ; tout en était noir, jusqu'à la clef. De quel escalier pouvait être en de\jil cette porte ?

C'est dans cette pièce d'attente que le marquis se plaisait à jouer autrefois avec ces chiens de race supérieure qui ne manquaient jamais de le saluer de leurs aboiements à l'entrée et à la sortie : toujours a l'imitation de Louis X1Y, grand amateur de chiens.

Il y avait bien encore quelques chiens dans cette pièce aussi noire que l'escalier et aussi lugubrement éclairée , mais on ne les apercevait presque pas ; car, avec leur poil uniformément noir, ils se détachaient à peine sur le tapis noir où ils dormaient. Les carreaux des croisées étaient également noirs, ainsi que les rideaux qui flottaient comme des pleureuses.

Cette pièce s'ouvrait sur une belle salle à manger dont les dressoirs supportaient, au lieu des riches cristaux qu'on s'y plaisait à voir autrefois , ces soucoupes , ces vases couleur de momies arrachés avec les momies du fond des tombeau^ égyptiens. La fantaisie morose du marquis n'excluait cependant ni le goût ni le luxe, et , {Tailleurs , le grand salon de réception, où Casimire et le commandeur furent introduits, en était la preuve.

C'est dans ce salon, comparé par le marquis , dans sa fièvre

d'imitation, à la galerie de Versailles, qu'avait eu lieu le mémorable bal, la folle soirée donnée eu l'l|onneur de Casimire. Tout conservait encore le même arrangement que dans cette soirée dont le commandeur avait appris les détails par la renommée. Sur la cheminée, sur les entre-croisées , se balançaient, au bout de leurs tiges, les mêmes fleurs portées paf des corbeilles d'argent ; seulement elles étaient d'un choix aussi sombre que la nature, qui fournit peu de fleurs noires, l'avait permis. De rouges et de verts qu'ils s'étalaient auparavant, les tapis étaient devenus de poil de renard noir , et les médaillons, qui reproduisaient sur toute l'étendue des murs le chiffre du marquis coupé par celui de Casimire , s'étaient voilés d'un crêpe, ainsi que les portraits des doges décapités pour crime de trahison. Les bougies brûlaient, des bougies noires. L'effet produit par cet appareil de fête mélangée de deuil n'était pas gai ; le bal n'attendait plus que des veuves, des orphelins, des victimes et un orchestre de fantômes. L'état dans lequel languissait alors l'esprit de Casimire, par la mort si récente de son père, s'assombrit encore de ce spectacle lamentable. Elle sentit ses joues se refroidir comme du granit , et le demi-sourire d'hilarité que lui avait d'abord inspiré la bizarrerie du marquis s'évapora sur ses lèvres. Sa main se scella avec la crispation de la terreur au bras du commandeur de Courtenay. Celui-ci avait fait mille réflexions désolantes, amères pour sa tendresse fraternelle, depuis qu'il parcourait ce palais de mélancolie et de silence ; car aucune voix de domestique n'eu rompait la tranquillité funéraire.

— Je ne sais que penser de tout ceci, dit-il tout bas à Casimire.

Casimire refusait d'aller plus loin. *

— Mais oh donc est M. le marquis? demanda avec inquiétude, avec impatience, le commandeur au valet marchant devant eux.

— Ici, répondit le valet en leur ouvrant la porte d'un cabi-

* XJB DRAGON BOUGE. . 475

net au milieu duquel s'élevait, sur un socle d'ébène , un tombeau de marbre noir.

A peine Casimire et le commandeur furent-ils dans ce caveau funèbre qu'une figure blême et pointue parut au-dessus du tombeau ; c'était celle du marquis.

— Veuillez m'attendre un instant, dit-il à ses visiteurs ; je dois vous épargner la peine de monter.

Il jeta une petite échelle hors du tombeau, et, par les bâtons de cette échelle, il se glissa jusqu'à terre. 11 est inutile de dire la couleur lugubre de son costume.

^ — Mon frère , pourquoi avez-vous pris cette livrée de douleur ? lui dit d'abord le commandeur en le pressant tendrement dans ses bras.

La décoloration et la maigreur du marquis étaient vraiment effrayantes.

— Pourquoi? répondit-il ; parce que la seule femme que j'aie aimée au monde m'a trompé. Mais vous êtes en deuil , vous aussi, mademoiselle, dit-il à Casimire; voijs aurait-on trompée ?

— J'ai perdu mon père.

— M. de Canilly est mortl s'écria -t-il. Il se reprit tout de suite pour ajouter : — Alors vous êtes comtesse 1

— Je suis une exilée ; mon père a eu la tête tranchée sur l'échafaud.

Une longue pause précéda l'instant où le marquis de Cour- 4enay reprit :

— Et tous vos biens sont confiqués ; c'est la loi, je la connais. Eh bien ! dès ce moment , dit le marquis du ton le plus naturel du monde, tous mes biens sont à vous ; ne me laissez que la part qui me sera nécessaire pour vivre ou plutôt pour mourir.

— Je vous remercie de votre générosité, monsieur le marquis... Mais je n'en ai pas besoin.

— Et de quoi vivrez-vous ? N'est-ce pas, mon frère, qçe mademoiselle ne doit pas refuser, puisqu'elle ne le pourrait

pas sans être obligée de recourir bientôt à la pitié des étrangers ? Ce n'est pas mon frère le commandeur, tout bon qu'il soit, qui vous ouvrira ses trésors. Pauvre frère 1 j'ai su vos grands succès à l'armée ; ils m'ont ravi , ils m'ont touché; le vieux sang des Courtenay a remué en moi. Vous m'avez fait brave pendant tout un jour .

— Vous êtes brave aussi, puisque vous voulez que je le sois pour avoir fait mon devoir, reprit le commandeur en serrant sur son cœur, avec une respectueuse intimité , son frère le marquis, dont la débilité lui remplissait l'âme de doutes terribles et les yeux de larmes , qu'il s'efforçait d'éteindre sous une perpétuelle expression de bonté. Je suis content de vous revoir, bien heureux, ajouta- t-il, et, puisque vous m'accueillez si cordialement, mon frère , permettez-moi de ne pas approuver ces marques d'extrême désespoir étalées avec profusion dans votre hôtel. Vous avez cru, je le sais , à un amour qu'on ne partageait pas; mais cet amour, dont vous espériez mieux, n'existait que dans votre imagination si facile , ordinairement si légère, si oublieuse...

— Mon frère , interrompit le marquis , je ne quitterai ce deuil universel qu'avec la vie. Ce sont mes armes. Je porte de deuil aux larmes d'argent.

— Mais , mon frère , répliqua à son tour le commandeur, qui s'assura avec effroi que la raison de son frère avait été atteinte par une secousse qu'il n'avait pas supposée si violente ; mais, mon, frère, au lieu de vous nourrir de votre tristesse, pourquoi ne pas revenir à ces distractions bruyantes , si fort de votre âge et de votre goût?

— Ma foi, dit le marquis en souriant , il vous vient là une excellente idée ! Je pourrais donner un bal dans mes salons dans l'état où ils sont maintenant. Mais oui 1 ce serait fort original, ne trouvez-vous pas? de voir sauter ces belles demoiselles sous ces tentures noires et ces larmes blanches. Et , au milieu de la nuit, au lieu de faire servir à souper, je ferais eiw

trer des moines qui chanteraient l'office des Morts. On rirait bien, ah ! comme on rirait I dit le marquis plus sérieux qu'un tombeau, en rêvant aux moyens de réaliser cette plaisanterie funèbre.

— Ce serait là une profanation, dit le commandeur, et vous en êtes incapable, quoique je vou# sache très-ingénieux à diversifier les plaisirs. Pourquoi, au contraire, ne prouvez-vous pas au monde, à vos amis, qu'aucun des bruits qui ont circulé sur la cause de votre réclusion n'était fondé , et cela , mon frère, pour l'honneur d'une personne qui nous est chère à tous, de mademoiselle de Canilly.

— Votre honneur aurait été compromis! Mon Dieu! je ne sais rien depuis deux mois , dit le marquis de Courtenay en regardant enfin Casimire , sur laquelle , jusque-là , il avait évité de lever les yeux. Mais parlez !

— Oui, continua le commandeur, il a été dit que vous vous étiez renfermé dans^otre hôtel pour pleurer de regret sur une faute que vous auriez eu à reprocher à la conduite de mademoiselle de Canilly.

— Mais cela n'est pas , oh ! cela n'est pas 1 s'écria le marr quis ; je le jure sur mon honneur, sur le vôtre, mon excellent frère.

— Je vous remercie , monsieur, murmura Casimire , de la chaleur que vous mettez à vous défendre d'une pensée que vous n'avez jamais eue.

*— Moi ! je n'ai jamais dit cela ! Mais ce sont des menteurs, des calomniateurs , des infâmes ! Oh ! j'ai donc commis une grande faute de me celer ainsi...

— Vous le voyez, mon frère.

— Mais j'ai fui le monde, reprit vivement le marquis, parce que j'ai eu honte d'y reparaître après avoir publié partout que j'allais vous épouser; j'ai fui le monde parce qu'il m'a paru odieux, maussade, affreux de vivre pour ce monde après ayoir entendu de votre bouche que vous ne m'aimiez pas. Je ne sais

pas ce que cela m'a fait intérieurement, continua le marquis avec une franchise touchante; mais j'ai couru les rues, les campagnes , comme un fou ; je suis resté deux jours entiers sans manger, je n'ai plus dormi... et je ne dorç pas encore bien, ajouta-t-il timidement.

— Ohl monsieur le marquis, s'écria Casimire, combien j'aurais voulu prévoir vos intentions, vos desseins, qui m'étaient si cachés , afin de les détourner aussitôt ; vous auriez moins souffert, et moi aussi.

— Et nous aussi, murmura le commandeur.

Le silence qui se fit tout à coup dans ce cabinet sépulcral, après ces paroles, eût été d'un effet sinistre pour des témoins.

— Mais si vous ne m'aimez pas, reprit ensuite le marquis en prenant dans une de ses mains celle de Casimire et dans l'autre celle du commandeur, je sais , dit-il avec un ton de conviction profonde , je sais que vous n'aimez personne ; si vous eussiez aimé quelqu'un, vous me l'eussiez dit.

Comment le marquis de Gourtenay ne sentait-il pas en ce moment le froid de la couleuvre se glisser dans la main de Casimire qu'il tenait dans la sienne ?

— Ou du moins , reprit-il , vous me l'eussiez laissé comprendre. Or, insista-t-il , vous n'aimez personne. Quant à vous, mon noble frère, le commandeur, je ne crois pas que vous aimiez jamais ; mais , je vous l'avoue, celS, au fond m'importe peu; il m'importe uniquement que vous soyez heureux.

Ici le marquis s'arrêta; le fil de ses idées se perdit, s'embrouilla ; son front se plissa de mille plis ; il avait l'air d'un homme ou plutôt d'un enfant qui s'éveille lé matin dans l'endroit où il ne s'est pas couché le soir.

— Que disais-je donc? demanda-t-il après un temps de repos que respectèrent le commandeur et Casimire toujours retenus par les mains du marquis.

— Vous parliez, ifcon frère, de l'intérêt que vous aviez à me savoir heureux. Mats pourquoi ?..

— C'est cela, reprit le marquis, oui, je tiens k vous savoir heureux. Ainsi donc, tous, mon frère, puisque je n'ai pas pu faire accepter tous mes biens à mademoiselle de Caniliy, vous en aurez la moitié. Cela peut bien aller à douze ou quinze millions.

— Ne dirait-on pas, mon frère, interrompit le commandeur, que vous êtes un vieux grand-père dressant son testament en présence de ses fils? Quittez donc, je vous supplie, ces tristes pensées.

— Non , mon frère , répliqua le marquis , encore une fois embarrassé dans la marche de~ses raisonnements. Vous m'avez arrêté ; où en étais-je, je vous prie?

— A la donation que vous me faisiez.

— Elle est faite, dit le marquis.

— Oui, dans votre tête.

— Et ailleurs, poursuivit le marquis. Venons à vous , ditil en serrant la main de Casimire; je vous en donne autant...

— Mais, monsieur le marquis, s'écria Casimire , cessez ces tristes partages dans un endroit tout rempli de pensées de mort.

— Décidément je crains la folie pour mon pauvre frère, pensait le commandeur. Ah 1 je suis arrivé trop tard.

— Mais oui, mon frère, mademoiselle de Canilly a raison. De tels propos font mal ici. Croyez-moi, venez avec nous, venez 1 nous vivrons tous les trois' ensemble comme autrefois....

— Comme autrefois 1 répéta le marquis.

Le commandeur ayant essayé d'entraîner son frère hors du cabinet, celui-ci, en résistant, lui dit :

— Mais ne comprenez-vous pas pourquoi je me suis logé dans un tombeau? Je ne sortirai plus d'ici, dit-il, j'y mourrai; et quand ? bientôt ! oui, bientôt 1 J'en suis sûr.

Les traits du marquis, en parlant ainsi, changeaient à vue d'œil ; ils devenaient sombres — comme ses idées.

— Ne parlez pas ainsi ; mon frère , songez que vous êtes

l'aîné de la famille , l'honneur de la maison , et que , s'il vous faut quitter ce monde, ce ne doit être que lorsque Dieu vous appellera. 11 vous réserve peut-être à de grandes choses, à bien de la gloire avant ce moment.

— Moi ! de la gloire ! Comment voulez-vous que je meure avec gloire? répliqua le marquis d'un ton railleur qui navrait. Si je ne mourais pas dans mon lit» je mourrais à coup sûr à la chasse, dévoré par mes chiens ou tué sous les pieds de mes chevaux. Est-ce cette mort que vous voulez que j'attende? Ce n'est pas la peine de me détourner de ma résolution.

— Quelle est cette résolution, mon frère? dites-la-moi, demanda le commandeur avec l'effroi sur le visage.

Feignant de n'avoir pas entendu, ou n'ayant réellement pas entendu, le marquis de Courtenay reprit :

— Je vous ai fait riche , mon frère ; vous n'aurez pas de peine à devenir illustre dans les armes après avoir si bien débuté. Notre maison n'a rien à demander de plus. Elle revivra par vous, si elle va mourir en moi.

— Cela ne doit pas être, mon frère, cria d'un accent désespéré le commandeur.

— Encore une fois, voulez-vous, reprit le marquis, que je vive pour être témoin d'un événement que j'appréhende plus que mille morts ensemble! Voulez-vous qu'un jour j'apprenne que notre Casimire a donné son amour à quelqu'un , qu'elle s'est mariée? ohl mariée 1 Mais, mon frère 1 tenez, taisezvous ! Vous n'avez pas aimé , vous n'aimez pas, vous ne savez pas ce que c'est que l'amour. Vous êtes un soldat , moi je suis un fou; vous êtes de fer, moi je suis une flamme I II ne faut pas que je sois le témoin de ce malheur que je redoute, afin de conserver une chose à laquelle on doit tenir plus qu'à la vie.

— Il sent où il est blessé , pensa le commandeur. Pauvre frère I

— Mes amis , dit ensuite le marquis à Casimire et au commandeur qu'il embrassait tous deux avec une tendresse mêlée

d'égarement dans le regard et la voix : laissez -mof mourir, laissez-moi mourir.

Tous les trois pleuraient.

— Ce ne sera pas long ; voilà six jours que je n'ai mangé ! Le secret du suicide du marquis était découvert : il se laissait mourir de faim.

— Écoutez-moi encore, dit-il, je n'ai plus que peu de chose à vous dire. Tous mes bieis sont dans ce portefeuille que je vous remets, mon frère !

— Mon frère, au nom du ciel I s'écria le commandeur.

— Que pourriez-vous faire pour m'empêcher d'accomplir ma résolution? Vous la retarderiez de quelques jours , et ensuite ?

— Casimire ! dit le commandeur en jetant sur mademoiselle de Canilly un regard où il avait mis toute son âme ; et un éclair annonçait la plus sublime des résolutions.

— Mon ami, répondit tout bas Casimire au commandeur.

— D'ailleurs, reprit le marquis, qui ne s'apercevait pas de ce terrible échange de pensées et de regards , je ne ferais que voler la mort de quelques heures. Voyez, je n'ai pas longtemps à l'attendre.

— Casimire I Casimire 1 s'écria une seconde fois le commandeur.

— Je vous comprends, reprit Casimire. Faites 1

— Mon frère ! mon cher aîné ! mon frère I dit alors le commandeur, non ! non, vous ne mourrez pas.

Et il mit la main du marquis de Courtenay dans celle de Casimire.

— Non 1 vous ne mourrez pas. Que Dieu ait pitié de moi ! Posant ensuite un genou à terre , le commandeur se découvrit et dit :

— Madame la marquise de Courtenay, je vous salue !

Depuis longtemps le marquis et la marquise de Courtenay avaient quitté la Pologne pour aller habiter l'Italie. C'était se rapprocher de la France où Casimire avait le plus grand désir de rentrer, la France, seule contrée où elle pouvait faire élever dignement son fils Tristan et sa fille Léonore. Elle se fixa à Florence, la ville des sombres politiques du moyen-âge, la patrie de ses aïeux.

L'air de cette résidence donna à ses pensées cette puissance de concentration si recommandée par son père; ses regrets se mêlèrent à ses études, les brunirent, et, si elle resta femme par la beauté, elle augmenta la teinte virile de son intelligence en y imprimant profondément les exemples de tous les grands citoyens de la cité de Médicis. Elle lut leurs ouvrages, qu'elle comprit mieux sous le ciel qui les avait inspirés de sa lumière ardente et de sa chaleur active ; elle les médita ensuite k l'ombre des monuments, pleins encore du bruit des révoltés et tachés du sang des trahisons domestiques ; elle s'expliqua leur caractère au milieu d'une société dont quelques usages avaient pu changer, mais dont les mœurs hypocritement serviles étaient telles qu'autrefois. Elle apprit comment on parvenait à arrêter la croissance d'un peuple sous des jougs de roses, à endormir son énergie dans des fêtes perpétuelles, à lui retirer la bourse

dé la ceinture en l'enivrant avec le vin de Chypre et de, Scyros. Ceci lui révéla un des grands moyens de gouverner les hommes.

Elle vit qu'autour d'elle tout se traitait en riant, en dansant, en chantant, tout, jusqu'au crime, l'assassinat et l'amour, l'empoisonnement et l'intrigue, les plaisirs et la politique. Cette société fut son livre ; et, préparée comme elle l'était par son père à cette étrange initiation, elle posséda, après deux années de séjour à Florence. l'Italie efttière, son école subtile comme le poison des Borgia, son implacable logique, sa patience vindicative; et, selon qu'il aurait plu à Casimire de se placer ou au point de vue de la tyrannie, ou au point de vue contraire, elle avait désormais acquis une supériorité d'intelligence dont elle garda le secret.

Elle suivit d'autant plus fatalement cette pente d'étude; au bord de laquelle son père l'avait placée, qu'elle avait besoin de s'étourdir sur sa position ; elle ne pouvait s'habituer à la pensée d'être la femme du marquis de Courtenay. Son cœur, gagné par le beau mouvement de celui du commandeur, son cœur, cet ennemi éternel de son esprit, lui avait conseillé ce dévouement, et elle avait spontanément obéi sans calculer les suites de son héroïsme.

Les suites devaient être graves.

La marquise n'avait pas attendu de respirer l'air de l'Italie, où le soleil, agissant sur les corps comme sur les plantes, développe dans les uns aussi bien que dans les autres tout ce qu'ils recèlent de sève et d'éclat, pour découvrir de quel fardeau elle avait écrasé sa vie. Placée entre l'homme qu'elle avait épousé sans le moindre élan de tendresse et l'homme qu'elle aimait au point d'avoir consenti pour lui à ce mariage, elle n'éprouvait pas un mouvement de pitié en faveur de l'un qui ne fût une pensée de regret en faveur de l'autre ; et cet autre, comme pour éterniser le combat, elle le voyait debout sans cesse auprès d'elle, triste et découragé comme elle, renou-

.vêlant à chaque heure, comme elle, l'effort de son sacrifice, s'épuisant à le maintenir à une hauteur héroïque, sans oser se plaindre, de peur que sa plainte n'éveillât une consolation. Casimire dut chercher alors dans la société sévère des livres une préoccupation à ses déchirements intérieurs. Ainsi les cénobites allaient autrefois chercher au désert l'isolement absolu dont ils avaient besoin pour mieux oublier le monde qu'ils fuyaient, qu'ils regrettaient en fuyant. Ce courage imposé ne la trouvait pas toujours assez forte. Il l'emportait sur la résistance, rompait les cercles de sa volonté, et c'est aux pieds de celui-là même en qui elle espérait rencontrer un appui que, brisée par la violence intérieure de ses sentiments, elle achevait sa défaite. Défaite silencieuse comme ses combats, et dont le commandeur la relevait doucement quand ce n'était pas à son tour à fléchir.

Le commandeur avait voulu cesser d'habiter avec eux l'Italie ; il avait demandé à Casimire la triste faveur de ne plus respirer l'air qu'elle respirait dans cette atmosphère de la Toscane, qui rend si pénible le devoir; mais Casimire l'avait retenu en lui disant que, si elle avait eiï la force de se marier avec le marquis, elle n'aurait jamais celle de vivre seule avec lui. 11 lui fallait, pour son repos, avoir toujours sous les yeux le pilote qui l'avait conduite dans ce dangereux port, près d'elle celui qui l'avait entraînée à consentir k ce mariage ; il lui importait de retrouver sans cesse la cause de sa faiblesse pour ne pas la maudire.

Le commandeur avait donc consenti à rester en Italie, à vivre % avec son frère et Casimire dans la belle propriété qu'ils habitaient sur l'Arno, à deux lieues de Florence.

Il se résigna au triste spectacle de voir Casimire attachée sans conviction à la vie de son frère, s'efforcer de la soutenir par des soins affectés, et renouveler ainsi, à chaque instant, le mensonge d'une position dont il s'accusait. Il savait que Casimire n'aimait pas le marquis ; il savait donc qu'elle jouait une

comédie lorsqu'elle souriait modestement à ceux qui, dans le monde, la félicitaient d'être la bonne et docile compagne de son frère. Avait-il le droit de s'en prendre k d'autres qu'à lui-même de cette hypocrisie conjugale? Il l'avait faite, il l'avait arrachée à l'excès de tendresse que Casimire lui vouait. En sorte qu'il ne savait, le malheureux, s'il devait admirer Casimire ou la condamner. Cette vie de contrainte était un supplice à leur âge : Casimire atteignait à peine sa dix-septième année, le commandeur n'avait pas encore vingt et un ans. Et ils étaient en Italie 1 Ils n'avaient qu'eux pour guides, pour conseil, pour obstacle, car ce n'était pas le marquis de Courtenay qui pouvait, par les ombrages d'une jalousie dont ils auraient béni les soupçons, les tenir l'un envers l'autre dans un état de salutaire défiance. Si l'excès de douleur dans ce corps affaibli avait un jour éveillé la pensée du suicide, l'excès d'une joie inattendue avait, pour ainsi dire, dérangé chaque pierre de son architecture intellectuelle ébranlée. En proie à l'égarement tandis qu'il était aux prises avec le mal, il était tombé après une secousse aussi violente, mais en sens contraire, dans une effrayante aberration d'esprit. Le bonheur l'avait heurté, poussé hors de la voie déjà si étroite d'une raison effacée par l'excès des plaisirs.

Ces symptômes de folie observés chez lui par son frère le commandeur, et qui avaient déterminé celui-ci au plus cruel des renoncements, au lieu de disparaître avec la cause de sa douleur, avaient persisté en changeant de nature. La déviation de son intelligence était notoire si elle n'offrait pas la gravité de la folie. Le marquis changeait de manie selon les saisons, et souvent sans motif appréciable. C'étaient des bizarreries inouïes, rêves d'un cerveau dérangé, mais tranquille ; funeste tranquillité qui ne laissait pas prévoir de gué ri s on. Tel jour, le marquis s'imaginait être oiseau, et il prétendait avoir des ailes d'hirondelle ; il gazouillait, becquetait ; il croyait voler de de branche en branche. Il demandait si l'on avait eu soin de

lui préparer sa cage. Il se perchait sur les tables, sifflait comme un merle, folie qu'il fallait pourtant cacher avec pudeur aux domestiques pour qu'ils ne la fissent pas connaître au dehors. Une autrefois, il cessait d'être oiseau, il devenait plante. Alors il allait se mettre au soleil, pour mieux fleurir, disait-il. Il grondait parce qu'on ne l'arrosait pas ou parce qu'on ne le rentrait pas le soir. Il était tulipe, jasmin. « Cueillez-moi, disait-il ; il est temps de me placer sur la cheminée ; » ou bien : « Je veux aller m'offrir comme bouquet à madame la comtesse de... qui aime passionnément les belles fleurs. J'irai au bal avec elle ce soir ; je ferai bien enrager son tigre florentin,' son mari. » La semaine suivante c'était une autre manie.

C était avec une piété filiale que le commandeur veillait sur l'état de son frère, auquel il n'y avait aucun remède réel k apporter. Le bonheur l'avait rendu fou, et il était heureux dans sa folie.

Ce fantôme était cependant une barrière élevée entre Casimire et le commandeur. C'était la seule. Ils s'efforçaient de la rendre même plus redoutable et plus sacrée k mesure que ce fantôme se réduisait de plus en plus, pour eux, à la mincité d'une ombre. La liberté qu'il leur laissait de se voir, liberté aussi absolue que s'il n'eût pas existé, les épouvantait, car elle les exposait davantage. Le devoir, aux prises avec de plus dures exigences, les exaltait ; le soin de s'éviter, aux heures dangereuses du soir, quand la lune allume de ses lueurs mélancoliques la campagne et répand ses appels mystérieux sous le ciel, ce soin leur devenait au contraire un prétexte pour se rencontrer. Ils se mouraient d'amour depuis qu'ils ne se parlaient plus d'amour. Us s'attiraient malgré eux; les allées semblaient se courber et se rapprocher pour qu'ils se retrouvassent au même point dans les bois de pins, le matin, lorsque la campagne se lève et jette loin d'elle ses voiles de rosée. Us avaient cueilli, par hasard, la même fleur, eu la même pensée en entendant une cloche dans le lointain ; la même

villageoise lçs avait salués en passant. C'est ce qu'ils se confiaient en descendant les coteaux boisés de cèdres, voilés d'ombre, bleuis de violettes, parfumés de feuilles de menthe. Ils avaient peur de s'asseoir, et pourtant ils s'asseyaient; ils avaient peur de se taire, et pourtant ils se taisaient des quarts d'heure entiers ; ils avaient peur d'être trop près l'un de l'autre, et les rubans de la coiffure de Casimire venaient effleurer le front du commandeur ; ils avaient peur de tout, et tout les menaçait dans cette retraite. Il n'est pas jusqu'aux deux chers petits enfants de la marquise, Tristan et Léonore, qui ne fussent d'éternels objets d'inquiétude pour eux. Tristan et Léonore ressemblaient au commandeur, Léonore surtout ; aussi Casimire n'osait presque jamais l'embrasser devant lui, si ce n'est lorsqu'elle voulait cacher quelque larme ou quelque rougeur subitement venue.

Leur vie devait être une épreuve constamment renouvelée, dont Dieu seul connaissait le terme et l'issue. Que de fois la loyauté antique du commandeur et la force d'esprit de Casimire, elle qui pressait entre les plis de son beau front, lorsqu'elle méditait, le passé et l'avenir des nations, arrivèrent aux avant-derniers soupirs d'une lutte courageuse !

Vers le milieu de l'automne, et pendant une trêve bien marquée dans les manies du marquis, Casimire exprima un jour le vif désir de consulter un ouvrage de l'historien Guichardin, dont le manuscrit original était à Rome, à la biblothèque du Vatican. Le marquis engagea beaucoup Casimire à le satisfaire. Rome n'est pas loin de Florence. C'était une absence de quelques jours, un voyage charmant à entreprendre dans la saison où l'on était. Ne pouvant accompagner sa femme, le marquis de Courtenay pria son frère de le remplacer. Le commandeur ne connaissait pas Rome ; l'occasion venait à merveille .

Le marquis combattit un à un tous les refus de son frère ; il insista, il pria, il n'admit aucune raison, aucun prétexte de sa part pour ne pas céder. Enfin il décida le commandeur.

Casimire resta neutre dans cette négociation. Mais, quand le marquis ne fut plus présent, le commandeur répéta ses scrupules à Casimire. Ne voulant pas cependant, aux yeux d'une femme qui les comprenait si peu, se croire trop dangereux, il se borna à lui demander timidement si elle était décidée à braver l'opinion des gens disposés à ne pas accepter ce voyage sans interprétations ? N'exposaient-ils pas l'un et l'autre le marquis à jouer un rôle fâcheux dans les commentaires de la calomnie?

Casimire, n'acceptant la contradiction que sur le terrain factice où le commandeur l'avait placée, soutint qu'il n'appartenait pas à la société italienne, la plus relâchée du monde, de blâmer le voyage d'une belle-sœur et d'un beau-frère. Ceci répondait victorieusement au commandeur au sujet des propos qu'il craignait de la part des personnes qui le connaissaient. Pour rassurer les étrangers, ils se feraient passer chez eux pour le mari et la femme. Ainsi, au dedans comme au dehors, plus d'aliment à la médisance. Au surplus, elle ne pouvait accomplir le voyage de Rome sans être accompagnée, et ce voyage était indispensable. Le voyage à Rome fat donc convenu.

Quelques jours après, ils partirent ; ils quittèrent le marquis de Courtenay, qu'ils laissèrent dans une des situations d'esprit les plus lucides où il eût été jusqu'alors.

Us jouirent d'un temps admirable ; en sortant de la zone, belle, mais restreinte, de leur villa sur l'Arno, ils secouèrent des pensées qui avaient pesé trop longtemps sur leur front. Le voyage fut tout à la science, à la nature, à l'histoire, à l'érudition. Un air différent leur fit des idées nouvelles, et, comme conseillés par un instinct pudique, ils évitaient de s'abandonner au silence, ce dangereux tiers dans certains têteà-tête. Enfin, ils arrivèrent à Rome.

Pendant les huit jours qu'ils y passèrent, ils furent trop occupés de recherches bibliographiques pour se laisser envahir par la langoureuse mélancolie qui s'élève du fond de cette

ville morte et fait replier avec tendresse rame sur elle-même, comme il arrive quand ou se promène sous les cyprès d'un cimetière. Les morts font aimer. Dès que' le travail de Casiraire fut fini, ils remontèrent aussitôt en voiture ; le front de leurs chevaux se tourna du côté de Florence , ville que l'exil leur avait rendue aussi chère qu'une seconde patrie.

Le premier jour et la première nuit se passèrent assez heureusement.

Mais, vers la fin de la seconde journée, tandis qu'ils gravissaient le revers d'une colline en broyant une routé fort mal entretenue, l'un des deux chevaux s'abattit, et, dans sa chute, causée par une ornière échappée à la perspicacité de leur cocher romain, qui ne conduisait pas avec la supériorité de Néron, il se cassa la jambe. Un cheval qui se casse la jambe rend inutile non-seulement le cheval tout entier, mais encore le cheval attaché avec lui au même timon, et, par conséquent, annule l'équipage, dont toute l'existence réside ainsi dans une jambe de cheval.

Casimireet le commandeur, forcés de descendre, préférèrent se rendre à pied tous les deux à un village dont ils voyaient briller les lumières à quelques cinq cents pas, à l'entrée d'un bois, que d'y envoyer leur cocher demander un secours qui n'arriverait que le lendemain.

Le cocher garda donc la voiture, et le commandeur et Casiînire gagnèrent le bois à la marge duquel ils supposaient qu'était le village aperçu de loin.

La nuit ne descend pas dans les climats chauds, elle tombe ; elle n'a pas plus tôt atteint le zénith, où viennent expirer les dernières lames d'or du soleil couchant, qu'elle plane déjà sur là cime des arbres, jetant de tous côtés son crêpe sombre, vaste tente déployée. Casimire et son compagnon faHlirent s'égarer avant d'arriver à l'endroit qu'ils ne découvraient plus maintenant qu'à travers le fouillis d'arbres brunis par la nuit.

Le village, qui, de loin, leur avait paru à l'entrée du bois,

en occupait le centre. Après plusieurs fausses marches, ils arrivèrent cependant à la ferme isolée, prise par eux, à distance, pour un village. Tout y était en mouvement. Des villageois soupaient sous une treille et chantaient au son d'un violon et d'une cornemuse. Ils fêtaient une noce ; les nouveaux mariés occupaient la place d'honneur sous un dais de satin rose, soutenu par les jets vigoureux de l'antique vigne, autre dais de verdure qui couvrait toute l'assemblé. La mariée, brune et naïve comme l'églogue latine, était assurément la iille du paître de la ferme, le seigneur rustique de tous les Tasseaux assis à sa table.

La présence des étrangers les étonna à cette heure. L'archet resta suspendu à la main de l'Apollon champêtre, et le vent dp la cornemuse détendue se prolongea longtemps comme un soupir.

En quelques mots le commandeur apprit au père de la mariée l'accident qui les amenait, lui et sa femme, titre, on s'en souvient, qu'avait voulu prendre Casimire. Pendant qu'il parlait, les curieuses vilanelles avaient entouré Casimire, et lui offraient, dans dés feuilles de figuier à larges côtes, les fruits du dessert, et, sur une soucoupe de faïence, le muscatello. Des valets de ferme reçurent aussitôt l'ordre d'aller dégager la voiture des voyageurs, et ceux-ci furent priés de prendre part aux plaisirs de la noce. Ils ne pouvaient guère espérer d'ailleurs quitter la ferme avant lendemain matin , la poste aux chevaux étant bien loin de la forêt. Ils se résignèrent joyeusement.

Le cftnmandeur passa du côté de la table oh étaient les hommes, Casimire du côté où étaient assises les jeunes villageoises, et le repas ne fut plus troublé sous ce dôme d'étoiles aperçu à travers un réseau de ceps de vigne.

Assise à cette table dressée au milieu d'un bois , comme dans les contes de fées, mêlée à cette joie plus mouvante que les feuilles du peuplier, à cette société heureuse et gaie sans

autre cause de joie qu'un mariage, quand on se marie tant sur la terre, Casimire se sentit changée ; elle fut comme métamorphosée dans ce pays des vieilles métamorphoses païennes. Au milieu de la nuit, entre deux danses animées, elle détacha son collier d'or et l'attacha [au cou de la jolie mariée. Cette générosité inouïe , ce magnifique présent exalta toutes ces têtes italiennes déjà si échauffées par l'ivresse du bal.

On couronna Casimire de deux rameaux de myrte, et les portes de la vallée improvisèrent, dans la sérénité de la nuit, des vers sur sa beauté, sur sa jeunesse, sur la gloire de son , mari. Enfin elle partagea les honneurs de la fille de la maison, de la mariée. Celle-ci était avide de prouver sa reconnaissance ; elle s'inquiétait de payer à sa manière une partie du riche cadeau qu'elle avait reçu de Casimire. Elle dit quelques mots à l'oreille de ses amies ; son mari les confia avec le même mystère aux parents de son beau-père, et un projet fut arrêté entre eux.

A deux heures après minuit, quand la nuit se faisait plus fraîche, etque les enfants s'endormaient, les mains pleines de gâteaux et de fruits, sur les genoux de leur mère, les invités et les invitées prirent les flambeaux de la table, et dirent au commandeur et à Casimire qu'ils allaient avoir l'hctaneur de les conduire à la chambre* qui leur était destinée.

Le commandeur comprit alors, mais trop tard, la faute qu'il avait faite en s'annonçant , lui et Casimire , chez ces bonnes gens, comme le mari et la femme. Mais Casimire l'avait voulu. Il n'était plus temps de revenir sur cette faute. Que d'explications 1 pourquoi avoir menti ? Là haie d'ailleurs était formée ; le cortège d'honneur les attendait.

Ils marchèrent donc au milieu de la foule qui les accompagna jusqu'à la porte de la ferme. Là , le jeune marié leur dit, d'un accent pénétré de gratitude , qu'il n'avait pas trouvé de meilleur mpyen de montrer combien' il était sensible à la visite d'hôtes aussi nobles, aussi bons, aussi distingués, que de leur

céder la chambre nuptiale. Ils ne devaient pas s'inquiéter de ce dérangement ; il conduirait sa femme chez lui , à la ferme de son père , qui n'était qu'à une demi-lieue de là. Après un combat de générosité, où, comme cela ne pouvait manquer d'arriver, le commandeur fut vaincu , lui et Casimire furent installés dans la petite chambre des jeunes époux.

Les voilà seuls dans cette chambre. Elle était simple , petite ; elle était ornée de meubles ingénus, jeunes et frais comme ceux qui les avaient choisis pour vieillir avec eux. Les rideaux étaient blancs, étoiles de grosses fleurs bleues ; à terre s'étendait une natte dont les lattes de jonc lustré s'unissaient entre lîlles avec un gros fil de couleur. Tout respirait la simplicité naturelle, le bonheur venu sans effort, l'amour, et l'amour à vingt ans. Les menus objets de toilette de la mariée, empreints de la grâce de ses doigts qui les avaient touchés, étaient épars, depuis le retour de la messe, sur la commode d'érable : de longues épingles dorées, une ceinture, des nœuds de rubans, des fleurs détachées du gros bouquet solennel.

Comme pour agrandir l'étroit espace dans lequel elle souffrait secrètement d'être renfermée , Casimire , mal à Taise , ouvrit la croisée ; la croisée plongeait sur ta treille où l'on avait soupe, Quelques lampes achevaient de brûler dans cet air trop faible pour agiter leur flamme , qu entourait une auréole phosphorique de moucherons. Quelle douce nuit I

Les amères exhalaisons des bois arrivaient par bouffées et sans vent.

Les étoiles, ces étoiles vues par Virgile, à cet endroit même, peut-être, aiguisaient leurs facettes blanches, pourpres et vertes , émeraudes de Dieu , à travers là vapeur lactée répandue sur cet espace moitié forêt, moitié campagne, moitié couvert d'orangers, moitié boisé de pins. Dans le lointain, on entendait s'élever, tomber, s'élever encore les chants dhyménée qui accompagnaient les nouveaux mariés à leur demeure.

Le cœur de Casimire battait; son âme jeune répondait à

ces voix, et, quand elles cessaient , elle rêvait avec ce rêve de la nature entière , se taisant avec son silence , aimant avec cet immense amour répandu sous le ciel. Elle était sans force, sans volonté pour le repousser.

Elle avait peur, elle ne pouvait fuir.

En se tournant pour chercher un appui , un siège où se reposer, elle vit le commandeur debout près délie qui la regardait. Ils étaient distraits tous deux ; ils étaient en peine tous deux. Ils souffraient de bonheur; ils s'aimaient. Oh 1 comme ils s'aimaient ! Jamais ils ne s'étaient tant aimés.

Les chants du cortège de la mariée diminuaient dans l'éloignement, ils s'éteignaient ; il n'y avait plus qu'eux avec eux. Eux seuls 1 le commandeur et elle !

Que pouvaient-ils l'un et l'autre contre cette agression de la nature entière? contre eux-mêmes, envahis par cette voluptueuse somnolence que procure le vin trompeur de l'Italie, clair comme l'eau , ardent comme du feu ? La main du commandeur chercha et trouva celle de Casimire qui allait y tomber ; elle la lui abandonna.

Le commandeur attira ensuite doucement Casimire vers lui, et elle s* appuya sur sa poitrine, comme si elle eût été endormie. Ils se parlèrent longtemps près des lèvres; ils balbutièrent >de ces mots qui ne sont ni une prière ni un refus , langage obscur et murmuré dont les mots ne s'écrivent pas , mais se respirent.

Dans l'un de ces mouvements. dont nul homme ne peut plus ensuite se rendre cotopte, le commandeur souleva Casimire dans ses bras; était-elle morte, était-elle vivante? Il ne savait plus lui-même s'il était sur la terre.

La tête de Casimire toucha l'oreiller brodé de la jeune mariée; un cri lamentable d'amour et de désespoir sortit de la poitrine du commandeur. Mais aussitôt il tira son épéc, cette épée passée de brave en brave jusqu'à lui , qu'il avait immortalisée au siège de Belgrade, et il la posa auprès de Casimire.

494 LE DRAGON 110UGE.

c Maintenant, dit-il, vous pouvez dormir sans crainte, mac dame la marquise de Courtenay , la femme de mon frère. »

 la pointe du jour, avant que leur hôte fût levé , ils montèrent en voiture et reprirent la route de Florence.

Ils s'efforçaient tous deux de porter la conversation sur des choses sérieuses , tandis qu'ils se rapprochaient de leur demeure, où il leur tardait maintenant d'arriver.

Casimire se plaignait au commandeur de la triste position que lui faisait l'exil. Elle ne pouvait se rendre à Paris ; cependant à Paris seulement elle trouverait des médecins assez habiles pour traiter la maladie de son mari. Quel avenir était promis à ses enfants , qu'elle était privée par l'exil de faire élever dans les établissements spécialement consacrés à l'éducation des enfants nobles ? N'avait-elle pas droit aussi à réclamer la dot de sa mère, injustement comprise dans la confiscation des biens de son père, le comte de Canilly ? Ce n'est pas qu'elle n'eût déjà chargé à Paris des personnes influentes de réclamer en sa faveur auprès des ministres ; mais ces personnes n'avaient pas beaucoup osé s'avancer, de peur de déplaire à la cour, composée à peu près comme au temps du ré-

geat , et de peur aussi de déplaire au roi , au roi siirtout , dont on n'avait pas lieu de supposer l'opinion tout à fait indulgente aux exilés. Chacun pour soi , Casimire le savait ; c'est la première lettre de l'alphabet politique.

L'opinion du commandeur était, au contraire, et il l'exprimait sans détour, que Casimire avait tort de se nourrir du faux espoir de voir finir si tôt son exil. L'action de son père avait laissé de longs ressentiments à la cour. Quant a lui , il n'avait pas attendu jusqu'à ce moment pour s'en convaincre. Pouvait-elle supposer qu'il n'avait pas essayé de tous les moyens d'obtenir son rappel ? Eh bien I ce rappel était impossible avant des années. Dans son malheur, ajouta-t-il, n'é- . tait-elle pas heureuse de la résidence calme dont elle jouissait sous un beau ciel , entre ses deux enfants, près d'un ami qui s'était fait de l'exil un bonheur, puisqu'il le partageait avec elle?

Quand Casimire devenait sérieuse, elle était de marbre, de granit; aucun raisonnement ne l'entamait. Ce qu'elle désirait pouvait être ; c'était aux obstacles à reculer. Son père le lui avait appris, et son père était encore un dieu devant sa raison.

Voyant l'inutilité de ses avis , repoussés tantôt avec une parole prestigieuse, tantôt avec un sourire de supériorité, le commandeur lui dit que, puisqu'elle était si convaincue de la réussite de ses tentatives, elle devait recourir du moins, pour sortir de la situation où elle souffrait de vivre, non à l'intervention froide de quelques amis de cour, mais envoyer à Paris un ami dévoué, fidèle, infatigable, difficile à rebuter. De là à. se proposer lui-même comme cet ami , la transition était naturelle. Qui mieux que lui accomplirait cette mission ?

Répétant alors avec un accent de bonheur qu'il s'agissait de la santé, de la raison de son mari, du sort de ses enfants et de leur avenir, Casimire dit qu'il ne lui était pas permis de refuser une telle proposition. Elle remercia chaudement le commandeur, qui attribua à une satisfaction maternelle une joie qui appartenait entière à un calcul d'ambition. Tout fut

(96 LE DRAGON ROUGK.

arrêté. Cadimire remettait le soin de ses intérêts an commandeur. Il fut convenu qu'il se rendrait immédiatement et secrètement à Paris, dès son retour à Florence.

Florence se découpait à l'horizon , les dômes de ses cathédrales se dessinaient en lignes violettes , par instant frappées d'un éclair, reflet de l'or d'une croix ou d'yn ange aérien.

Dans l'après-midi leur voiture de voyage s'arrêtait à la grille de leur villa , où les attendait Marine , portant Tristan sur un bras et Léonore sur l'autre. A la réponse de Marine, interrogée par Casimire sur l'état du marquis, celle-ci devina que son mari n'était pas bien. Elle ne se trompait guère.

Livré h lui-même , le marquis était tombé dans une autre manie. Après avoir fait transporter les meubles des pièces in* férieures au plus haut étage de la maison, il avait fait boucher et calfeutrer toutes les fenêtres et toutes les portes, excepté une seule, celle qui devait laisser un passage au fleuve dont l'inondation menaçait la maison. Le fleuve, c'était lui. Il s'était changé, disait-il, en fleuve dévastateur. Rien ne pouvait l'arrêter ; il coulait sans cesse , assis dans un fauteuil , au milieu du vestibule de la maison. Il riait beaucoup lui-même de la bizarrerie de sa destinée : l'aîné d'une illustre famille métamorphosé en fleuve. Cette variété de folie l'ayant malheureusement atteint pendant l'absence de sa femme et du commandeur, les domestiques n'avaient plus pu douter de l'état mental de leur maître, et leur respect ne s'était pas accru. Marine avait été impuissante pour faire rentrer le fleuve dans son lit. 11 était condamné à couler, disait-il, — car ce fleuve parlait, — jusqu'au retour de sa femme, à moins qu'elle n'eût été changée, elle, en fontaine, ce qui ne lui permettrait plus alors que le faible espoir de se rencontrer avec elle dans l'Océan. Casimire n'ayant subi aucune altération notable dans sa nature humaine, elle rendit , par sa présence, sa forme première au marquis. A sa vue le marquis cessa de se croire fleuve; il quitta son fauteuil pour se faire raconter le voyage de Ronle

dans ses moindres détails. Les moindres il les connut, les autres loi échappèrent. Il existait des raisons pour cela. Du reste, il ne donna plus aucun signe de folie aquatique. On descendit les meubles ; la circulation fut rétablie dans les appartements.

Sous prétexte de profiter du reste de l'automne pour voir % flapies, après avoir vu Rome, le commandeur partit en secret pour Paris, peu de jours après , laissant Casimire agitée de l'espoir de le voir revenir bientôt avec de bonnes nouvelles.

11 était impossible, commença-t-elle à penser dès que le commandeur fut parti, qu'il ne réusstt pas. Il portait un nom hautement estimé à la cour, relevé encore par son trait de courage au siège de Belgrade, et si la cause dont il s'était fait le défenseur était délicate, dangereuse à remuer, la cour ayant voulu fermer les yeux sur beaucoup de dévouements nouveaux plus ou moins entachés de participation à la conjuration de Cellamare , cette cause était juste , noble et belle au fond. Casimire devait-elle souffrir toute sa vie du crime de son père, ses enfants surtout, son mari, l'homme le moins politique de la terre? Cet exil, d'ailleurs, commençait à lui peser comme une injustice et à l'oppresser comme un obstacle. La semence d'idées répandue dans sa tête par son père, les études sévères dont elle n'était jamais sortie et auxquelles elle avait si souvent demandé une diversion contre ses peines et ses pensées domestiques, sa position tout historique , l'avenir de son fils à conquérir, à l'aide d une prudente habileté , ses goûts , enfin, lui assignaient la France, lui montraient Paris et Versailles comme le seul théâtre où elle devait paraître à tout prix.

Une fois dégagée des entraves de l'exil , une fois à la cour, elle respirerait, elle se déploierait à l'aise. Elle sentait sa force, sa puissance , tout ce qu'elle valait quand elle se comparait non-seulement à ces femmes perdues de galanterie, ruinant dans la débauche les plus beaux noms de la noblesse, usant leur crédit à se disputer des amants vils comme elles, %

leur esprit à se déshonorer, la fortune de leurs aïeux à acheter des comédiens, mais encore à ces hommes qui n'étaient plus rien, ni braves, ni religieux, ni galants, incapables de tenir ni une épée ni une plume ; elle se roidissait, songeait à son père» s'inspirait de son souvenir, méprisait de ses lèvres dédaigneuses ceux qui n'avaient pas osé le suivre à l'échafaud ou l'en arracher , et, les mains pleines de colore, elle les fermait avec indignation , ces mains qu'elle rouvrirait quand les liens de l'exil seraient tombés. On verrait alors ce qui s'en échapperait I Mais Paris 1 Paris 1 la France 1 la France ! s'écriait* elle en s'élançant sur un cheval qui l'emportait sous les désertes allées de son parc, le long de TArno, ce fleuve taciturne comme les vieux Gibelins qui venaient autrefois y confier le secret de leurs grandes âmes désolées.

Mais où est le commandeur, à présent? murmurait ce grand orage quand il avait fini de grondera

On remit un jour à Casimire une lettre qui venait de Paris. Elle l'ouvre et lit:

c Prisonnier du Roi, à la Bastille, pour la vie.

c Commandeur de Courtenay. »

La tête de Casimire tomba sur sa poitrine. Le soir, elle n'avait pas changé d'attitude. Pas de cri, pas de pleurs; une douleur sèche, celle qui tue. Elle était cause que le commandeur passerait toute sa vie dans les cachots de la Bastille, cette terrible prison d'État dont les princes du sang eux-mêmes ne parlaient jamais sans frémir.

Étonnée de ne pas la voir descendre au salon ce jour-là, Marine alla dans sa chambre , et , la secouant par le bras : Que fais- tu? lui dit-elle. — Tiens , lui dit Casimire, lis ! — Je ne sais pas lire, lui répondit Marine. Alors Casimire, à mots brisés, lui raconta le voyage secret du commandeur et son arrestation,

Marine leva au ciel des regards qui voulaient dire : Malheureuse ! qu'a-t-elle fait?

— Auras-tu soin de mes deux enfants? dit-elle aussitôt à Casimire.

— Mon Dieu! ta fais toujours des histoires.

— En auras-tu soin ?

— Que veux-tu dire ?

— Donne-moi cent louis d'or, petite, si tu les as. Casimire courut à son secrétaire.

— Voilà deux rouleaux de cinquante louis. Mais...

— Adieu I ma chérie , lui dit Marine en l'étouffant de ses caresses, tout humide de grosses larmes, adieu 1

— Où vas-tu? mais où vas-tu, Marine?

— Je pars et je pars, tout de suite pour Paris.

— Pour Paris ! Qu espères-tu ?

— J'espère , répondit avec une naïveté inspirée la bonne Marine. Encore une fois, adieu. Aie soin de nos chers enfants, et fais-leur dire tous les jours une petite prière à. Sainte-Geneviève de Nanterre, entends-tu? mais ne l'oublie pas; je vais te la dire :

< Notre-Dame de Nanterre, qui êtes au ciel, nous vous prions c de faire que la pauvre Marine arrive à Paris à bon port et c revienne en bonne santé pour faire plaisir à maman et rac mène notre oncle le commandeur. Ainsi soit-il. Au nom du « Père, etc. »

— Adieu , ma fauvette ! dit encore une fois Marine en imprimant avec sa fraîche bouche et son âme de paysanne un baiser, qui fut presque une morsure , sur la joue étonnée de Casimire.

Elle partit.

— Sans mon orgueil trop écouté , sans mon ambition indomptable, aurait dû se dire Casimire, j'aurais peut-être empêché M. de Canilly, mon père , de mourir sur léchafaud ; et c'est encore moi qui ai causé la perte de la liberté du comroan-

deur de Courtenay. Elle se disait seulement, comme tous ceux qui mettent sur le compte de la destinée leurs propres fautes : Porterais-je malheur à tout ce qui m'aime? Elle murmurait cette plainte en se promenant dans les solitaires allées de son parc et en tenant Tristan d'une main, Léonore de l'autre, deux petites créatures qui avaient de la peine à la suivre lorsque la chaleur de ses monologues remportait hors d'elle-même. Elle n'avait pas encore remarqué que ses deux plus sûres consolations marchaient à ses côtés sous les traits naïfs et bons de ces deux enfants. Mais Casimire avait à peine dix-neuf ans, et, à cet âge , le sentiment maternel est plutôt une distraction qu'un sentiment. Puis elle avait rarement vu jusqu'ici Tristan et Léonore, qui étaient toujours avec Marine. L'usage voulait que les enfants des grandes maisons ne parussent devant leurs parents que lorsqu'ils étaient capables, non de leur rendre leurs amitiés, mais leurs politesses. Toutes leurs charmantes privautés étaient bannies des salons par l'étiquette. Après avoir été la poupée des nourrices, ils devenaient la victime des gouvernantes, et des gouvernantes ils passaient aux mains des gouverneurs. Un jour pourtant que Casimire , désolée de n'avoir pas encore reçu des nouvelles, de Marine et qu'elle pensait , elle y pensait sans cesse, au triste sort du commandeur enfermé à cause d'elle à la Bastille, le commandeur, le seul homme sur l'appui duquel elle avait compté, le seul homme qui eût son amour ; un jour qu'elle se laissait aller au plus sombre découragement, Tristan et Léonore, qui jouaient près de là sur le gazon, se prenant par la main , ces deux anges vinrent devant elle, et, se mettant à genoux à ses pieds, lui dirent :

— Petite maman, nous vous demandons bien pardon de vous avoir fait de la peine. Pardonnez-nous.

— Vous m'avez fait de la peine , vous ! s'écria-t-elle en les prenant tous les deux dans ses bras, en les élevant jusqu'à ses lèvres.

— Puisque vous pleurez toujours quand nous sommes avec

LE DRAGON ROUGE. $ô4

vous, il faut bien que cela soit, répondirent les deux enfants.. Touchantes créatures , qui n'imaginaient pas que leur mère* dût avoir d'autre félicité et d'autre affliction sur la terre que celles qu'ils pouvaient lui causer.

Un bien doux sourire brilla dans les yeux de Casimire, et ce jour ne fut pas le moins heureux parmi les rares jours heureux de son exil.

Pour la première fois de sa vie elle soupçonna qu'il est pour le cœur des femmes des joies incommensurables placées si près d'elles qu'elles, n'ont qu'à ouvrir les bras pour les posséder, et que, si elles ne les saisissent pas, c'est qu'elles les cherchent trop loin d'elles, où ces joies ne sont jamais. Mais, semblable à tous les plaisirs qui viennent quand le cœur s'est créé des goûts de convention, des passions factices, celui dont Casimire fut émue tint beaucoup plus de la surprise que du ' bonheur, large en surface, faible en profondeur. Il l'inquiéta, éveilla des doutes sur l'opinion qu'elle s'était formée du bonheur ; il fut enfin une lumière, et non une révélation complète. La femme se montra, mais la mère s'était bien fait attendre. Pouvait-on dire qu'elle étstit venue?

Marine était arrivée à Paris. Elle ne s'amusa pas à voir de combien de réverbères Paris s'était enrichi depuis son absence ; elle alla droit aux Tuileries. A la porte du château un centsuisse l'arrêta. On n'allait pas plus loin. — Quel est ton capitaine? demanda Marine au soldat en faction. Voyons si je connais ce coquelicot-là. — Mon capitaine, ma belle, n'est pas un coquelicot ; c'est M. de Varden , pour te servir. — Je crois certes bien qu'il me servira , s'écria Marine ; ah ! c'est le petit Varden; je l'ai connu sous-lieutenant; va lui dire que Marine veut passer. Mais va donc ! ours de Berne , Le centsuisse souriait et ne bougeait pas plus que le Mont-Blanc. — Le plus souvent, semblait dire son regard martial et bête, que M. de Varden se dérange d'un fil pour toi. — Voilà trois petits écus blancs pour boire à ma santé, lui dit Marine, L'œil

du centauisse devint rond et clair comme les petits écus qui battirent la chamade dans le creux de sa main. Il ferma sa main, fit un demi-tour sur lui-même, et alla trouver son capitaine.

Deux minutes après, on entendit une voix qui disait, du fond du vestibule : • Mais viens doncl madame la nourrice, viens donc 1 Laissez passer vous autres. « Et un bel officier suisse, au teint enluminé comme le drap de son habit rouge, prenait Marine sous le bras et lui faisait monter le grand escalier des Tuileries avec autant d'attention et de prévenances qu'il pouvait en montrer au milieu de ses témoignages bruyants d'amitié.

Mais à la porte de la salle dès maréchaux, nouvel obstacle.

Le capitaine de Varden eut beau dire à l'officier de service : c J'accompagne madame, laissez entrer, > l'officier refusa poliment. La mise de la dame, mise fort peu de cour, ne le rassurait pas du tout. M. de Varden Camuse, pensa-t-il.

— Ah ! tu refuses, dit Marine, alors je passe.

— Maréchal ! cria-t-elle en même temps à M. de Tavannes, qui traversait en ce moment, maréchal 1 dis donc à ce jeune homme-là qui je suis.

Le maréchal chercha pendant quelques secondes à reconnaître les traits de celle qui lui parlait ainsi, et puis, allant tout à coup vers Marine en lui tendant les deux mains, il dit à l'officier de service : « Madame a ses entrées à toute heure ici. • Marine fit un hochement de tète au maréchal de Tavannes, et comme si elle ne fût jamais sortie du château, elle se dirigea avec lui vers les appartements du roi.

Il n'est pas un valet de chambre dont elle ne fût connue. C'étaient de leur part des saluts jusqu'à terre et des félicitations à chaque pas. Où avait-elle été, d'où venait-elle? et mille questions. Au dernier salon, le capitaine des pages lui dit : t Personne n'entre chez le roi à cette heure, excepté les princes du sang, le médecin et le confesseur de Sa Majesté. »

—Mon beau page, lui répondit Marine, si je ne suis pas

princesse du sang, je suis princesse du lait. Fais-moi place ; je vais porter de tes nouvelles à Sa Majesté ; entends-tu?

Le maréchal de Tavannes riait aux larmes de ce mépris de Marine pour le cérémonial, et de la ligure étonnée du jeune capitaine des pages, qui n'osait plus s'opposer à l'introduction de Marine en voyant le maréchal spectateur si heureux de cette violation.

Elle souleva la portière, et entra dans la chambre à coucher du roi. En ce moment le prince de Conti, en sa qualité de prince du sang, tendait respectueusement la chemise du roi.

— Ah ! j'arrive k propos, s'écria Marine en prenant la chemise des mains du prince ; je vais voir s'ils ont eu soin de ta personne, s'ils ne t'ont laissé manquer de rien.

Le roi ne revint de sa surprise et presque de son effroi que dans les bras de Marine.

a Nourrice 1 c'est manourrricel c'est Marine! » dit le jeune roi en s'enveloppant dans sa robe de chambre et en s'asseyant sur les genoux de Marine, qui s'était assise dans le fauteuil du roi.

— Qu'il est gentil i s'écria Marine; qu'il est beaul qu'il est blanc 1 mon bon roi !

Le prince de Conti s'était retiré quelques pas en arrière, afin de ne pas gêner cette effusion de tendresse entre 4e roi et sa nourrice, pour laquelle on connaissait son attachement.

— Après la messe nous nous reverrons, dit ensuite le roi.

— C'est avant la messe qu'il faut que je te parle, lui dit Marine.

— Tu as donc quelque chose de pressé à m£ dire ? — Oui, mon roi.

— Quelque chose à me demander?

— Oui, mon roi.

— Parle, c'est accordé.

— Madame la marquise de Courtenay , dont j'ai été la nourrice, veut rentrer en France,

— Nous verrons.

— Pas de nous verrons» mon roi ; elle est si belle, si bonne, si intéressante!

— Allons!

— Ce n'est pas tout.

— Quoi encore?

— Tous ses biens lui seront rendus!

— Cela va sans dire, répondit le roi.

— Tu lui rendras aussi ses titres ?

— Oui, oui, oui. Mais la messe ! M. l'archevêque m'attend; nous reprendrons après déjeuner. —Je n'ai plus qu'un mot.

— Voyons ce mot, ma belle nourrice.

— M. le commandeur de Courtenay, qui est enfermé à la Bastille...

— A la Bastille 1 dit le roi ; je n'en savais rien.

— Tu vas le faire sortir, n'est-ce pas?

— Je saurai d'abord pourquoi on l'y a mis.

— Oh ! je vais te le dire. Je suppose...

— Ah 1 grand Dieu I j'aime mieux le faire sortir tout de suite, interrompit le roi, que de te laisser raconter pourquoi il y est enfermé ; je n'entendrais jamais la messe. Et maintenant dismoi ce cfue tu veux pour toi? dit le roi, entièrement habillé et prêt à passer dans la chapelle du château.

— Ce que je veux? que tu m'embrasses, mon roi.

Et le jeune roi pencha son gracieux visage sur le cou de Marine.

L'exil de la marquise de Courtenay avait cessé, et le commandeur était libre.

La plume n'a aucun effort à tenter pour peindre la foudroyante rapidité que mit la marquise de Courtenay à se rendre à Paris dès qu'elle eut reçu la nouvelle inouïe, miraculeuse, de ron rappel.

Elle partit, elle arriva.

Madame de Courtenay rentra dans son hôtel comme si elle n'en était jamais sortie, semblable aux rois qui reprennent possession de leur palais après des années d'exil, à la suite d'une restauration. Il n'y a pas eu, dirait-on ou affectent-ils de croire, de lacune dans leur règne. Ils effacent d'un trait les mauvais jours, les jours d'absence.

Jaloux de montrer au jeune roi Louis XV combien ils approuvaient tout ce qu'il faisait, même le bien, les courtisans et les courtisans des courtisans se portèrent en foule chez la marquise réhabilitée; ils rivalisèrent d'empressement à venir lui dire qu'ils ne l'avaient pas oubliée, qu'ils avaient toujours travaillé en secret de tout leur zèle à hâter son retour. Chacun d'eux se fit gloire auprès d'elle et dans le monde de sbn rappel en France. Pressentaient- ils l'action extraordinaire qu'elle allait avoir sur les affaires de l'État, au moment où les jolies femmes devaient obtenir une si grande influence sur les hommes d'esprit, et les hommes d'esprit qualifiés généralement de philosophes, s'en créer une non moins puissante sur la société?

Réunissant en elle tout ce que celles-là avaient de science et d'observation, était-elle destinée, elle déjà, si considérée à cause de son nom, à être l'anneau qui joindrait ces deux souverainetés de l'époque? Des signes certains semblaient raffermir ces flatteuses prévisions. Les qualités d'énergie et de pénétration qu'elle avait acquises au fond de l'exil, par son père et par elle-même, et dont elle ne croyait jamais faire usage que pour l'éducation de ses enfants, furent connues, publiées partout, vantées, exagérées même; car le bonheur, ce dispensateur stupide, ce grand seigneur idiot qui jette l'or par les croisées, ne fait rien à demi.

Il prit la marquise sous sa protection et lui accorda plus qu'elle ne demandait en crédit, en puissance, en renommée. Le plus fervent, le plus remarquable parmi ceux de la cour qui accoururent adorer la fortune sous ses traits, ce fut le duc de Bourbon, devenu premier ministre à la mort du Régent. Trop rude pour s'attirer par lui-même tous les dévouements, tous les mérites dont il avait besoin afin d'augmenter et de maintenir son autorité à côté de celle de l'abbé Fleury , pareillement ministre comme lui, et de plus son rival, le duc de Bourbon résolut, très-politiquement, de prendre les salons de la marquise de Courtenay pour le théâtre de ses combinaisons politiques, et de connaître par là, sans peine et sans affectation, les hommes sur lesquels il pouvait compter, distinguer ses amis et ses ennemis, voir tout enfin, derrière le rideau.

Ce rôle donna à la marquise un puissant relief. Les femmes n'avaient pas encore habitué le monde à les voir prendre une part quelconque aux spéculations politiques. Elle se fit en peu de temps une renommée qui la mit tout à fait hors du cercle tracé avec des feuilles de rose autour des autres femmes. Elle offrit un véritable phénomène. C'était déjà une exception fort notable que les hommes, même de naissance, rompissent avec des traditions d'oisivité, sacrifiassent leur opulente et chère paresse à l'étude des affaires publiques»

On sut bientôt que les splendides salons de la marquise de Côurtenay, peu ouverts aux plaisirs frivoles, quoiqu'ils n'y fussent pas entièrement dédaignés, s'emplissaient une fois par semaine d'hommes éminents par leurs lumières où leur rang dans l'État. Les pairs, les membres du parlement, les ambassadeurs, les écrivains sérieux, venaient sans faste discourir chez elle avec une familiarité qu'il ne leur était pas possible d'afficher ailleurs, des intérêts de l'Europe, appelés alors les affaires de cour.

Dans cet asile Commun à tons, où une reine, par l'intelligence, imposait la loi d'égalité, s'adoucissaient, grâce à un frottement doux, les anciens préjugés de nationalité et de condition. Ainsi les ours de la magistrature abordaient en baissant la tête, en rentrant les ongles, les loups de la finance, et les généraux ne traitaient pas du baut de leur bottes à chaudron les philosophes et les écrivains, qui, de leur côté, apprenaient à se présenter comme il faut. Si dignes et si solennels à la cour, les ambassadeurs étrangers quittaient volontiers le ton de là harangue pour causer entre eux et avec tout le monde des mœurs, des lois, des préjugés de leurs nations. Ils se comparaient sans orgueil, ils convenaient de leur infériorité avec un bon sens plein d'esprit.

C'était l'Europe réunie, pour la première fois, en soirées; l'univers assis au coin du feu.

Très-souvent on apprenait avant la cour, dans les salons de madame la marquise de Côurtenay, les éventualités d'une guerre, les 'projets d'une alliance, les mariages entre souverains. Il n'y avait pas encore eu d'exemple de ces réunions simples et graves, curieuses comme un spectacle et utiles comme un bon livre. C'était le berceau de la société politique, longtemps après la naissance et le magnifique développement de la société littéraire patronnée tour à tour et de siècle en siècle par Marguerite de Valois, madame de Rambouillet et mademoiselle de Scudéry.

Si la société politique n'attirait pas encore à elle avec la même puissance que la société littéraire, c'est que les jeunes roués craignaient d'y montrer leur charmante ignorance et d'en être, en s'y produisant, pour leurs frais de coquetterie. Ceux d'entre eux qui cédaient à ia fantaisie de se faire pré-' senter dans ces salons sentaient bientôt, sans qu'on leur fit l'affront de le leur dire, toute la profondeur de leur néant au contact de ces hommes d'action qui les mesuraient rien qu'en se laissant approcher. Qu'était, par exemple, leur fade ramage auprès de cette langue sobre, exacte, irréprochable des diplomates ; langue serrant l'idée comme la chair prend l'ongle finement et partout? qu'était leur prétendue connaissance des hommes et des femmes à côté de la science contenue dans la mémoire merveilleuse de ces gens de qualité qui» après avoir été choisis entre les plus instruits et les plus fins, avaient parcouru le monde, constamment ouvert à leur lumineuse curiosité, et' qui avaient appris autrefois, d'abord pages de cour, puis ministres, toujours courtisans ou courtisés, k pétrir, à manier les consciences, comme eux, pauvres petits marquis, maniaient leurs gants et jouaient avec la crête de leurs jabots? Hélas ! on les dévorait tout vivants, mais avec beaucoup de politesse, lorsqu'ils mettaient le pied dans les salons de la marquise de Courtenay ; et tout ce qu'ils pouvaient faire de plus prudent, après les avoir admirés une fois, c'était de se vanter de la faveur d'y avoir été admis.

Une telle maison, dans la société du dix-huitième siècle, plaçait madame de Courtenay h une hauteur incommensurable aux yeux du monde, sans que cette hauteur la mit toutefois hors de la portée de l'envie. Les femmes reconnaissaient sa beauté, mais ils la qualifiaient de beauté pédante ; et, dans l'impossibilité d'attaquer sa vertu, ne pouvant à aucun prix y porter atteinte, elles la mettaient volontiers dans les petite assassinats du tête-à-tête sur le compte d'une froideur naturelle dont elles, de leur côté, n'éprouvaient pas l'incommodité.

Madame de Courtenay, on le voit, jouissait d'un grand crédit à la cour de Louis XV. Sa protection était un titre, sa recommandation auprès des ministres valait la certitude d'un emploi.

Heureux celui qui, accouru du fond de sa province, se présentait avec un titre aux bontés de la marquise. Il fallait qu'il fût bien peu possible pour que sa demande fût repoussée.

N'était-ce pas un miracle jusqu'ici qu'une femme si belle, si jeune encore, se fût fait tant d'amis reconnaissants sans que parmi ces amis on lui en prêtât au moins un décoré d'un titre non pas plus beau, mais plus doux? Ce miracle, puisque c'en est un, s'était produit. Il est vrai que la marquise de Courtenay, faisant de la politique au berceau et pour ainsi dire sous le pommier du paradis terrestre, avait souvent eu le bonheur de protéger le mérite, Tout le secret de sa justice, disait la jalousie des femmes, était dans l'indifférence de son cœur. La marquise de Courtenay indifférente ! Sans doute elle riait des manifestes passionnés qu'elle rencontrait partout où elle posait la main, sur la laque de sa toilette, sous les coussins de ses sophas, dans le pli de ses livres ; mais elle en riait parce qu'elle avait un amour sérieux, enraciné dans le cœur, un de ces amours si forts, si grands, si durables, que celle qui l'éprouve paraît indifférente au monde entier, et qu'elle ne sait ellemême comment elle pourrait aimer, tant elle aime. Le commandeur ne l'avait pas quittée depuis neuf ans, depuis son retour k Paris. Il avait assisté à toutes les phases brillantes de sa destinée, sans éprouver d'autre sentiment que l'amère contrariété de la voir sortir de plus en plus de l'obscurité où elle aurait pu être si heureuse après et même avant son exil , pour affronter les tempêtes de la vie publique.

Il craignait des retours affreux, des déchéances après des grandeurs. Sous des formes plus douces, mieux voilées, il reconnaissait l'habileté italienne, la subtilité parfois machiavélique du comte de Çanilly, et dans le gant brodé de la fille, il

voyait remuer la main sèche du père. Jusqu'ici la marquise avait réussi, mais le succès même effrayait le commandeur. Il savait où le succès conduit quand on ne s'arrête pas avant lui. S'il parlait à la marquise de ses craintes, de ses prévisions, elle lui répondait qu'elle n'agissait ainsi, qu'elle ne sacrifiait les douceurs de la vie privée aux orages de la vie publique que pour ses enfants ; elle doublerait leurs biens, elle assurerait à son fils un rang considérable à la cour.

Puis elle avait .besoin de cacher le plus possible sous la splendeur de son existence la triste infirmité de son mari; elle combattait le ridicule avec l'éclat. Elle trouvait encore d'autres raisons dont le commandeur se montrait plus éboui que touché.

Du reste, la marquise l'avait rejeté dans l'ombre à mesure qu'elle s'était avancée sur la pente lumineuse qu'elle gravissait. Après l'avoir arraché à la carrière des armes par une désertion restée inexpliquée aux yeux de ses compagnons, elle n'avait pas osé, fort prudente en cela, l'y faire rentrer de nouveau, avec un grade aussi élevé qu'elle aurait voulu. Elle l'avait annulé, anéanti à son profit, sans lui permettre le reproche ni la plainte. Elle dévorait une à une ses plus belles années en l'usant dans une oisiveté perpétuelle. Elle le tenait là, sous la main, pour avoir sur la terre un petit coin de silence, de tendre rêverie où se retirer quand elle était lasse du monde et du chaos de l'intrigue. Il lui fallait un visage sincère à contempler, après en avoir vu passer devant ses yeux tant de composés, tant de faux, tant d'infâmes ; il lui fallait une main ferme à serrer, après avoir touché à tant de mains corrompues et perfides; il lui fallait un cœur plein d'amour et de désintéressement après avoir communiqué à des cœurs gâtés par l'envie, enflés par l'ambition; enfin il fallait qu'elle retrouvât quelque part le ciel absent de ses croyances, car le siècle était peu aux croyances alors, après avoir longtemps marché sur ie sol brûlant de la politique, enfer d'orgueil et de mensonge.

Cette destinée inactive et muette qu'elle avait faite au corn* mandeur prêtait h celui-ci un caractère dont le monde ne se rendait pas bien compte. Les uns le croyaient misanthrope à l'excès, les autres au-dessous de tout mérite personnel» puisque sa belle-sœur, elte, la trésorière de toutes les faveurs, n'en faisait pas même urf mince gouverneur de quelque petite province; les autres voyaient dans le commandeur un philosophe, un sage, prenant en mépris toute l'agitation qui bouillonnait autour de lui.

Le commandeur n'était rien de tout cela; il était enchaîné à la volonté d'une femme supérieure, la pire espèce de servi* tude qui se puisse imaginer.

Les choses en étaient là ; le char de la marquise de Courtenay, attelé aux six chevaux blancs de la prospérité, roulait sans obstacles, lorsqu'un joujun jeune homme se présenta à l'hôtel, et demanda, avec beaucoup d'instances, à parler à madame la marquise. Il semblait avoir choisi le moment où elle était seule. Les domestiques l'introduisirent ; quoiqu'elle ne l'eût jamais vu, la marquise sentit courir à son aspect le frisson de la mort dans ses veines, elle si supérieure, en toute occasion, à ses émotions. Le jeune homme se posséda parfaitement, quoique la surprise de la marquise ne lui eût pas échappé.

— Madame la marquise, lui dit-il, je suis Raoul de Marescreux.

— Raoul de Marescreuxl répéta la marquise en reculant avec son fauteuil, comme si l'ombre de son père l'eût tirée en arrière.

— Je suis Raoul de Marescreux, dit une seconde fois le jeune homme.

— Le fils de monsieur de Marescreux ? celui. . .

— Lui-même, madame la marquise.

— Que me voulez- vous, monsieur?

— Voici ce que je veux, madame, ce que j'attends de vous : je suis sous-lieutenant dans les dragons du Béarn, je veux être

nommé capitaine dans la Maison du Roi ; vous pouvez m'en faire obtenir le brevet, je viens vous le demander.

Le dragon se tut.

La ii)arquise songea à son père, dénoncé par M. de Marescreux, condamné à mort, traîné, haché, tué'sur un échafaud par cette dénonciation. Ce jeune homme lui parut couvert de sang.

—Que me voulez- vous? répéta-t-elle, les yeux pleins de vengeance, les narines palpitantes, pâle, le corps rejeté en avant.

— Je vous l'ai dit, madame la marquise, répéta le jeune homme ; je suis sous-lieutenant, je veux être capitaine. Après le ministre, vous êtes Ja personne la plus puissante du royaume...

— Monsieur, interrompit la marquise avec une tranchante ironie dans la voix, c'est donc moi qui dois récompenser la dénonciation de votre père, le délateur, le bourreau, l'assassin du mien?

•—Votre père, madame, aurait fait mourir le mien, j'en ai les preuves, s'il eût réussi ; M. de Marescreux, mon père, prit les devants, trahir un traître est un devoir et non une trahison, un* crime, un assassinat, comme vous dites. Mon père dénonça donc le vôtre, et tous trois, votre père, le mien et mon frère atné montèrent sur l'échafaud. Voilà le passé. Mais depuis vous êtes rentré eu grâce, et moi je suis devenu sous-officier obscur, dans une milice obscure ; vous êtes entourée d'honneurs ; on vous a rendu vos biens ; les miens, — à la vérité moins grands que les vôtres, — sont sous le poids de la confiscation ; vous pouvez me les faire rendre, vous me les ferez rendre. La marquise se leva à demi. . .

— J'ai bientôt fini, dit le jeune dragon. Quand vous m'aurez rendu l'honneur par un brevet de capitaine dans la Maison du Roi, quand vous m'aurez fait obtenir la restitution de mes biens , il faudra que vous m'assuriez le bonheur en me donnait votre fille Léonore en mariage...

— Ma fille!...

— Vous deviez bien épouser mon frère aîné... J'attendrai qu'elle ait l'âge...

La marquise se leva, quitta le fauteuil, et d'un bond s'accrocha au cordon de la sonnette.

— Madame la marquise, dit Raoul de Marescreux, je vous éviterai la peine de me faire mettre à la porte par vos gens. Je me retire; mais nous nous revèrrons encore une fois.

Raoul de Marescreux salua avec respect, et il se retira avant que les domestiques de la marquise ne fussent venus en effet le jeter à la rue.

La marquise demanda a toute la puissance qu'elle avait dans la main comme la personne la plus influente du royaume après le ministre , ainsi que l'avait dit Raoul de Marescreux , ce qu'elle ferait pour punir ce jeune homme : sa mémoire lui répondit coup pour coup par cette pensée de son pèrc, le comte de Canilly :

t Un homme peut déshonorer un autre homme ; une femme c outragée par un homme n'a que la ressource de 4e faire tuer t ou de l'oublier. >

— Mon père! que faut-il faire? s'écria-t-elle en regardant le portrait du comte de Canilly.

Nous l'avons dit, et les événements l'indiquent assez, c'était au commencement du règne de Louis XV, et précisément à une époque où la France n'était en guerre avec aucune nation. On sortait de la Régence. Pourtant jamais Paris n'avait tant vu d'officiers de toutes les armes. Par le grand escalier de Versailles montaient et descendaient sans cesse déjeunes gentilshommes chassés de leurs cantonnements par l'ennui, l'oisiveté et surtout par l'ambition. Ils assiégeaient, les mains pleines de lettres de recommandations, les bureaux de la guerre, se disputaient un sourire dans l'antichambre des favoris, et allaient quêter de boudoir en boudoir de belles protectrices. 11 y avait plusieurs causes à ce débordement de jeunes solliciteurs. Leurs' familles , la plupart ruinées par les longues campagnes de Louis XIV, auxquelles elles avaient contribué de leur sang et de leur fortune, ne pouvaient plus les maintenir à la hauteur des prétentions de la naissance. Elles n'avaient plus de sacrifices à s'imposer pour eux. Les terres étaient engagées, beaucoup même l'étaient au delà de leur valeur. Si la haute noblesse se soutenait encore, la petite noblesse, et c'était la plus nombreuse, était résolument pauvre. Quoique déjà on s'occupât beaucoup à cette époque d'économie sociale et d'économie politique, on ne savait d'autre moyen, pour soulager le sol du poids de la population, que le stupide moyen de la guerre.

C'était donc dans l'espoir d'une guerre qu'accouraient à Paris tous ces fils de famille, bouillants de jeunesse, disposés à conquérir le monde et ses planètes, si l'occasion leur en était offerte.

Ce déplacement général d'une jeunesse fort brave, mais fort dissipée, ne contribuait pas k sanctifier les mœurs assez décolletées de la facile et brillante société parisienne. En attendant de prendre d'assaut des villes ennemies, elle livrait la guerre aux ménages, faisant contribuer l'honneur des maris, et passant au fil de l'épée la réputation des femmes; on n'avait jamais autant entendu parler d'enlèvements, de séparations, de prises de voile, de duels.

Chaque jour se levait sur une intrigue et se couchait sur un scandale.

Les Nouvelles à la main, premier germe du journalisme, et du journalisme décent que vous savez, n'avaient pas assez de place pour enregistrer les faiblesses dévoilées' des grandes dames. Malgré la Bastille, les îles Marguerite, Saint-Pieire-Encise, dont les portes s'ouvraient si souvent devant les duellistes, le duel dépeuplait les familles après les avoir déshonorées. Le duel était d'ailleurs au bout de tout ; il était le fermoir du cercle de chaque passion. Se disputait-on au jeu? le duel couronnait la dispute. Etait-on en rivalité auprès d'une femme? le duel simplifiait la position de la femme que le plus souvent aucun des deux concurrents n'aimait. On se battait pour tout et pour rien, t Je gage que la première goutte d'eau qui tombera mouillera ce pavé ; moi je gage qu'elle mouillera celui-ci : celui qui gagnera aura le choix des armes. » Quoi qu'il arrivât, il était sous-entendu qu'on se batlraft; mais pour quel motif? pas de motif. Deux jeunes gens en sortant de l'Opéra, deux amis de collège, deux parents peut-être, remarquent qu'il fait un clair de lune magnifique I « Quel dommage de perdre un si beau clair de lune, dit l'un ; et de ne tirer aucun parti d'un espace si propice, si bien aplani, dit l'autre, Ma foi, reprend

H6 LE DRAGON ROUGË.

le premier, il n'en sera pas ainsi, > et il tire son épée; le second l'avait déjà tirée. Les deux lames se croisent et les voilà tous les deux s'attaquant/ se défendant avçc l'impétuosité de deux adversaires qui se poursuivent depuis longtemps de leur haine : ils se précipitent l'un sur l'autre, et tous les deux sont blessés, l'un à mort, et il tombe pour ne plus se relever, l'autre à mort aussi, mais pour respirer encore quelques heures pendant lesquelles il raconta ce que nous venons de raconter, c Que voulez-vous? dit-il en expirant, il faisait un si beau clair de lune ! *

Le théâtre de la Comédie-Italienne qui était alors dans la rue Mauconseil, servait de point de réunion à la tourbe musquée et guerroyante de ces jeunes gens, héritiers directs des fines lames du Pré-aux-Clercs. Ils s'y montraient à leur dé* botté, et ils y faisaient leurs premières armes sous les yeux des maîtres du camp, duellistes émérites dont les joues portaient l'empreinte du choc de la balle ou du sillon de I épée. Le nouveau venu était examiné des pieds à la tête et apprécié selon sa mine; cette inspection, toujours impertinente, ne se terminait pas sans un résultat grave. Ou l'intrus était destiné à augmenter quelques jours après la liste des bretteurs. ou il ne reparaissait plus ; sa disparition était toujours complète. Si la mort, à la suite d'un duel, ne l'enlevait pas, la confusion d'avoir évité une rencontre l'obligeait à quitter Paris au plus vite.

Or, un soir d'hiver que le foyer de la Comédie-Italienne semblait trop étroit pour contenir ses turbulents habitués, venus en plus grand nombre soit à cause de l'excessive sévérité du temps, soit plutôt à cause de l'attrait d'une première représentation, un jeune homme parut au milieu de leurs groupes, où sa présence causa un étonnemenl général. Peut-être fùl-il passé inaperçu ce soir-là à travers laffluence plus grande que de coutume, sans la bizarrerie de son costume. Sa tête était couverte d'un berret de velours blanc dont les bords larges comme un bandeau pressaient son front, et si exactement, que

le fond du berret, très-vaste et d'une forme plate et circulaire, s'abattait sans déranger l'équilibre, et avec une originalité étrange, sur sa joue gauche. Une tige de bruyère, faite avec de la chenille de soie, montait au bord du berret, et paraissait naturelle, tant elle était piquée adroitement dans le velours. Le buste du jeune étranger était serré dans une tunique en drap rouge parcourue sur toutes les coutures d'un galon moitié or et moitié soie. L'or était pâle et la soie était d'une nuance grise, en sorte que ce cordon affectait aux lumières les ondulations d'une couleuvre. Au lieu de bottes ou de bas importait des guêtres noires collantes et Rattachant à sa jambe à l'aide de plusieurs boucles de jais. Le cuir des guêtres était si doux qu'il moulait la jambe avec l'élasticité d'un bas de soie. Entre le bord de la tunique et l'extrémité des guêtres, qui rabattaient un peu sur les genoux, on apercevait la culotte en drap jaune clair de l'étranger. Un tel costume pouvait étonner à la première vue, mais il aurait fallu être disgracieux comme le duc de Roquelaure pour qu'il ne fût pas porté avec quelque avantage.

Le nouveau venu était un fort beau jeune homme de vingthuit ans, rose et solide comme un montagnard qu'il était, ayant la taille haute, et se tenant bien sur ses jarrets de fer. Il était brun par ses cheveux noirs tombant sur ses joues, blond par la fraîcheur un peu exagérée de son teint et la douceur de ses yeux, qui avaient la prunelle magnétique du tigre, c'est-à-dire affectant d'être double et comme picotée de vert et de bleu, d'une limpidité, sans profondeur Ses mains, qu'il paraissait avoir fort belles, se dessinaient sous un gant en peau de daim, d'une finesse et d'un éclat que ne savaient pas encore donner à leurs produits tous les gantiers du dix-huitième siècle. Il eût excité beaucoup moins l'attention du cercle où il venait de s'introduire s'il n'eût pas porté un nœud d'or sur son costume inconnu.

Les jeunes gens se demandèrent tout de suite à quelle nation appartenait l'officier debout au milieu du foyer. Il n'est ni An-

glais, ni Allemand, ni Suédois, se dirent-ils. Mais qti'est-il donc? d'où vient-il?

— N'est-il pas Espagnol? lit remarquer l'un d'eux.

— Espagnol du temps de Charles-Quint, en ce cas, car nous savons tous que ce costume n'est aujourd'hui celui d'aucun corps de l'armée d'Espagne.

— Sans doute, répliqua celui qui avait émis l'opinion . Mais il a, quoi que vous en disiez, quelque analogie avec le costume espagnol.

— Parbleu i finissons-en avec nos doutes, dit un des curieux. Demandons-lui, dans chacune des langues que nous connaissons, quel est Theureux pays qui Ta vu naitre.

La proposition passa tout d'une voix, et lun deux se détacha aussitôt pour dire en anglais à l'inconnu :

— De quel pays est monsieur?

Le jeune ofticier ne répondit pas.

Un autre s'approcha de lui et lui dit en allemand :

—A l'armée de quelle nation appartient monsieur?

Même silence.

Un troisième eut son tour. 11 dit en italien :

— Monsieur est-il un officier au service de la sérénissime république de Venise?

Toujours le silence de la part de l'inconnu.

— Demandez-lui, par la même occasion, s'il n'est pas soldat du pape, cria un plaisant du foyer.

Questionné enfin dans la plupart des langues de l'Europe, le jeune homme à la tunique rouge ne daigna faire aucune réponse. Du reste, on ne peut dire si c'est avec sa langue ou avec son gant qu'il aurait dû répondre dans le cas oà il lui aurait convenu de le faire* tant le ton avec lequel il avait été interrogé suait l'impertinence. Son calme ne le quitta pas un instant. Aucun pli ne parut à son visage, aucun frémissement ne contracta sa gracieuse main gantée , arrêtée par le pouce, avec une aisance noble, à la jointure de, la tunique.

Le petit épi de bruyère attaché à son berret resta immobile.

L'huissier du théâtre vint peu de temps après annoncer à ces messieurs que la grande pièce allait commencer ; car c'était pendant l'entr'acte de la petite pièce à la grande, nous ayons omis de le dire, qu'avait eu lieu l'arrivée du jeune officier au foyer de la Comédie-Italienne*

Tous les jeunes gens qui le remplissaient se disposaient à le quitter pour entrer dans la salle, et ils gagnaient déjà la porte de sortie en lorgnant d'un air ricaneur celui dont ils avaient soumis la patience & une première épreuve, lorsque celui-ci se plaça sur leur passage, le berret h la main.

— Messieurs, leur dit-il avec beaucoup de politesse et de courtoisie, je me nomme Raoul de Marescreux ; je suis souslieutenant dans la milice provinciale du Béarn ; mon arme est la cavalerie. Je suis donc Français comme vous, ce que vous auriez su d'abord, si vous aviez pris la peine de m'interroger tout simplement en français.

Il remit ensuite son berret et gagna la salle de spectacle, laissant derrière lui les jeunes moqueurs dans un demi-embarras assez facile à comprendre.

— Ah ! c'est lui qui nous a joués, s'écrièrent-ils tous à la porte du foyer. Il s'est amusé de nos railleries, ce charmant Béarnais, qui vient sans doute aussi à Paris pour demander du service et de l'avancement.

— Messieurs, dit l'un d'eux, celui qui résumait en sa personne, fort brave du reste, toute l'impertinence de la compagnie; messieurs, pendant l'entr'acte il faudra letâter.

— 11 faudra le tâter I répétèrent ses camarades avec une unanimité qui dénotait assez que le dragon béarnais ne leur paraissait pas tout à fait aussi simple qu'il était rose, quoiqu'il eût été d'une indulgence fort équivoque pour les coups d'épingle dont ils l'avaient lardé à loisir. Avait-il, n'avait-il pas du courage? mais, comme l'avaient dit les jeunes gens du foyer : il faudra le tâter.

Je ne saurais trop dire le titre du nouvel opéra qu'on représentait ce soir-là à la Comédie-Italienne, je sais seulement qu'il devait être de quelque compositeur en vogue, et maintenant oublié comme tous les compositeurs en vogue ; car, il est triste de le dire, la plus belle musique d'opéra n'a pas encore duré quatre-vingts ans. Le devant des premières loges, — et toutes les loges étaient construites alors en saillie, — était occupé par les dames les plus riches et les plus nobles de Paris. Des toilettes dont les diamants formaient presque Tunique éclat couraient d'un bout des galeries à l'autre bout et seinblaient illuminer la salle, qui ne s'éclairait elle-même que de la lueur plus solennelle que brillante des bougies. Chaque loge enfermait dans son cadre, tout historié de moulures d'or, le personnel d'une famille, assise selon l'âge et la condition sur des tabourets plus ou moins élevés, et rangés à diverses distances les uns des autres.

La présence du jeune dragon béarnais émut la salle comme elle avait ému le foyer. On se le désignait, on se penchait pour le voir, et le sourire d'étonnemenl que faisait naître son costume était tempéré chez les femmes par une estime secrète pour la beauté de son visage et la grâce de sa tournure. Il produisit une sensation tout à soii avantage en affrontant sans audace cet examen admiratif. On le vit se ranger doucement contre le fond circulaire de l'amphithéâtre, et s'avancer à petits pas, de peur de déranger les personnes assises vers l'extrémité de cette

première galerie, où il laissa présumer qu'était sa place. Descendus à l'orchestre et placés sur la scène où il était encore d'usage de s'asseoir, les jeunes officiers du foyer suivaient attentivement du regard celui dont ils avaient projeté de s'amuser pendant le prochain entr'acte: Ils le virent s'avancer jusqu'à l'avant-dernière loge de la galerie, et s'arrêter à cet endroit sans avoir causé le moindre désordre parmi les spectateurs, qu'attachait de plus en plus la musique de l'opéra nouveau, 11 était arrivé à sa place.

Raoul de Marescreux posa sur la banquette son berret de velours. On attendait qu'il s'assît. Il resta debout, les yeux tournés non pas vers la scène, mais vers la loge placée derrière lui, et il se mit ensuite tellement près de la balustrade dorée dont elle était défendue qu'il aurait pu aussi aisément s'y accouder que s'il eût été dans la loge avec les trois personnes qui l'occupaient. Elles ne remarquèrent pas d'abord l'attention dont elles étaient l'objet de la part de leur voisin ; du moins cette attention échappa-t-elle au premier instant aux deux hommes assis derrière la jeune dame, plus particulièrement observée par Raoul. L'acte était long; il durait déjà depuis une demi-heure, et Raoul n'avait pas cessé un seul instant de tenir son regard obstinément fixé sur la loge près de laquelle il était debout. Les jeunes officiers dont les yeux ne l'avaient pas quitté, s'aperçurent les premiers de cette étrangeté, et elle les confirma dans l'opinion déjà préconçue chez eux que leur dragon était quelque gentillâtre bien simple, bien naïf, détaché de ses montagnes du Béarn par une avalanche, et roulé avec les neiges de l'hiver jusqu'à Paris. C'était un ours égaré loin de sa tanière. Ils communiquèrent leur opinion à leurs voisins, et bientôt la salle entière plaisanta sur le compte du beau dragon, si complètement étranger aux usages, aux façons de se conduire dans le monde. Lui ne bougeait pas. Il était jeté en bronze; son regard ne changeait pas plus de direction que relui de la statue d'une place publique.

On souffrait d'autant plus de son inconvenance qu'elle avait choisi pour point de mire une personne en pleine faveur dans la société, et par l'illustration de son origine, par les relations dont elle rehaussait encore sa naissance, et par une grande beauté. C'était la marquise Casimire de Courtenay que le singulier jeune homme affrontait ainsi de son attitude insultante. Qu'avait-il contre cette dame, dont la vie durement éprouvée pouvait servir de texte à toute une histoire d'événements, tristes, douloureux, déchirants, mais où Ton n'aurait pas rencontré une page tachée par le doigt du scandale? On la respectait, quoique illustre ; on ne la haïssait pas trop, quoique belle ; on l'épargnait enfin comme le passé et le malheur , quoiqu'elle n'eût pas trente ans encore.

Comme toute femme prudente l'eût fait à sa plaee, elle tourna la tête du côté opposé à celui où se trouvait l'homme qui fouillait si cruellement dans les traits de son visage, et elle* cher* chait à concentrer et à fixer son attention sur la pièce. Elle ne put si bien se renfermer dans l'étroit rayon de cette unique direction donnée à son regard qu'elle n'aperçût dans toutes les loges d'avanb-scène le mouvement continuel de curiosité dont elle était la cause. Malgré elle la marquise détachait sa vue de la scène et la jetait à droite et à gauche, le plus loin d'elle possible, tout en gardant son attitude de calme spectatrice. On crut dans la salle qu'elle n'avait pas encore remarqué l'incroyable manège de l'étranger.

Cependant, suffoquée par cette contrainte, la marquise de Courtenay retira un peu sa tête en arrière dans la loge , et la leva pour adresser quelques paroles au commandeur son beaufrère. Mais celui-oi ne les entendit pas ; il était occupé et exclusivement occupé à répondre, regard par regard, à cette agression muette du jeune homme, qui, de son côté, semblait ne pas voir qu'il y avait deux hommes dans la loge. Il est vrai que l'un d'eux était le mari de la marquise , et , en vérité , on ne sait trop si Ton pouvait le compter pour un homme. Quant

au commandeur, sou frère, il perdait son temps, il usait inutilement ses yeux à regarder le dragon tantôt avec l'aigreur du mépris et tantôt avec la dédaigneuse compassion de la supériorité, et cependant toujours avec la dignité du gentil-* homme qui ne veut être ni colère ni soumis. Raoul ne détournait pas le regard du front de la marquise de Courtenay, où, heureusement, la pâleur de la souffrance éprouvée ne pouvait se montrer, tant son beau front était ordinairement pâle der-> rière le rideau entr'ouvert de ses cheveux noirs.

Questionné à plusieurs reprises par la marquise sa bellesœur, le commandeur pencha un instant la tête, sans cesser de regarder Raoul, et il écouta ce qu'elle avait à lui dire. Il répondit par un sourire. Qu'avait-elle dit? Rien. Qu avait-il compris? Rien. Mais tous deux s'étaient devinés. Leur préoccupation était la même. Que leur voulait ce jeunefliomme?

Le marquis de Courtenay ne s'apercevait de rien. Il s'amusait comme un rossignol h cette musique délicieuse, comme un rossignol , dont il avait la maigreur, sans en avoir la voix. Il profita du moment où sa femme avait adressé la parole au commandeur pour dire : — Il fait bien chaud ici. Sur l'honneur I dites-moi si je ne cours aucun danger pour ma vie. Je crois que je me fêle. E6t-ce que je ne me fêle pas?

Ces paroles du marquis n'étaient pas une énigme pour ceux qui les entendaient ; elles dénotaient la folie, qui, chaque semaine , comme on le sait , se produisait sous une nouvelle forme dans sa tête. Pendant la semaine où Ton était, il se croyait devenu porcelaine. Passé à l'état de tasse ou de café-' tière, il demandait si la trop grande chaleur de la salle ne l'avait pas fait fendre. On se hâta de le rassurer, et il reprit son admiration.

Le premier acte finit, et les spectateurs se répandirent dans les couloirs. Les jeunes officiers s'étaient déjà réunis au foyef, dont ils s'étaient emparés.

— Àh ! çà, s'écrièrent les plus impatients, vous avez vu

comment s'est conduit noire drôle de personnage; au lieu d'une leçon, il en mérite deux. Il nous appartient.

— Je veux, disait l'un, aller offrir son berret à madame la marquise de Courtenay .

— Je veux , disait Vautre, l'obliger à rentrer dans la salle avec une seule guêtre.

— Messieurs, reprenait un troisième, je veux tout ce que vous voulez, mais encore faut-il vouloir qu'il se rende ici.

— S'il n'y venait pas, en effet?

— S'il est parti, ajoutait un autre.

1 — Parti I mais oui, sans doute, il peut être parti ! Qu'un de nous, s'il en est encore temps, aille le prier de venir au foyer. J'y vais moi-même.

Le dernier interlocuteur ouvrait en courant la porte du foyer ; il s'arrêta. •

Raoul s'avançait lentement.

11 n'était plus qu'à quelques pas de la porte du foyer lorsque huit ou dix de ces jeunes gens en barrèrent l'entrée avec quatre longues banquettes et tous les tabourets qu'ils trouvèrent sous leurs mains. Les préparatifs de cette plaisanterie n'échappèrent pas à Raoul ; il comprit sans peine à l'adresse de qui elle allait. 11 ne s'avança pas moins. Arrivé devant l'obstacle, il l'enjamba avec la légèreté d'un chasseur de daims, et alla s'asseoir dans un coin du foyer sur l'unique tabouret oublié par les auteurs de la barricade.

Tous les jeunes seigneurs se regardèrent avec un air de dire : On peut tout oser avec lui ; osons encore.

Un lampion était fixé au mur au-dessus de la tête du jeune dragon.

— Je vous demande bien pardon , lui dit un de ces fous en posant le pied sur le bord du tabouret où il était assis , mais l'huile est chère dans cette saison ; permettez-moi d'éteindre ce lampion.

Il éteignit le lampion.

Raoul, emportant le tabouret avec lui, alla se mettre à un autre endroit.

Un de ses ingénieux persécuteurs aperçut aussitôt qu'une croisée était placée derrière le dragon et qu'un carreau de cette croisée s'ouvrait. Il se hâta d'aller l'ouvrir. Un vent glacial courut frapper le cou de Raoul .

Les camarades félicitèrent Fauteur de cette nouvelle mystification.

— Si nous le bafouons plus longtemps , fit remarquer un des sages de la bande, noué allons nous priver de tout moyen de nous mesurer avec lui ; nous l'aurons trop aplati. Ne déshonorons pas aujourd'hui celui dont nous voulons faire un adversaire demain. *

— 11 ne peut déjà plus l'être, dirent plusieurs.

— En ce cas , lui répliqua-t-on , qu'il ait la bbnté de sortir d'ici, où ne peuvent rester que ceux qui ont fait leurs preuves.

Avant d'attendre la signification de l'arrêt rendu contre lui, Raoul se leva et se dirigea vers la porte du foyer. Il sortit après avoir franchi, toujours avec la même prestesse, la barrière de banquettes et de tabourets formée contre lui. * — Je suis fâché, dit un des jeunes gens, que notre soirée se passe ainsi sans résultat ; mais , véritablement , il n'y avait rien à faire avec ce berger déguisé en dragon. C'eût été une trop facile victoire que de l'humilier davantage. Nous devons nous contenter de L'avoir mis à la porte de notre réunion et de lui avoir fait perdre par là l'occasion de jouir du plaisir du spectacle ; car il n'aura pas eu l'audace de rentrer dans la salle après l'accueil qu'il a reçu ici .

— Ne comptez-vous pour rien d'avoir débarrassé madame la marquise de Courtenay de la présence de ce drôle?

— Celui qui parle ainsi a raison , fut-il répondu à l'auteur de la remarque.

— Messieurs ; le second acte est commencé , vint annoncer à la porte l'huissier de la Comédie-Italienne.

Le foyer se vida une seconde fois.

Raoul , trompant les prévisions de ses persécuteurs , était allé reprendre sa place sous la loge de la marquise de Courtenay. Il fut loisible à tout le monde, au public comme aux jeunes gens du foyer, de s'assurer que, pendant l'entr'acte , il n'avait rien perdu de son assurance première. Il avait retrouvé sa pose insultante à l'un des angles de la loge ; ses bras s'étaient croisés sur sa poitrine, signe évident de la longue patience dont il se résignait à subir le poids pendant quelques heures, s'il le fallait.

Comme il ne troublait pas le spectacle, comme il ne nuisait en rien aux plaisirs du publie par cette conduite, blessante seulement pour trois personnes , la police aurait été fort mal venue de le sommer de quitter la salle. Il arriva même, par le fait de cette obstination de Raoul à tyranniser ainsi de son regard cette loge , que certaines personnes cessèrent de voir dans cette conduite bizarre l'action d'un homme décidé à se montrer grossier jusqu'à la brutalité, jusqu'à l'indécence, jusqu'à la cruauté. Pourquoi la fougue d'unç passion de jeune homme pour la marquis* deCourtenay ne serait-elle pas la cause de cet oubli des convenances? L'amour fait oublier bien autres choses ; il fait oublier la plus grave de toutes les choses : le respect qu'on doit à la personne aimée. Raoul était plus que suffisamment justifié dans son aveugle témérité par la rare et superbe beauté de la marquise de Courtenay, une des perfections que Dieu fait bien d'envoyer de loin en loin sur la terre afin de retenir parmi les hommes la croyance du beau, quand toute croyance s'en va.

Ce n'était ni le marbre qui çlace l'œil , ni ie satin , chose blessante au toucher, objets de comparaison inventés par les rhéteurs et les mauvais peintres, susceptibles tout au plus d'inspirer de la volupté aux tapissiers et aux marchand^ d'albâtre. C'était de la belle et suave chair, comma en avaient Eve, Cléopâtre et Ninon, pâte aux jo«e#, Manche aux épaules,

rose le long du bras ; de cette chair complaisante à qui tout va bien, la guimpe de malines, la mantille qui la cache à demi, le fichu qui ne la cache pas du tout , le diamant que la respiration soulevé, autour du cou, autour des bras, autour du front, car la respiration est partout où est la vie , où est la beauté. Sous le front hardiment en saillie de la marquise brillaient, tendres, sérieux et tristes, des yeux qui avaient gardé l'expression des choses fatales de la vie. Ils étaient grands et beaux comme elle était grande et belle; ils étaient tendres, parce qu'elle avait aimé jusqu'au délire, jusqu'au désespoir, jusqu'au sacrifice ; tristes, parce qu'elle était mariée à l'homme qui était près d'elle, et qu'elle n'avait pas été la femme de celui qui était grave et mélancolique derrière son mari. La femme était là , dans cette tête intelligente , dans ces yeux, mémoires éternellement ouverts pour qui savait y lire; le reste était à la dame illustre, à l'impératrice, à la haute et puissante demoiselle de Canilly, aujourd'hui marquise de Courtenay. Ses riches épaules, gracieusement étoffées , se prêtaient sans grimace à toutes les articulations de ses bras , qui semblaient heureux d'être si beaux et fiers d'appartenir a une si illustre personne. Et toute cette dignité de corps et de visage n'inspirait pas qu'une contemplation admirative ; elle touchait par le grand charme de tristesse qui l'enveloppait. 11 ne fallait pas trop cependant se laisser entraîner à la plaindre ou à l'admirer ; il y avait partout, à côté des ombres de cette gravité souveraine, des buissons roses auprès desquels il était imprudent de passer; il était facile d'y laisser des lambeaux de son cœur, sans que le buisson sût jamais ce qu'il avait arraché ni que l'ombft eût laissé rien voir.

11 ne semblait donc pas si monstrueux à certains spectateurs, d'abord prévenus contre la tenue de Raoul, qu'il affichât si ouvertement son amour pour la marquise de Courtenay. Tout ce qui sort des conditions banales de l'ordinaire ne déplaît pas à la foule, sourtout à la foule française, dont le sang

est plein des beaux mouvements chevaleresques des tournois* La marquise de Courtenay ne perdit pas contenance ; elle tint bon pendant toute la moitié du second acte contre cette persécution d'un regard qui ne cherchait qu'elle, ne voyait qu'elle, n'attaquait qu'elle dans une loge où il y avait deux hommes, dont l'un avait fini par perdre son sang-froid héroïque, l'autre son indifférence hébétée. Mais, dans le courant de l'autre moitié de l'acte, elle eut à lutter sur le terrain même où elle était placée. Elle avait vu le commandeur retirer peu à peu son gant de la main gauche et le passer dans sa main droite avec l'intention marquée d'en faire un usage terrible, et son mari, avec un sourire niais, chercher sur le visage du commandeur la cause du rouge pourpré qui l'enflammait.

— Je vous en prie, mon frère, dit-elle au commandeur, je vous en supplie, allons-nous en plutôt.

La supplication de la marquise fut si énergique et d'une telle expression qu'elle n'échappa pas aux jeunes gens placés sur la scène. Ce n'est plus avec leur épée, c'est avec le bâton de leurs valets qu'ils sentirent en ce moment le besoin de châtier l'insolente statue debout près de la loge de la marquise de Courtenay.

— Nous en aller 1 murmura le commandeur, dont le gant était retenu par la main tremblante de la marquise ; nous en aller 1 Pourquoi ne pas lui faire des excuses !

— Mais qu est-ce donc? demanda le marquis ; qu'avez-vous pour vous agiter ainsi tous les deux? M'arriverait-il quelque chose de fâcheux? Est-ce que l'on m'aurait heurté? Suis-jc près d'être brisé? Pourquoi m'exposer ainsi à une si grande foule, moi si fragile ? Je suis tout Japon, pur Japon, ce soir.

— 11 y a, lui dit sèchement le commandeur, que<madame la marquise, votre femme, est en butte aux insultes d'un fat, d'un impertinent dont ma main va châtier le visage, si son visage ne change pas à l'instant de direction.

— Où est donc ce fat, où est donc cet impertinent? demanda en gazouillant le marquis ; montrez-le-moi donc, mon frère.

Le marquis avait parlé d'une voix si peu mesurée que chacun prit part à cette bévue, et s'épanouit de rire en voyant le marquis ne pas apercevoir à ses côtés ce que chacun voyait fort bien depuis deux heures de tous les coins de la salle.

Cette hilarité du public fit comprendre au commandeur, supérieurement maître de lui-même, comme tous les hommes d'un vrai courage, la nécessité de retarder de quelques minutes la leçon qu'il avait arrêté de donner au dragon, aussi calme au milieu de Forage grondant à. ses côtés , sur sa tête, à ses pieds, autour de lui, qu'il l'avait été jusque-là.

Pendant ces minutes de répit, la toile fat baissée, et la foule s'écoula une seconde fois; ce fut moins pour s'entretenir de la pièce que du singulier événement dont elle venait d'être témoin qu'elle quitta la salle.

— Ma voiture 1 mes gens ! s'écria la marquise , en ouvrant la porte de sa loge.

— À vos ordres, madame la marquise, répondit un valet de pied qui attendait dans le couloir.

— Partez sans nous, dit le commandeur à la marquise ; mon frère et moi nous rentrerons plus tard à l'hôtel.

— Adieu donc , messieurs , dit la marquise en prenant la main de son mari et celle du commandeur. Toute l'émotion de dignité et de crainte dont elle suffoquait se fit sentir dans cette pression. Elle disparut.

— À nous, mon frère, dit ^commandeur au marquis. Il est passé de ce côté. Venez, suivez-moi.

Raoul, malgré la défense des jeunes gens , était entré sans façon dans le foyer. Un murmure d'indignation l'accueillit.

Le commandeur et son frère ne perdirent pas le temps à s'indigner, ils s'ouvrirent un passage k travers la cohue menaçante et se placèrent en face de Raoul.

L'un, c'était le commandeur, leva son gant sur le visage du jeune dragon; l'autre, par imitation, leva son mouchoir. Raoul arrêta leurs deux bras en même temps.

— Deux soufflets t dit-il ; je les tiens pour reçus. A combien de pas? demanda-t-il.

— Nous marcherons l'un sur l'autre, répondit le commandeur, et tirera qui voudra ; et ceci jusqu'à ce que mort s'ensuive.

— Soit I dit Raoul. Voici mes seconds. Il frappa sur l'épaule de deux jeunes sous-ofiiciers, deux de ces jeunes gens qui s'étaient tant moques de lui pendant la soirée.

— Vous ferez connaissance avec les nôtres demain à quatre heures de l'après-midi au bois de Vincennes, carrefour du Grand-Chêne.

— Je vous y attendrai, dit le dragon rouge en saluant ses deux adversaires. Messieurs, ajouta-t-il après s'être tourné vers ses deux seconds, rassurez-vous, je suis bon gentilhomme. 11 s'en alla, laissant la société du foyer fort étonnée de voir ainsi se conduire un homme dont ils avaient singulièrement mis en doute le courage quelques heures auparavant.

Ce n'était pas la première fois, on le sait, que la marquise de Courtenay se rencontrait avec Raoul, le dragon rouge.

Elle rentra k son hôtel dans la plus vive agitation ; elle en dévora les marches comme si elle eût été poursuivie. Ses domestiques, qui ne l'attendaient guère qu'à minuit, selon l'usage, lorsqu'elle allait à la Comédie-Italienne, parurent fort étonnés de la voir revenir à neuf heures et demie, et plus surpris encore de ce qu'elle revenait sans le marquis ni le commandeur.

Dans le désordre de ses idées, elle ne remarqua pas tout de suite que son fils Tristan et sa fille Lépnore étaient parmi ses gens, tous attentifs, tous inquiets, tous empressés autour d'elle.

Tristan lui prit enfin la main, Léonore l'enlaça de ses bras, et tous deux lui demandèrent avec instances, en la couvrant de caresses, la cause de ce retour si prompt, si agité. Ils la priaient avec de tendres paroles de les rassurer. Jamais ils ne l'avaient vue si bouleversée.

La marquise ordonna à ses gens de se retirer.

— Mes chers enfants, vous vous méprenez ; il ne m'est rien arrivé de fâcheux. Ne vous alarmez pas ainsi, dit-elle à Tristan et h Léonore, en leur rendant machinalement leurs caresses ; je suis rentrée plus tôt que vous ne m'attendiez parce que ce soir, en partant, j'avais oublié, et l'oubli est inconcevable, d'écrire au ministre sur un objet très-important et très-pressé. Le souvenir de cette omission m'a surprise au théâtre, et j'accours au plus vite pour la réparer. Mais oui, ajouta-t-elle, en jetant les yeux sur la pendule, il en est temps encore. Le ministre reçoit ce soir, ma lettre lui parviendra avant onze heures. Je vais lui écrire.

11 était d'un hasard heureux pour la marquise que le prétexte dont elle se servait avec tant de présence d'esprit auprès de ses deux enfants, afin de couvrir l'extrême agitation de son retour, répondît si bien à l'intention où elle était d'écrire au ministre, aussitôt rentrée chez elle.

— Oui, pensa-t-elle, écrire tout de suite ai* ministre, et, s'il est passible, réparer par là une partie de la faute que j'ai commise. Quelle faute 1

— Léonore, ma fille, du papier !

— Tristan, dites à un domestique de se tenir prêt à sortir. Tandis qu'elle donnait ses ordres, la marquée arrachait ses

gants plutôt qu'elle ne les retirait de ses mains. Elle écrivit sur un «ein de la cheaèinée ce billet au duc de Bourbon :

« Monsieur et ami,

« Je reviens pleinement et entièrement sur ma détermination de cet après-midi, dussiez-vous m'accuser de contradiction, de légèreté. 11 n'y a pas de légèreté ; mais qu'importe, c Comprenez-moi bien; je ne m'oppose plus à ce que M. Raoul de Marescreux, sous-lieutenant dans les dragons de la milice provinciale du Béarn, soit nommé capitaine dans la Maison du Roi. Au contraire, et je vous prie de m'envoyer sa nomination demain avant midi, et ce soir si vous le pouvez : oui, ce soir. Je voudrais la tenir déjà, c Je me charge de la lui faire parvenir ; je tiens même à ce que nul autre que moi ne la lui remette. C'est un service dont je veux que M. Raoul de Marescreux me soit reconnaissant. Encore une fois, monsieur et ami, ne vous préoccupez pas du changement survenu dans mes opinions à l'égard de ce jeune officier; l'essentiel, l'important, l'indispensable est que j'aie entre les mains et en quelques heures son brevet de capitaine. Ce n'est pas à lui seulement, songez-y bien, que vous ferez une faveur des plus grandes. Je puis compter sur votre bienveillance, je le sais, mais je veux compter sur votre exactitude sans laquelle tout serait inutile.

c Votre amie,

t Marquise de Courtenay.

c Dix heures moins cinq minutes. >

— Tristan, remettez ceci à Lorrain, et qu'il aille, sans perdre une minute, k l'hôtel du ministère. C'est une lettre pour le ministre. Allez, dites-lui d'attendre la réponse.

— Oui, ma mère.

— Ma chérie, dit ensuite la marquise en attirant sur ses genoux sa fille Léonore et l'appuyant contre son cœur, qu'avezvous fait, je veux le savoir, vous et votre frère, pendant mon absence?

La marquise regarda furtivement l'heure h la pendule.

— Nous nous sommes beaucoup occupés de nous-mêmes.

— Yoyez-vous, ces petits égoïstes !

C'est k peine si la marquise crut avoir répondu k sa fille.

— Savez-vous ce que nous disions? D'abord, que, dans deux ans, Tristan aurait dix-sept ans, et moi quinze ans, ou bien près de quinze ans.

— Mais oui, c'est fort exact, dit la marquise en soupirant.

— Ce que je dis vous ferait-il de la peine, maman? Vous avez soupiré. .

— Chère bonne, dit la marquise en pressant les joues de sa fille sous un long et pesant baiser, je soupire, ne le devinezvous pas? parce que je pense aux changements que ces deux ans peuvent apporter dans la vie.

— Quels changements apporteraient-ils? N'êtes-vous pas heureuse? craindriez-vous de cesser de l'être d'ici-là ? Est-ce que nous ne vous aimerons pas toujours ? Vous êtes donc décidément mal disposée, inquiète ce soir, chère maman?

— Moi, inquiète ! quand je vous ai sur mon cœur.

— Est-ce que cette pendule n'irait pas? pensa la marquise, et elle dégagea de sa ceinture une petite montre enchâssée derrière sa cassolette» Mais elle va bien. Il n'y a donc que dix minutes que je suis ici ! Que se passe-t-il là-bas, au théâtre ?... Lorrain, je pense, sera bientôt arrivé chez le ministre... J'étouffe... je voudrais être partout.

— Ce n'est pas pour moi, reprit la marquise, en faisant asseoir sa fille auprès d'elle, que je suis inquiète devoir arriver les années, mais c'est pour vous.

— Pour moi 1 Dans deux ans j'aurai quinze ans ; est-ce qu'on est malheureuse ordinairement k cet âge? L'auriez-vous été?

— Non, chère étourdie, on ne connaît pas encore le chagrin à cet âge; mais on n'est déjà plus un enfant. Beaucoup de jeunes filles se marient k cet âge.

— Ah! quant k moi, voilà, puisque vous désirez le savoir, ce que je disais k Tristan ce soir : je ne me marierai pas, afin

de .pouvoir toujours rester avec vous. N'est-ce pas, Tristan, dit Léonore à son frère qui rentrait dans le salon, je te disais cela?

— Vrai, ma mère, répondit Tristan.

— Je vous crois tous les deux ; mais vous changerez d'avis, Léonore, et je vous conseille de ne pas plus croire à vos projets que Tristan à ceux qu'il a pu faire de son côté.

— Je renoncerai aux miens tout de suite, reprit Léonore, si vous le voulez ; mais alors je me marierai pour vous et non pas pour moi. *

— Vous marier pour moi ! s'écria madame de Courtenay ; chers enfants, ajouta-t-elle en posant la main sur son cœur. Oh ! je vous en conjure d'avance, je vous l'ordonne, entendezvous, je vous l'ordonne, ne in écoutez pas, désobéissez-moi, si jamais je parais faire violence à vos inclinations, au choix du mari ou de la femme que vous aurez arrêté dans votre cœur. Moi, vous contraindre!... N'est-ce pas que vous me désobéirez?...

— Puisque je ne veux pas me marier, dit Léonore en souriant sous les pleurs de sa mère, pourquoi me faire foire cette promesse ?

— Vous avez raison, Léonore, j'oubliais que vous vouliez rester fille, ajouta madame de Courtenay en sentant s'évaporer sous une ironie triste et douce les pleurs venus jusqu'aux bords de ses paupières.

Un quart d'heure de dévoré, murmura-t-elle. Dix heures sonnaient à. la pendule du salon.

— Cependant, je fais une exception, continua Léonore, et je la faisais tantôt à mon frère Tristan. S'il se rencontrait un jeune homme beau, noble, loyal, généreux, plein d'honneur» de courage, constamment affable envers ses inférieurs, empressé et sérieux auprès des femmes, se mettant avec goût sans paraître jamais ridicule, aimé de tout le monde, ne médisant de personne, indulgent avec les plus petits esprits et se faisant écouter avec respeet des plus grands ; ah I celui-là, ma mère, je l'aimerais, oui, je l'aimerais de toute mon âme, et je le voudrais

LE DBAGON ROUGE. 235

pour mari, je l'épouserais, et vous ne vous y opposeriez pas.

— Celui-là, malheureusement, ma pauvre Léonore, n'existe pas,

— Mais oui, il existe, chère maman, s'écrièrent à la fois Tristan et Léonore, puisque, reprit Léonore, mon oncle le commandeur est exactement semblable au portrait que je viens de faire.

Madame de Courtenay se leva brusquement, laissant tout surpris de ce mouvement spontané Tristan et Léonore.

Ce collier m'écrase, cette ceinture m'étouffe, dit la marquise, qui prit ce faux prétexte pour aller cacher à quelque pas de ses enfants l'effet produit sur son visage par la commotion dont elle avait été frappée.

Après avoir mis le plus de temps possible à ouvrir son collier et à dénouer sa ceinture, elle revint, plus pâle que le mantelet d'hermine dont elle n'avait pas encore dépouillé ses épaules, reprendre sa place entre ses deux enfants.

Elle reprit avec un calme affecté :

— Mais vous avez donc parlé de tout, ce soir, pendant mon absence? Et vous, monsieur Tristan, quel rêve doré avez-vous fait en compagnie de votre sœur?

— Moi, j'étais tout simplement ambassadeur comme grandpapa, dont voilà le portrait.

— Vous avez été bien plus raisonnable que votre sœur, si vous n'avez pas été excessivement modeste, dit madame de Courtenay à son fils, svelte adolescent, d'une taille adorable d'élégance et de distinction pour son âge, ressemblant à ces spirituels pastels laissés par le crayon bleu et rose du dix-huitième siècle. Bouche fleurie, regards doux et presque noirs déjà, joues blanche* et minces, recouvrant des pommettes spirituelles, coquettes, incisives. Un charmant habit de soie cou-t leur d'eau argentée, fourreau flexible, s'arrêtait étroitement à son cou, tout nu, tout blanc, tout fier comme celui d'un jeune cygne. Ses fines jambes de gentilhomme avaient la légèreté, la prestesse et ia grâce étourdie de celles du chevreuil ; c'était un faon.

11 avait les mouvements vifs, le pied fin, la main jolie et toutç frétillante sous la corrolle de dentelle qui lui servait de manchette. Ainsi devait être à quinze ans son oncle le commandeur.

— Yous voulez donc être ambassadeur, monsieur mon fils 1 reprit la marquise, dont l'oreille était maintenant attentive au moindre bruit pour savoir si la voiture qni devait amener son mari et son beau-frère n'entrait pas dans la cour. Mais savezvous que n'est pas ambassadeur qui veut ? Il faut d'abord être ou un grand général ou un grand politique.

— Je serai l'un ou l'autre ; mais k vous parler franchement, ma mère, je crois que je serai un grand politique.

— Vraiment I

— Oui, ma mère. J'aurais du goût, il me semble, pour gouverner les hommes, diriger l'État, faire la paix'ou la guerre, donner des emplois, être le conseiller d'un roi, enfin.

— Que tu as un beau front, mon Tristan ; viens, que je t'embrasse, cher enfant, pour ce que tu as dit. Tu me plais, tu me ravis ; tu as de l'ambition. Oui, il faut en avoir. C'est l'amour des grandes choses, des choses justes, des choses vraies, de celles qui font laisser un nom. Il y en a de beaux, de graves, dans notre famille, mais elle en veut un plus grand encore. Il nous manque un ministre. Si tu Tétais un jour. Tu m'écouterais bien, n'est-ce pas?...

— Manière!...

— Vois-tu, nous autres femmes, nous connaissons le cœur mieux que vous. Nous voyons à travers tous les visages, même les mieux masqués ; nous entrons dans le joint des âmes en nous jouant, et parce qu'on nous traite sans importance, comme l'air. Je serais derrière toi, je te conseillerais, je verrais pour toi, j'irais où tu n'irais pas. Nous servirions le pays...

— Nous servirions le roi, ma mère. Et si des méchants, des conspirateurs, par exemple, des ennemis du pays, comme on m'a dit que Tétaient, il y a quelques années, monsieur de Cellamare, monsieur le duc du Maine et tant d'autres, voulaient

renverser le roi, eh bien! nous leur ferions couper la tête...

— Méchant ! s'écria Léonore.

Madame de Courtenay poussa un cri affreux. Elle posa une main tremblante sur la bouche de son fils, et, les forces lui manquant avec la voix, elle se laissa, toute défaillante, tomber en arrière.

— Ma mère I ma mère ! qu'avez-vous? Du secours I du secours!

Tristan sonnait d'un côté.

Léonore sonnait de l'autre.

Les deux pauvres enfants perdaient la tête.

Marine et un valet de pied parurent enfin.

— Marine ! accompagnez ma fille k sa chambre. Elle va se coucher. La marquise baisa Léonore au front.

— Poitevin I éclairez monsieur, qui se retire aussi. La marquise embrassa Tristan.

Restée seule, la marquise porta les yeux et les tint douloureusement fixés sur le portrait en pied du comte de Canilly, son père, peint en costume d'ambassadeur.

Les regards de la marquise s'étaient particulièrement portés, dans leur profonde absorption, sur une ligne tracée autour du cou du comte de Canilly.

Cette ligne était rouge comme le serait la trace d'un coup de couteau circulairement donné autour d'une grenade. On sait ce qu'elle indiquait.

La marquise se leva en sursaut ; elle avait cru entendre les pas des chevaux dans la cour.

Elle se trompait. La voiture n'était pas encore arrivée.

Elle retomba dans sa méditation devant le portait de son père. Ce fantôme évoquait pour elle un passé de douleurs, plus poignant que jamais k l'heure présente et k cause des événements qui venaient d'avoir lieu k la Comédie-Italienne.

Le dragon avait tenu parole, lui et elle devaient se revoir. Ils s'étaient revus.

La marquise, toujours les yeux fixés sur le portrait de sou

père, coprae pour qu'il résolût la question de vengeance, plus fermement posée que jamais depuis le retour du spectacle, entendit sonner minuit» une heure , deux heures, sans voir revenir ni son mari, ni le commandeur.

A trois hetfres, les portes de l'hôtel s'ouvrirent. Là marquise se leva. Le commandeur et le marquis de Courtenay entraient au salon.

— Eh bien ! dit-elle?

— Eh bien ! répondit le commandeur, c'est pour demain, à quatre heures de l'après-midi.

— Vops vous battez. Qui de vous se bat?

— Tous les deux? répondit le commandeur. Nous avons passé la nuit k réunir nos témoins.

— Tous les deux 1 répéta la marquise. Vous aussi 1 s'écriat-elle, sans qu on pût dire si c'était le marquis ou le commandeur qui lui arrachait ce cri d'étonnement.

— Mais... bégaya le marquis de Courtenay, qui crut l'avoir inspiré, mais j'espère encore...

— N'est-ce pas au mari à défendre aussi l'honneur de sa femme? interrompit le commandeur.

— Vous avez raison ! dit tout bas la marquise.

— Mon père ! dit-elle encore plus bas, est-ce que je n'aurais pas mieux fait d'oublier ?

À quatre heures précises, et on eût pu les entendre sonner au donjon de Vincennes, deux voitures sombres et sans armoi-

LE DRAGON ROUGB. $39

ries arrivèrent par deux allées différentes atit carrefour du Grand-Chêne. Elles s'arrêtèrent à quelques pas de l'arbre colossal dont le nom est devenu celui de ce rond-point bien connu des chasseurs. De la première voiture, qui était la plus grande, descendirent d'abord le^narquis de Courtenay et le commandeur, ensuite quatre autres personnes de distinction. La portière de l'autre voiture s'ouvrit pour laisser passer Raoul de Marcscreux, le dragon rouge, et ses deux témoins, pris, si Ton s'en souvient, parmi les jeunes officiers du foyer de la Comédie-Italienne. Ils portaient des costumes de ville. Gomme on n'avait pas pu interdire à leurs nombreux camarades , présents àt la dispute de la veille , d'assister à la rencontre des trois adversaires, ils s'étaient à peu près tous rendus h l'endroit choisi pour vider le différend. Afin de ne porter aucun ombrage aux combattants ni à leurs seconds, ils s'étaient formés par groupes silencieux à l'ouverture d'une des routes qui aboutissent au rond-point. Le froid incisif de la journée n'avait pas été un obstacle k leur curiosité. D'ailleurs le duel étant l'occupation et l'amusement de leur vie , ils venaient là avec le naturel que d'autres apportaient à aller à la messe ou au spectacle. Sur un terrain durci et nivelé par une forte gelée , les trois adversaires s'abordèrent en se saluant. Leurs témoins, qui les suivaient de près , se firent également leurs politesses, courtoisie glacée dont rien ne peut rendre la désespérante impression. Le commandeur, tenant toujours sous son bras le marquis de Courtenay, son frère, s'adressa le premier à Raoul.

— Monsieur, lui dit-il, je crois inutile, dans la position où nous nous sommes mis , d'allonger notre entrevue d'explications oiseuses. Les paroles ne changeraient rien aux faits.

— Rien, interrompit Raoul, absolument rien, monsieur. Le commandeur profita de cette interruption, si brève

qu'elle fût, pour lancer un coup-d'œil oblique sur le visage de son frère. Il fut peu rassuré.

— J'aurai donc l'honneur, poursuivit-il, de vous rappeler, ainsi qu'à vos témoins, monsieur de Marescreux, qu'il est dans mon intention et dans celle de M. le marquis, mon frère, devoir se continuer le combat jusqu'à ce que je tombe, ou jusqu'à ce qu'il tombe lui-même mort sous votreiballe.

Le commandeur eut la convenance de ne pas ajouter : ou jusqu'à ce que l'un de nous deux vous ait laissé sans vie sur le terrain. Il ajouta seulement :

— Et celui qui aura essuyé le feu de l'adversaire pourra faire feu à son tour, quelle que soit la gravité de sa blessure, sans qu'il soit apporté aucun empêchement par les témoins. Debout, assis, couché, il pourra tirer sur son adversaire.

— C'est bien ainsi que je l'entends, répondit Marescreux en consultant ses deux témoins dont les fronts se penchèrent affirmativement.

Comme le bras du marquis de Côurtenay , qui s'appuyait sur le bras de son frère le commandeur, était caché, ainsi qu'une partie de son épaule, sous le manteau de celui-ci, le mouvement involontaire qu'il fit pour glisser sur lui-même ne fut remarqué de personne; une pression de résistance, un coup sec le retint à l'instant même comme s'il eût été scellé à un mur par un gond de fer. Le marquis put pâlir, mais il resta debout.

— Je crois me souvenir à mon tour, dit Marescreux , que nous devons marcher l'un sur l'autre et faire feu quand nous le jugerons convenable.

Les témoins n'avaient aucune observation à faire ; les conditions.de ce duel ou de ces duels, ne sortant en aucune façon des règles établies; elles appartenaient tout simplement à l'ordre des duels graves , car il y avait eu outrages publics, soufflets donnés publiquement. Mais, en général, ce genre de duel, très-usité au dix-huitième siècle, qui consiste à marcher l'un sur l'autre, le pistolet à la main, n'offrait pas toujours l' imminence d'un péril mortel ; les deux adversaires avaient

LE DftAGON ROUGI. 241

sans doute le droit, placés à cinquante ou soixante pas de distance, de s'avancer front contre front, jusqu'à ce que le canon de leurs pistolets touchât leurs poitrines, et, dans cette position, de décharger. leurs armes ; mais rarement poussaient-ils à ce point les effets de la haine et de la vengeance ; renonçant d'ordinaire à ce sinistre avantage, le plus généreux lâchait son coup à vingt ou vingt-cinq pas, et, dès lors, si l'adversaire ne tombait pas blessé mortellement, il faisait feu tout de suite. Sa conduite était méprisée s'il agissait autrement, dans tous les cas, bien entendu, où l'injure comportait de part et d'autre cet amendement apporté à un droit terrible.

— Le reste est l'affaire de nos témoins, dit le commandeur en s'éloignant de quelques pas avec son frère.

Quand ils ne se trouvèrent plus à portée d'être entendus, le commandeur dit au marquis de Courtenay, plus blafard que le soleil de cette froide journée :

— Mon excellent frère, nous avons nos jours de mauvaise disposition dans la vie et où nous valons mieux que notre cœur.

— Que voulez-vous, mon frère, ce tremblement nerveux...

— Ce tremblement provient du froid, continua le commandeur. Au surplus, comme je vous le dis encore, la vie ne voit pas constamment les hommes dans une égale disposition d'humeur. Malgré leur bonne volonté, leur devoir, le cri de leur honneur, ils faiblissent, ils chancèlent , ils succombent pour ainsi dire, et tombent au-dessous d'eux-mêmes. Oh I je ne dis pas cela pour voi^ , mon frère ! car je suis content , si je ne suis pas étonné dé votre fermeté.

— Je vous remercie de votre estime , dit le marquis de Courtenay, dont tous les membres étaient transis de peur. Oui , ajouta-t-il , il arrive parfois qu'on soit , comme vous le dites, moins brave tel jour que tel autre , qu'on soit tel jour un peu... Vous trouveriez-vous par hasard dans cet état si naturel, et, je crois, si excusable, mon frère ? demanda-t-il avec une espèce de honteuse satisfaction.

— Je le crains , répondit le commandeur, qui se possédait aussi fermement que la nuit où il tua , en Pologne , la louve affamée; oui, mais votre exemple, mon frère, me fait rougir de ma faiblesse; il me ranime , me remonte, il me replace à mon centre. Je mérite après tout quelque indulgence; je ne suis pas vous. Vous, mon frère, si, par la permission de Dieu, vous sortez de la vie d'ici k quelques minutes , vous auriez du moins goûté à ses plus douces félicités ; vous aurez possédé la femme aimée, celle qui vous aura fait connaître les joies graves de père après les joies de mari ; tandis que moi , si je dois partir, je m'en irai tout aussi pauvre de plaisirs que vous en avez été riche. Je n'aurai connu que le travail et la guerre. Je comptais sur l'avenir pour me dédommager... l'avenir ne sera pas venu. Je sais , ajouta le commandeur, qui voyait de plus en plus blanchir la figure de son frère, à mesure que la fatale minute approchait , et qu'on entendait ce petit bruit d'acier que produisent les détentes qu'on arme , les baguettes qui entrent dans le canon, je sais qu'il est fort triste de quitter ces biens après les avoir connus ; mais vous laissez une femme dans l'opulence, des enfants sur le sort desquels sa tendresse vous rassure... Quoi qu'il en soit des raisons que nous pouvons avoir, vous et moi, mon frère, de quitter la vie avec plus ou moins de regrets, dit le commandeur d'un accent dont l'affection ne cachait pas la solennité, je vous prie de me décharger votre arme dans la tête si vous me voyez faire ici, sous les yeux des hommes et de Dieu, un seul mouvement de lâcheté. Jurez-moi cela , par le saint nom du Seigneur, par notre mère et par le respect que vous avez, ainsi que moi, pour les Courtenay, nos aïeux, qui tous furent des braves.

— Je vous le jure, mon frère, je vous le jure, murmura, arrivé au comble de la peur, le marquis de Courtenay, qui comprenait enfin que, si son frère lui demandait le service de le tuer en cas de lâcheté, il pouvait être sûr, de son côté, lui, pauvre marquis , d'être tué sur place par le commandeur s'il

faisait un signe de faiblesse ou d'incertitude devant leur commun adversaire.

C'est précisément à cette persuasion-là que voulait l'amener le commandeur ; il voulait le convaincre qu'il le tuerait s'il laissait voir sa peur. Avec quelles préparations ne venait- il pas de lui communiquer cette détermination? Il s'était présenté lui-même comme un lâche, lui! afin de n$ pas dire à son frère aîné : Je sens clairement que vous seriez un lâche si je n'étais pas là; mais je suis là, et je vous tue si vous vous avisez de mollir.

Lorsque le commandeur vit venir vers lui ses témoins et ceux de son adversaire, il leur dit de loin, avec un sourire grave : Nous avons levé, mon frère et moi, une petite difficulté qui vous aura peut-être occupés pendant que vous chargiez les armes. Mon frère aura l'honneur d'engager le premier le combat avec M. de Marescreux. Il a. été le premier et le plus directement offensé ; puisse cet arrangement entre mon frère et moi ne pas contrarier les vues de notre adversaire. L'agréezvous, monsieur ?

Les témoins de Raoul de Marescreux attendirent sa réponse.

Elle fut tout entière dans sa démarche. Il prit le pistolet de la main d'un de ses témoins et s'éloigna à pas lents.

Le marquis de Courtenay se serait bien passé de l'honneur de l'initiative. Il essaya, à cette minute décisive, de balbutier quelques-uns de ces mots dictés par l'instinct de conservation, et dont le courage n'est pas la base ; mais son frère lui étouffa la voix en le pressant contre son cœur, et en lui disant tout bas à l'oreille, dans cet adieu rapide : Souvenez-vous de votre serment; si vous aperceviez en moi la moindre faiblesse, tuez-moi. Quand il dégagea ses bras, les témoins s'étaient déjà éloignés. Le commandeur laissa alors son frère livré à lui-même au milieu dé l'endroit entièrement découvert où ils étaient parvenus en marchant. C'était une plaine enfermée par un vaste pourtour de hailiers. A leur droite s'étendait une

partie de ce cercle de petits buissons formant , Tété , une galerie charmante de verdure.

Raoul et le marquis de Courtenay se virent face à face, à une distance tout h fait hors de la portée de la balle.

Le pistolet tendu, ils marchèrent; ils avaient déjà marché quelques pas l'un sur l'autre lorsque Raoul baissa tout à coup l'arme et s'arrêta.

Le nuage qui voilait la vue du marquis l'empêcha de se rendre compte de ce qui se passait; il ignorait pourquoi il n'était pas mort, pourquoi il était encore en vie, pourquoi il n'entendait plus aucun bruit.

Les témoins et le commandeur comprirent aisément, sur une désignation muette, le motif qui avait suspendu la marche de Marescreux et fait baisser le canon de son pistolet.

Entre les deux adversaires, et dans le hallier près duquel ils étaient, deux petits enfants, qu'on n'avait pas aperçus d'abord, dormaient enveloppés dans une couverture de laine. Deux chênes nains, étoiles encore de quelques feuilles sèches, servaient de berceau et d'abri aux deux petits laitiers. Us revenaient de vendre leur lait à Paris; auprès d'eux on voyait leurs, bottes en fer-blanc, et, attachée à la main de l'un d'eux par une corde, une petite «chèvre qui broutait des branches sèches. Ces pauvres anges dormaient à plaisir; leurs petites têtes dépassaient, ainsi que leurs petits pieds, les bords de la couverture, et leurs petits pieds et leurs petites têtes étaient roses de froid.

Que faire? les éveiller? Leur témoignage pouvait gêner un jour. Couraient-ils quelque danger entre ces deux balles qui allaient partir, se croiser et donner peut-être la mort?

Raoul interrogea du regard les témoins éparpillés à gauche de la ligne du combat, et, sur un signe expressif de leur part, il devina que les enfants n'avaient rien à craindre de la direction des balles.

Pendant ce court armistice, dont il n'avait pasun instant saisi la signification, le marquis promena vaguement ses yeux autour

de lui, et il aperçut» debout sur un accident de terrain, son frère le commandeur. Celui-ci le tenait sous la fixité de son regard avec une domination si grande que quelque chose de sa divine énergie, électricité, fluide du courage, courut dans les veines du marquis. 11 se dit : — Allons, il faut mourir, mon frère le veut. 1 Les deux adversaires s'avancèrent lentement l'un vers l'autre, Raoul sans perdre un instant de vue la poitrine du marquis ; celui-ci en suivant machinalement l'impulsion qu'il semblait recevoir de la présence de son frère le commandeur.

Us n'étaient plus qu'à quinze pas d'éloignement : à cette distance il est rare que la balle dévie, pour peu que la main soit calme. '

Us s'avancèrent encore de deux pas chacun de son côté.

— Notre honneur' va être sauvé, murmura le commandeur en tenant son cœur dans sa main. Mais ils devraient tirer, ditil presque assez haut pour être entendu.

Dans le plus profond silence les témoins attendaient.

Raoul et le marqnis avancèrent encore.

Us ne sont plus qu'à cinq pas de distance.

—-Je crois que mon frère s'évanouit, murmura le commandeur ; il se renverse en arrière, il va tomber ; il tombe !

11 s'écria ;

— Monsieur le marquis de Courtenay I Monsieur le marquis de Courtenay !

— Silence 1 crièrent les témoins, silence !

Le marquis de Courtenay s'était en effet penché en arrière afin de mieux assurer son point de mire.

On entendit le bruit simultané de deux détentes et de deux coups de pistolets retentir.

Raoul vacille comme un jonc.

Le marquis reste immobile.

Les témoins accourent vers eux.

La balle de Raoul avait frappé la poitrine du marquis ; mais je coup avait porté obliquement, la balle avait rencontré une

24?6 LE DRAGON 1LOUGE.

côte, elle l'avait suivie et" s'était ensuite échappée sans pénétrer dans les chairs.

Mieux dirigée, la balle du marquis avait suivi la direction du cœur de Raoul, où celui-ci avait sa main gauche posée au moment du coup. En sorte que, par un de ces hasards, du reste assez fréquents, la balle du marquis avait rencontré le diamant que Raoul portait à sa bague. La balle s'était amortie contre cet obstacle. Mais la commotion avait écrasé le diamant dans le chaton, et enfoncé dans la chair du doigt, jusqu'à l'os fortement ébranlé, l'épais anneau d'or. ""

La bague fut retirée, et la main enveloppée dans un mouchoir pour étancher le sang.

— Un peu de repos vous est-il nécessaire? demanda le commandeur à Raoul de Marescreux.

— Non, monsieur, répondit Raoul, je suis à vos ordres.

Le commandeur avait déjà serré la main à son frère, en ne lui disant que ces mots : C'est bien ! Il ajouta tout bas : Maintenez-vous ainsi jusqu'à la fin, car ce sera peut-être à recommencer.

Chargés de nouveau, les pistolets furent remis, l'un à Raoul, l'autre au commandeur.

Les deux adversaires allaient se séparer pour se placer à la distance d'où ils devaient marcher l'un sur: l'autre, lorsque le commandeur dit à Raoul : — Monsieur, j'ai deux mots à vous confier.

Tous les témoins s'éloignèrent de quelques pas.

— L'un de nous, dit le commandeur, aura assurément paru devant Dieu avant que ce soleil qui se couche soit descendu *sous l'horizon. Peut-être y aurons-nous paru tous les deux. Cette minute est grave. Vous êtes soldat; je l'ai été, continua le commandeur. Parlons-nous sans détour. Il m'est venu un doute depuis que nous sommes' sur ce terrain : il n'est pas possible que vous ayez agi sans motif en outrageant, comme vous l'avez fait, la marquise de Courtenay. La connaissiez- vous ? Aviez-vous à vous plaindre d'elle? Je vous adresserai une de*

mandé qui abrégera an entretien embarrassant pour vous, monsieur, pour moi, pour ceux dont nous sommes entourés ; votre âge me la permet, et le moment où nous sommes la rend moins blessante pour l'honneur d'une personne qui, d'ailleurs, ne saura jamais qu'elle a été faile. Entre elle et vous, monsieur, s'est-il établi des rapports d'intérêt ou des liens d affection?. . . Avant de sortir de la vie, lame a des curiosités qu'elle a soif de satisfaire.

Raoul réfléchit un instant, puis il défit lentement deux boutons de sa tunique rouge ; il glissa sa main le long de sa poitrine et sortit de sa poche de côté un portrait en miniature.

11 le remit au commandeur.

Ce portrait était celui de Casimire, celui qu'il avait peint lui-même autrefois à Varsovie, et au bas duquel était écrit : Offert par Casimire de Canilly à monsieur de Marescreux.

Le commandeur rendit le portrait à Raoul de Marescreux.

— C'est bien votre nom, celui qui est écrit au-dessous de ce portrait ?

— C'est bien mon nom, répondit l'adversaire du commandeur.

En s'éloignant pour vider le combat, lé commandeur leva tristement les yeux au ciel, et il murmura :

— Oh ! mon Dieu I je n'avais qu'une consolation en mourant, elle m'est enlevée, Elle ne m'aimait pas. Ce jeune homme a été aimé.

Raoul et le commandeur s'éloignèrent de quarante pas environ, et ils vinrent l'un sur l'autre avec une belle fermeté.

Les pauvres petits laitiers dormaient toujours dans le buisson et la chèvre broutait au bout de la corde qui la retenait à la main de l'un d'eux.

On sentait que les deux adversaires s'estimaient à leur valeur ; ils ne formaient qu'une ligne qui se raccourcissait à vue d'oeil. A. dix pas ils ne s'étaient pas arrêtés, à cinq pas ils ne s'arr&èrent pas encore, à trois pas mm plus. Loire pistolets s'appuyèrent enta sur leur cœur.

On entendit alors le petit cliquetis sinistre des deux détentes ; mais on n'entendit, chose étrange, qu'une seule détonation, et si faible qu'on eût dit un tiers de charge poussant une balle de liège. Cela ressembla au bruit mou d'une pierre tombant dans la vase d'un marais.

Le commandeur bondit quatre par en arrière ; puis son corps se ramassa en l'air comme une boule, son menton heurtant ses genoux ; puis il s'affaissa, il s'étendit ; il ne remua plus.

La balle avait troué la poitrine.

— Il est mort ! s'écrièrent les témoins.

Le pistolet du commandeur était encore chargé : le coup n'était par parti.

— Monsieur votre frère est mort, allèrent dire au marquis de Courtenay les témoins du commandeur et les siens. Ne restez pas là, faites-vous ramener au plus vite par vos gens.

— Mon frère est mort ! s'écria le marquis, et une subite douleur lui arracha des cris du fond de l'âme. Mon frère est mort I Commandeur ! commandeur ! criait le pauvre fou en secouant son frère, le relevant dans ses bras, armés en cet instant d'une force extraordinaire, en l'asseyant sur lui, car le marquis était couché à terre. Mais il est mort 1 il est mort pour défendre mon honneur ! Il essuyait la mousse sanglante qui était montée aux lèvres du brave commandeur, imposant et beau dans la mort comme il l'était dans la vie. Oui, messieurs, il est mort pour moi. Que vous avait-il fait? Que vous avons-nous fait, monsieur, après tout, pour que vous veniez nous tuer ainsi? dit-il à Marescreux, à travers une tourmente de soupirs et de larmes, froissant un mouchoir ensanglanté dans ses mains. Oui, que vous avons-nous fait ? Qui êtes-vous? d'où sortez-vous? Je veux savoir qui vous êtes et pourquoi vous nous avez poursuivis, recherchés, insultés. Pourquoi avez-vous tué mon frère? dit le marquis en prenant le pistolet du commandeur dans une main et tenant dans l'autre le collet de la tunique de Raoul.

Ce reproche si vrai, cette question si sensée qu'inspirât le

désespoir au pauvre marquis, était la condamnation de l'affreuse conduite des témoins qui, dans ces temps de criminelle frivolité et de faux points d'honneur, auraient cru eux-mêmes Taire acte de lâcheté en essayant de pacifier un différent souvent futile, presque toujours arrangeable.

Raoul gardait le silence et se laissait secouer comme un arbre par le marquis.

— Mais vous ne répondez pas! Répondez, vous dis-je, ou je vous décharge ce pistolet dans la tête.

On arrêta le bras du marquis de Courtenay.

— Si vous ne voulez pas que je vous foule aux pieds, que je vous déchire, que je vous tue, oui, que je vous tue, continuait à dire le marquis de Courtenay, essayez donc de me tuer,

— Mon frère 1 ajouta-t-iPen abaissant les yeux sur le cadavre du commandeur, je vous entends encore, je sais ce que vous m'avez dit tout bas. Puis revenant à Marescreux, fort embarrassé de cette scène qui ne se prolongeait pas sans danger pour lui et /pour les témoins dans un endroit si près du château de Vincennes, toujours gardé par les gens du roi :

— Monsieur de Marescreux, poursuivit le marquis, dont l'haleine commençait k faiblir, et qui ne parlait plus que pas saccades forcées, je prends ces messieurs a témoin que vous êtes un lâche, que vous m'avez refusé un second combat. N'êtesvous brave que lorsque vous êtes sûr de tuer?

Comme il était impossible de laisser plus longtemps se continuer ces provocations et ces injures au pied d'un oadavre, les amis du marquis l'entraînèrent jusqu'à sa voiture, tandis que les jeunes officiers s'enfonçaient d'un pas rapide dans une sombre allée du bois avec Raoul de Marescreax.

La colère, le désespoir, la douleur du marquis avaient atteint, s'ils n'avaient dépassé, le terme de son énergie ; sa voix se tut, il tomba dans une sorte d'égarement sec ; mais, en s abîmant dans une consternation stupide, il étouffa en lui le rayon d'extrême lucidité dont il avait été illuminé. Plus calme, il détint

aussi tristement nul et débile qu'auparavant. Ainsi, dès qu'il fut dans la voiture, il mit la tête à la portière et il dit au cochez : — Allez avec plus de précaijtion qu'en venant ; l'air est devenu plus vif; la porcelaine et le verre sont sujets à se briser par ce temps-ci. Ne me cahotez pas.

Les petits laitiers cachés dans le buisson ne sortirent de leur sommeil que beaucoup plus tard. Quand ils s'éveillèrent, ils furent saisis d'effroi en voyant couché tout près d'eux un homme qui nageait dans le sang.

Ils allèrent vite dire au couvent de Saint-Maur ce qu'ils avaient vu,

Il était nuit quand les bons moines de cette maison vinrent prendre le corps du commandeur, qu'ils transportèrent sans bruit.

S'il est une position effrayante, épouvantable, mortelle, surtout pour une femme, c'est d'attendre les résultats d'un duel, et d'un duel dont elle est la cause. Elle doit demander à Dieu de la faire mourir pendant les heures de cette attente.

Les heures ne se divisent plus pour elle en minutes, mais en siècles ; et du repos nulle part: son sang brûle ; elle n'a qu'une pensée, et cette pensée lui serre le front ; qu'un tableau scellé sous ses yeux : une figure blanche, deux yeux fermés, une poitrine tachée de sang. Cette figure est celle d'un frère, d'un fils, d'un ami.

C'est une horrible, horrible attente.

Il se fait une décomposition organique : le jour qu'on voit

LE DRAGON KOUGS. 254

n'est pas le jour qu'on a l'habitude de voir, c'est une lumière fébrile ; les bruits qu'on entend sont indistincs, ils ont le vague fluide de l'eau. Les sens se déplacent. On souffre et Ton sourit; on voudrait s'enfoncer stupidement dans la mort, suivant la sublime expression de Montaigne, et l'on court à la croisée, au grand air, au grand mouvement. Tandis qu'on souffre ainsi, il y a des gens ailleurs qui boivent du vin de Champagne.

Un valet entra dans le salon de la marquise de Courtenay, pendant que le vautour de l'attente lui déchiquetait le coeur, et lui dit :

La compagnie attend madame la marquise dans la salle à manger. Le souper est servi.

— Quelle compagnie? quel souper? demanda la marquise.

— Madame la marquise a oublié que c'est aujourd'hui jeudi; jour de diner et de réception?

— Quoi ! on n'a pas contremandé les invitations?

— Madame n'en a rien dit.

— Et ces messieurs sont venus ?

— Tout le monde attend. Il est cinq heures et demie. Le souper était pour cinqheures.

— Grand Dieu ! que devenir? pensa la marquise. C'est bien dit-elle au valet, je me rends à la salle à manger ; annoncez- moi .

Le valet se retira.

—Je n'aurai pas la force de me montrer, de parler, de répondre à tout ce monde, qui ne sait pas, qui ne doit pas savoir la cause de mon trouble, de mon anxiété. 11 faut bien que je l'aie, ce courage, ajoutait la marquise en semant des petites grappes de perles dans ses cheveux et en nouant convulsivement à ses bras des bracelets en topaze. Comme je suis pâle ! mais allons. La marquise fit quelques pas, puis elle s'arrêta, interdite, pensive, balbutiant ces mots : L'un des deux est mort peut-être à présent. L un des deux ! mais lequel ? Oh I mon Dieu ! s'écria-t-elle en se frappant le front, ayez pitié de moi l Qu'est-ce que je vais dire à tous ces gens-lfc ?

252 LE ftftAGON aouci.

Dans l'intervalle qu'elle mit à se rendre du salon à la salle k manger, elle avait si bien disposé son visage, provoqué son teint, arrangé un sourire, que personne, lorsqu'elle entra, ne remarqua cette pâleur dont elle redoutait' tant les interpréta* tions. Elle eut même la présence d'esprit de trouver un motif à l'absence de son mari et du commandeur, lis s'étaient rendus à Montlhéry pour traiter de l'achat d'une terre destinée à grossir le majorât du jeune Tristan.

L'excuse fut parfaitement acceptée, et l'on se mit à table.

La douleur de la marquise en s'asseyant au milieu de tous ces convives, hommes d'État, hommes de cour, hommes d'intrigues, qui l'entouraient de leurs regards et attendaient comme une faveur qu'elle leur parlât, ne peut se comparer qu'à la doulbur de son père quand on lui vissa les jambes entre deux planches de fer.

Ces convives étaient une partie brillante, mais assez mélangée, ce jour-là, de la grande société du temps.

Peut-être quelques-uns méritent-ils d'être peints sur place avec la rapidité et l'abandon de la fresque. A moins que l'œuvre ne soit de Raphaël, de Léonard de Vinci, il est rare, en ce genre de peinture, que l'œuvre vaille le mur qu'elle couvre.

Nouç les prendrons sans ordre, quoique certes ils ne fussent pas placés ainsi à la table de madame de Gourtenay ; mais, outre que ce procédé nous est plus commode, nous imitons en cela la postérité, qui a un peu brouillé la hiérarchie dressée à l'époque.

Celui-ci est un célèbre juge au Châtelet. Toutes les causes délicates sont du ressort de la section qu'il préside. C'est le fléau des adultères : il ne pardonne pas à Jésus-Christ qui leur a pardonné. On n'a rien à reprendre à sa sévérité, si ce n'est qu'elle s'arrête à sa personne, comme certains fleuves s'arrêtent sur eux-mêmes en atteignant les limites salées de la mer. Il condamne les maris infidèles et les remplace auprès de leurs femmes.

Celui-ci est un autre juge ; il est vieux. Un vieux juge ! Il a rendu la justice sous la minorité, sous Louis XIV et la Régence ; il la rend maintenant sous Louis XV. Madame de Nivernais demandait un jour naïvement : Mais par où la rend-il ?

Celui-ci est encore un juge, mais au parlement. Il donne dans le bel-esprit en plein ; il fait des calembours et des coqsà-l'âne sur la question ordinaire et la question extraordinaire. Un pauvre diable qui avait contrefait une pièce de douze sous pour acheter du pain à ses enfants, était devant lui tout tremblant, espérant encore, malgré le sentiment de sa faute. .

— Comment vous nommez-vous? lui demanda-t-il ; puis : Quel âge avez-vous ? et, enfin , combien pesez-vous ? — Je n'en sais rien, répondit le malheureux à cette dernière question. — Eh bien 1 vous allez le savoir. 11 le condamna à être pendu. À la cour ceci passe pour de l'esprit.

Cet homme petit, inquiet, frétillant et maigre, placé au bas bout de la table, est un ambassadeur du Nord. 11 méritait d'être flétri pour ses prévarications et ses dilapidations; sa peine a été commuée en une ambassade. Comme il est en disgrâce, il a beaucoup d'ennemis ; mais, comme il ne peut manquer de ressaisir le pouvoir, ses ennemis le lèchent en le mordant ; ils nient son talent qui pst réel, sa parole qui est vive et adroite, mais ils lui reconnaissent une grande probité. C'est précisément la probité qu'ils devraient lui dénier. Quand il entra en fonctions , il n'avait pas payé son tailleur depuis douze ans, et il a aujourd'hui hôtel, chevaux, maison de campagne. Comment cela? Au reste, ses ennemis se trompent en employant cette flatterie ; elle ne leur réussira pas. Un homme d'État aime cent fois mieux qu'on dise de lui : Il est le plus spirituel voleur que Ton connaisse, que : Il est le plus vertueux imbécile qu'on ait jamais vu.

Regardez à côté de lui cette figure rubiconde, arrosée de chablis et de pomard ; regardez-la tandis que je vais vous

rappeler un court apologue. Assailli par la tempête, un bais

timent s'échoua un jour sur une plage déserte ; une multitude de passagers d'origine différente furent jetés à la côte ; ces nouveaux Robinsons projetèrent de fonder une colonie. Dès ce moment le désordre se mit parmi eux. Par quoi commencer une ville? Chacun avançait une opinion, défendait un système. Les uns soutenaient qu'on devait inaugurer une ville par tel monument, d'autres faisaient prévaloir une construction plus utile. La discussion se changea bientôt en personnalités. Le sage de la troupe proposa de laisser à chacun le droit de se construire le monument qui lui plairait. Le conseil fut écouté ; mais qu'arriva-t-il ? Ceci.

Le monument que les Espagnols fondèrent fut une église, les Anglais construisirent une manufacture et les Français une salle de spectacle.

Le plaisir est donc la première pensée des Français.

Celui qui leur apporte un nouveau plaisir est sûr d'être le roi de l'époque. Tout lui vient, l'argent, le succès, le crédit, même l'esprit. D'abord financier comme Fouquet, dont il n'a pas su imiter même la laideur, l'homme fleuri et gras que je vous ai désigné avait conquis cette royauté-là. Que n'a-t-il su la conserver ! Mais il a voulu trancher du personnage, figurer à la cour, avoir ses entrées au conseil. Il a acheté une charge éminetote, lui ! Qu'est-il arrivé? Depuis ce moment, les grands, qui l'affectionnaient beaucoup à cause de ses dîners, ne lui parlent plus. Traité autrefois selon ses ragoûts, il est considéré maintenant selon son rang, c Je n'aurais jamais supposé, > dit un jour le jeune roi en s'exprimant sur le compte de cette espèce d'intendant des menus plaisirs, c qu'il eût le vin aussi parlementaire. >

Près de lui est le premier écrivain, et c'est un grand écrivain, qui ait créé à son usage de petits livres à lafaveur desquels il s'est mis en relation avec ses amis et ses ennemis sans l'interposition d'un libraire. Chaque mois il dit et l'Europe, à la France et à domicile, ce qu'il pense des gouvernements, de la littérature et des mœurs. La tentative est aussi

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neuve que hardie. Il est original de se créer la faculté de prendre un gouvernement au collet, de saisir un mauvais ministre par les cheveux et de lui secouer la tête jusqu'à ce que ses dents et ses y eut tombent à terre comme deâ boutons ; il est consolant d'avoir dans sa vie un jour où Ton puisse aller chercher un vieil agresseur dé dix ans, le scalper de la tête aux pieds, et dire ensuite au public : t Voilà la longueur et l'épaisseur de la peau de monsieur. » 11 est réjouissant d'écraser sous sa botte cètix qui vous ont barré le chemin, de casser sur le genou le sceptre de tous les Midas qui vous ont agacé avec le poil de ^eurs oreilles, et de leur enfoncer une à une dans le cœur autant d'aiguilles qu'ils vous ont Fait pousser de cheveux blancs. Cela est bien ; mais il ne faut pas que l'écrivain se crée la nécessité d] attaquer tous les noms par ordre de vengeance : les anthropophages à l'heure sont ridicules. 11 ne faut pas qu'il laisse circuler dans le monde qu'il cherche la sauce à laquelle il mangera les oreilles de tels ou tels ; ces mangés-Ià pourraient un jour, comme la peau de je ne sais plus quels bœufs mythologiques, se mettre, quoique mangés, à crier bien fort.

Le beau côté de ces petits livres, lorsqu'ils sont spirituels, c'est la franchise. On sait avec eux à quoi s'en tenir. L'auteur brise un carreau et se met à la croisée sur votre vie. On n'a pas affaire à un imbécile qui vous poisse de calomnies allégoriques ; qui, à l'abri, derrière un mur de périphrases, se donne les airs d'un audacieux agresseur lorsqu'il a la peur dans le ventre, et calcule combien chaque expression le rapproche ou rélorgne du bois de Vincennes.

Cette longue rangée d'hommes offre une bizarre analogie avec des créatures qu'on est convenu de regarder comme moins intelligentes parce qu'elles ne font usage ni de perruques ni de pantalons. Le hasard a réuni ici les premiers, comme la science range et classe les autres dans nos ménageries .

Voilà 1 éléphant politique, catégorie des financiers. Tête lourde, pieds trapus, œil gros et fatigué, bouche énorme.

Voilà le bœuf politique ; ce qu'on appelle un travailleur dans les ministères. En général il est sale, négligé, distrait, crotté de tabac jusqu'au menton. Il se lève avant le jour, pour ruminer plus longtemps, et se couche avec le soleil. Heureusement que pour sa femme il n'est pas le soleil.

Voilà le renard politique. Voyez son museau, qu'il est fin ! Voyez ses membres, comme ils sont souples I Voyez ses mains, comme elles sont griffes. Quel beau type nous offre celui que nous avons sous les yeux ! Avant d'être nommé gouverneur de la province d'Aunis il passait pour le plus joyeux, pour le plus pentagruélique compagnon de Paris.. Comme il mangeait ! comme il buvait 1 11 buvait tout : le vin, U bouteille, le tonneau, le tavernier, et il rendait tout cela en monnaie de singe, c'est-à-dire en payant de sa folle gaieté et de son esprit grimacier ce que les autres payaient avec de l'or. 11 joua, en employant l'ivresse, le rôle de Brutus à Rome, et de Lorenzino à Florence, qui prirent, comme on sait, l'un le masque de l'imbécillité, l'autre celui de la folie. Il était si aimable qu'on pouvait sans conséquence le nommer d'abord petit receveur des tailles, plus tard collecteur général, et enfin gouverneur, grades successifs auxquels il est arrivé en dansant sur les mains comme Paillasse. Mais une fois gouverneur, il est retombé sur ses pieds, et le renard est devenu grave. Il a pris une femme très-riche ; il reçoit à deux battants, et le prodigue de l'argent des autres est devenu ladre, fesse-mathieu. Qu'on le juge d'un trait entre mille. Pauvre, il allait, après ses orgies, jeter, dans le jardin d'un de ses vieux parents, les goulots de toutes les bouteilles de vin qu'il avait bues, afin de voir si un jour ces goulots n'auraient pas fait germer des bouteilles. Qu'a-t-il fait de ce jardin depuis qu'il en a hérité ? Il y a semé des panais et des salades. 11 fait des essais agronomiques sur les carottes. Que tu étais bien plus spirituel quand tu semais des goulots ! Tu récoltais au moins de l'esprit, et elle en est si rare la graine !

VQilà le singe politique, Il a toujours besoin 4'iroiter la gri-

LE pRAGON ROUGE. 257

mace de quelqu'un et de lui sauter sur l'épaule, sans cela il ne vivrait pas, il ne serait plus singe. 11 est amusant, il est gai, on se l'arrache dans les salons, on se le passe de main en main. Malheureusement ses prospérités finissent toujours par un coup qu'il reçoit à un endroit tout à fait opposé à celui où son maître a reçu le sien.

Voilà la mouchcpolitique. Ses transformations sont curieuses. On ne sait pas trop son origine. Il est venu au monde avec deux ou trois croix d'un ordre mythologique créé par Jupiter après la chute des Titans.

Il a été page, secrétaire au delà du Rhin.

Il s'est poussé par les femmes, par les vieilles surtout.

Il versifie un peu, il joue un peu, il cause un peu.

Avec tous ces peu réunis il s'est fait des ailes, il a été moucheron, première époque.

A trente ans il a changé la direction de son vol. 11 allait autrefois dans les boudoirs, plongeait ses pattes dans les parfums ; cet âge venu, il a bourdonné dans les antichambres, et posé sur le bureau des ministres ; il a plongé sa trompe dans l'encre. On Ta vu écrire la correspondance des grands seigneurs, rédiger des mémoires, corriger des discours, relever l'orthographe et la ponctuation de ses protecteurs, être employé dans certaines missions délicates. Cela lui a rapporté une croix de plus, quatre rides de plus et beaucoup de cheveux blancs, car les gris n'existent pas. Il est passé mouche de cour de moucheron qu'il était jadis : seconde transformation.

A soixante ans, connaissant le monde comme les pavés de sa rue, il s'est fait enfin une position ambiguë. IL a acquis à un degré supérieur toutes les qualités secondaires de l'homme de cour. Il a la science du passé, la discrétion d'un geôlier, l'ambition rentrée d'un personnage déchu; il sert avec fidélité des protecteurs qu'il déteste. On le reçoit parce qu'il s'impose ; il fait autorité parce qu'il a lavé le linge sale de l'histoire pendant quarante ans. On le laisse parler parce qu'il raconte avec

l'esprit d'un fait et la précision d'un chiffre, et qu'il est d'ailleurs moins dangereux de l'écouter que de s'en faire écouter. En un mot, la mouche s'appelle aujourd'hui mouchard ; dernière métamorphose du gracieux moucheron d'autrefois.

Voilà le mouton politique ; il porte sur son visage l'air crédule et bon de l'animal auquel il a acquis le droit d'être comparé. Il pue la bonté ; il croit à la récompense due au mérite, au zèle, h la patience et à la vertu. 11 a pris à la lettre une foule de proverbes qui ont cours dans le monde ; il y croit et se jepose en paix sur leur prochaine réalisation» Ainsi, il croit que le vrai talent tôt ou tard se fait jour ; — que la vertu ici-bas trouve sa récompense ; — que la modestie est la compagne du vrai talent; — que si la probité était exilée de la terre, c'est dans les cœurs des rois qu'on la retrouverait. — 11 croit aux ministres éclairés. — Il se dit avec confiance que le temps découvre la vérité. — C'est en s'appuyant sur ces belles maximes qu'il est arrivé à soixante ans sans avoir obtenu le moindre emploi, la plus légère indemnité. Il n'est plus bon même à être mangé.

Voilà, le paon politique. Quel beau plumage ! Sa, race se perd dans la nuit des temps, et c'est pour cette raison qu'il serait assez difficile d'en déterminer l'origine. Deux familles portent le même nom que lui ; mais Tune des deux egt plus vieille que l'autre, et cette dernière doit sa célébrité à un traître, c A laquelle des deux appartenez-vous ? lui demanda-ton. — A la bonne ! parbleu ! répondit-il, à la plus vieille. » Le fait est qu'il se flatte : son père était un oison d'honnête homme. Pour peu qu'on le presse, il avouera qu'un de ses aïeux était bâtard d'un Valois.

Voilà la pie politique. Son instinct est de voler. C'est un homme d'un grand nom, spirituel, élégant, fier, digne des plus hauts emplois ; mais la manie de voler l'a réduit, à trente ans, qui est son âge, au rôle obscur et méprisable d'homme dont on se délie. Il a escroqué son avenir. Il est né voleur. La

Yue d'une pièce d'or l'enivre. Il vple ses fournisseurs : — voiler les voleuFS | — ses domestiques, ses employés ; ses créanciers l'ont mis à la porte de chez eux. Si le roi l'eût jamais nommé ministre, il eût volé la montre du roi, les boucles d'oreilles de la reine et les mouchoirs des princesses ; et, s'il eût été roi, au lieu de faire le mouchoir, il ferait la couronne.

Voilà l'oison politique. Il pleure sur les malheurs des augustes potentats. Il croit que le roi de Portugal est dans le besoin, et il lui ferait volontiers passer des secours. Il suit avec anxiété tous les phénomènes de la grossesse de la reine de Madagascar. Quand on tire le canon pour annoncer la délivrance d'une princesse, il s'arrête et il compte les coups. Si c'est un garçon, il court embrasser sa cuisinière, et il lui dit en pleurant : t Nous avons un fils 1 > Il prend le deuil pour huit jours s'il apprend la mort d'un pacha. Quand le temps est soiqbre, il pleure sur la captivité du roi Jean et l'assassinat d'Henri IV.

Voilà le rossignol politique. Jamais une plus belle voix ne s'est élevée sous le ciel depuis les grands chantres de l'antiquité. Orphée attendrit les tigres ; il a fait plus qu'Orphée : il a vendu ses poésies. Il n'est pas prouvé qu'Orphée ait eu trente éditions de suite. A force de voler de la terre au ciel, du fleuve au lac, de la montagne à la plaine, il est tombé un jour dans une assemblée politique dont un carreau était brisé. Depuis huit ou dix ans il se cogne aux murs de cette odieuse volière et vient brûler ses ailes aux flambeaux. Il faut qu'il ait commis quelque grand crime ; pour l'en punir, les dieux l'ont changé en orateur.

Voilà la tortue politique. Tout passe devant elle et sur elle; elle ne se décourageras, elle ne se détourne jamais. Je veux être un jour au-dessus de tout le monde à la cour, dit une d'elles à ses rivaux qui marchaient sur son écaille et la laissaient de bien loin en arrière. — Toi 1 — Moi-même. — Mais en un an tu ne fais pas une de nos enjambées, Dix ans, vingt ans s'écoulèrent, et la tortue politique avait peu avancé. Au bout d'un

siècle elle était à peine sur la dernière marche du palais. Cependant on finit par ne plus entendre parler d'elle ; on la croyait écrasée. Qu'est-elle donc devenue cette ambitieuse? se dirent les plus vieux courtisans parmi les petits-fils de ceux qui l'avaient autrefois narguée. Elle a donc disparu ? Elle est morte dans sa coquille, elle qui devait occuper la première place audessus de tout le monde. — Vous vous trompez, répondit une voix qui partait du sommet de la tête de la souveraine ; je suis devenue le peigne de Sa Majesté; je touche à la couronne.

La marquise était arrivée au dernier effort de l'énergie humaine lorsque la porte du salon s'ouvrit ; son mari entrait. Elle attendit un instant pour voir s'il était suivi du commandeur.

Personne ne suivait.

Elle s'élance sur le marquis, qu'elle entraîne hors du salon.

— Votre frère? votre frère? Il est mort, n'est-ce pas?...

La figure de la marquise, en disant cela, prit une si extraordinaire expression d'épouvante que le marquis eut peur de lui apprendre la vérité.

— Mon frère?... Mon frère est en fuite, bégaya-t-il.

— Ah!... il n'est pas mort, dit la marquise en respirant ; il n'est pas mort! Vous comprenez, monsieur, la crainte que j'ai éprouvée en vous voyant revenir seul ; mes appréhensions... Vous avez été si long, si long à revenir... Ahl il est en fuite!... Mais vous, s'interrompit la marquise, qui se ravisait un peu

tard ; mais vous, monsieur le marquis, tous ne me dites pas ce qui vous est arrivé, — La balle de mon adversaire a sillonné ma poitrine.

— Vous avez été blessé?

— Fêlé peut-être, étant de porcelaine, comme vous savez.

— Il faut rentrer dans vos appartements, dit la marquise, anéantie par ces nulle secousses, arrachée un instant, par un mensonge, à la plus cruelle des certitudes ; oui, vous allez vous retirer. On va courir chez votre médecin.

La marquise donna un ordre.

— Vous disiez que votre frère était en fuite, et vous savez sans doute où il est allé ?

— Non, dit le marquis, se souvenant à. peine du mensonge qu'il venait de faire à sa femme, mais qui n'osait pas cependant se rétracter. Il eut assez de raison, quoique très-affaibli par les événements de la journée, pour comprendre qu'il devait corriger le plus possible la fausseté de ses paroles avant de les nier complètement.

— Il n'est pas mort, reprit-il, mais il1 doit passer quelque temps pour mort, afin d'échapper aux poursuites de la police. Ainsi r. pour nous, il est mort.

— Oui, vous avez raison, monsieur le marquis. Mais, si on le poursuit, reprit à son tour la marquise, pourquoi seriez-vous plus que lui k l'abri des recherches, vous qui ne vous cachez pas ?

Le marquis ne sut que répondre.

Un instant le premier frisson ressenti par sa femme gela de nouveau le sang dans ses veines.

— Vous me questionnez beaucoup ; je suis si fatigué. . . si fatigué... r

— C'est qu'il faudrait que vous vous cachassiez alors, redit la marquise impitoyablement. Je dois vous faire ces questions, m'inquiéter pour vous.

— Sans doute, sans doute, répliqua le marquis de Courtenayî sans $voir la plus faible conscience de ses réponses ; mais

je ne crains rien, moi, absolument ri ça. Quand nous avons yg venir la maréchaussée, nous sommes tous montés en voiture, excepté mon frère le commandeur.

— Et vous l'avez laissé ! Pourquoi ne l'avoir pas attendu?

— C'est que mon frère lia pas pu nous suivre ; il était blessé, très-grièvement blessé.... Je suis bien fatigué, madame la marquise.

— Blessé! s'écria celle-ci en prenant le bras de son mari, qu'elle appuya sur le sien comme avec l'intention officieuse de l'accompagner jusqu'à son appartement. Blessé grièvement! vous ne m'avez donc pas tout dit?

— J'allais vous l'apprendre I... je croyais ipême vous l'avoir dit... Mais où me conduisez- vous ?

— Chez vous, dans vos appartements.

— Mais c'est le salon.

— Excusez-moi ; mais cette journée, cette journée m'a tellement troublée.... Pourtant, si votre frère était blessé, reprit la marquise, il aura été pris, arrêté. Il est cruel, il est inconcevable, il est lâche de l'avoir laissé ainsi!

Le marquis se tut encore.

— Oh ! il ne me dit pas la vérité ; il ne me la dit pas! pensa amèrement la marquise. Est-il blessé? est-il pris? est-il iport? Qu'y a-t-il de vrai dans tout cela ? qu'y a-t-il de faux ? Mais je vous demande, dit-elle d'un ton suppliant au marquis, au milieu de l'escalier qui conduisait à son appartement, comment votre frère aura-t-il pu échapper à la maréchaussée puisqu'il était blessé?

— C'est que nous l'avons vu, répondit enfin le pauvre marquis, se diriger vers le couvent de Saint-Maur, et il y sera arrivé, à travers le taillis, bien avant que les soldats n'aient occupé le terrain où le combat venait d'avoir lieu.

— Mais vous me disiez tantôt que vous ne saviez de quel côté le commandeur avait pris la fuite?

— Je vous ai dit cela ?. . Mon Dieu ! mes idées sont si confusgs. . .

— Il me meut ! oh I il me ment I pensa-t-elle. Que je sache au moins la vérité, monsieur le marquis ! Où est votre frère? qu'est-il devenu ? que lui est-il arrivé ?

Quand elle adressa cette question au marquis, ils étaient parvenus au premier étage. A la porte de son appartement, le marquis, essoufflé de fatigue, s'assit sans mot dire sur la dernière marche, la tête pressée entre ses mains.

Ce silence signifie, pensa la marquise, que le commandeur est réellement en fuite. Le marquis voulait me cacher qu'il s'était réfugié au couvent de Saint-Maur : le lieu de sa retraite lui est échappé. Il est fâché de me l'avoir fait connaître; il se repent de son indiscrétion, il a peur de la mienne.

— Allons, dit la marquise en le relevant, rassurez-vous ; j'ai tout deviné. Je sais tout.

— Puisque vous avez tout.deviné, reprit le marquis en entrant dans sa chambre, la désolation sur tous les traits, pleurons ensemble la mort d'un frère si bon, si généreux, si noble. Oui, le commandeur de Gourtenav est mort.

Maintenant j'en suis certaine, réfléchit la marquise : le commandeur, dont le marquis voulait me taire la retraite, est caché à Saint-Maur.

Le médecin, appelé, entrait dans l'appartement du marquis/

Lu marquise courut s'enfermer dans le sien, laissant la société du salon s'écouler peu à peu.

Il était près de minuit.

Rentrée chez elle, elle sonna et dit au domestique qui parut :

— Dites h Marine de venir; je l'attends.

Non, je ne puis vivre ainsi jusqu'à demain; se dit-elle ; demain je serais folle. Il est blessé, il est caché; le marquis ne m'a pas dit où il avait été blessé. Est-il vrai qu'il soit caché au couvent de Saint-Maur? Que croire? que faire? OIi ! s'il avait été tué ! comme a fini par le dire le marquis. Tué I ce n'est pas possible! Pourquoi ne serait-ce pas possible? Que d'obscurité dans ce que j'ai appris! Cette obscurité me rassure; mais je

n'ai peut-être pas assez interrogé le marquis. Pouvais-je le questionner davantage? fallait-il lui dire : « La vie de votre « frère est ma vie; s'il est mort, je mourrai. Parlez! parlez! c dites! est-il mort? »

Marine entra ; l'expression de son visage disait assez qu'elle n'ignorait pas la funeste nouvelle répandue déjà dans toute la maison.

— Ah ! te voilà, Marine !

— Ma fille, je serais déjà montée te voir si je n'avais craint d'augmenter ton gros chagrin. Je n'ai pas le cœur content aussi... va,..

— Tu m'aimes?

— Demande-moi plutôt si la Seine passe à Saint-Cloud.

— Tu n'as pas peur?

— Peur ! et de quoi ?

— Tu connais Vincennes?

—Oui.

—Es-tu allée quelquefois à Saint-Maur?

— Jamais.

— Alors, c'est impossible.

— Mais explique-toi, que je sache ce que tu veux.

— C'est impossible, répéta la marquise; il fait si froid, si noir, et puis c'est si loin. Elle alla à la fenêtre, écarta les rideaux. Quel temps 1 s'écria-t-elle.

— Mais, ma fille, encore une fois, dis-moi ce que tu veux. Je me jetterais au feu pour toi, tu le sais.

—Eh bien ! il faut sortir à l'instant, tout de suite. 11 est plus de minuit. Mais je risque ta vie, chère Marine. N'y consens pas, je t'en prie, refuse. Non 1 tu ne peux pas sortir, non!

— Si fait 1 je sortirai ; je m'envelopperai dans mon manteau. Dans l'obscurité, on me prendra pour un homme. Est-ce que je crains un homme, moi? Voyons, vite, où faut-il aller? J'y serais déjà.

— Ne te l'ai-je pas dit ?

— Pas encore, ma pauvre enfant. Mais tu me désoles, tu t'embrouilles comme un écheveau dans ce que tu as à me dire.

— Eh bien ! Marine, tu vas sortir par la petite porte de l'hôtel ; personne ne te verra. Tu iras à pied jusqu'à Saint-Maur : c'est au milieu du bois de Vincennes. Tu te présenteras au couvent des Bénédictins. Tu sonneras; a toute heure ces bons pères ouvrent leur porte.

— Et puis, demanda Marine, que ferai-je?

— Tu sais ce qui est arrivé au commandeur?

A ce nom Marine se mit à fondre en larmes, après avoir retenu jusque-là la douleur qui enfin se faisait jour.

— Je sais, je sais murmura la bonne créature, que le

pauvre commandeur a été tué. Ils l'ont tué! lui, si bon! Oh ! je ne comprends plus rien au bon Dieu !

— Marine! Marine! dit la marquise, le commandeur n'est pas mort. On a fait courir ce bruit, j'en ai la certitude, afin que les gens du roi ne le recherchent pas.

Marine regarda avidement la marquise afin de s'assurer qu'elle n'avait pas perdu la raison en lui parlant ainsi, à elle, Marine qui avait entendu ce qu'avaient dit le marquis au retour du duel et les témoins du marquis et ceux du commandeur, trop bien d'accord entre eux sur la manière dont le commandeur avait été tué par Raoul de Marescreux.

— Non I te dis-je, il n'est pas mort. Il s'est retiré au couvent de Saint-Maur. C'est un secret, un grand secret que je te confie, un secret que j'ai arraché moi-même au marquis il n'y a qu'un instant.

— Pauvre petite ! pensa Marine, qui n'eut pas seulement le courage de paraître au moins surprise de cette nouvelle, dont elle savait la déplorable fausseté.

— Voilà ce que j'attends de toi, ma bonne Marine.

—Parle.

— Tu vas te rendre au couvent de Saint-Maur, et tu deman-

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deras à être introduite auprès dut commandeur, à qui tu remettras ceci.

— Ohl mon Dieu! pensa Marine; elle croit à sa folie. La douleur Ta rendue folle. Elle est folle !

— Mais le commandeur est mort; ma fille I

— Je te dis que non, moi !

Marine baissa la tête pour cacher les nouvelles larmes qu'elle sentait lui venir aux yeux. Elle comprit qu'il fallait tromper la marquise.

— Oui, dit-elle tristement, je dirai ce que tu voudras, je le verrai, je lui remettrai... Mais quoi? demanda Marine. Tu ne me donnes rien. J'attends ...

— Je perds la tête, en effet... tu as raison. Tiens! dit la marquise en posant convulsivement sa main sur une feuille de papier, tiens ! Marine, voici ce que tu remettras au commandeur. La marquise n'écrivait pas. Elle parlait, elle tremblait. Tu lui remettras ceci. Écoute, voilà ce que je lui écris. Enfin elle avait écrit ceci :

< Si vous vivez, un signe qui me rapprenne ; si vous êtes mort... »

—Mais s'il est mort... s écria douloureusement Marine, que veux-tu...?

—Ah! oui, dit la marquise, et elle effaça ce qu'il y avait après ces mots, qu'elle laissa : si vous êtes mort... Elle ajouta seulement : Toute à vous, Casimire. Porte ee billet au couvent de Saint-Maur, et reviens. Je ne me coucherai pas, je t'attendrai. Va! bonne Marine! dit la marquise en jetant ses deux bras au cou de Marine ; tu me rends là un service...

Et la paysanne et la grande dame mêlèrent leurs pleurs comme une mère et une fille le feraient dans un danger commun. Mais si la marquise pleura, c'était d'amour, c'était de doute, d'effroi, c'était de douleur; Marine, c'était nettement de désespoir. (Elle avait pleuré sur le commandeur, maintenant elle pleurait sur la marquise.

Marine sortit sans bruit de l'hôtel ; elle s'enfonça courageusement dans les humides ténèbres qui emplissaient les rues de P#ris et s'étendaient sur la campagne.

XXVIÏI

Il faut des années pour se faire à Paris un grand nom, soit par l'éclat de la gloire, soit par le mérite de la vertu ; il suffit d'une minute pour le perdre. On dirait que c'est une plaine muette, sans écho, lorsqu'on y laisse tomber une belle action, et une voûte sonore quand on lui confie une faute.

Il n'y avjiît pas quatre heures que le duel de Raoul de Marescreux avec le marquis et le commandeur de Courtenay avait eu lieu qu'il était déjà l'aliment des conversations de tout Paris : gâteau de miel et d'amandes pour les gourmets de scandale. On s'en occupait à la cour, on, en parlait au théâtre. Dans ces deux centres de l'opinion, l'événement prit un caractère singulier. Les interprétations flamboyèrent. Chacun expliquait à sa manière les causes de cette collision commencée par un soufflet, terminée par la mort d'un jeune homme ajisçi élevé par sa naissance que regrettable à cause de ses nobles qualités personnelles. Même les plus réservés dans leurs suppositions ne se contentaient pas des apparences ; ils n'admettaient pas sans hésitation que l'agresseur n'avait pu écouter qu'une cruelle fantaisie en fondant un duel sur un outrage adressé à une femme qui lui était iQconnije. Ils ne savaient pas tout, disaient-ils.

tes autres , les plus nombreux , les plus jeunes , les plus passionnés, et par conséquent les plus bruyants, s'accordaient

sur un point, et, pour eux, c'était le plus important. Ce Raoul de Marescreux , si près un instant de passer pour le Jupiter olympien des poltrons , était maintenant un héros de bravoure, un duelliste super fin, la fleur des duellistes. Tout à coup il se trouva des gens pour lui dresser des états de service h émerveiller la curiosité haletante des salons. Bordeaux, Toulouse, Rennes saignaient encore, à les en croire, des rencontres brillantes qu'il avait eues , soit à l'épée, arme dont le maniement lui était aussi familier que celui de ses doigts, soit au pistolet. Il touchait le but à toutes les distances ; sang-froid, agilité, adresse, il avait tout. Combien déjeunes officiers avaient déjà payé de leur vie la folle audace de se mesurer avec lui.

Sa vie , du reste , offrait du merveilleux. Il paraissait un jour dans une ville , le lendemain il la quittait , se moquant des poursuites des gens du roi et des arrêts du parlement contre les duellistes. Il était , ajoutait-on , aussi séduisant dans un boudoir que brave sur le terrain, et aussi heureux avec les dames que contre les hommes.

La bravoure du dragon rouge n'était donc plus une question pour aucun des jeunes seigneurs, si bons juges de la matière ; mais ils différaient d'opinion sur la cause positive qu'il convenait d'assigner à son dernier duel.

Les avis étaient partagés.

Les uns soutenaient qu'il avait offert ses tendres hommages à la belle marquise de Çourtenay et qu'elle ne les avait pas écoutés; les autres, qu'elle les avait accueillis pendant un temps dont un nouvel amour aurait limité la durée. Bref, le dragon rouge, plus vif qu'expérimenté, aurait voulu se venger d'une infidélité ouvertement constatée. Mais pourquoi les effets de sa vengeance s'étaient-ils portés de préférence sur le commandeur? Ici les deux moitiés de la jeunesse se rencontraient et s'unissaient d'opinion pour convenir que la marquise aimait son beau-frère, le commandeur de Çourtenay. Ils en avaient pour preuve le fait divulgué par les témoins du

duel et déjà propagé de bouche en bouche. Ceux-ci avaient raconté que, sur le terrain, le commandeur et le dragon rouge avaient eu, avant de se battre, une explication confidentielle. Dans cet échange de paroles assurément fort graves, le dragon avait montré au commandeur un portrait qui était , il ne faut pas en douter, celui d'une femme. C'était après cet entretien, si significatif entre deux jeunes gens , si important pour le commandeur, que celui-ci avait relevé son arme , et s'était abandonné, avec une résignation visiblement écrite sur tous ses traits, aux chances d'un combat dont son adversaire devait sortir vainqueur.

Ainsi ceux qui admettaient deux faiblesses chez la marquise de Courtenay et ceux qui ne lui en attribuaient qu'une seule étaient d'accord pour la regarder comme la cause d'une rivalité terrible, marquée parle sang d'un brave gentilhomme. Elle était classée. Il n'était plus question de sa réputation de vertu si prônée dans le monde, si volontiers offerte en exemple aux autres femmes ; sa vertu était remontée dans les nuages avec l'âme du commandeur, mort pour elle, selon les uns , trahi par elle, selon les autres. 11 se chanta un Te Deum de joie et de raillerie au fond de l'âme de ses rivales. On allait cesser enfin de leur opposer comme un modèle de sage retenue une femme dont la supériorité ne les écrasait déjà que trop. On se débarrassait d'abord de la sainte ; la femme supérieure aurait son tour. En une soirée fut donc consommé le sacrifice d'une renommée éblouissante, importune, lentement acquise, la seule jusqu'ici sans tache et sans ombre.

Que faisait pendant ce temps la marquise de Courtenay? Elle attendait le retour de Marine, comptant les minutes auprès de son foyer éteint, se levant à chaque instant pour voir si le jour venait, ce jour qui ne vient pas, dans l'affreuse saison où l'on était; et puis elle retombait sur son fauteuil, les yeux mornes, les membres transis, le cœur noyé de tristesse.

Enfin cinq heures sonnèrent ; Marine entra.

870 LE DÏUGQN ROUGE.

— Eh bien! Marine?

— Ah ! nu} pauvre fille , lui dit Marine , tu ne savais donc pas que les femmes n'ont pas le droit d'entier dans le couvent deSaint-Maur?

— Quoi ! tu n'es pas entrée, tu n'as rien vu, tu ne sais rien?

— Je suis entrée, oui, je suis entrée...

— Et puis ?

— Je suis entrée, mais au parloir seulement.

— Au parloir, soit 1 répéta Çasimire.

— Un moine egt venu.

— Oui.

— Je lui ai dit ; Je veux voir le commandeur de Courtenay.

— Après, après?

— Le Seigneur soit avec vous, m'a-t-il répondu, mais je ne sais ce que vous voulez me dire.

— Et toi, qu'as-tu dit?

— Moi, je lui ai dit que j'avais cette lettre à lui remettre delà part de sa belle-sœur, madame la marquise de Courtenay.

— Qu'a-t-il répond|i ?

— Encore une fois , la personne que vous cherchez n'est pas ici,

— Mais où est-il donc alors? s'écria la marquise. Ensuite, ensuite !

— Ensuite ! les matines ont sonné, et le moine m'a quittée.

— Ainsi, rient rienl Oh! mon Dieu! rien! dit la marquise une troisième fois, dune manière sèche et poignante.

— Ma fille, voilà ta lettre, je te la rends,.. Voilà.- Mais où est-elle; ? Marine fouillait dans ses poches. . . C'est singulier I . . . elle était bien là ou là, dans celle-ci ou.,. Mais rien, pi daps l'une ni dans l'autre poche. Que veut dire?..,

— Tu m'effraies ! L'aurais-tu perdue I Perdue I Si on la trouvait | Cherche! mais cherche !

Marine eut beau chercher, la lettre nç se trouva pas.

— Oh ! si elle tombe dans les mains dequélqu'un ; si Tony lit...

-~ Où puis-je l'avoir perdue? se disait Marine. I/ai-je reprise des mains du moine ? Je ne puis me rappeler. . . Je retourne à Saint-Maur ...

Marine allait sortir lorsqu'on frappa à la porte de la chambre. Elle ouvrit; c'était un domestique,

Par la porte entr'ouverte , il dit, avec la mauvaise humeur d'un homme dérangé dans son sommeil ; Un homme, un paysan, je ne sais qui, veut voir madame.

— Qu'il entre, dit la marquise.

L'homme entra.

r— Madame la marquise de Courtenay? demanda-t-il.

— C'est moi.

— Vous n'êtes pas seule. . .

— Laisse-nous, Marine, Marine se retira.

— Prenez , madame , dit le paysan , dès que Marine fut sortie ; ceci est pour vous.

Le paysan sortit aussitôt.

C'était une lettre qu'il avait remise à la marquise , c'était celle qu'avait écrite la marquise elle-même , celle que Marine avait oubliée ou croyait avoir oubliée au couvent de Saint-Maur.

La lettre avait été décachetée, recachetée ensuite.

La marquise brisa de nouveau le cachet.

Sous ces mots écrits de sa main : Si vous vivez , un signe qui me l'apprenne, il y avait une tache de sang faite ayec un doigt. Le doigt avait trempé dans le sang et avait laissé son empreinte gur le papier,

— Ce pang est le sien I Est-il vivant ? est-il mort ? Qui me l'apprendra? Oh! je n'ai plus de force. Oh! mon Dieu If

Et , la tête perdue, elle ouvrit la porte qui donnait dans le cabinet où était Léonore,

Elle courut au lit de son enfant , qui dormait d'un doux et profond sommeil, et, la soulevant dans ses bras , elle l'enlaça, elle la dévora de caresses.

— Maman I qu'avez-vous? s'écria la jeune fille effrayée;

— Ma fille ! tu ne veux donc pas que je t'embrasse? Oh! laisse-moi t'embrasser.

— Vous m'avez arrêtée au milieu d'un bien beau rêve , maman : je me mariais avec mon oncle le commandeur.

— C'est qu'il est vivant alors ! s'écria la marquise en serrant encore avec plus de violence contre son sein ému sa chère enfant. Dieu me le dit.

Elle imprima sur la bouche de sa fille un baiser dans lequel elle parut vouloir reprendre la vie que sa fille tenait d'elle.

Cette femme, si forte avait pleuré pendant la nuit dans les bras de sa nourrice; et un rêve de sa fille, d'une enfant , lui suffisait pour la confirmer dans la pensée étrange, dans l'espoir extraordinaire que l'homme aimé d'elle , que chacun lui disait être mort, était vivant.

Le dragon avait quitté Paris , et personne ne sut où il était allé. C'était, du reste , dans ses habitudes de s'en aller ainsi sans bruit, à en croire la silhouette donnée de son caractère par le crayon de la renommée. Au bout de quelques jours, il eût été probablement oublié de tout le monde, s'il n'eût laissé derrière lui, non pas un mort seulement, ce qu'on oublie encore plus vite qu'un absent, mais la victime du drame dans lequel il avait été acteur et provocateur. Paris n'oublia pas la marquise de Courtenay; elle avait, depuis longtemps, à se faire pardonner l'immense prospérité d'une position trop brillante.

De jolies petites dents et des griffes gantées de velours la déchiraient dans toutes ces ménageries dorées qu'on appelle par politesse salons , cercles, réunions. Du moment où elle avait eu une faiblesse, il était naturel de lui en prêter autant que la calomnie peut en contenir, et elle en contient beaucoup. On se disait que le dragon rouge s'était rendu à La Haye pour y publier l'histoire de ses amours avec la marquise de Courtenay. On souscrivait déjà sous le manteau ; on ajoutait que l'auteur avait eu le soin de placer une page blanche entre chaque page imprimée afin que le lecteur eût la facilité d'écrire ce qu'il savait de particulier sur le compte de la belle marquise. Le tout serait accompagné de gravures en tailledouce, ces sortes de livres affectionnant beaucoup les gravures en taille-douce.

Tandis que ces rumeurs grondaient autour de la marquise de Courtenay, elle ne se doutait pas seulement qu'elle en était l'objet; innocente tranquillité que ne manquent jamais de goûter ceux qu'on blasonne par derrière.

Dès le lendemain de la mort du commandeur toute la maison avait pris le deuil. Cet honneur funèbre, rendu h sa mémoire, avait produit une singulière impression sur la marquise, obligée de porter le deuil de celui qu'elle croyait encore en vie, qu'elle espérait revoir un jour.

Ce fut Marine qui se chargea de, demander au marquis pour quel motif lui seul se croyait dispensé de prendre le deuil dans sa maison.

— Comment , lui répondit le marquis , toi aussi , tu m'adresses cette question ?

— Allons 1 quelque nouvelle lune, pensa Marine. Je te l'adresse parce qu'il faut que quelqu'un te l'adresse.

— Regarde-moi, Marine.

— Plus je te regarde, plus je ne vois rien, marquis.

— Tu ne nieras pas que j'aie cessé d'être de porcelaine,

— Pour cela, non.

— Voilà déjà un aveu.

— Ne vois-tu rien autre ?

— Ma foi 1 non.

— Quelle transformation ai-je subie?

— Nous y voilà, murmura Marine. Tu es comme le bon Dieu fa fait, et, en vérité, il aurait pu mieux faire, sans te fâcher.

— Tu commences donc à comprendre?

— Je comprends que, puisque Dieu fa donùé une cervelle comme à tout le monde, tu ferais bien de t'en servir. Y a-t-il du bon sens à rester avec cet habit vert et cette culotte cerise quand tout le monde est en deuil ici?

— Je suis cerise, dis-tu? Me sfcrais-je troriipé? Mais non, tu ne m'as pas bien regardé, Marine. J'ai des ailes depuis la mort de mon malheureux frère. Regarde, je suis oiseau.

— Oiseau ?

— Mais oui; cela durera plus ou moins. Comment les trouves-tu ces ailes? que dis-tu de mon bec?

— Allons! soit, tu es oiseau, répliqua Marine; qu'à cela ne tienne ; ce n'est pas une raison pour que tu ne prennes pas le deuil.

— Je suis éternellement en deuil, répondit le marquis. Tu neveux donc pas voir que, passé oiseau, je suis devenu hibou, l'oiseau des ténèbres, le gardien des tombeaux? La douleur que m'a causée la mort de mon bien-aimé frère m'aura fait pousser des ailes. Ainsi tu vois que je Suis plus en deuil que qui que ce soit dans l'hôtel, puisque j'ai revêtu le plumage du hibou.

— Tu me ferais damner avec tes billevesées, marquis.

— Marine, respecte mon affliction et la forme qu'elle a revêtue. Aie soin surtout que les chats ne m'approchent pas ; ils mangeraient ton maître et le plus douloureusement affecté des frères.

Le marquis, ne voulant pas renoncer à se croire hibou, ne prit pas le deuil ; seulement il s'enferma dans ses appartements de peur de tomber sous la griffe des chais.

Après être rentrée dans sa chambre, la marquise avait donné l'ordre à Marine de ne pas retourner à Saint-Maur; mais elle lui avait dit de se tenir prête à y aller dans la soirée, qu'elle aurait encore une lettré à lui faire porter.

Ma pauvre enfant tient toujours à son idée, pensa Marine ; si elle allait devenir comme son mari ! Comprend-on cette obstination à vouloir que le commandeur ne soit pas mort? Puisqu'elle veut être trompée, et que cette erreur la rendra moins malheureuse, eh bien ! que la volonté de Dieu soit faite, elle sera trompée.

— Quand tu voudras, ma fille, répondit-elle à la marquise, j'irai à Saint-Maur. Mais, crois-moi, le commandeur... À quoi bon, pensa-t-elle, revenir toujours là-dessus? Et elle s'arrêta pour dire, en sortant de l'apppartément : Quand tu voudras et tant que tu voudras. .

Au miléu du silence général qui régnait dans l'hôtel , livré à là tristesse, laitiarquisedeCourtenay écrivitainsi au commandeur : c Vous vivez!... je le sais... j'en suis sûre... quoique tout le monde vous croie mort. . . J'ai arraché ce secret à votre frère, à force de tourmenter son esprit,étrangement affaibli par la scène dont il venait d'être acteur et témoin. Il croit n'avoir rien dit, mais je sais tout. Vous vivei!..* Que le ciel Soit béni pour vous avoir conservé à votre neveu et à votre nièce, chers enfants dont j'entends les regrets et les gémissements de l'endroit où je vous écris. Eux aussi vous pleurent comme mort... et je ne puis aller les consoler, les payer de leur tendresse pour vous en leur disant : Non, il n'est pas mortl celui que vous pleurez.... vous le reverrez un jour... vous l'embrasserez. Séchez vos larmes. . . souriez à votre mèrd qui vous porte la bonne nouvelle. . . mettez-vous à genoux I . . . Mon ami, je n'ai jamais eu tant de religion que depuis que je suis si malheureuse, que depuis deux jours. Si vous saviez le rêve qu'a fait Léonore la nuit, cette horrible, cette suprême nuit dernière. Horrible, vous étiez mort!*., mais bien-

heureuse,, vous viviez... Ce rêve... je vous le raconterai un jour. Tenez! les cris de Léonore et de Tristai} redoublent; ils me troublent la raison.... ils me déchirent rame.... Je mêle mes cris à leurs cris, mais ils ne m'entendent pas.,., mais je ne veux pas qu'ils m'entendent.... Je leur crie : Ne pleurez plus I . . ne pleurez plus ! votre oncle n'est pas mort !.. M'ont-ils entendue?... Leurs sanglots n'arrivent plus jusqu'à moi... ils ne m'ont pas entendue, mais ils prient!... et ne pouvoir rien dire!...

c Je suis heureuse pourtant ; vous vivez, mon ami! .. J'en ai pour preuve... Quelle preuve en ai-je? mon Dieu!... Si cette preuve allait m'échapper !... Vous vivez, parce que j'ai surpris, comme je vous, le disais, de la contradiction dans les réponses de votre frère. Vous vivez, parce que ma lettre, celle que je vous ai écrite la nuit dernière, a été décachetée. Quel autre que vous aurait pu en briser le cachet?... N'estce pas que vous vivez?... C'est affreux, cependant, d'entendre dire partout autour de soi : Il est mort... il a été tué... il a été tué... il est mort... et de voir du noir de quelque côté que Ton tourne les yeux. Moi-même je suis en deuil... ma robe est noire... j'ai un crêpe noir autour du cou... Véritament j'ai peur... ce témoignage universel m'épouvante!.... c Je disais donc que vous viviez parce que vous avez fait une tache de sang au bas de ma lettre. Quelle preuve ! Vous ne pouvez donc pas écrire? Quelle grave blessure avez-vous donc reçue qu'elle vous empêche à ce point d'écrire une ligne, un mot, ce mot que je vous demandais, et que je vous demande encore, mon ami ! Vous êtes blessé ! l'êtes-vous mortellement? Voilà que Tristan et Léonore reprennent leurs sanglots. Je suis accablée ; j'étouffe ! L'êtes-vous mortellement? Qui me dira tout ce que je veux savoir? Si j'interroge encore votre frère, et je l'ai questionné de nouveau, il me répondra, comme il m'a déjà répondu : Mon frère est

mort ; il est bien mort. Et vous ne sauriez croire avec quejle

LE DRAGON ROUGÏ. 277

lucidité désolante il exprime cette cruelle affirmation. Jamais sa raison ne m'a paru si claire que dans ce moment-là. t N'importe ! n'importe I vous vivez ; je l'ai dit, je le crois ; ma fille Ta rêvé. Ma lettre a été décachetée ; vous y avez répondu par une tache de sang. C'est donc une tache de sang qui fait toute ma certitude. Mais c'est bien vous, du moins, qui l'avez faite au bas de ma lettre, c'est bien de votre sang? Vient-il de votre cœur, je veux que ce soit de votre sang. Je le veux, parce que je veux que vous viviez pour mes deux enfants. Je suis sûre que vous manquez de soins. Pourquoi les femmes n'assistent-elles pas à ces horribles combats, à ces duels qui dévorent nos familles? Léonore eût sucé votre plaie, et, toute faible qu'elle est, ma Léonore, elle vous eût porté dans ses bras jusqu'au premier endroit où on lui aurait ouvert. Ce n'est pas elle qui vous eût laissé gisant dans votre sang au milieu d'un bois. Tous les gens du roi ne l'eussent pas fait éloigner d'un pas. C'est que nous vous aimons bien ici ! Vous en jugeriez par les pleurs qui, depuis vingt-quatre heures bientôt, ne cessent de couler de tous les veux, c Je ne vous parle pas de moi, mon ami. Si vous n'êtes pas trop grièvement blessé, si vous pouvez vous servir de votre main, vous m'écrirez quelques mots seulement, bien consolants, bien bons, comme tout ce qui vient de vous ; mais plus de sang, plus de sang, plus de sang ! J'ai effrayé mes pauvres enfants; j'aurai parlé haut! ils m'appellent ; il faut que j'aille à eux. Je me hâte. N'est-ce pas, quelques mots, que j'en puisse rassasier mon âme ; si peu que vous voudrez, que vous pourrez. Mon Dieu ! prenez ma vie, et que je lise bientôt... Écrivez votre nom... votre nom seulement, et je le poserai sur la bouche de mes enfants pendant leur sommeil.

c CâSIMIRE DE COURTENAY. >

t C'est Marine qui vous portera encore cette lettre; la pauvre Marine vous croit mort, elle aussi. Mais, après votre réponse, il faudra bien la mettre dans le secret. »

Quand la lettre fut pliée, la marquise appela Marine et lui recommanda, en la lui remettant, d'attendre qu'il fît nuit pour la porter à Saint-Maur.

— Voyons ! lui dit-elle, tandis que sa main retenait encore la lettre par un angle, voyons, Marine, es-tu convaincue que le commandeur n'est pas mort?

Marine regarda la marquise jusqu'au fond des yeux, afin de s'assurer de l'état moral de celle qui lui adressait cette question.

Le doute n'avait jamais pris une expression aussi déchirante sur la terre. Celle qui avait servi jusqu'ici de mère à la marquise, celle qui était habituée à découvrir les plus fugitives nuances de son âme, fut alarmée de la profonde altération quelle remarqua. Marine s'assura que la conviction de la marquise ressemblait à faire peur à la conviction contraire, et que lorsqu'elle se persuadait et voulait persuader aux autres que le commandeur vivait, elle était plus douloureusement affectée que si elle était convenue avec tout le monde qu'il n'était plus.

La marquise ayant répété sa question, Marine lui répondit avec effort, et comme si elle eût eu une feuille de plomb sur la langue :

— Je ne puis plus douter qu'il soit encore en vie, puisque tu parais si convaincue. Tu sais ce que tu sais; moi, je n'ai soutenu mon dire que d'après ce que j'avais entendu.

—Oui, je sais ce que je sais, appuya la marquise, laissant ainsi -pressentir à Marine qu'elle ne tarderait pas à lui confier des choses après la révélation desquelles le doutejie serait plus permis. Et à moins que d'être folle, se reprit-elle, je ne soutiendrais pas comme vrai ce qui, au fond, serait faux.

— Sans doute! mais sans doute, affirma Marine, d'un ton qu'elle chercha le plus possible à rendre naturel.

— Ma pauvre Marine, tu es de mon avis par complaisance ; tu ne sais pas mentir ; ce que je te dis, je le vois, ne te persuade pas.

— Voyez- vous ces idées-là I Pourquoi m'accuser ainsi ? Sans doute j'ai nierai 3 autant que le commandeur fût là pr& de nous,

mais ce n'est pas une raison pour ne pas supposer... pour ne pas imaginer... pour ne pas croire... Tiens! donne-moi cette lettre ; il y a un quart d'heure que je devrais être partie, s'écria Marine en emportant la lettre et la fin d'une situation horriblement pénible pour elle à soutenir plus longtemps.

— Puisqu'elle veut être trompée.... murmura Marine en quittant une seconde fois l'hôtel pour se rendre au couvent de Saint-Maur.

Le reste de sa phrase mourut sur ses lèvres.

C'était la fin du jour ; la marquise de Courtenay descendit à pas lents au salon, où elle trouva son mari très-préoccupé de l'idée folle dont il avait fait j>art à Marine dans la matinée. Il s'était juché sur le bord d'un fauteuil, regardant furtivement à droite et à gauche, comme si un péril le menaçait. Ses yeux ronds brillaient, dans les cavités de sa maigreur; il était triste et effrayé : c'était véritablement un hibou.

— Fermez bien la porte ! s'écria-t-il dès qu'il vit entrer la marquise. Si quelque chat s'introduisait ici...

— Voilà l'homme avec lequel je serais obligée de passer ma vie si je ne conservais encore l'espoir.

Elle alla vers lui avec l'air de pitié mélancolique qu'il lui inspirait lorsqu'il était dans cet état, et, lui prenant la main comme à un enfant dont on n'obtient rien que par la douceur, elle lui dit pour le rassurer : — Venez, ne craignez rien, monsieur le marquis, nous avons à nous entretenir de choses sérieuses. Asseyez-vous près de moi.

— Je n'ai rien à redouter, du moins. . .

— Puisque votre excellent frère le commandeur est mort, reprit la marquise, pesant sur chacune de ses paroles pour examiner l'effet produit sur celui dont l'attention lui importait tant, puisque le commandeur est mort, reprit-elle, il nous est imposé l'obligation de faire célébrer demain, dans la chapelle de l'hôtel, un service funèbre pour le repos de son âme. — S'il est faux qu'il soit mort, pensa la marquise, il n'osera pas

consentir à cette cérémonie, qui serait une profanation.

— Vous avez été prévenue, répondit le marquis sans hésiter et avec une plénitude qui accusait la plus coulante netteté d'esprit; j'ai fait tendre de noir, la nuit dernière, la chapelle de l'hôtel. Notre aumônier est averti que la cérémonie aura lieu sans bruit demain, à- sept heures, et rien qu'en présence de notre famille et des domestiques de la maison, le genre de mort de mon malheureux frère étant assimilé au suicide par la dernière lettre pastorale de monseigneur l'archevêque de Paris. Voyez si ce que je vous dis est vrai, ajouta le marquis de Courtenay . Et, prenant à son tour sa femme par la main, il la conduisit à une des grandes croisées de l'appartement ; il tira les rideaux.

En ce moment les rôles étaient changés ; l'esprit faible , abattu, nébuleux, désorganisé, c'était celui de la marquise.

— Tenez! dit le marquis en étendant le bras et en désignant la galerie basse où se trouvait la chapelle ; tenez, vous apercevez d'ici, h la lueur des bougies, les tentures noires, le catafalque, et attachés aux piliers les écussons aux armes de mon excellent frère, le commandeur.

Le cœur de la marquise dut devenir blanc à ce spectacle.

Elle était venue pour effacer de son esprit un dernier doute, et son mari lui mettait un catafalque sous les yeux ; sou mari, qui n'aurait pas osé, comme elle avait pris soin de le penser elle-même, commettre un sacrilège en faisant célébrer un service funèbre pour un frère qui ne serait pas mort.

— Ah ! oui, il est mort ! dit-elle en appuyant, par un frémissement nerveux, son bras sur celui du marquis qui était resté tendu. Quelle fatale illusion m'étais-je faite!...

— Hélas I il n'est que trop vrai, murmura le marquis après avoir tiré les rideaux et devenu pour un instant le personnage fort de l'entretien. Vous n'en doutez plus à présent, ajouta-il; et si vous eussiez vu comme moi ! . . .

— Non! je ne doute plus maintenant, interrompit la mar-

quise toute pâle, presque indignée du ton parfait de certitude répandu dans les paroles de son mari, qu'elle aurait voulu voir enr ce moment frappé des signes les plus évidents de la folie afin de nier les paroles qu'il prononçait.

— Si vous l'eussiez vu comme moi, reprit-il, tomber à terre, frappé au cœur de la balle de son adversaire...

— Il a été frappé au cœur, au cœur 1 dites-vous ?

— Au cœur, ou au front, qu'importe, continua le marquis, puisqu'il devait mourir du coup?

— Et il n'a rien dit, il n'a pas eu la force de vous faire ses adieux? s'informait la marquise, instruite pour la première fois des circonstances du duel.

— Il est tombé pour ne jamais plus se relever. Ses yeux se sont fermés, son pouls ne battait plus. C'était un cadavre.

— Comme il a toute sa raison en me disant ces affreux détails, pensait la marquise dans la désolation de son âme. Que n'eût-elle pas donné pour que, tout à coup un accès de folie s'emparant de lui, elle pût au moins mettre en doute ce qu'il lui racontait? Elle alla jusqu'à provoquer cette erreur dont elle avait besoin, — et c'est bien là le cœur humain ; — elle porta à droite et à gauchç ses regards, comme si elle eût craint le ridicule danger dont lui avait parlé son mari. Elle les plongeait avec affectation sous les fauteuils et les meubles afin de lui faire croire qu'il pouvait bien s'y cacher un de ces animaux domestiques si redoutables aux oiseaux.

— Verriez-vous quelque... quelque chat?... s'écria le marquis, trop sur ses gardes pour ne pas remarquer le manège de la marquise.

— Non! répondit doucement la marquise; mais non... Je ne crois pas...

— Vous ne croyez pas 1... Mais alors vous n'êtes pas sûre 1 Sauvez-moi, au nom du ciel, de ses griffes ! dit-il en se jetant devant sa femme pour s'en faire un bouclier, Sauvez-moi ! oh 1 sauvez- moi î

C'est dans ce moment où le cœur battait si fort au marquis qu'elle lui dit : *

s — Je vous quitte...

— Vous me quittez ! ... Ne me quittez pas I .. .

— Non ! je veux dire que nous nous retirons, mais que je vous quitterai quand je vous aurai ramené chez vous, parfaitement rassurée maintenant sur le sort de notre commandeur. Comptez sur mon inviolable discrétion pour tout ce que vous jn'avez dit relativement à sa fuite.

— Vous êtes rassurée!... votre discrétion!... sa fuite!... Qu'est-ce que cela veut dire ? Suis-je assez insensé pour vous avoir exprimé autre chose que ce qui est dans ma pensée, que ce que tout le monde sait, que ce que dix ou douze témoins oot vu. Ne vieps-je pas de vous montrer un catafalque? Voulezvous me rendre fou, décidément fou? Oh ! madame de Maintenon n'a jamais tourmenté ainsi Louis XIV ! Mes malheurs égaleront du moins les malheurs du grand roi, si ma gloire et mon faste n'ont pas su égaler son faste et sa gloire, dit, épuisé par cette exclamation, le pauvre marquis, tout à la fois risiblement modeste et vraiment touchant en réclamant les derniers privilèges de sa raison.

— Pardonnez! oh ! pardonnez ! dit la marquise d'un accent plein de regret, émue de compassion pour son mari dont elle venait de jouer la raison , afin de lui arracher l'impossible aveu que le commandeur n'était pas mort. Pardonnez à une aberration momentanée de mon esprit et non du vôtre. Soyez indulgent envers une douleur de famille dont l'excès m'a fait prêter un sens opposé à celui de vos paroles, qui sont justes, qui sont sensées. Si c'est une faute , excusez-la en faveur du profond attachement que j'avais pour votre frère... Je suis bien punie; je vous ai attristé, affligé; mais...

— Vous êtes bonne , interrompit le marquis , touché des regrets de sa femme, de sa résignation attendrissante, de son accablement profond. Vous êtes bonne de nous aimer ainsi.

Ils quittèrent le salon. La marquise conduisait son mari, mais en réalité c'est le marquis qui la soutenait.

— A demain matin, sept heures, répéta la marquise. J'y serai •

La certitude des intérêts humains s'écroule souvent avec une facilité dont devraient s'étonner ceux qui n'admettent que les certitudes appuyées sur des causes matérielles, faisant bon marché des autres certitudes, de celles dont la religion est la base. Sur quoi reposait l'opinion où avait été jusqu'ici la marquise que le commandeur avait survécu au duel ? Sur une indiscrétion qu'elle avait cru surprendre dans les propos de son mari, et son mari venait de lui prouver qu'il ne s'était nullement trahi dans sa première relation. Elle avait, il est vrai, une autre preuve : c'était la tache de sang imprimée au bas de sa lettre , c'est-à-dire une bizarrerie explicable de cent manières, un tour de moine oisif et cruel aux mains duquel la lettre aurait pu tomber.

C était la seule preuve qui lui ratait.

Aussi se jeta-t-elle sur cette lettre avec 1,'avidité du désespoir en enftant chez elle, c Mais je ne suis pas une insensée ! s'écria-t-elle ; cette tache de sang existe, elle est là, dans cette lettre; je l'ai vue, je l'ai touchée. » Elle ouvre la lettre, la tache de sang n'y était plus. La marquise fuL foudroyée sur place. L'endroit était estompé par le frottement de ses doigts, mais la marque qu'elle cherchait avait disparu. Pour achever de lui enfoncer au cœur l'affreuse conviction qu'elle se trouvait maintenant dans Timpuissance d'écarter, Marine, quelle savait être de retour à l'hôtel depuis plusieurs heures, car la nuit é(ait très-avancée , n'était pas remontée lui dire le résultat de son voyage à Saint-Maur. Marine, pensa-t-elle , ne voulait plus, sans doute, se prêter davantage à une comédie fantastique , porter des lettres à une personne enfermée dans le cercueil depuis trois jours. La marquise passa les heures qui la séparaient du moment où elle descendrait à la chapelle, dans l'hébétement , dans la pétrification inerte qu'éprouvent

les condamnés à mort dans leur cellule. Elle rêva les yeux ouverts, veilla les yeux profondément fermés, se crut morte depuis longtemps ; mais là réalité était là et le soleil avait marché. À sept heures, une de* es femmes de chambre vint lui dire que toute la maison , rassemblée dans les pièces basses, l'attendait pour se rendre à la chapelle. L'aumônier avait déjà commencé les prières. « Je descends , répondit la marquise, qui ne s'était pas déshabillée ; je descends. » Elle se souvint de son père, si ferme et si grand à l'heure de son supplice, et elle eut la force de se lever et de marcher.

Une lettre était sur sa table, où la femme de chambre l'avait déposée en entrant ; la marquise la prit, l'ouvrit. Comme elle tremblait ! Cette lettre portait sur la suscription la marque distinctive affectée aux lettres qu'on appelait alors de la petite banlieue.

— Ma mère , oh I ma mère ! s'écria la marquise , dont les genoux fléchirent, c'est son nom ! le voilà! tout ce que je lai avais demandé : son nom I Maintenant , que Dieu lui-même descende et qu'il ose me dire que le commandeur n'existe pas I Son nom est là, écrit de sa main ; il vit, il a signé !

— Madame ne descend pas? revint dire la femme de chambre, qui attendait sur le pallier.

— Mais oui ! me voilà, répondit la marquise ; je vous suis, je donne un dernier coup d'œil à ma toilette. Comme je suis défaite! Laissez-moi placer une mouche à la tempe; cela cor-

LB DRAGON ROUGE. 28g

rigera la pâleur de mon visage. Il ne faut pas faire peur au monde, laisser croire à M. l'aumônier que c'est moi qu'on enterre! Mais quel beau temps il fait 1 quelle agréable matinée ! On respire, on renaît. On dirait une visite de printemps. Nous irons certainement II la campagne cette année, n'est-ce pas ? dit la marquise à sa femme de chambre , en passant devant elle pour descendre à la chapelle.

— Qu'a donc la marquise, murmura la femme de chambre, pour être si gaie, elle qui a la mort sur le visage?

La marquise avait la résurrection dans la main , la lettre qu'elle venait de recevoir. '

Bientôt toutes les personnes de l'hôtel, maîtres, intendants, domestiques, furent réunis autour du catafalque élevé au commandeur au milieu de la chapelle. Tendrement aimé de tous ceux qui l'avaient connu, il éveilla à ce moment pieux le souvenir de ses belles qualités, de ses généreuses actions. Chacun se rappelait au fond du cœur un trait de sa vie. Ce recueillement est la plus sainte des prières. A genoux sur le premier rang, Tristan et Léonore n'auraient pas été plus affligés de la mort de leur mère. Ils avaient perdu , en venant à cette cérémonie, l'innocent égoïsme de leur âge ; la douleur les avait traités en grandes personnes. Leurs yeux cernés, leurs joues amincies , leur front triste , leur attitude flétrie témoignaient combien ils sentaient la perte de leur meilleur ami. Leur peine se voyait d'autant mieux qu'ils étaient agenouillés près de leur père, chétive créature dont ils ne devaient attendre ni appui ni protection , intelligence évanouie, grand nom livré d'abord à, la pitié du monde, aujourd'hui au ridicule des salons. Que de moyens n'avait-il pas pas fallu prendre, que de ruses n'avait-on pas employées pour le décider à descendre à la chapelle I II n'avait voulu y figurer qu'à l'abri des barreaux d une cage, excessivement logique dans sa peur d'être dévoré par les chats. Comment construire une cage assez grande? Le marquis n'avait cédé que devant cette difficulté d'exécution.

■ Mais comme il s'était fait entourer ! comme on lisait sa peur sur son visage effaré ! Il regardait sans cesse autour de lui.

C'est Marine, la forte tête de la maison, qui avait tout réglé en si peu de temps ; semblable k ces bonnes mères dont. la souffrance agrandit le cœur, et qui seraient capables, k l'heure de l'agonie, de se lever de leur lit pour se tailler elles-mêmes leur linceul de peur de causer trop de chagrin k leur fille.

La cérémonie funéraire se fit dans tous ses détails. Une seule personne restait calme au milieu de la consternation générale : c'était la marquise ; on ne vit pas glisser une seule larme entre ses paupières. Elle semblait, au contraire, sourire parfois à ce qui se passait sous ses yeux. Elle s'épanouissait intérieurement k ce jeune soleil , promenant ses cheveux d'or sur le manteau du catafalque , teignant le pavé des gaies bigarrures des vitraux à travers lesquels ils passaient. Ni le chant des morts , ni la prière suppliante , ni la voix émue de l'aumônier, qui prononça en chaire l'éloge du commandeur, ne plissèrent une seule fois le front de la marquise. Elle chantait aussi, mais les vertes joies de l'espérance. Elle murmurait l'hymne de vie quand on chantait a ses côtés l'hymne de mort. Tout lui paraissait heureux et riant. Il pleuvait pour elle des paillettes d'or ; le jour était rose , l'air était doux dans cette chapelle si noire, si humide, si lugubre pour les autres.

Aucun de ses mouvements n'avait été perdu pour Marine.

La cérémonie achevée, chacun se retira en silence.

Dès qu'elle fut dans ses appartements, la marquise se hâta de se débarrasser de ses habits de deuil, qui l'oppressaient ; elle passa une robe claire comme ses idées et se plaça k son secrétaire. — Elle écrivit :

t Avoir lu votre nom, ce n'est plus douter de votre existence, quoique je revienne k l'instant même d'entendre réciter l'office des Morts sur vous. J'ai poussé l'impiété jusqu'à être heureuse quand tout le monde k mes côtés fondait en larmes. Mais je savais que tous ces pleurs pouvaient s'arrêter sur un

seul mot de inoi^un seul mot toujours au bord de mes lèvres. Si je l'eusse prononcé , toutes ces douleurs s'écroulaient autour de moi , les tentures noires disparaissaient comme un nuage ; mes enfants, votre frère , nos serviteurs passaient de la désolation à la joie, de la mort à la vie, tout comme moimême après avoir lu votre nom. Il a fallu refouler dans mon cœur ce mot qui aurait produit ce miraculeux changement. C'est cruel, mais cette cruauté, l'avouerai-je? n'était pas sans charme pour moi. Que Dieu , je l'imagine, doit se sentir grand et consolé, — s'il éprouve à quelque titre nos satisfactions terrestres, — de savoir d'avance qu'il va faire, à telle minute donnée, le bonheur de ceux qui souffrent! J'éprouvais quelque chose de cette satisfaction égoïste et divine.

* Je ne veux pas savoir si votre blessure est grave, mortelle ; elle ne peut pas l'être, n'est-ce pas? Je ne veux pas savoir si vous garderez le lit encore longtemps ; je ne veux pas savoir si vous souffrez beaucoup ; je ne veux pas savoir... je ne veux rien savoir. — Vous vivez! que mes enfants sont heureux !

« Il est temps de s'occuper des moyens de vous tirer des suites de cette mauvaise affaire. Elle n'est pas sans difficultés. A l'exemple de son grand aïeul, Louis XIV, le jeune, roi prétend se montrer de la dernière sévérité contre les duellistes. Il ne veut pas imiter la faiblesse du régent. Dans son conseil l'abbé Fleury paraît l'emporter sur le duc de Bourbon, qui ne voit pas avec la rigueur du vieux ministre ces combats singuliers. Jusqu'ici vous n'avez rien à craindre, puisqu'on vous croit mort ; mais, comme vous ne pouvez toujours rester renfermé au couvent, il faut prévoir le moment, très-prochain, je l'espère, où vous en sortirez.

« Des trois combattants qui ont pris part à ce duel, vous êtes le plus menacé, par la raison fort simple que votre adversaire est en faite, et que M. le marquis, votre frère, est censé avoir agi sans discernement et à votre instigation. Tout retomberait donc sur vous. L'abbé Fleury ne seyait pas fâché de faire

288 LI DRAGON ROUGB.

un exemple 61 de le prendre surtout dans ma famille. Il faut donc que j'obtienne votre grâce du roi lui-même, et que je la lui demande directement dans un moment où il sera seul. Il se présente une occasion. Le roi se marie dans huit jours ; il y aura réception, bal à la cour. Je verrai Sa Majesté, et ma demande lui sera faite* Je ne doute pas de la réussite. Dans huit jours donc vous pourrez reparaître sur la liste des vivants. Enfin vous me devrez quelque chose ! à moi qui suis cause de tout ce qui a eirlieu ; je l'avoue en baissant la tête devant vous, dont j'ai failli causer la mort.

« Je n'ai jamais tant souffert, sans doute, que ces jours derniers, mais j'avoue aussi que les émotions que j'ai ressenties par intervalles m'ont paru d'une nature supérieure aux joies que j'ai goûtées jusqu'ici. Il y avait comme la main de l'homme dans celles-ci , j'ai reconnu une main autrement puissante dans les autres, il me semble que ces deux félicités peuvent s'appeler, Tune le succès, le plaisir même ; l'autre le bonheur. Je connaissais le succès, je n'avais qu'entrevu, sans doute, le bonheur. Comment comparer la satisfaction que j'ai eue dans le monde d'être connue, louée, applaudie, admirée rk ce que j'ai goûté de pures félicités en apprenant votre résurrection, en voyant le dévoûment de mes serviteurs, en sentant couler pour la première fois sur mes joues les pleurs versées pour vous par mes enfants 1 Peut-être les douleurs domestiques ont-elles cela de bon, quand elles ont cessé, qu'elles deviennent un inexplicable motif de contentement , tandis que les plaisirs que procure la vanité ne laissent dans la main que le vide et dans le cœur que le doute. Quoi qu'il en soit, j'ai toujours été punie jusqu'ici de mes succès du monde, et je ne voudrais pas, même au prix auquel je les ai achetées , ne pas avoir connu les consolations dont je me suis abreuvée.

« Mais j'oublie que, «si je n'écris pas à un mort, j'écris du moins k un malade. Je ne veux pas vous fatiguer. Si vous pouviez, dans votre réponse, me dire que vous approuvez mon

projet de parler au roi , vous m'encourageriez à celte démarche,

dont le succès, du reste, mé parait certain.

« Votre bien aimante belle-sœur,

« Casimire. 9

Un point reste à éclaircir parmi les événements qui se sont passés : qu'était devenue la lettre écrite par la marquise de Courtenay au duc de Bourbon, le soir où elle revint si agitée de la Comédie-Italienne» la lettre dans laquelle elle sollicitait avec tant d'instances la nomination de Raoul de Marescreux comme capitaine dans la maison du roi? Une heure après l'avoir lue, le duc avait envoyé la nomination à la marquise, quoiqu'il n'eût rien compris à sa conduite. Il n'avait pas oublié avec quelle indignation elle avait repoussé, dans le conseil, la demande du jeune dragon béarnais peu d'heures auparavant. Si de graves soucis ne l'eussent distrait, il eût, avec plus de raison que tout autre, soupçonné quelque intrigue de cœur dans ce conflit de contradictions. Mais le duc se détachait du pouvoir, poussé du pied de plus en plus par l'astucieux abbé Fleury. La faction des vieux l'emportait. On pressentait le moment où la cour l'enverrait méditer sur l'instabilité des grandeurs humaines au fond des ombrages de Chantilly. Ce moment approchait. Le duc pouvait commander les chevaux de poste. Il avait donc expédié le brevet de capitaine sans y attacher la moindre importance. Mais la marquise de Courtenay n'en avait fait aucun usage ; elle l'avait jeté au feu en apprenant la tournure qu'avait prise l'événement de la Comédie-Italienne. Ce qu'elle aurait accordé d'abord au prix d'une prudente faiblesse, il eût été infâme, à çlle, de F offrir alors pour empêcher un duel. Dans cette circonstance, elle aurait eu l'air, en tendant le brevet à l'homme mis à la porte de chez elle, de lui demander grâce pour son mari et pour son beaufrère. Cette pensée ne pouvait lui venir. Le brevet avait été détruit. Seulement, pour ne pas trop se compromettre d'abord, elle s'était horriblement compromise plus tard. Tous les espions

990 il DfiAftON H0U6B.

placés par Yibhê Fleury dans tes bureaux du doc de Soarboi eurent connaissance de la pétition de la marquise de Courtenay en faveur du jeune dragon béarnais ; la manière pressante, la formé rtâ&anesquê, l'heure singulière de ta demande furent portées à la connaissance de la cour, qui connut àiwsi le fait et tes détails avec une grande jubilation de scandale. Il plut des épigr&mmes et des chansons.

L'orage grondait fort, on le voit, autour de kl fearquise, en même temps que tous les appuis dont elle s'était entourée ployaient et menaçaient de se briser. Deux ancres seules résistaient encore à l'entraînement du courant qui l'emportait : le commandeur, ou plutôt son ombre; car que restait*il de lui en réalité? Excepté la marquise, qui aurait osé affirmer qu'il vivait encore après tant de preuves de sa mort? Le besoin impérieux chez elle de croire à la vie dû commandeur, quelques inductions mystérieuses dont le temps ne tarderait pas h déchirer le voile, suffisaient-ils pour le compter encore au nombre des vivants? Son autre consolation résidait dans ses deux enfants, Tristan et Léonore. Elle revenait à eux et s'y attachait avec une énergie désespérée. La douleur les lui rendait. Elle aurait voulu maintenant leur payer tout à la fois l'amour dont elle les avait privés jusque-là. La mère réclamait les droits négligés par la femme. Mais ces sortes d'oubli se réparent-ils?

Toutes les caresses qu'elle jetait dans cet abîme pour le combler rétablissaient-elles le niveau? Ils allaient entrer dans la vie, eux aussi ; avait-elle préparé leur sort? Elle pouvait compter les heures où elle avait sacrifié les agitations du monde et de la cour aux soins de leur éducation. Tristan n'était qu'un jeune homme, un enfant aimable, d'un caractère léger et facile, qu'elle n'osait pas élever comme elle avait été élevée par son père, de peur de recommencer une tradition fatale ; d'ailleurs il n'avait en lui aucune des qualités sérieuses de H. le comte de Canilly. Il aimait le plaisir, courait les fêtes et ne soupirait qu'après le moment ott il aurait un emploi cfhonnetir fr la eoar.

Le sott de Léonore occupait plus sérretaefltânt la faiarquise; elle ne se souvenait paé sans effroi de la prétention menaçante du dragon rouge. Il avait osé demander la mai* de Lèonerè, l'exiger. Ge jeune homme avait montré tout ee qu'il serait capable de tenter pour l'obtenir. Il était parti, mais la menace était restée suspendue. S'il reparaissait un jour , s'il venait une seconde fois et plus impérieusement encore redemander Léonore à la marquise comment celle-ci défendrait-^ le sa fille? Le commandeur serait-il là pour les protéger ? La terreur des mères est prophétique. Ce jeune homme reviendrait un jour : la marquise en était sûre; il n'était pas loin «te Paris ; il n'avait pas touché le prix de sa vengeance, si mystérieuse et si bien calculée^ Léonore était ce prix. À qui dire toutes ces craintes? à qui les confier utilement? Habituée à la défiance, elle voyait dans chacun de ses domestiques un cbràpîke qui ouvrirait pour de l'or, quelque nuit, les portes 4e son hôtel à Raoul de Marescreux, et Léonore serait enlevée.

Paris, dès ce moment, ne lui parut plus «m lieu assez sûr pour mettre sa fille à l'abri d'une pareille tentative. Discrètement elle écrivit au duc de Bourbon de faire nommer Tristan secrétaire auprès de l'ambassadeur de France à Madrid et de lui permettre de se faire accompagner de sa soeur Léonore. Son fiïs étant d'âge à entrer dams les fonctions diplomatiques, elle sollicitait pour lui cet emploi, dont il était digne par sa naissance.

Tel fut le projet auquel la marquise de Courtenay * 'arrêta, et le seul qui parût offrir à sa sollicitude maternelle de suffisantes garanties contre les poursuites de Raoul de Marescreux. La réponse du duc de Bourbon fut sa propre oraison funèbre. Eu accordant à la marquise <ce qu'elle lui demandait pour son fils, il ajoutait que c'était la dernière faveur qu'il faisait. Le roi venait de le remercier de *ds services m l'exilant en Bretagne. Le cabale de l'abbé Fleury avait pris le dessus* ce à quoi il s attendait depuis longtemps, les Coudé ayant succombé à la cour toutes les fois qu'ils seront trouvés «ux prises avec»lcs

292 LE DRAGON ROUGK.

prêtres, leurs éternels persécuteurs. Du reste, il se félicitait de fermer son règne de ministre par une faveur qu'une heure plus tard il n'aurait pas pu accorder.

Cette disgrâce était une immense perte pour la marquise de Courtenay, mais elle ne devait en sentir tout le poids qu'après avoir épuisé la joie qu'elle éprouvait de pouvoir envoyer et cacher en Espagne son fils Tristan et sa fille Léonore.

Une heure après, et la nuit étant venue, une chaise de poste fut attelée sans bruit sous la voûte de l'hôtel.

La marquise fit ensuite venir dans ses appartements ses deux enfants, et elle leur dit en faisant voir toute son émotion :

— Vous allez partir.

— Avec vous, sans doute, ma mère? s'écria Tristan.

— Seuls. La voiture vous attend.

— Et pour aller où? demanda Léonore.

— Votre voyage est un secret; un homme qui a toute ma confiance va vous conduire en Espagne. Je voulais d'abord vous taire la ville où il est chargé de vous conduire, mais je n'ai pas le courage de vous la laisser ignorer ; votre fuite, déjà si cruelle, ressemblerait trop à un exil, chers enfants. On vous mène à Madrid. Voilà où vous allez.

Léonore se jeta aussitôt en pleurant dans les bras de sa mère.

Pendant quelques minutes la marquise confondit ses larmes avec celles de Léonore.

— Est-ce que nous ne nous reverrons plus, ma mère? murmura la fille de la marquise. Est-ce pour toujours?

— Pour toujours 1 Est-ce que cela serait possible? Ne suisje donc plus votre mère? ,

— Tfistan, reprit-elle, je mets votre sœur Léonore sous votre protection.

— Ma sœur court-elle quelque danger? faut-il la défendre? Ah I parlez 1 parlez I

— Votre sœur, continua la marquise en essuyant ses larmes, ne court aucun danger réel ; mais vous allez tous les deux dans

un pays où votre union fera votre force, où, si'un bras doit la proléger, c'est le vôtre, mon fils bien-aimé, mon Tristan. Je n'ai pas voulu vous dire autre chose. Vous n'êtes plus un enfant.

— Non, ma mère.

En parlant ainsi la marquise admirait avec une douce pitié l'énergie qu elle avait éveillée dans l'âme de son fils, tandis qu'elle ne pouvait renoncer k voir en lui ce qu'il n'était que trop, un enfant délicat dont l'éloignement la remplissait déjà de crainte.

— Vous êtes si peu un enfant que j'ai obtenu pour vous, Tristan, de la bonté de monseigneur le duc de Bourbon, l'emploi de secrétaire d'ambassade.

— Ah I ma mère, s'écria Tristan avec enthousiasme, laissezmoi aller le remercier.

— Monsieur le duc est exilé.

—Exilé!

—C'est la vie, reprit la marquise. Votre protecteur cherche peut-être lui-même en ce moment une protection.

De sombres pressentiments traversèrent l'esprit de la marquise au sotfvenir de cette grande déchéance. Un homme ouvrit à ce moment la porte du salon ; il avait un manteau de voyage.

— Encore un instant ! lui dit la marqufse. Laissez-nous.

— Mes enfants, reprit-elle en s'emparant de la main de Tristan et de Léonore, écoutez mes paroles comme si Dieu luimême vous les disait.

Pénétrés de l'émotion de leur mère, les deux enfants s'agenouillèrent sur le tapis.

La marquise n'osa pas les relever. Elle se pencha sur eux, le visage inondé de larmes, et elle leur dit à voix bass* :

-—Votre mère vous demande pardon à tous deux, non pas de ne pas vous avoir aimés, car elle n'a pas ce cruel reproche à s'adresser, mais d'avoir négligé de veiller autant qu'elle l'aurait dû sur votre éducation. Au lieu de vivre pour vous, de former votre caractère, de vous préparer au bonheur par ses soins, elle a livré sa vie à des occupations dévorantes qui ne lui ont

3M KM M4GQK *Q6G^

rapporté que de* do^es, des fsoueis, fcl'NMffUHM» «*»& PWH* (Je ce quelles lui réservent encore. Elle vous 9 Quhliés. v

— Ma mère ! s'écria Léonore, qui souleva doucement g£ tftç, je suis sûre que vous nous avez toujours aimée.

— Chère enfant, vous dites vrai ; mais cet aniour d'mie ipère pour ses enfants ne suff|t pas à leur bonheur, Je vous devais plus que de l'amour ; je vous devais mes soins, mes veilles, mon temps, mon exemple, ma vie.... Il est trop tard. Je n'ai plus qu'une prière à vous faire : c'est d'être l'un et l'autre confiants et bons dans la vie, de parler sans, feinte et d'agir comme vous parlez. Gardez-vous de la dissimulation comme d'une grave faute, et du mensonge comme vous éviteriez un crime. Soyez simples et vrais comme Dieu vous a faits. C'est déshonorer Tâme, croyez-en votre mère, empoisonner le cœur, corrompre la vie, que de ne voir jamais autour de soi que des trompeurs, des fourbes, des méchants, des êtres intéressés à vous; Ruire. On finit par être comme eux. Tristan! croyez à l'amitié des hommes , à, leur sincérité ; c'est beau , c'est bien , dût-on se tromper quelquefois ; c'est le charme, c'est la dignité de la vie. Aiinez-Ies, ils vous aimeront. Vous m'écoutez, mon fils?

— Ma inère I je vous écoute de toute mon âme.

— Et vous, Léonore, abandonnez-vous à la, même franchise, vous aurez les mêmes récompenses. Nous ne valons, hqus autres femmes, sachez-le avant qu'une dure expérience ne tous l'apprenne, que par la bonté du cœur ; et nous nous perdons souvent, toujours peut-être, par la supériorité de l'intelligence, fendant Iç plus ou le moins de temps que vous allez vivre loin de moi, yous deviendrez belle, ainsi que vous le promettez déjà. Vous serez entourée d'hommages, rçpousseg-lcs doucement': la vérité dans l'amour est encore le meilleur guide que doive prendre une femme. Ce que je vous dis est au-dessus de votre âge, mais non au-dessus de l'impérieuse nécessité de vous donner çn quelques minutes tous les bons conseils d'une mère qui ne tel a p*§ reçus, elle, qui les 3 achetés bien cher pour ne le| hyqù

pas reçus. On vous aimera, Léonore, et, si vous ainiez à votre toçr, eb bien ! aimez, portez an front votre amour ; ne craignez pas d'éprouver ce sentiment ai fe le dire. Votre franchise vous sauvera de tous les tourments du doute et 4e toutes les hontes de la contrainte* Enfin, ne cachez rien à vous ni à personne. — Ha mère, je ferai comme vous, interrompit Léonore.

— Je n'ai pas fait ainsi, moi ! et c'est pour cela que je veux que vous soyez heureuse.

C'est que je n'ai pas eu de mère, voyez- vous, se reprit vivement la marquise, je n ^i pas eu de mère qui m'ait conseillée. Vous serez donc pour moi, dans vos lettres, d'une absolue franchise. Entendez-vous, Léonore? Vous ne me cacherez rien, ni vos pensées, ni vos sentiments; enfin vous me traiterez comme tout le monde, et je ne vous abandonne qu'avec la promesse de votre part, la promesse sacrée, que vous vivrez avec la simplicité d'une enfant et la candeur d'un ange,

— Je vous le jure, ma mère ! et je vous tiendrai d'autant plus fidèlement mon serment qu'il jp'a semblé, pendant que vousmç parliez avec cette bonté, avec cette tendresse, que j'entendais la voix cherte de notre oncle, de mon cher oncle le commandeur.

La marquise, en poussant un cri de douleur, éleva jusqu'à ses lèvres palpitantes ses deux chers enfants, qui la soutenaient elle-même. Elle ne sentit pas qu'on les lui enlevait; elle n'entendit pas la chaise de poste qui roula sur le pavé de la cour; elle ne revint de sa léthargie que longtemps après leur départ, et ayant une lettre dans sa maiij ^ demi ouverte.

La'nuit était bien avancée lorsqu'elle se pencha pour la. lire,

« Madame, c Puisque vous paraissez tenir, par l'effet d'une curiosité c dont je ne m'explique pas la cause, à vous assurer de mon t retour k la vie, j'emploierai les premiers instants de ma conc valescence à répondre aux lettres que vous m'avez écrites, c Je me croyais deux fois mort pour vous cependant ; mais je c cède à vos instances, j'obéis aux cris de votre inquiétude, a Je vous rends la pitié que vous m'avez montrée. Ma gênéc rosité répond à la vôtre. *

— Quel langage I murmura la marquise ; est-ce bien lui qui parle? 11 n'a vu que la générosité de ma conduite? Il ne comprend pas, dit-il, la cause de l'intérêt que je lui porte. Mais que dit-il? Une explication! mon Dieul une explication.

c Vous avez pleuré sur ma mort , dites-vous ; mais que c vous importait ma vie puisque vous savez l'avoir à ja- « mais troublée par une action dont j'aurais emporté le sec cret au tribunal de Dieu, si Dieu eût daigné m'appeler à c lui. »

— Une action ! Quelle action ai-je commise? Ah ! cette nuit est fatale. Haletante, la marquise reprit :

t Le dernier objet que j'ai vu dans ce monde, au moment où t je paraissais devoir le quitter pour toujours, — c'est votre c portrait dans les mains de M. Raoul de Marescreux. »

— Mon portrait I s'écria la marquise, mon portrait! Ah! oui, mon portrait!... Mon père ! ajouta-t-elle en s'adressant à la pâle effigie de son père. C'était bien mon portrait qu'il a vu dans les mains de ce Raoul de Marescreux.

Puis, reprenant encore sa lecture :

« Et la dernière parole que j'ai entendue de la bouche de c mon heureux adversaire est que vous lui aviez donné vous- « même ce portrait. *

— Oh ! l'infâme I s'écria la marquise. En sorte qu'il aurait été, qu'il serait mon amant, n'est-ce pas ?

LE SHÀGON ROUGE, 987

La marquise lut enfin cette demi-ligne.

« Vous aimez cet homme.

$ Adieu, madame.

• c Commandeur de Cou&tenay. »

ttt Moi! je l'aime I Moi ! Ah I cet homme se venge trop, mon père! Est-ce qu'il ne lui arrivera pas malheur comme à vous, mon père?

— Moi, je l'aime I répétà-t-nelle , et il le lui a dit le pistolet sur le cqeur ! Et si le commandeur était mort , ses yeux , sa bouche se seraient fermés pour toujours sur cette calomnie. Quelle épouvantable mort! 11 lui a dit cela! Mais, j'y pense, il le lui a dit devant des témoins, devant mon mari ! Ahi tout se dévoile ! Je suis, à cette heure, la fable de Paris , la moquerie des salons ; et je ne savais rien! Je devine à présent , je prévois à présent, je sais tout à présent. Ce jeune homme, ce Marescreux m'a déshonorée en un jour, il m'a enlevé en un jour l'amour du commandeur. Mon père! mon père! vous m'avez laissé sur les bras un terrible héritage.

Moi, vous avoir trahi I revint la marquise, et comme si jelle eût parlé au commandeur ; et vous avez pu le croire? De tous mes maux celui-là est bien le plus horrible. Quelle affreuse agonie il me doit ! quel affreux retour à la vie ! Je connais la susceptibilité de son âme : cette conviction l'a mortellement frappé. Il se plaint à peine ; il ne m'accable pas , il ne me maudit pas. Je sais ce qu'il aura souffert , ce qu'il souffre encore. Mourir pour moi, et apprendre au moment de mourir que je ne l'aimais pas, que j'en aimais un autre , celui qui va ie tuer; et ne rien dire, et mourir l *Cette résignation est sublime! mon Dieu! je ne vaux pas cela, non, je ne vaux pas cela. Quelle femme mérite tant d'amour et tant de dévouement? Cependant vous le savez, mou Dieu, j'ai pleuré sur lui toutes les, larmes que j'avais daas le cœur , et je le pleure encore. Pourquoi mes enfants ne sont-ils plus là? Que je suis malheureuse I Personne, personne pour me consoler.

Je vais lai écrire, il faut que je lui écrive... Je vais écrire au commandeur que ce que lui a dit ce Raoul de Marescreux est une abominable invention à laquelle il a eu recours pour se venger de ce que je lui ai refusé la main de ma fille. Je vais lui dire que ce portrait fut envoyé à son frère , H. de Marescreux aîné, lorsque mon père eut la fatale pensée de in unir à lui, afin de lui prouver qu'il liait indissolublement sa destinée à celle de sa famille, lors de la conspiration contre le régent. Mais l'hommage que je lui faisais moi-même de ce portrait? eh bien I je dirai la vérité ; je dirai que mon père me força à écrire de ma main les mots tracés au bas de ce portrait. Me croira- t-il? Oh! en suis-je arrivée à ce que lui aussi n'ait aucun respect pour ma parole? Mais je le lui jurerai. Croirat-il à mes serments? On ne croit à rien dans le monde où j'ai vécu et duquel il a voulu cent fois m'arracher, et où je suis restée, etjoù je suis encore. Il m'a vue si souvent m'exercer à dissimuler avec adresse ma pensée, à revêtir de formes si subtiles mes opinions et mes réponses, qu'il sourira à ma justification et qu'il me prendra en pitié après m'avoir eue en mépris. — Non ! je n'écrirai pas. 11 sortira de la retraite où il se cache, et il m'entendra; oui, il m'entendrai Je mourtai à ses pieds ou il ne me relèvera que comprise, justifiée et pardonnée. Je veux qu'il ait sa grâce : c'est bien le moins qu'on accorde la grâce de celui qu'on a cru mort. Tout Paris, toute la France se soulèverait s'il était un tribunal assez inique , assez cruel, pour frapper la victime quand le meurtrier est libre. Il me faut sa grâce. C'est la mienne que je vais demander.

A qui m'adresser? se dit la marquise, arrêtée tout à coup par la réflexion. Le duc de Bourbon n'est plus ministre. Il est dans l'exil.

C'est alors que la marquise mesura toute l'immensité de la perte qu'elle avait faite par la chute du duc de Boipbon. La source de son crédit s'était tarie. Le rival du duc de Bourbon, son ennemi, laVait enfin renversé : l'abbé Fleury gouvernait

la France. Est-ce à ce ministre hypocrite qu'elle irait mendier la grâce du commandeur de Courtenay, à celui dont les plus redoutables adversaires se réunissaient deux fois par semaine chez elle, dans ses salons? Quelle faiblesse d'y recourir 1 quel abaissement d'y compter 1 quelle illusion d'en espérer un résultat heureux I L'abbé Fleury était la dernière personne de France à laquelle il fallait penser pour avoir la grâce et la liberté du commandeur, et, la première, à coup sûr, qu'il fallait redouter de voir s'opposer à cet acte de la clémence royale.

La marquise n'avait pas beaucoup d'autres protecteurs à invoquer au-dessus d'elle : quand les grands chênes tombent» rien n'est assez fort autour d'eux pour arrêter ou suspendre leur chute. Elle pensa naturellement à s'adresser au jeune roi, Louis XV, ainsi qu'elle l'avait déjà projeté, si l'on se souvient de sa dernière lettre au commandeur. Elle était, disait-elle alors, sûre de la grâce. Maintenant la marquise était un peu moins sûre quoique le mariage du roi fût fixé au lendemain, et qu'elle comptât beaucoup sur ce jour solennel où un roi ne refuse rien. C'est qu'elle s'avouait et se démontrait, avec la brutale conviction de l'intérêt personnel , si lucide et si net lorsqu'il agit sur lui-même, que la disgrâce de son protecteur, Je duc de Bourbon, était aussi une disgrâce pour elle , et qu'à la cour les gens tombés sont morts. La cour ne fait pas de prisonniers. Elle ne s'abusait pas sur ce point ; mais elle exceptait le roi du nombre de ses ennemis : un roi de France n'est l'ennemi de personne. Plusieurs fois le roi avait daigné parler d'elle avec une haute bienveillance ; il n'ignorait pas l'ascendant qu'elle avait sur l'esprit du duc de Bourbon dans le maniement des affaires; il n'avait jamais manqué de l'inviter à ces brillantes fêtes de Versailles et de Marly. Aucune raison sérieuse ne pouvait donc faire entrevoir à la marquise un refus possible de la part du roi .

La marquise n'avait plus qu'un jour à attendre pour tenter Fouverture, plus que deux jours au plus , par conséquent , à

patienter pour confondre aux yeux du commandeur l'imposture de Raoul de MaresGreux. Les preuves seraient complètes, irrécusables, éclatantes. Que dirait le commandeur? Le commandeur se rendrait k la lumière, kla vérité. Il n'était nide ceux qui accusent vite ni de ceux qui reviennent lentement. Quel beau retour à la vie on lui préparait ! Mais c'était deux jours k attendre.

Ainsi ballottée, que la marquise était bien l'image de tous ceux qui, comme elle, ont aventuré leur pauvre vie sur cette mer sans rives ni fond qu'on appelle la politique! Une vague lui avait arraché deux enfants, une aijtre vague avait démâté sa fortune k la cour en emportant dans ses plis son protecteur, le duc de Bourbon. Elle allait poser le pied sur un appui, sur ce commandeur qu'elle semblait avoir ressuscité de son propre souffle, et le commandeur croulait sous elle. Ce rocher était un banc de sable. Toujours la grande mer. Enfin elle apercevait un phare à l'horizon. Son salut dépendait de cette dernière lueur. Il lui restait le roi, mais rien que le rpt.

La nuit que la marquise venait de passer entre les regrets donnés à ses enfants et les reproches qu'elle avait endurés du commandeur allait finir. Avant de prendre un repos qu'elle avait mérité, elle fit appeler Marine pour lui ordonner de consacrer sa journée aux préparatifs de sa grande toilette de cour. Elle avait k lui dire sur quelle parure de diamants elle avait fixé son choix, et mille autres choses de cette importance. Un domestique vint lui apprendre que, malade depuis la veille d'une fluxion de poitrine, Marines'était mise au Ht. Il fallait donc que la marquise remit ses ordres k une autre dame de compagnie, contre-temps qui affligea doublement la marquise parce que personne ne savait aussi adroitement l'habiller queMarine, et parce que, d'année en année, elle avait aimé davantage cette excellente créature, dont elle avait fini par faire, à force de confidence et d'affeetion, quelque chose de grave et de familier entre la mère et l'amie.

La marquise ne sortit du sommeil faible et agité auquel elle tétait livrée pendant quelques heures que pour goûter du bout

des lèvres au dîner et se livrer ensuite au long et tortueux poëme de sa grande toilette. Il serait faux de dire qu'elle chercha à être belle de sa simplicité, qu'elle voulut se distinguer par son élégante simplicité ; on n'était pas reçu avec de la simplicité seule k la cour de Louis XV, le jour de son mariage. Tout était neuf et magnifique chez la marquise, l'équipage et les chevaux, la livrée et la toilette, la soie et les diamants. Par un bonheur inouï, elle échappait au supplice de la description, en lui opposant une monotonie de somptuosité à émousser la tentative. Autant vaudrait entreprendre de décrire le fond de la mer ou la voie lactée. Quand elle entra dans sa voiture, à huit heures, le soir, aux rouges lueurs des torches résineuses portées par ses gens à cheval , et qu'elle s'assit sur le satin aurore de sa voiture à quatre chevaux , elle ressembla à ces apothéoses de Rubens, où les reines sont des déesses, où les déesses sont des reines. Elle souriait sur son passage. Pourtant son cœur saignait. Ses enfants étaient partis de la veille, et que ne lui avait pas dit le commandeur I

La marquise avait déjà franchi le grand escalier du château, traversé les premiers salons ; elle mettait le pied sur le seuil de la longue galerie où étaient le roi, la cour, les ambassadeurs, lorsque le maître des cérémonies, arrêtant par le bras le valet qui allait annoncer, salua la marquise, et la força, par ses saluts mêmes, à reculer de quelques pas.

Surprise de cette démonstration inusitée, la marquise le fut plus encore en entendant le maître des cérémonies lui dire, avec la politesse impertinente de sa profession, qu'il la suppliait de ne pas lui demander les motifs qu'il était chargé de faire valoir auprès d'elle pour la dispenser d'aller plus loin.

— J'insiste , dit-elle en se relevant superbement , quoique plus pâle que le velours blanc de son corsage , pour que vous me disiez pourquoi vous me parlez ainsi.

— Madame la marquise, reprit alors le maître des cérémonies, j'aurai le regret de vous l'apprendre.

9*1 M 9*409* . lotrav*

r-r Parlez, moftsktfr, et dispensax-moi des ?3gF4s.

— Ujie triste aventure, qui s'est passée gss jours derniers à la Comédie-lUlieufte, * fourni aux propos de l^sôur un sujet <Je scandale,

— J)e scandale!

r— Vous avez tout voulu savoir, madame la marquise.

— Oui, monsieur, tout, jusqu'au mensonge , jusqu'à la calomnie. Poursuive? !

— On a cité votre nom à côté de celui d'un certain jeune homme, d'un dragon, d'une façon de duelliste...

— Assez, monsieur, interrompit la marquise. On me chasse de la cçur. Je me retire. Ah! l'on me chasse ! Elle envoya au visage du mattre des cérémonies un de ces inqualifiables sourires qui Réchappent des lèvres et du regard dç peu* qui ne doivent plus jamais sourire. EUç sortit..

La marquise se fit ramener chez elle : elle étouffait de colère, de douleur ; elle arrachait un à, un tous les diamants de sa toilette pour donner un passage à cette mortelle colore qui bouillonnait dans ses veines, qui tordait ses lèvres , agitait ses mains, flamboyait dans ses regards.

Enfin elle arriva chez elle, en répétant, sans pouvoir contenir cette exclamation : —Chassée de la cour, chassée de la cour 1 Moi ! chassée I

— Que voulez-vous ? demandai elle au domestique qui la suivait de salon en ?alon. Pourquoi me suivez-voujs ainsi?

r-r- C'est que...

-.Qu'ya-t-il?

— Marine est malade, r- Je le sais.

— Très-malade,

rr Que veut-on que j'y fe&e ? Qu'y puis -je?

— Elle va mourir.

■=- Mourir I

La marquise s'arrêta*

,*~ @q& m&l * augmenté depuis ¥<Hf9 Jépprt- i*. «édfcin a 4*t quiU'y ftWt plus d'^ir,

. lift qQlère/d« 1» mftfQufe# toi^b^ tou| k <$up m »PPFa*»Ul la position désespérée de sa nourrice.

— Conduisez-moi sur-le-champ auprès d'elle, (dit-elle.

— ? & ! vous lui fe«e? J)ie» plfrijsir, madame la pjrqufêç, car elle n'a cessé de vous demaader d&ns sou $guui$.

— Venez ! venez I

Encore tau tç parée, tout étincejante, la jparquige entra dans la chambre de Marine, s'assit près de son lit , et, lui prenant J3 niaio, elle lui dit ;

— Me voilà, ma bonne Marine.

— Te voilà , murmura faiblement Marine, en ^'efforçant de tourner la tête 4u côté où était la marquise, Je suis contente que tu sois venue. Je craignes. , ,

— Que çr*ignais4u ?

— De ne plus.lg y#r, Pi§u in'a fait 1» grfcœ TO J8 M'fa** mandais.

— Ne t'exagère pas ton mal, ma bonne Marine.

— Tu s^is si j$ sui$ dure au m\ et s'il m fait p#uf: * .* h ne passerai pas la nuit. U njort me galope.

— Quelle pensée I Mais non... tu ne mourras pas! qu§ deviendrais-je, moi?

-r- Pauvre enfaut ! J'y songeais, Tes enfants spnt partis...

— Hier au soir.

— Moi, je m'en vjtis aussi.

— Tu vois bien que je ne puis rester $e>ul§.

— C'est ce que je me disais, et pourtant, migpou&ç, je me sen§ tirer les drapÊ par la Faucheuse.

— Ne me désespère pas. Je vais appeler les meilleurs médecins de Paris ; nous ayrprçs cette nuit peine une consultation. Nous te sauverons, puisque tu tyois être en danger. Tu

ser^s du i?ioins plug rassurée quand tu connaîtras ton &a{, ;

La marquise se leva. •

304 LB DRAGON ftOUGB»

— Reste. C'est le moins pressé ; encore une fois je n'ai pas peur, et mon mal, je le connais» C'est une fluxion avec point de côté, fièvre au cerveau. Ça me bat dans la tète comme le bourdon de Notre-Dame.

— On en revient souvent, toujours...

— Soit I mais laissons mon corj>s. Je te le donnerai tout à l'heure, et tu en feras tout ce que tu voudras. Je suis bien plus inquiète, bien plus tourmentée pour mon âme.

— Toi I ma bonne Marine t Mais tu es une sainte.

— Il y en a de plus saintes dans le calendrier.

— Est-ce que je ne sais pas, minute par minute, toute ta vie, que tu m'as donnée?

— Tu ne sais pas tout.

— La fièvre qui t'agite en ce moment te fait exagérer quelques petites fautes. Est-ce cela qui te tourmente? Nous sommes à deux pas des Carmélites ; veux-tu que j'envoie chercher au cloître le Père Thadée? Un brave homme.

— Pas de Père Thadée.

— Un autre?...

— C'est à, toi qu'il faut que je confesse la faute qui me pèse sur la poitrine comme une meule de moulin. Écoute-moi. Cela m'étouffe.

L'agitation intérieure éprouvée par Marine raccourcit sa voix au point que la marquise fut obligée de se. lever et de se pencher sur le lit pour entendre.

Les diamants effleuraient le visage de la mourante.

— Écoute, répéta Marine»

— J'écoute.

— Tous ces jours derniers tu m'as envoyée porter tes lettres au couvent de Saint-Maur.

— Oui, au commandeur, qui m'a enfin répondu par une lettre hier au soir, par une lettre que j'ai trouvée dans ma main après le long évanouissement dont je fus frappée au moment du départ de mes enfants.

— Ta te souviens, reprit Marine, dont la sueur coulait par gouttes à ses tempes, gue je te dis, d'accord avec tout le monde, que le commandeur avait été tué dans son duel au bois de Yincennes.

— Oui, mais ce n'est pas vrai, répliqua la marquise ; je te convainquis toi-même, et depuis lors tu n'as plus persisté dans ton idée. Nous savons bien maintenant, toi et moi, qu'il est vivant. Voilà d'ailleurs sa lettre, celle d'hier.

La marquise mit la lettre dans la main fiévreuse de Marine.

— Je me tus, c'est vrai, reprit Marine; je fus de ton avis contre celui de tout le monde.

— Tu continuas à porter mes lettres au couvent de Saint- Maur.

— Oui 1 je continuai à porter tes lettres au commandeur. Ici Marine jeta sur le visage de la marquise un Coup d'oeil

de repentir, comme les mourants seuls en trouvent entre la terre et le ciel.

— Oui, poursuivit Marine, qui recueillait toutes ses forces, oui je lui portais tes lettres; mais les réponses du commandeur. . .

— Les trois que j'ai reçues de lui, interrompit soudainement la marquise : celle où était une tache de sang, la première lettre, celle qui ne renfermait que sa signature, et enfin la dernière, celle d'hier soir, m'ont été portées par un moine, par quelque jardinier, par quelque employé du couvent* Je sais qu'elles n'ont pas été portées par toi.

— Mon enfant, ce n'est pas ce que j'ai à te dire et ce que je ne t'aurais jamais dit probablement si je n'avais été, comme ce soir, sur le point de rendre mon âme à Dieu.

Toujours penchée sur le visage de Marine, la marquise brûlait de recueillir le mot suprême de cette confession.

— Je t'ai vue, continua Marine, si désolée de cette mort du commandeur, si obstinée d'un autre côté à ne pas y croire, et puis je t'aime tant...

— Et puis? demanda la marquise,

306 Lfi PfliAtiOft BOUGÉ.

— Pafdoîrt$e-hi0i, tfion enflant, pftftlentié-tioi ; oh! pardonne-moi!...

— Marine» qu'ait* fait i

— J'ai prié un moine de Saint-Maur de m'aider ft tê friper. C'est Ion c'est un moine qui a taché âVéfc du kahg h première tettfe, fc'est lui qui a contrefait, dttâs lu secondé tettfe, là signature du commandeur • (f est ce moine qui tfâ éerk la lettte que tu as reçue hier au soif. Le comtoàndéttf est bien mbtt.

— Est-ce bieti vrai ? s'écria la taarquisef ëh souletàfit Marine, en la mettant sur son séant, en opposant palétir & pâleur.

Et, sans attendre la réponse de Marine, la màftpiiSëlâ laissa tomber sur son oreiller, poussa tin cri d'aigle blessé k mort, et sortit comme une folle de la chambre qui avait entendu fcette étrange, Cette épouvantable confession.

Peu d'metants aprfts, la voiture qui avait faitlëtiê la Marquise du bal de la cour passa encore sous là double porte de l'hôtel et partit au galop.

La marquise de Couî tenay avait quitté Paris.

Une des belles qualités qu'il importe de reconnaître à Paris» c'est l'absence totale de mémoire. Il oublie avec une égale facilité le bienfait et le crime, le héros et l'assassin, le boùheur et la calamité. Il donne à chacun son jour ou son heure, puis il passe à un autre objet d'attention.

Au bout d'un mois il ne s'occupa pas plus de r#x{felsion de la marquise de Courtenay, de sa disparition et de celle de son

LE ÏHUUO» R0UU& Wft

toarî , que s'il n'eàt jamais été question d'eux. Pft$fe, «ftéédoteg, chaôsoas> épigrammes, tout fat mis dans lé tûéme tombeau.

La marquise avait pris, dans un montent de déHfe, le parti le plus sage * elle avait quitté Paris, elle «tait sortie de la France, laissant sa maison h la discrétion éë m getos. On avait sigtialé son passage fr Boulogne, puis Sa fésidenee dfe quelques jours à Londres, mais on avait ensuite perdu lai tfàeé. Était-elle allée en Ecosse? s'était-elle embarquée pou* l'Amérique ? Nul ne pouvait te dite. Enfifc m ne sut ce qu'elle était devenue, et personne ne chercha à le savoir. De tous ces chaleureux amis tfui se pressaient à sa tablé et affluaient dans ses salons, aucun ne s'inquiéta de son son. Un autre mibistfe était % en faveur, d'autres protecteurs étaient en crédit, d'autres bétels s'étaient ouverts aux manèges des ambitieux. Celui de la marquise f estait silencieux et vide ; therbe croissait dans la cour. Ou l'aurait pillé impunément sans l'active clairvoyance de Marine, qui, abandonnée des médecins, durement délaissée par la marquise, était revenue te la santé par l'effet de sa bonne constitution. Marine ne perdit pas la tête ; elle prit les rênes de la maison, qu'elle se donna l'autorité de gouverner jusqu'à ce qu'il plot à Dieu de ramener sa maîtresse. Elle mettait de côté par ordre de dates toutes les lettres qui, de loin en loin, arrivaient de Madrid, et qui, sans nul doute, étaient adressées par Tristan et Léonore à leur mère. Au retour, la marquise les retrouverait.

Six mois s'écoulèrent, et aucune nouvelle de la marquise ne parvint à l'hôtel ; Marine commença à s'alarmer. Dans quel état devait se trouver le moral de la marquise pour qu'elle restât si longtemps sans s'occuper du sort de ses deux enfants dont les lettres demeuraient forcément sans réponse? Des remords venaient alors agiter Marine : elle aurait dû, se disaitelle , laisser toujours croire à sa maltresse l'erreur qu'elle chérissait, Terreur qui l'aurait fait vivre. Elle maudissait les scrupules religieux qui l'avaient entraînée ï dévoiler la vérité,

une vérité fatale. Le délire de la fièvre avait grossi dans sa conscience l'obligation de parler, et de cette confession étaient résultés tous les maux domestiques sur lesquels elle s'accusait et se lamentait dans les vastes, salons déserts de l'hôtel.

Un an allait être bientôt écoulé depuis ce malheureux départ, lorsqu'un matin, de très-bonne heure, une voiture de voyage s'arrêta: toute poudreuse à la porte de l'hôtel. Le suisse courut ouvrir et la voiture entra.

Marine, encore couchée, levait la tête pour s'expliquer le bruit inaccoutmé qu'elle entendait dans la cour, habituellement si paisible ; tout à coup la porte de sa chambre s'ouvrit et deux bras l'étreignirent. '

Les premiers mots de la marquise furent :

— Et mes enfants?

— Tiens 1 lui dit Marine en ouvrant le tiroir du secrétaire placé près d'elle, voilà toutes leurs lettres. Il y a bien longtemps que je n'en ai reçu. Quand ils ont vu que tu ne leur répondais pas, ils ont cessé d'écrire.

La marquise posa ses lèvres sur toutes ces plis rangés en ordre par la soigneuse Marine, et se plut à savourer pendant quelques minutes les bonnes choses filiales qu'ils renfermaient.

Elle décacheta ensuite la première lettre. Tristan l'avait commencée, Léonore l'avait finie, c Chère maman,

t Nous sommes à Madrid depuis huit jours et installés, « Léonore et moi, dans un très-joli appartement de l'ambasc sade. C'est un petit palais dans un grand ; mais nous auc riez-vous envoyés au fond de la Chine, nous n'aurions pas c été plus dépaysés qu'ici. Nous sommes peut-être en Chine ; t personne ne nous connaît et nous ne connaissons personne, c ce qui ne nous permet pas beaucoup, comme vous l'imagi- « nez, de nous informer avec quelque raison de la santé de c ceux qui nous font l'honneur de nous recevoir. Tout le monde « s'est bien porté pour nous.

LS DRAGOS ROUGE. 399

* Ha rante, tont k mande est ici d'un sérieux glaeial . Est-on dans un salon, on voit entrer des hommes qui ont de longs chapeaux, de longs cheveux, de tangues moustaches, de longs manteaux, par-dessus lesquels passe un long nez, et ils vont gravement tirer une longue référence à la maîtresse de la maison. Us restent debout sans parler jusqu'à onze heures; à onze heures ils vont foire une seconde révérence dans le goût de la première, et ils se retirent : la soirée est finie. « Jusqu'ici je n'ai pas trop de regret d'ignorer la langue espagnole, puisqu'on parait ne parler dans la société de Madrid aucune langue. Jït nous qui quittons à peine Paris, où l'on cause tant, même lorsqu'on n'a rien à dire! c À Madrid, règle générale, toutes les femmes «ont vieilles : Léonore soutient qu'elles n'ont que cinquante ans; moi, je vous assure, chère maman, qu'elles naissent à soixante ans révolus. Elles s'enveloppent dans d'immenses mantilles noires qu'il conviendrait bien mieux, à mon avis, d'appeler des bastilles. On ne leur voit ni le bout des doigts, ni la pointe des pieds. Quel est donc le poète gascon qui a prétendu que les Espagnoles avaient les plus belles épaules du monde? Si jamais j'en vois poindre deux, je veux, pour me punir de les avoir niées, les embrasser, fût-ce devant le roi. 11 n y a de belles épaules qu'à Paris, et s'il y en aailleurs, c'est qu'on les a fabriquées à Paris, c Or ces vieilles femmes parlent un peu plus que les hom- « mes, mais c'est si bas, si souterrainement, qu'elles ont tout jours l'air de se dire : — Priez, je vous prie, pour le repos c de mon âme.

c Pour égayer un peu la nôtre, son excellence notre arac bassadeur nous a fait conduire au Théâtre-Royal. C'est la c plus belle grange que j'aie vue de ma vie. J'ai retrouvé là ma c société noire et silencieuse. Elle semblait s'amuser à mou- < rir. On jouait ce soir-là au Théâtre-Royal le drame d'un t célèbre peëte espagnol; car en Espagne, chère maman, tout

est célèbre. Tous les capitaines sont célèbres, toutes les victoires sont célèbres, tous les monuments sont célèbres ; il n'est pas jusqu'au chocolat qui ne partage ce privilège. On vous offre du chocolat célèbre. Franchement il est bon. J avoue qu'il est meilleur qu'à Paris, f Quel est donc cette longue diablesse de pièce qu'on nous a donnée? Au premier acte, nous avons vu des moines; au second, des moines; au troisième... Enfin, jusqu'au dixième acte, des moines. Impatientée, Léonore m'a dit tout bas un mot charmant : Que ne donnerais-jc pas, mon cher Tristan, pour voir un tout petit sacristain ! » f Quelques jours après, nous avons été invités à entendre un célèbre prédicateur qui fait en ce moment les délices de la grandesse espagnole. L'orateur est un fort bel homme, comme tous les prédicateurs espagnols, du reste ; car s'ils n'étaient pas, beaux on ne les écouterait pas. Il ressemble beaucoup à l'Hercule qu'on voit dans notre salon d'été à la campagne ; seulement, il est plus gros que notre Hercule. Son succès fut prodigieux : j'en juge par le grand nombre de gens qui ont couru baiser sa soutane lorsqu'il est descend u de la chaire. Je ne puis vous parler que de sa voix, n'ayant pas compris une seule de ses phrases. Avec cette voix tonnante, il a imité le coq de saint Pierre, le bœuf de saint Luc, le chien de saint Roch, l'âne de Balaam, et le cri de tous les animaux qui jouent un pieux rôle dans l'Ancien et le Nouveau Testament. Notre Bossuet est une fourmi à côté, c Nous nous portons aussi bien, chère maman, qu'on peut se porter dans une ville où l'on s'amuse tant. Croyez que nous n'y resterions pas le temps de danser une sarabande si ce n'était par obéissance à votre volonté, qui sera toujours notre plaisir.

c Mes respects affectueux à mon père, un gros baiser à Marine et le plus cher de mes souhaits à vous.

f Tristan de Çourtenat, »

Venait ensuite le paragraphe écrit de la main de Léonore.

c Chère maman, c Tristan n'est pas juste : il vous a dit la vérité; mais il ne vous Ta pas dite tout entière. Si nous nous sommes parfaitement ennuyés chez la grandesse castillane, à la cour et au sermon, nous avons enfin de quoi nous consoler et de quoi espérer. Au sortir du sermon, de ce fameux sermon dont vous a parlé Tristan, nous avons été abordés à la portière de notre chaise par un jeune seigneur espagnol, mis avec un goût charmant. Il tenait à la main son chapeau à plumes; il prenait la liberté de nous plaindre, a-t-iï dit, avec une spirituelle courtoisie, de ce que nous avions eu si peu de motifs de nous intéresser au sermon. Il avait lu notre ennui sur notre visage. Il venait, au nom de la jeune Espagne, ajoutat— il, faire des excuses à deux hôtes aussi distingués que nous pour la fatigue que nous avions dû éprouver pendant cette triste cérémonie. Mais, se reprit-il avec un ton modeste et avantageux à la fois, tous les Espagnols ne sont pas taillés sur le modèle de ceux que vous avez connus depuis votre arrivée à Madrid, et si, hors de l'Église, il n'y a pas de salut/ on peut du moins trouver, hors de l'Église, de l'amusement, du plaisir, de la jeunesse et de la gaieté. Voulez-vous me permettre, a-t-il dit, s'adressant plus particulièrement à Tristan, de vous faire partager mon opinion? Vous ne pourriez, sans dureté envers l'Espagne, lui refuser les moyens de se justifier. Tristan a fait ce que j'aurais fait à sa place; il a répondu gracieusement aux politesses de ce jeune étranger, et il a accepté de renoncer bien volontiers à son opinion sur l'Espagne, qui lui paraissait infiniment changée, a-t-il ajouté, depuis le peu d'instants qu'il avait le plaisir de connaître et d'entendre un si parfait gentilhomme, c Vous n'auriez pas douté un instant qu'il est gentilhomme, chère maman, rien qu'à la manière fière et simple dont il jette son manteau, qui le drape et ne le cache pas. D'ailleurs,

il nous a dit son nom. C'est le comte don Alvarès de Tolède. Une chose qui m'a encore plus surprise que l'élégance de son costume, la délicatesse de ses manières et l'expression de son regard, c'est la facilité avec laquelle il parle le français. A peine sent-on, lorsqu'il s'anime, un léger accent, qui n'ôle rien, je vous jure, au plaisir infini de l'entendre. Enfin, Tristan et moi sommes enchantés de cette rencontre. Nous nous regardons comme sauvés. De son côté il se dit très-heureux de nous avoir connus et d'avoir eu l'honneur de nous faire accepter ses services.

c Vous voyez, chère maman, que nous ne vous cachons, Tristan et moi, aucune des impressions que nous recevons en Espagne. Vous nous avez recommandé la franchise : je ne saurais vous en montrer davantage qu'en vous disant à cœur ouvert qu'après mon oncle, le commandeur, dont nous parlons sans cesse Tristan et moi, pour le regretter et le pleurer, aucun homme ne m'a paru jusqu'ici, permettez-moi l'a-* veu, aussi complètement aimable que don Alvarès. c Hier au soir, il faut que vous sachiez tout, par une galanterie exquise, don Alvarez nous a envoyé à profusion des sorbets glacés, des fruits des Indes et des fleurs magnifiques. Nous étions occupés, Tristan et moi, à nous extasier sur ces gracieux présents, lorsqu'à minuit le bruit d'une sérénado nous a attirés à la croisée. La sérénade était pour nous. Je me suis endormie aux doux sons de la viole d'amour, de la guitare et des castagnettes. En vérité, ce don Alvarès, conve* nez- en, est charmant. Il est à peine jour dans nos appartements, et voilà qu'un petit domestique indien, jaune comme une orange, nous apporte de la part de son maître, don AN varès encore, un billet où il nous prie d'assister b. une fête qui se donne à la Grotte de Calypso, et qui durera trois jours. Trois jours de fête! Ce soir la première fête. Tristan accepte, et je vais songer k mes trois toilettes. Soyez de moitié par la pensée, chère maman, dans tous les plaisirs que nous goû-

c terons, et au milieu desquels nous ne cesserons de nous en-

« tretenir de vous. Je ne manquerai pas de vous écrire si don

c Alvarès a tenu sa promesse , s'il est parvenu à effacer la triste

c opinion que nous avions conçue d'abord de l'Espagne et des

c Espagnols.

c Votre fille sincère et obéissante,

c Léonore. >

Si la marquise fut contente de la franchise de ses deux enfants, elle le fut beaucoup moins de la joie qu'ils éprouvaient d'avoir fait si fortuitement la connaissance de don Alvarès; elle s'inquiéta de leur facilité à se confier à un inconnu, à un étranger, rencontré par hasard au milieu d'une rue de Madrid.

En pensant au caractère un peu soudain de cette liaison, elle décachetait la lettre qui venait la troisième par ordre de date. Mais elle sortit tout à coup de sa réflexion, c J'oublie, dit-elle, qu'il y a bientôt un an que leur lettre est écrite, et que les suivantes m'apprendront tout ce que je n'ai pas besoin d'imaginer. »

La troisième lettre n'était pas de l'écriture de ses enfants. Elle était sans désignation de pays : c Qui donc m'écrit ? » Elle court à la signature. Point de signature ; rien que ces mots :

c Pourquoi vous êtes-vous séparée de vos enfants? *

— Je me suis séparée d'eux, s'écria la marquise, comme si une voix du ciel l'interrogeait, pour que ma fille ne fût pas enlevée par ce... Mais continuons, s'iitferrompit-elle. Je vais savoir quel est ce jeune homme, cet Alvarès.

Elle rompit vivement le cachet de la quatrième- lettre, et elle lut:

« La première des trois fêtes, chère mrjnan, n'est pas restée

< au-dessous du plaisir que nous en attendions, Léonore et c moi. Comment seront donc les deux autres ? Décidément, je

< reviens de mon premier jugement sur l'Espagne. L'Espagne « est un jardin, l'Espagne est une fête, l'Espagne est le pais.

LE DRAGON ROUGK.

radis. Je vous avais dit, je crois, que toutes tes femmes nais* sent à soixante ans, en Espagne; quel blasphème I elles ne dépassent jamais quinze ans. Celles que j'ai vues, et qui avaient produit en moi une si fâcheuse impression, étaient de fausses Espagnoles, des Portugaises probablement. La Grotte de Calypso est tout simplement le plus beau jardin du monde, planté d'acacias, de platanes et de roses. De distance en distance s'élèvent des pavillons faits d'un tissu léger, sous lesquels on danse toute la nuit, comme on danse en Espagne I Les femmes ont une grâce particulière en dansant : leurs mains vous enlacent, leurs yeux sont près de vos yeux, leur sourire est sur vos lèvres ; on n'est plus sur la terre. Elles feraient danser les morts. Je m'en suis donné comme un fou. Après le bal, la musique; après la musique, les sorbets glacés ; puis le souper, puis encore le bal. c Tout vous raconter serait une entreprise chimérique, et pourtant je craindrais de vous cacher quelque chose, de peur de manquer à la promesse que je vous ai faite de ne rien vous laisser ignorer de mes actions. Vous m'avez conseillé, chère maman, d'aimer tous les hommes ; j'ai un peu étendu le privilège, car j'aime maintenant toutes les femmes. Estce mal? J'ai encore suivi vos conseils en disant franchement à toutes qu'elles me plaisaient, qu'elles me ravissaient, c Une délies m'ayant prié de jouer à sa place, je me suis prêté à cette complaisance, qui lui a porté bonheur. En une heure j'avais devant moi deux mille piastres, c'est-à-dire dix mille livres. Elle les a converties en or, et oet or est passé dans une de ces longues et étroites poches qu'elle.' portent sous leur jupe de satin noir. Je lui ai seulement demandé la permission de remplir les fonctions de caissier. Mes appointements ont été un baiser espagnol, que je coi* vertis, comme je l'ai fait pour les piastres, en u* baisex français que je vous envoie, c Voilà à peu près l'histoire de ma première nuit. Je passe

IS WUGQtf. ROUGI,; %{$

« la plume k Léonore, qui va vous racontar «a»* doute m ipw f pression* avec la même franchise*!

t Votre fils, TaisnN. * *

™ Grâce au ciel ! s'écria la marquise, il ne m> pas dit un

mot de cet Alvarès, Il n'était pas à- cette fête où Tristan aurait

prudemment fait de ne pas conduire sa MWi J'ai eu une fausse

terreur. Que me dit Léonore? Voyons.

f Ce don Alvarès, dont je vous ai parlé dans ma dernière lett tre, m'a avoué, et je vous l'avoue à mon tour, chère maman,

f que la fête à la Grotte de Çqlypw était donnée pour moi- i

—Ah J;je m'étais trop tôt rassurée} s'écria la marquise, Voilà

cet Alvarès qui reparaît, et auprès de ma fille I Mes craintes

recommencent,

. « Aussi, tandis que chacun se livrait aux plaisirs bruyants c de la fête, lui ne m'a pas quittée un seul instant, il me disait « que toutes ces femmes ne valaient pas mon ombre, qu a leur c folle gaieté il préférait un de mes sourires ; enfin il m'a dit c qu'il m'aimait beaucoup» >

—Avec quelle naïveté elle parie de son danger ! s'interrompit en frémissant la marquise.

Elle reprit :

t Vous m'avez recommandé la plus grande franchise envers f tout le monde, chère maman ; aussi e$M$ avec franchise quç c je lui ai répondu que ses compliments me flattaient beauc coup, et que, s'il m'aimait, j'avais pour lui, de mon c£té, de$ * sentiments affectueux dont je ne me cachais pas. »

La marquise murmura : — Mon Dieu J dans quel piège va-tçlle tomber ? Elle y va seule I

« Je me suis conduite, chère maman, comme vous me l'af vez conseillé. J'ai dit ce que j'éprouvate, et je ne veux pas c être moins sincère en vous avouant que, si je trouve don Alt varès un jeune homme accompli, pétillant de grâce, plein t d'attention pour moi, je ne le mets pas Au-dessus de mon f oncle hien-aimé, le commandeur, quand je les compare

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c , tous les deux aux autres hommes. Don Alvarès m'a éblouie, « étonnée, troublée, mais il me semble qu'il n'a pas en lui le c charme tranquille et continu du seul homme avec lequel c mon inexpérience a pu le mettre en parallèle. La femme de c don Alvarès serait brillante, enviée; mais celle qui serait c devenue la compagne de mon oncle eût été assurément trèsc heureuse. »

—D'où lui viennent toutes ces pensées ? dit la marquise, sur qui retombait le poids de la périlleuse simplicité de son enfant. Elle avait oublié qu'on n'imposait pas une conduite sans connaître toutes les faces d'un caractère, et que les maximes tombent toujours à côté sans cette étude. Son père, le comte de Canilly, lui avait dit : c Sois fausse, dissimulée, subtile, » et pour n'avoir pu l'être complètement elle s'était perdue. Elle avait dit à son tour à sa fille Léonore ; « Sois franche, > et, pour ne pas lui avoir indiqué le point où devait s'arrêter la franchise, sa fille s'abandonnait aux séductions peut-être criminelles du premier corrupteur venu.

— Sachons tout, reprit-elle tristement.

c Si ce mot mariage est venu sous ma plume, c'est que don « Alvarès m'a priée de lui accorder la permission de vous « écrire ou d'aller bientôt à Paris pour vous demander ma « main. Je n'ai pas refusé, et il a paru bien heureux de ce conc sentement. Pourquoi, chère maman, n'ai-je pas été élevée à c le connaître, à le voir souvent, à l'apprécier et à l'aimer, « d'abord d'amitié tendre, comme j'aime mon oncle, avant de c l'aimer comme on doit aimer quand on se marie? Vous décic derez de son sort et du mien. Il dit qu'il mourra si vous rec jetez ma demande, et, comme il pleurait en médisant cela, c j'ai pleuré aussi. Je vous ai montré, chère maman, le fond c de mon cœur; il ne s'y est glissé ni une pensée, ni un sen- « timent que vous ne puissiez y voir. Je pense que vous serez « contente de la docilité de votre fille, qui vous a gardé sa plus f vraie, sa plus énergique pensée pour la fin de sa confidence:

Cn

t. Je suis effrayée d'être si loin de vous. Je suis heureuse, mais c j'ai peur, ah ! bien peur.

* Votre fille bien aimante et hien-aimée,

% — Marine, dit la marquise, je. suis menacée de quelque épouvantable malheur. Je n'ose pas ouvrir ces trois autres dernières lettres. Ma vie est là.

— Aie confi&ice, reprit Marine.

— Confiance en quoi? répondit la marquise, en jetant à la face du ciel le mépris silencieux des athées.

Enfin, elle ouvrit une des trois dernières lettres. Celle-là était encore écrite de la même main inconnue, et se renfermait dans la même brièveté :

« Faites revenir au plus vite vos enfants. »

— Mais comment? mais comment? dit la marquise, épouvantée de ces avertissements mystérieux « Puis elle ajouta : — Huit mois se sont passés depuis que cet avertissement m'est donné, huit moisi

Finissons-en, se reprit la marquise en affrontant le contenu, des deux dernières lettres. Celle-là est de Léonore. Lisons:

c Chère maman, . c La seconde fête eût été aussi attrayante pour nous que la c première si mon frère, Tristan, n'eût pas joué toute la nuit t avec don Alvarès, qui lui a gagné sur parole huit cent mille f livres. >

— Huit cent mille livres! s'écrièrent la marquise et Marine, c Tristan est désespéré. Il faut qu'il paye et il n'ose vous

c avouer sa perte. C'est dono moi, chère maman, qui me charge

t de vous annoncer ce malheur. Prenez sur mes biens, s'il le

t faut, pour acquitter au plus vite cette dette, car l'on dit à

c l'ambassade que l 'honneur de notre maison s'y trouve engagé,

c Ce n'est pas que don Alvarès exige cette somme; au con-

c traire, il m'a dit avec beaucoup de courtoisie qu'il ne se sou- < viendrait de la dette de mon frère que le joue OÙ il aurait

c l'honneur de vous demander ma main, car il est décidé à

c aller bientôt à Paris. C'est un compte qu'il prétend régler

c avec vous, ajouta-t-il en souriant, et son sourire me rassura.

c Dans votre réponse vous m'enverrez, n'est-ce pas, le pardon

« de Tristan. Ne le faites par trop attendre» mais écrivez-nous,

« écrivez-nous)

c Léonore. »

— Où étais-je donc? dit la marquise en éclatant; je serais partie, je serais allée à Madrid. J'aurais vu ce don Alvarès. Ah! je ne voudrais pas avoir la pensée que j'ai en ce moment sur cet Alvarès !

Et ta pensée à toi, Marine, quelle est-elle ?

Marine baissa la tête; puis, la relevant avec un éclair de salut, elle dit :

— Mais quelqu'un veille auprès d'eux. Ces deux lettres d'une personne inconnue. . .

— Eh bien ! dis ! de qui crois-tu qu'elles sont ?

— N'est-ce pas leur père, n'est-ce pas ton mari qui te les aurait écrites?

— Monsieur le marquis de Courtenay est mort depuis longtemps, murmura la marquise.

Encore cette lettre à lire, ajouta-t-elle, et nous n'aurons plus rien à savoir. Elle est de Tristan.

« Du courage, ma mère! L'homme qui m'a gagné huit cent

c mille livres au jeu, ce don Alvarès vient, d'enlever ma sœur

c Léonore pendant la nuit de la dernière fête. J'ai su trop tard

c qu' Alvarès n'était pas son nom, que son industrie était le

c jeu, et qu'il était méprisé à Madrid pour avoir déserté an

c jour de combat dans la dernière guerre des Espagnols et des

€ Portugais. Je ne reparaîtrai devant vous, ma mère, qu'après

t avoir vengé l'honneur de ma sœur.

t Tristan. *

— Crois-tu qu'il y ait un Dieu? dit la marquise en regardant Marine.

—Maman 1 maman ! cria une voix qui fit frémir jusqu'à la moelle des os la marquise et Marine.

— Suis-je folle?

— Non, c'est sa voix ; c'est la voix de ta fille !

Les deux femmes n'avaient pas la force de se mouvoir.

— La voix de ma fille !

— Maman 1 m aman 4

— Léonorel répondit la marquise sans pouvoir bouger. Ma 1 fille! ma fille! ah! ma fille 1

Deux bouches se collèrent et ne parlèrent pas. 1 Le dragon rouge était adossé contre la porte et il regardait.

II attendait que ces deux statues se fassent disjointes.

La marquise ne l'aperçut que lorsqu'elle entendit sa voix.

— Madame la marquise, lui dit-il avec une ironie grave, j'ai obtenu ce que vous m'avez refusé.

t La marquise pressait sa fille entre ses bras comme si celui

qui lui parlait avait voulu la lui arracher — Votre père, M. le comte de Canilly, a ruiné le mien, et j'ai * repris sur .vous huit cent mille livres dont l'honneur de votre fille me répond. Je les aurai.

Vous avez tué ma famille et j'entre dans la vôtre en épousant votre fille, qui est à moi.

tt —Jamais ! cria d'une voix étouffée la marquise. ,

— Vous ne pouvez plus me la refuser, reprit Raoul de Mar $ rescreux.

m — Misérable I

0 — Vous ne pouvez plus me la refuser, vous dis-je. Il y

itl a plus, c'est maintenant à vous à me l'offrir, madame \t la marquise. Vous ne voulez pas que je parle, n'est-ce \ï pas?

pié — Tu ne parleras pas! s'écria une voix qui fit blanchir le

visage de tous les acteurs de cette terrible scène. Cette voix était celle du commandeur.

f II entra dans la chambre tel qu'il s'était montré autrefois au

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