LE SILENCE DE PÉKIN
Le Temps, 27 juin 1900, Mon cher directeur, Dana l'entretien que nous avons eu ce matin sur les événements de Chine, vous me demandiez notamment ce que je pensais du silence inquiétant de la capitale isolée depuis une douzaine de jours du reste du monde, mes craintes ou mes espérances relativement au sort des Européens enfermes dans Pékin. Une impression, un pressentiment, rien de plus.
Car le fait d'avoir séjourné plusieurs années en Extrême-Orient et parcouru dans le Céleste Empire quelques milliers de kilomètres
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ne confère point, hélas! au voyageur le don de seconde vue.
Je TOUS ai dit pour quels motifs, très sérieux à mon sens, j'avais Heu de supposer que les légations sont encore saines et sauves. Si je crois devoir résumer ici les raisons exposées de vive voix, ce n'est point de ma part — vous vous en doutez — désir puéril de dire mon mot sur la question chinoise, mais afin d'adresser par la voie du journal des paroles de réconfort et d'espoir à ceux de vos lecteurs qui ont, dans la petite colonie européenne de Pékin, quelque parent ou ami.
Avant tout, une remarque s'impose. La situation, en dépit de sa gravité, n'est point aussi extraordinaire qu'on serait, de prime abord, tenté de le croire. Ce n'est pas la première fois qu'une grande ville de Chine se trouve isolée de la sorte par le fait d'une de ces rébellions qui sévissent dans l'empire h l'état endémique. Toutes sont, plus ou moins, exposées à ces sortes d'aventures. Pékin n'échappe point à la loi commune. L'événement passe presque inaperçu lorsqu'il se produit très loin dans l'intérieur, au fond du Kan-Sou ou du Sé-Tchouèn. Tl en est tout autrement h! le malheur veut que l'orage éclate à proxi-
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mité du littoral, menaçant non plus seulement le monde jaune, mais les établissements européens, les légationa, les consulats.- L'émotion alors est intense, le fait prend les proportions d'une catastrophe inopinée, sans précédent.
Eh bien — et ceci m'est une première raison de croire que la situation à Pékin n'est nullement désespérée ~ le blocus de la capitale était depuis longtemps prévu, attenda comme une conséquence inévitable des échauffourées sanglantes de Pao-Ting-fou et des progrès des « Boxeurs *. Je n'en veux d'autre preuve qu'une lettre tout récemment reçue d'un de mes bons amis de Pékin. Cette lettre porte la date du 3 avril. A cette époque, mon correspondant considérait l'investissement de la ville par les rebelles comme très proche. Il semblait au surplus envisager cette éventualité avec une quiétude parfaite, ajoutant seulement qu'en prévision de l'événement inévitable on ne tarderait pas sans doute à réclamer de petits détachements de marins pour la garde des légations. D'ailleurs, aucune appréhension manifestée touchant les conséquences possibles du siège pour la sécurité de la communauté européenne. Et cependant mon ami n'est point, en ces parages, un nouveau
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venu enclin aux illusions. Il connaît bien la Chine où il réside depuis plusieurs années, en contact quotidien avec la population indigène. Les légations disposaient, avant l'arrivée — pioblématique — du détacKement international commandé par l'amiral Seymour, d'environ cinq cents hommes de choix. Cette troupe possédait plusieurs mitrailleuses. Etant donnée la situation, très propice à la défense, du quartier des légations, cette force était plus que stiffisante pour Idb garantir d'un coup de main. A. noter, en particulier, la proximité du rempart séparant la cité tartare de la vjUe chinoise. Ce rempart où l'on accède par de larges rampes est à moins de cent mètres de la rue des Légations. On n'a point souvenir qu'il ait jamais été armé ni gardé. C'est un simple promenoir, le belvédère où les Européens viennent l'été, au jour tombant, chercher un peu de fraîcheur. Itien de plus aisé que d'occuper la partie de la muraille dominant les légations ; une poignée d'hommes, ainsi postée, appuyée d'une ou deux mitrailleuses, non seulement défendrait les approches contre tout venant, mais tiendrait sous la menace de son feu la ville (chinoise et tartare) et le palais impérial.
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Une attaque générale par la populace âsi beaucoup moms à redouter à Pékin que partout ailleurs en Chiue. Pékin, on ne saurait trop le répéter, n'est nullement, comme on le croit généralement sur la foi d'informations fantaisistes, une agglomération grouillante de deux millions d'habitants. Ge chiffre (ville chinoise et ville tartare réunies) doit être ramené à quatre ou cinq cent mille au plus.
Tien-Tsin, en revanche, en compte environ quinze cent mille. C'est la grande ville du Nord ; la population y est très mêlée, très tumultueuse. Il n'en est pas de même à Pékin, cité peu commerçante, habitée surtout par des fonctionnaires et des marchands au détail.
C'est le cadre d'une grande ville plutôt qu'une grande ville. Il y a moins d'édifices que de terrains vagues.
Les Boxeurs et la soldatesque qui toujours en pareil cas, avec ou sans ordres, fait cause commune avec les pillards, ne doivent pas, selon toute vraisemblance, être dans Pékin, mais autour dé Pékin. Il est improbable que les portes de la ville, si soigneusement closes en temps de paix, dès le coucher du soleil, soient reatéei grandes ouvertes devant ces hordes. Quelle que puisse être la bienveillance,
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avouée ou secrète, de la cour pour les Boxeurs, Bou intérêt même et le vulgaire instinct de conservation l'engageraient à maintenir à distance respectueuse ces turbulents alliés.
L'appel adressé par la cour à Li-Hung- Chang, me paraît significatif. Si l'impératrice douairière mande auprès d'elle le vieux viceroi, ce n'est point, je le suppose, pour lui faire constater regorgement du corps diplomatique, mais plutôt avec l'intention de l'employer comme médiateur pour faire sa paix avec lea puissances.
Le Temps du 25, commentant ce rappel de Li-Hung-Chang, fait remarquer que, si- le décret impérial est postérieur, comme tout semble l'indiquer, à la rupture du télégraplie, on doit se demander quel chemin il a suivi et quels procédés purement chinois en ont pu accélérer la marche. Le procédé est simple.
De ce que Pékin ne peut communiquer directement avec l'Europe, il ne s'ensuit pas que les Chinois demeurent sans nouvelles de la capitale. Ils en reçoivent, n'en doutez pas, et très rapidement. A défaut du fil ils ont... les pigeons voyageurs. Cette télégraphie ailée est couramment employée par les particuliers, par les maisons de commerce et les banques
chiaoises pour les informations relatives au cours du change, etc., etc. C'est précisément la colombophilie indigène qui, pour écarter les oiseaux de proie, inventa ces légers pipeaux de bambou destinés à être attachés sous l'aile du messager et dont la mélox>ée aérienne est ai familière à quiconque habita Pékin. On me persuadera difficilement que, dans les circonstances présentes, les spéculateura chinois, si rompus dans l'ait de pêcher en eau trouble, aient renoncé à pratiquer ce mode de correspondance, lequel réunit comme pas un ces qualités essentielles : la célérité et la discrétion. C'est ainsi que sont parvenues jusqu'à nous les dernières nouvelles, de source chinoise, attestant que les légations n'avaient point souffert. J'estime que, jusqu'à preuve contraire, il y a lieu de prendre en considération sérieuse ces nouvelles, de préférence aux racontars sensationnels et lugubres émanes des agences de Shanghaï ou de Hong-Kong. Ajouterai-je qu'il est vraiment regrettable que, dans un pays oîi, même en dehors des temps troublés, la protection des lignes télégraphiques n'est assurée que de façon précaire, les résidente européens n'aient point recouru, dès longtemps à ce moyen d'information sup-
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plém enta lie. L'amiral Seymour eût pu, de la sorte, tenir l'Europe au courant de aea faits et gestes.
Quoi qu'il en soit, il résulterait des observations précédentes jetées à la hâte et dont vous excuserez le décousu, que la situation des Européens à Pékin, pour pénible qu'elle soit, n'est point forcément tragique. Je Tondrais, certes, vous donner mieux qu'une espérance.
Mais, à défaut de la certitude, du moins ai-je, dans l'angoisse du silence actuel, la ferme croyance que les représentants de la civilisation européenne à Pékin, diplomates et missionnaires, sortiront indemnes de ces épreuves.
En ce moment même où j'envoie un souvenir ému à ceux dont l'amitié me fut si précieuse durant mes divers séjours dans la capitale barbare, ce salut, j'en ai le ferme espoir, ne s'adresse point à des morts.
Mjlbcel Monnier.
Le Temps, 30 Jum 1900.
A M. le directeur du Tempt.
Penuettez-inoi d'ajouter quelques mots aux observations formulées dans ma lettre d'avaathier au sujet de la situation dea représentants de l'Europe enfermés à Pékin.
Les nouvelles que nous apportent les télégrammes d'hier et de ce jour sont de plus en plus extraordinaires et confuses. Suivant les dernières dépêches, les ministres aurûeut quitta Pékin. On nous les représente, d'une part, sortant de la capitale dans la direction du Nord. S'il fallait en croire une autre version, ils auraient, dès le 19, reçu du Tsong-li-Tamen 1 ordre de partir dans les vingt-quatre heures et s'achemineraient vers la côte accompagnés.
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eux et leurs détachements, par une escorte chinoise. Cette dernière nouvelle serait par- Tenoe à Tien-Tsia dans une lettre adressée pax l'inspecteur général des douanes, sir Eobert Hait, à l'un de ses agents. Sir Bohert serait donc toujours à Pékin et le corps diplo* matique serait parti seul, laissant derrière lui les autres membres de la petite communauté européenne ! Je me refuse à le croire ■ — à moins toutefois qu'il n'ait été expulsé par la force, manu miUfari. Il me par^t difficile d'admettre que les ministres aient quitté Pékin de leur plein gré. Ils se trouveraient, en effet, infiniment moins exposés à l'intérieur de la capitale qu'au dehors, même — je n'oee pas dire turtovt — avec la protection de saufsconduits chinois et d'escortes fournies par les troupes impériales.
Si le malheur voulait que la vieille impératrice eût réussi à les éloigner, cela lui permettrait, en cas de massacre, de continuer son double jeu et de chercher à décliner, au jou»* du règlement de comptes définitif, la responsabilité de ces assaBBÎnats. Elle ne mtinquerait pas de prétendre que si le corps diplomatique s'est retiré, c'est qu'il l'a voulu et qu'elle n'a fait qu'accéder à ce déflir, ajoutant que cet
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événement à jamais regrettable ne se serait pas produit si les Européens fussent demeurés sous la protection iuunédiate de la cour.
Il est certain que, s'il est, dans les temps de trouble, un endroit où les étrangers, et le corps diplomatique en particulier, aient cliance de trouver une eécurité relative, c'est à côté du palais impériid. En pareil cas, la cour, si elle avait le dessein bien arrêté de supprimer les représentants de l'Surope, se verrait dans la nécessité de les faire exterminer sur son ordre exprès et en quelque sorte sous ses yeux, assumant ainsi hautement la responsabilité de ces borreura. Cette terrible franchise — qui n'a rien d'impossible de la part d'une souveraine en délire — n'est cependant pas dans la manière chinoise.
L'hypothèse d'une expulsion brutale ne pourrait s'expliquer que par une surprise suivie d'une capture.
Or nous voyons — et c'est même la seule informatiom certaine — que les multitudes chinoises n'ont pas eu raison de la faible colonne internationale commandée par l'amiral Seymour. IJepuis bientôt quinze jours, ce petit corps de 2 000 hommes, ne disposant que de 150 cartouches par soldat et de 8 jours de
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TÎTTea, tenait tête, en rase campagne, à des troupes que les supputations les plus modérées évaluent à 60 000 hommes. Après ces deux semaines de marche, de contre-marches et de combats, il n'accuse que 312 blessés !
Je persiste donc à penser — et la résistance de la colonne Seymour semble confirmer cette manière de voir — que les 7 à 800 Européens, dont 500 soldats ou marins d'élite, retranchés dans Pékin, possédant cinq canons à tir rapide, penvent se maintenir aujourd'hui encore.
Maxcel Monniek.
A l'appui des obaerTationa contenues dans ce chapitre écrit au début de la crise chinoise, nous ne asurions mieu2 faire que de eoumettre à l'attention du lecteur le texte de la dernière note russe relative à l'évacuation de Péidn :
Dans ces derniers temps, les événements militaires ont pria rapfdement une tournure inattendue ; un détachement peu important des troupes internationales, dont la tâche consistait à, délivrer les étrangers assiégés dans les légations des puissances, a réussi, non seulement à remplir la tâche qui lui était primitivement fixée, mais aussi à disperser les bandes de rebelles qui s'étaient concentrées dans la capitale de l'Empire du Milieu, et à prendre des mesures pour la sécurité des communications avec Pékin. Ces circonstances favorables ne modifient cependant en rien le programme politique élaboré avant ces événements par la Russie et dont les bases sont indiquées dans le dernier communiqué du gouvernement
Comme -il est dit dans ce communiqué, la Russie n'a pas déclaré la guerre à la Chine ;
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les troupes russes ont pénétré dans le territoire de l'Ëtat voisin pour des buts déterminés, dont la plus grande partie sont actuellement atteints. Four éviter que des malentendus ou des interprétations injustes se lassent jour, l'empereur a ordonné au ministre des aRaires étrangères d'adresser aux représentants de la Russie accrédités à l'étranger la dépôche circulaire sui-
Dépëche circulaire du ministre des affaires étrangères du 25 août : Les buts principaux que le gouvernement impérial, dès le début des troubles chinois, s'est proposé d'atteindre sont les suivants :
1" Protection de la légation de Russie à Pékin et garantie de la sécurité des sujets russes contre les intentions criminelles des rebelles chinois ;
'Z' Affirmation de l'aide apportée au gouvernement chinois dans sa lutte contre les troubles dans l'intérêt du prompt rétablissement de l'ordre légal dans l'empire chinois. Lorsque, par suite des troubles, toutes les puissances intéressées eurent décidé d'envoyer dans le même but des troupes en Cliine, le gouvernement russe a mis en avant le principe suivant comme devant servir de fil conducteur dans les événements de Chine ; maintien de l'organisme existant en Chine;
3° Mise à l'écart de tout ce qui pourrait conduire au partage de l'Empire du Milieu ;
4° Établissement, par les forces alliées, d'un
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gouvernement central régulier à Pékin ; ce pouvoir étant seul en mesure de garantir l'ordre et la paix dans le pays.
Presque toutes les puissances étaient tombées d'accord sur ces points. Le gouvernement russe, ne poursuivant pas d'autres buts, demeurera inébranlable ment fidèle à son programme d'ac tion primitif.
Lorsque le cours des événements tels que l'attaque de nos troupes par les rebelles à Niou- Tchouang et une série d'actes hostiles des Chinois sur notre frontière, comme le bombardement de Blagovechtchensk, obligèrent la Russie h s'emparer de Nlou-Tchouang et à faire avancer des troupes dans le district de la Mandchourie, les mesures temporaires qui n'ont été prises qu'à la suite de la nécessité absolue de repousser les attaques des rebelles chinois ne peuvent en aucune façon passer pour de soi-disant preuves des plans égoïstes de la politique impériale.
Lorsque, ce qui arrivera bientôt, l'ordre sera complètement rétabli en Mandchourie, il faudra nécessairement prendre des mesures pour protéger la ligne de chemin de fer dont la construction est garantie par une convention spéciale avec la Chine, en suite de la concession donnée à la Société du chemin de fer de l'Est chinois.
La Russie ne manquera pas de rappeler ses troupes de ce district, si cependant la manière d'agir d'autres puissances n'y met pas d'obstacles.
APPENDICES. ISl
Il est évidemment de l'intérêt des autres puissances étrangères et des sociétés internatiO' nales qu'ii y ait des porta ouverts pour le commerce int«ruational et que Niou-Tchouang leur soit ouvert, ainsi que les lignes des chemina de fer soient de nouveau rétablies et garanties contre toute interruption.
Les événements s'êtant précipités, par la prise de Pékin, la première tâche que s'était tracée le gouvernement inipérial, à savoir la déU' vrance des représentants des puissances et de tous les étrangers se trouvant assiégés avec eux, a été remplie.
La deuxième tâche, celle qui consistait à offrir un appui à un gouvernement centrai légal et à coopérer avec lui au rétablissement de l'ordre et de relations régulières avec les puissances, apparaît jusqu'ici d'exécution difficile, par suite de l'absence de sa capitale de l'empereur de Chine et aussi de l'impératrice régente. Les circonstances étant telles, le gouvernement impérial de Russie ne voit pas de motifs suffisants pour que les légations étrangères accréditées près le gouvernement chinois demeurent plus longtemps à Pékin,
Le gouvernement a donc décidé de rappeler à Tien-Tsin son ministre. M, de Giers, avec toute la légation ; les troupes russes l'y accompagneront, leur présence désormais à Pékin n'ayant plus de but, d'après les déclarations plusieurs fois répétées et fermes du gouvernement, du moment que la tâche qui leur était
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Axée ne semble plus avoir de chance d'&tre accomplie.
Aussitôt qu'un gouvernement chinois régulier prendra de nouveau en main les rfines de l'Ëtat et nommera des représentants dotés de pleine pouvoirs pour traiter avec les puissances, la Russie ne manquera pas, de son côté, après entente avec toutes les puissances étrangëres, d'envoyer ses fondés de pouvoir en tel Heu où devront se faire les négociations.
En vous ordonnant de porter tout ce qui est ci-dessus à la connaissance du gouvernement auprès duquel vous êtes accrédité, nous espérons que ce gouvernement partagera notre opinion.
A la suite de la circulaire précédente adressée aux puissances étrangères, M. de Giers et le général Linevitch ont reçu des instructions pour prendre immédiatement, en exécution des intentions du Taar, des mesures pour le transport à Tien-Tsin de la légation de Russie, des sujets russes et des troupes russes de Pékin; bien entendu, toutes tes circonstances locales dûment considérées à ce sujet.
Ce communiqué officiel, publié par le Mes' sager du Gouvernement de Saint-Pétersbourg, a causé en Europe un certain émoi. Il suffit cependant d'un peu de réflexion pour ae rendre compte que la Russie ne pouvait pas adopter «ne autre politique. Son attitude présente
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est la conséquence logique du programme qu'elle s'est imposé depuis l'époque lointaine où elle se trouva en contact avec la Chine. On ne peut raisonnablement <]emaiider à la Russie en Extrême-Orient autre chose qu'une politique lUBse.
De toutes les puissances, la Bussie est la seule qui puisse, au lendemain de la prise de la capitale, retirer ses troupes de Pékin, ordonner au personnel de sa Légation de se replier sur Tien-Tsin, sans que cette retraite soit interprétée par les Chinois comme un acte de faiblesse. Ils y verraient au contraire une nouvelle preuve d'amitié de la paît de leur toute-puissante voisine désireuse de leur épargner non seulement une expiation trop rigoureuse mais jusqu'aux froissements d'amour-propre.
Il n'en est pas de même des autres puissances. Leur retraite précipitée, le départ de leurs légations, seraient enregistrés par la Chine comme autant de victoires sur les barbares d'Occident. Et c'est pourquoi elles hésitent. A l'heure où nous écrivons, les pourparlers ont déjà traîné quinze jours. Il est probable qu'une solution ne saurait tarder. Peutêtre se bomera-t-on à retirer le gros des trou-
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pea à quelques lieues de Pékin tout en laissant dans la capitale, auprte des légations, un millier d'hommes & titre de garde d'honneur. C'est à Pékin que les ministres résident, c'est là qu'ils fuient victimes d'une agression odieuse, au mépris du droit des gens. C'est à Pékin qu'ils doivent recevoir les plénipotentiaires impériaux. Les Chinois ne manqueraient pas de voir dans leur départ, non pas un acte de politique conciliante, mais une véritable fuite. Seul le représentant de la Kussie peut se retirer sans compromettre en rien le haut renom de son pays et le prestige de l'Europe, attendu que Russes et Chinois se touchent de trop près pour que ceux-ci soient jamais tentés d'envisager ceux-là avec le dédain manifesté par les Célestes vis-à-vis des Occidentaux. La Bussie est pour eux avant tout une grande puissance asiatique.
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Il n'est pas inutile d'insister snr cet arrêt fameux qui devrait être considéré comme la cbaite des missions de Chine. Le Tribunal des Rites ne s'était pas rendu sans résistance. Far deux fois ses décisions avaient été nettement défavorables. Par deux fois l'Empereur avait annulé la délibération et voici en quels termes il ordonnait d'examiner à nouveau et définitivement la requête des missionnaires :
La trente-unième année du règne de Kang-Hi, le second jour du deuxième mois de la Lune, Yi-Sang-O, ministre d'Etat, vous déclare les volontés de l'Empereur.
Les Européens qui sont à ma cour président depuis longtemps aux mathématiques. Durant les guerres civiles, ils m'ont rendu un service très impartant par le moyen du canon qu'ils ont fait fondre : leur prudence et leur adresse singiilière, jointes à un zèle et à un travail extraordinaire, m'obligent encore à les considérer. Outre cela, leur Loi n'est point séditieuse, et il nous semble bon de la permettre, afin que ceux qui
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voudront l'embrasser, puissent librement entrer dans les Eglises et faire une profession publique du culte qu'on y rend au Souverain Seigneur du Ciel. Nous voulons donc que tous les édita qui jusqu'ici ont été portés contre cette Loi, de l'avis et du conseil de nos Tribunaux, soient à présent déchirés et brûlés. Vous, ministres d'Etat, et vous, mandarins tartares du Souverain Tribunal des Rites, assemblez -vous, examinez cette aRaire, et me donnez au plus tût votre avis.
L'arrêt fut enfin conforme à la volonté impériale. Il était rédigé en forme de requête, afin de le présenter à l'Empereur et d'en obtenir la confirmation. En voici les parties essentielles :
...Nous avons sérieusement examiné ce qui regarde les Européens, lesguels attirés de l'extrémité du monde par la renommée de votre singulière prudence, et par vos autres grandes qualités, »nt passé cette vaste étendue de mers qui nous sépare de l'Europe. Depuis qu'ils vivent parmi nous, ils méritent notre reconnaissance par les signalés services qu'Us nous ont rendus dans les guerres civiles et étrangères, par leur application continuelle à composer des livres utiles et curieux, par leur droiture et leur sincère affection pour le bien public.
Ces Européens sont fort tranquilles, ils n'excitent point de troubles dans nos provinces ; ils ne
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font de mal à personne,. Us ne commettent aucune mauvaise Eiction...
...Fuis donc que nous n'empêchons ni les Lamas de Tartarie, ni les Bonzes de la Chine d'avoir des Temples et d'y ofirir de l'encens à leurs Pagodes, beaucoup moins pouvons-nous défendre aux Européens qui ne font, ni n'enseignent rien contre les bonnes Lois, d'avoir aussi leurs Églises particulières et d'y prêcher publiquement leur religion. Certainement ces deui choses seraient tout à fait contraires l'une à l'autre, et nous paraîtrions manifestement nous contredire nous-mêmes...
...Cependant nous attendons là-dessus les ordres de Votre Majesté afin que nous les puissions communiquer aux gouverneurs et aux vice-rois tant de Pékin que des autres villes des provinces. Fait l'an trente-unième du régne de Kang-Hi, le troisième Jour du second mois de la Lune.
Confirmé aussitôt {22 mars 1692), l'arrêt était expédié par le Tribunal des Rites aux autorités provinciales avec le commentaire suivant :
Vous donc, vice-rois des provinces, recevez avec un très profond respect cet Edit impérial; et dès qu'il sera entre vos mains, lisez-le attentivement ; estimez-le et ne manquez pas de l'exécuter ponctuellement, selon l'exemple que Nous
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VOUS en avons donné.. De plus, faites-en faire des copies, pour le répandre dans tous les lieux de votre gouvememeat, et nous donnez avis de ce que vous aurez fait en ce point *.
Il semble que cette pièce décisive contenait tout ce que la diplomatie européenne s'est, depuis lors, efforcé d'obtenir en faveur des missions, y compris le droit de propriété au sujet duquel on a tant discuté, avant d'aboutir, en 1865, au traité Berthemy. Cette dernière convention, à vrai diie, ne fit qu'assurer aux missionnaires ce qu'ils possédaient déjà en vertu de TEdit de Eaug-Hi, en subordonnant toutefois l'exercice de leur droit à certaines conditions et restrictions qui ne figuraient point dans le document impérial de 1698. Celui-ci reconnaissait, sans réticence aucune, aux Européens, le droit ■ d'avoir leurs Eglises particulières,.. », ce qui devait naturellement impliquer le droit d'acquérir les terrains nécessaires à la construction de ces édifices. En revanche, la convention Berthemy, dont nous obtenions en 1894 la reconnaissance et la ratification formelle par le
1. Voir le texte complet du document dans Du Halde. DescTtptlon de l'Empire de la Chine, t. III, pp. 112-113.
gouvemeineiLi clLinois, stipule que toute propriété acquise à l'intérieur de TEmpire sera inscrite non pas au nom de tel on tel misBionnaixe, mais comme propriété collflctive de la mission. D'autres articles exigent que l'intention d'acquérir soit notifiée au préalable et dans certains délais aux autorités locales, etc., etc. Tout cela n'a pas l'accent vainqueur ; ce n'est pas le sic voîo sic juheo, mais plutôt le ton de la procédure, d'un contrat péniblement débattu avec un procureur retors. Etait- il donc nécessaire de recourir à cet instrument plutôt modeste et mal venu qui semble n'entr'ouvrir à nos protégés qu'une petite porte de la Chine, au seuil de laquelle il faut s'incliner et donner le mot de passe, alors que nous avions sous la main un titre vieux de deux siècles leur assurant le droit de pénétrer par la grande porte, librement et la tête haute ?
Comparé à la grandiloquence de £ang-Hi attestant les services rendus à l'Empire par les Européens et l'inuocuité de leurs doctrines. la phrase par laquelle débute l'article 13 du traité de 1860 fait également assez pauvre figure :
La religion chrétienne, — y est-il dit, — ayant
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pour objet essentiel de porter les hommes à la vertu, les membres de toutes les communautés chrétiennes jouiront, etc., etc...
Cela, en vérité, manque un peu d'ampleur.
Le rédacteur du traité a l'air de se croire obligé de plaider en quelque sorte les circonstances atténuantes en faveur de ceux-là mêmes pour lesquels il revendique le libre exercice de leur culte. L'édit de Eang-Hi avait, on en conviendra, une tout autre allure. Il avait pour lui, qui plus est, cette valeur inestimable d'avoir été rendu par le plus grand monarque de la dynastie actuelle. Il possédait enfin Taulorité du fait accompli de longue date, l'autorité de la tradition, cette alliée toujours précieuse, en Chine plus que partout ailleurs.
Plutôt que de paraître imposer une innovation, n'eût-il pas été à la fois plus simple et plus habile d'exiger le maintien intégral des droits existants depuis deux siècles, de stipuler que ces droits accordés par l'illustre empereur Kang-Hi n'avaient point cessé et ne cesseraient jamais d'être en vigueur, tous édita contraires devant être considérés comme nuls et non avenus P En affirmant ainsi le respect du passé, on restait dans la tradition chinois^
on garantisBait plus sûremeikt l'avenir. C'est donc, à notre sens, ce vénérable document qu'il conviendrait de choisir pour base solide de tontes négociations ultérieures concernant les missions et les chrétientés chinoises.
Il ne paraît pas en efEet que les missionnaires aient obtenu, par des conventions plus récentes, des avantages supérieurs à ceux que leur assurait l'édit impérial de 1693. None n'ignorons pas qu'un arrangement intervenu en 1898 leur a donné des grades dans le mandarinat. Mais est-ce là un avantage sérieux?
Lear situation est-elle donc plus enviable par le fait que de simples prêtres européens exerçant librement en Chine le sacerdoce sous la protection des traités, sont devenus du jour an lendemain des sortes de fonctionnaires chinois, enrôlés désormais dans la hiérarchie mandarinale? J'ai j}e!ne à le croire. Au surplus, les derniers événements ont prouvé que le bouton de corail ou de cristal ne sufâsait point à les protéger contre les rancunes des autorités et les fureurs des foules. Le malheureux évèqne de Moukden n'a-t-il pas, en dépit de son globule rouge, été décapité dans le yâmen même et sous les yeux du gouverneur, son collègue dans le mandarinat?
Le seul areeiisl de Kiang-Nan, près Shanghaï, comprend : 1° Un ■ département des machines ■ installé de façon à pouvoir constmire des machines de 3 000 chevaiix ; 2° nn atelier pour les coques en fer et les chaudières. On y a construit un croiseur de 2 000 tonneaux Ëlant 14 nœuds ; 3° une petite manufacture d'armes fabriquant des ïtemington à raison de 200 par semaine. Avec un personnel mieux choisi, elle en fabriquerait aisément un millier ; 4° un « département des projectiles *, pouvant fournir une production d'environ cinq tonnes par jour, depuis le projectile de 5 pour pièce de campagne jusqu'aux ohus pour les Krupp.
M. Henry Norman qui visitait cet arsenal en 1894 on compagnie du directeur, un Anglais d'Elswick, M. N. E. Cornish, déclare avoir vu un canon de 8 pouces, de 12 tonnes 1/3, monté sur un affût hydro-pneumatique à éclipse. Cette pièce avait été construit»
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APPENDICES. lîî
entièrement à Kiang-Nan. Lee cKantiera en coni«naient huit autres en cours^ de fabrication. Au dire du directeur, l'arsenal avait, en deux ans, livré 22 canons de 8 pouces, 8 canons de 6 pouces et 1 de 9.
A une petite distance de Kiang-Nan sont les poudrières et les manufactures de cartouctes qui peuvent fournir 10000 cartouches par jour.
L'Europe ne se décide ra-t-elle pas à mettre fin à cette intéressante maie trop dangereuse industrie ?