‹ Le drame chinoisChapitre 40 sur 58 · LA GARD^ EUROPÉENNE · texte numérisé non relu

LA GARD^ EUROPÉENNE

Au fond, peu nous importe cotument sera reconstituée la Chine officielle. Que \& dynastie mandchoue ait joué sa dernière partie et disparaisse à bref délai pour céder la place à des princes chinois plus ou moins authentiques, ce changement de personnes n'impliquerait pas de toute nécessité l'inauguration d'une politique nouvelle et cordiale, la sécurité absolue des relations entre l'Occident et l'Empire du Milieu. Il faut à l'Europe non des aesurances solennelles ou des promesses écrites, mais des gages. Encore, la sagesse veutelle que l'on évite autant que possible de les chercher dans une mainmise sur telles ou telles parcelles de territoire. Ces sortes de lotissements, déguisés sous l'euphémisme de

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prise à bail, n'ont d'autre avantage qne de permettre la création de postes avancés, dans l'hypothèse d'un conâit entre puiseanceB européennes ; en revanche, il eet hors de doute que, loin de faciliter la pénétration de la Chine, ils ont porté à l'état aigu l'aversion des Chinois pour les civilisateurB d'Occident.

Dès lors, oîi prendre ces gages? Quelle forme affecteront les garanties indispensables à la sauvegarde des étrangers? Les forces alliées ne sauraient être indéfiniment maintenues en Extrême-Orient. Leur rôle consîsteia surtout à hâter le rétablissement de l'ordre, la punition des grands coupables, la réparation des dommages causés, le payement des indemnités exigées en faveur des victimes ou de leurs familles. Ces comptes préliminaires une fois réglés, les continuants reprendront la mer, et l'Européen se retrouvera face à face avec une Chine justement châtiée, humiliée, réduite au silence, mais tout aussi hostile que par le passé, si ce n'est plus. 11 s'agit donc d'imposer à ces haines sourdes le respect des traités, de mettre à tout jamais les représentants de l'Europe à l'abri d'un coup de main.

Qui les protégera? Sera-ce un corps de troupes internationales? Etant données l'tm-

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portauce dea intérêts en jeu, l'âpreté des convoitises et les rivalités de race, cette protection collective est grosse de dangers. Un jour peutêtre ces efEectifs d'origiiiea diverses, chargés d'assurer ta paix, eu viendraient aux mains pour la plus grande joie des Célestes.

Le problème, toutefois, n'est paa insoluble.

Il est, croyons-nous, un moyen de tourner la difficulté, de concilier tout à la fois la liberté d'action des puissances et la sécurité complète de leurs mandataires. L'idée est tellement simple, qu'elle a dd venir à beaucoup d'esprits. Aussi nous garderons-nous de la présenter comme une trouvaille. Si nous la soumettons respectueusement à l'attention de nos lecteurs et à l'examen des cbancelleries, notre excuse est que nous ne l'avons encore entendu exprimer nulle part. Peut-être cela tient-il à ce que le moyen n'est point nouveau : toute complication d'une gravité exceptionnelle appelle, semble-t-il, un remède extraordinaire. Cependant, les remèdes de bonne femme ont parfois leur valeur et il n'est pas inutile de les proposer, dût-on, ce faisant, prêter à rire.

Je me représente cette garde européenne, non pas à l'état de détachements fournis par les puissances, chacun ayant son autonomie

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propre, maintenu soub l'autorité directe de sa légation et, par suite, aesumant un doable rôle, chargé tour à tour de protéger un ministre et d'appuyer sa politique ; je la conçois comme une force homogène, indépendante, obéissant à un seul chef, placé au-dessus des ambitions rivales, des compétitions, des luttes d'influences. Sa mission serait exclusivement protectrice, son unique devoir d'imposer aux indigènes le respect de leurs hôtes, de veiller au salut des étrangers. Ce ne serait point us instrument de combat, mais une garde d'honneur, la garde du corps européen. Il faudrait donc que le commandement, sinon le recrutement, en fût confié à des hommes désignés par une nation neutre ; je dirai plus, par une nation qui n'eât jamais été mêlée directement ou indirectement à la politique extrême-orientale et n'eût point de représentant accrédité auprès du Fils du Ciel, par une nation strictement continentale ne rêvant pour le développement de son commerce ni points d'appui, ni concession, ni dépôts de combustible, attendu qu'elle trafique sous tous les pavillons et que ses couleurs n'ont jamais éte déployées sur les mers. Une garde suisse ! Et pourquoi nonP II y aurait sans dout« comme une iro-

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nie de la destinée dans le fait de voir cette formidable Europe, avec aes millions de baïounetteB, ses tonnerres roulants et âottants, réduite à invoquer contre le guet-apens possible de l'Asiatique le concoure d'un peuple dont l'histoire fut grande, mais dont le territoire tient si peu de place sur la mappemonde. Il y aurait autre chose encore. Ce choix enlèverait à l'occupation permanente de la capitale et de certaines villes jusqu'aux apparences de coercition brutale. Ce corps d'élite ne représenterait pas seulement l'Europe armée, mais l'Europe unie dans une pensée commune et pacifique, affirmant d'une manière saisissante et tangible l'existence d'un principe supérieur que la Chine n'a jamais connu ni voulu connaître, le droit des gens.

Puisque noua sommes en train de légiférer pour le plus grand bonheur de l'Europe — et de la Chine — entrons, si vous le voulez bien, dans quelques détails. Il va sans dire qu'il ne saurait être question de recruter les effectifs exclusivement sur le territoire helvétique. La Confédération, selon toute apparence, soulèverait à cet égard quelques difficultés, alléguant avec raison que sa constitution même ne permet point un tel enrôlement. Les hom-

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mes pourraient être de toutes uatioualitéB et contracter l'engagement devant les autorités de leur paya. L'essentiel serait seulement que cette force eût un caractère d'absolue neutralité. Par suite, les officiers seuls devraient recevoir leur commission des mains d'un chef d'Etat neutre. Je ne vois pas les motifs qui pourraient déterminer la Suisse à décliner l'honneur de procéder, au noni de l'Europe, a cet acte d'investiture.

Qui donc nommerait les ofSciers ? Le prési* dent de la Confédération helvétique, sur la présentation de l'état-major fédéral. C'est de lui que le commandant en chef tiendrait sea pouvoirs, & lui seul qu'il aurait à rendre compte de sa mission. Une fois en Chine et dans la limite nettement tracée de ses attributions, il agirait bous sa responsabilité, n'aurait à recevoir les ordres d'aucune autorité européenne ou chinoise. Placé avec ses troupes au milieu des multitudes jaunes, il serait là comme le capitaine sur aon navire, le seul maître après Dieu. Est-il besoin d'ajouter que la liberté d'action des puissances resterait entière, que nulle atteinte ne serait portée à leurs prérogatives et privilèges, chacune conservant la faculté de poursuivre comme il lui

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convient le règlement de aes difEéronde avec la Chine? La Russie, par exemple, n'aurait que faire de recourir à la garde européenne pour exercer, à la suite d'un incident de frontière, une pression sur le Taong-H-Yamen, pas plus que la France n'abdiquerait son droit de protection sur les missions catholiques.

Il va de soi que la solde devrait être élevée, Noue pouvons nous montrer d'autant plus généreux que la Chine ferait tous les frais. Pour ce service de confiance ce ne serait pas trop de quarani« à cinquante taëls par mois, soit 2 000 francs par an en chiffres ronds. L'engagement serait contracté pour quatre ans, le voyage payé aller et retour. A l'expiration de son temps, chaque homme, au jour du rembarquement, recevrait par surcroît une année de solde entière, ce qui revient à dire que le « garde européen *, défrayé de tout, percevrait en compensation de ses quatre années d'exil volontaire la bagatelle d'une dizaine de mille francs. A ce prix-là on n'aurait que l'embarras du choix. Seuls seraient admis les gens de valeur éprouvée et d'antécédents irréprochables, la Chine pourrait se vanter d'être bien gardée contre elle-même, fierté d'autant plus légitime que ces belles troupes seraient.

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bien entendu, des troupea impériales et manœuvreraient soUB l'étendard chinois, d'or au Dragon d'azur. Seulement, comme les lettrés ne se feraient pas faute de laisser entendre au peuple que la Chine, tenant en médiocre estime le métier dee armes, a daigné prendre à ses gages ces mercenaires européens trop heureux de venir • manger le riz de l'empereur », il serait bon, afin d'éviter tout malentendu, que l'on inscrivît sur le drapeau trois ou quatre beaux caractères dont la signification serait : Garde im-périale des grands hommes, ou quelque chose d'approchant. Nos sinologues n'auraient pas de peine à trouver cela. Et je crois que partout où flotterait ce drapeau, que ce soit au champ de manœuvre ou devant la chaise verte d'un ministre ou d'un consul, la marmaille elle-même n'aurait pas envie de rire.

L'effectif de cette petite armée de la paix ? Huit ou dix mille hommes. C'est beaucoup, dira-t-on, pour les finances chinoises, bien peu pour assurer une protection efficace contre les soulèvements de pareilles foules. L'Europe, je ne l'ignore pas, doit mesurer ses exigences aux ressources de la Chine ; mais la Chine, nous le verrons teut à l'heure, peut

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aîaément subvenir à cette dépense. Quant à ta lorce numérîc[ae de la c garde européenne >, elle serait plus que suffisante pour parer à toute éventualité. Quand nous venons de voir une poignée de braves tenir tête pendant deux mois aux réguliers de| Tuan et de Tong-Fou- Siang appuyés par toutes les hordes des Boxeurs, il n'est pas permis de douter que la seule présence de trois ou quatre régiments maintiendrait dans une prudente quiétude la ville et la cour, la soldatesque et la canaille. Quatre ou cinq mille hommes assureraient l'ordre dans la capitale et la liberté des communications par voie ferrée jusqu'à la côte.

Le reste serait afFecté à la protection des consulate et de la colonie étrangère dans certaines grandes villes de l'intérieur que ne peuvent surveiller les canonnières des escadres. L'imagination orientale, qui magnifie toutes choses, centuplerait le nombre des bataillons. De bouche en bouche, de province en province se transmettrait l'étonnante nouvelle d'une Europe en firmes, partout présente, irrésistible, mais décidée à n'user de sa toute-puissance que pour affermir la paix.

L'expérience, à coup sûr, coûterait cher, moins cher pourtant que les armements inseu-

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aéB auxquels s'est livré depuis quelques années le goUTemement chinois sous les regards approbateurs de l'Europe. Or, la Chine a trouvé moyen de solder ces commandes à beaux deniers comptants. Les mesures déjà prises pour arrêter l'importation de ce matériel de guerre devront être généralisées. Il est urgent qu'une entente intervienne à ce sujet entre les puissances et que la prohibition soit irrévocable. Tout au plus pourrait-on tolérer que la métallurgie européenne écoulât ses produits sous des formes plus înofEensives. Si la Chine veut des engins de destruction, qu'on lui fabrique des mousquets d'ancien modèle, des fusils de traite, à pierre ou à piston, des canons se chargeant par la gueule. Mieux vaut encore qu'elle renonce à jouer avec les armes à feu, qu'elle désapprenne les enseignements dont nous l'avons follement nourrie pour notre malheur, comme si le rôle éducateur de l'Europe eût consisté à faire de ce peuple de bureaucrates et de marchands une nation de guerriers. Entretenons -le plutôt dans son vieux dédain pour l'art des combats ; cultivons avec un soin jaloux la lâcheté nationale et providentielle faute de laquelle le Chinois fût devenu le fléau du monde. Plus

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de missions militaires, plus d'officiers instructeurs. Fermez ou transformez les arsenaux ; que leurs chantiers fabriquent désormais àtii chaloupes et des chalands pour les douanes, des locomotives ou des wagons, tou{ ce qu'il vous plaira, sauf des obus et des cartouches. C'est dans ces économies, réalisées sur son budget de la guerre, que la Chine doit trouver tout ou partie des sommes nécessaires à l'entretien de la nouvelle armée, très réduite certes mais vraiment moderne, substituée par nous à l'ancienne et menaçante mascarade.

A supposer que, par impossible, ces ressources ne fussent pas tout à fait suffisantes, en ce cas la Chine s'imposerait quelques légers sacrifices, établirait les taxes indispensables. N'est-ce pas là, somme toute, qu'elle devrait en venir si par hasard l'Europe exigeait d'elle une sérieuse indemnité de guerre, un milliard ou davantage? Combinaison peu souhaitable au demeurant, car le payement d'une indemnité suppose au préalable un emprunt, et c'est l'Europe qui fournirait l'argent, donnant de la main droite pour recevoir de la main gauche. Le plus sage est de chercher des compensations d'un autre ordre, des garanties plus efficaces et moins onéreuses. Il nous semble

us LE DKAUE CHIIfOIS.

que la c garde impériale des grands hommes ■ donnerait, du moins dans une certaine mesura, les unes et les autres. Sa création ne constituerait pas de la part de l'Europe une existeftoe à laquelle la Gkine serait hors d'état de satisfaire ; elle n'aurait en aucune fa^on le caractère d'un» mesure exclusive capable de soulever les défiances et les jalousies. Elle ne mettrait pas en péril un» entente déjà peu solide, sî l'on en juge par la sollicitude inquiète dont on l'entoure, par l'insiaiaace avec laquelle la presse et les hommes d'Etat de tous les pays appellent quotidiennement l'attention des alliés sur la nécessité de savoir ce qu'ils veulent et de le vouloir tous ensemble. Elle répondait, enfin, au vœu le plus cher de l'accord européen, qui paraît être de préserver le Céleste- Empire d'un effondrement, tout en lui enlevant les moyens de renouveler sa sanglante équipée.

La Chine, évidemment, ne serait pas encore la Terre promise ; elle deviendrait seulement plus habitable pour les étrangers. Ceuxci n'auraient plus qu'à reprendre la tâche interrompue, avec toutes chances de mener a bien leurs entreprises s'ils consentaient à ne pas aller trop vite, s'ils se pénétraient do cette

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