AVANT LA TEMPÊTE
indépendant des poneys mongols, mais avec un brio extraordinaire, chaque escadron saluant au passage les nobles étrangers d'un formidable hourra. Ce fut un triomphe. Aussi, lorsque les effectifs eurent regagné leurs cantonnements, les instructeurs, qui vinrent nous reconduire à bord, recueillirent-ils de plus d'une jolie bouche les compliments les plus flatteurs.
Avant de repartir, sous prétexte de ■ prendre le thé >, on sabla quelque chose qui ressemblait fort à du Champagne. Fuis, les toasts terminés, le steamer larguait ses amarres et, la marée aidant, filait rapidement vers Shanghaï. Chacun était enchanté de la journée qui d'ailleurs s'achevait dans cette sensation si pénétrante et si douce du crépuscule tombant sur les eaux. Il estompait, effaçait peu à peu les contours des rives à demi noyées. On ne distinguait plus la terre, on ne voyait plus le fleuve, seulement les lumières de Shanghaï scintillant à l'horizon. Il nous semblait voguer dans l'espace, en plein ciel, vers des constellations inconnues mais prochaines.
Sur le pont, les commentaires allaient leur train ; la conversation roulait, cela va sans dire, sur les questions de tactique et de ba-
8 LE DSAM£ CHINOIS.
listiqûe, comme il sied dans une réunion de bons bourgeois et de marchands paisibles qui, après avoir tu déiiloT devant eux, sabre au clair, des troupes — fussent-elles jaunes — en éprouvent une griserie bien naturelle et se sentent l'âme guerrière. Le sentiment presque unanime était que l'expérience à laquelle nous venions d'assister avait une portée considérable ; bonne pour la Chine, escellente pour les Européens en qui les Chinois ne pouvaient manquer de voir désormais les éducateurs indispensables, les habiles manieurs d'hommes dont elle avait tant besoin. Seulement n'était-il pas à craindre que ces indigènes, si bien dressés en apparence, ne fussent en définitive qu'une armée de parade?
Que donneraient-ils en campagne? Sur ce point, les opinions étaient fort divisées. La majorité toutefois inclinait à penser que ces mêmes troupes, remarquables sur le champ de manœuvre, ne vaudraient pas le diable sur le champ de bataille. Un incrédule alla plus loin et déclara qu'à son avis elles seraient audessous de tout : i Instruisez, entraînez ces gens-là tant qu'il vous plaira, vous en ferez des figurants, non des soldats. Le tempérament n'y est pas. — Mais en y mettant le temps?
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AVANT lA TEMPETE. »
- — - Le résultat serait le même : un troupeau, -voua dis-je, un simple troupeau. > Troie ou quatre voix proteatèrent, déclarant qu'on avait tort de se montrer aussi affirmatif. Lea Chinoia, bien armés et stylés par nous, pouvaient jaite ainon des combattants solides, du moins d'excellents tireurs. Mais l'observation ne convainquît personne- Une méchante langue insinua qu'elle émanait précisément des le^ présentants accrédités sur la place par les fabricants de bouclies^à feu. En vantant les Célestes, ils vantaient leur propre marchandise. On s'égaya. Mais la plaisanterie fut prise assez mal par l'un des commerçants susvisés.
Xi& discussion allait tourner à l'aigre lorsque des amis communs intervinrent. A£n de mettre tout le monde d'accord et de ménager des amours- propres irascibles, l'assemblée s'arrêta à un moyen terme. Au moment oii le vapeur jetait lancre devant le < Bund >, il fut convenu que les Chinois pouvaient à la rigueur devenir de très bons pointeurs. Tout dépendait des circonstances. Jusqu'à présent on ne savait pas. Il « faudrait voir s.
Le souvenir de cette réunion de printemps et des propos échangés au retour, sur la dunette enténébrée, m'est revenu plus d'une fois
10 LE DftAME CHINOIS.
dans l'esprit durant ces dernières semaines.
Pékin bloqué, silencieux comme une tombe, rinÉurrection maîtiesse de la vallée du Feï'- Ho, les défenseurs de Tien-Tsin maintenant à grand'peine leurs positions sous le feu meurtrier des batteries Krupp. Il semble bien qu'aujourd'hui • on a vu > ! Plus que jamais les iorta de Woo-Sung sont garnis de troupes et le taotaï a la bonté de mettre les résidentâ européens en garde contre les mauvais desseins de cette soldatesque recrutée, assure-t-il, parmi les bandits de la pire espèce. Il invite les habitants des concessions h ne point s'aventurer & proximité des cantonnements de ces braves. £t la * Société > de Shanghaï a grand'peur.
La lecture des piemiers télégrammes de Tien-Tsin est non moins suggestive. Presque tous contiennent une phrase, répétée chaque jour, dont les termes varîent,mais dont le sens est toujours le m5me : « Le tir des Chinois est d'une précision étonnante ! Les batteries chinoises paraissent admirablement servies ! ■ Si l'heure n'était point si grave, cette exclamation de stupeur indignée ferait sourire. Elle rappelle un peu la leçon d'escrime du Boutgeoii gentilhomme, l'apostrophe fameuse de
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tf . Jourdain lorsque cette ignorante de Kicole, à laquelle il vient d'enseignei par raison démonatratlTe tout le secret des armes, lequel consiste à donner et à ne point recevoir, a si bien profité de la leçon qu'elle pousse à son maître plusieurs bottes victorieuses : t Tout beaul Holà! Doucement! Diantre soit la coquine ! tu me pousses en tierce avant que de pousser en quart«, et tu n'as pas la patience que je pare ! >
Au milieu de l'émotion provoquée par les terribles événements dont la Chine du Nord est le théâtre, alors que les dépêches où nous cherchons, sans y réussir, à faire la part du fait acquis et de la conjecture, viennent d'Heure en heure exaspérer notre angoisse, il est certes bien difficile de se ressaisir, de considérer la situation de sang-froid et d'un peu haut. On voudrait examiner avec calme la genèse du mouvement, ses causes profondes, rechercher aussi les responsabilités encourues dans une certaine mesure par l'Europe. Dans sa hâte de rénover les lois économiques, les coutumes de l'Estrême-Asie, a-t-elle suffi-" samment tenu compte des leçons de l'Histoire, de l'état d'âme des peuples, de l'influence toute-