UN ANGE
« Rachel, ne pleure pas ainsi tes enfants. Plon- « gée dans le désespoir, tu meurtris ton sein ; « cesse de verser des larmes : réjouis-toi, au con- « traire, car tes enfants ont une vie bien plus
« heureuse. Réjouis -toi! C'est de ce Fils du « Père suprême et éternel, dont on cherchait la « ruine, que vous recevez la vie éternelle. Ré- « jouis-toi donc !... »
Nous possédons d'autres mystères des Saints- Innocents plus développés que celui-là. Nous les négligerons pour aujourd'hui. Le jour de l'Epiphanie, comme nous l'avons dit, un drame aussi, un mystère des Rois mages naquit au sein de l'office. M. Léopold Delisle a récemment découvert un fragment d'une très-ancienne version de ce mystère, et il l'a publiée dans la Bibliothèque de r Ecole des Chartes *.
Voici comme le savant académicien a expliqué sa découverte. On retrouve dans ces quelques lignes les qualités ordinaires de M. Delisle ; elles sont peu communes. On ne le loue plus, on le nomme.
Citons-le :
« Le feuillet de garde qui est relié à la fin du « psautier de Charles le Chauve (ms. latin 1 162 « de la Bibl. nat.) mérite d'être signalé. Il devait à « l'origine faire partie d'un petit volume écrit au « onzième siècle et dont chaque page se com- « posait de quinze lignes. Il formait les deux
r. Année 1875, t. XXXIV, liv. 5 et 6, p. 6^7, 658.
« premières et les deux dernières pages d'un « cahier; mais le copiste ayant pris son cahierà « rebours, a tracé sur la dernière page le texte ce qui était destiné à la première. Il s'aperçut de « sa méprise quand il voulut retourner le feuil- « let. Voilà pourquoi il s'est arrêté au milieu « de sa tâche. Voilà pourquoi l'on rnit au rebut « un double feuillet, dont le quart seulemen « était couvert d'écriture, et qui, dans la suite, « servit de garde à l'un des plus beaux manuscrits <c carlovingies. La page qui nous a été ainsi « conservée nous offre un fragment d'un trèsce ancien mystère, dont les principales parties « étaient rédigées en hexamètres, et qui était « noté en neumes. »
Malgré sa date très-ancienne, le mystère dont M. Delisle a découvert et publié un fragment, nous offre soit dans son texte, soit dans la mise en scène qu'il suppose, les indices d'un état déjà fort avancé du drame liturgique, et nous le montre parvenu au point où il allait se transformer en mystère semi-liturgique. Nous prendrons donc aujourd'hui un autre spécimen du drame des Mages, afin de le présenter tel qu'il était quand il faisait, pour ainsi dire, partie intégrante et presque obligatoire, au moins par la coutume, de l'office de l'Epiphanie. Nous choisirons la version
selon l'usage de Limoges, publiée par M. Edélestand Du Méril*. »
Cette version s'écarte déjà sans doute de la forme originaire, puisqu'elle contient des vers rhythmiques : recherche que la version primitive, empruntée au texte même de l'office, ou du moins calquée sur lui, n'a probablement pas connue. Néanmoins elle en a gardé dans son ensemble les principaux traits : brièveté, simplicité, caractère essentiellement liturgique. Sa place même est un- indice. On la représentait pendant la messe, à l'offertoire. C'est à juste titre que M. Du Méril l'a intitulée : Office des Mages.
Il faut la considérer, selon les savantes définitions de M. Léon Gautier, comme un trope de la première époque, c'est-à-dire remontant pour le moins au dixième siècle. Préservée par sa forme dialoguée de la proscription qui chassa hors du missel les simples tropes, elle se perpétua dans la liturgie du diocèse d'année en année, de siècle en siècle, sous une forme quelque peu amplifiée et ornée, mais relativement voisine encore de la forme primitive. Voici ce drame :
Après le chant de V Offertoire^ avant qu'on aille à l'offrande, trois chanoines du chœur, vêtus d'ha-