‹ Le drame chrétien au moyen âgeChapitre 12 sur 58 · DRAME LITURGIQUE · texte numérisé non relu

DRAME LITURGIQUE

Les drames liturgiques du moyen âge se sont développés par des moyens divers, très-curieux à étudier. Le premier a consisté dans l'addition au drame primitif, généralement très-simple et trèscourt, de nouvelles paroles et bientôt de nouveaux personnages, dont l'idée était fournie par l'office où ce drame avait pris place. Les paroles et les personnages avaient soit un caractère historique, soit un caractère symbolique, parce que tel est le double caractère des textes de la liturgie auxquels on les empruntait. Cette remarque suffit pt)ur qu'on ne s'étonne point d'anomalies seulement apparentes. Le drame liturgique dialogue et figure ce que l'office raconte et chante, et s'il y ajoute quelque chose, il le fait d'abord dans l'esprit qui l'a primitivement inspiré, il se préoccupe des rapports et des convenances liturgiques plus que des rapports et des convenances dramatiques, les-

quelles sont à peine distinguées encore, bien qu'elles apparaissent déjà, notamment dans la mise en scène, dont l'accroissement correspond à celui du texte dialogué. Cette mise en scène pourtant conserve aussi un caractère liturgique et symbolique.

Ce caractère, que Ton peut croire trop effacé dans l'idée du drame telle que nous la concevons, laquelle est presque exclusivement historique, et ne laisse guère de place au symbole, ce caractère, dis-je, donnait à certains drames liturgiques du moyen âge une grandeur originale, une sublimité touchante, dont le théâtre espagnol a su garder quelque chose dans certains autos de Lope de Vega et de Calderon. Ainsi le drame de Radie! , tel qu'on le représentait aux fêtes de Noël, le jour des Saints-Innocents, à l'abbaye de Fleury-sur- Loire, devait être sur les spectateurs d'un vif et puissant effet. C'est un développement, par le moj'-en ci-dessus indiqué, du court chant dialogué sur le même sujet que l'an dernier, à pareil jour, j'ai placé sous les yeux de mes lecteurs.

Les enfants qui fréquentaient les écoles de l'abbaye représentaient les martyrs du cruel Hérode, et Ton peut voir dans ce drame un monument très-ancien de la fête dite des Innocents, qui fut célébrée durant tout le moyen âge en un grand

nombre de diocèses. Comme dans la tameusejête de rA?ie, sur laquelle s'est tant exercée la haine ignorante des historiens philosophes, il s'y glissa des abus que l'on peut d'autant moins imputer à l'Eglise qu'elle ne cessa de les condamner et, pour les extirper, finit par proscrire l'usage même de réjouissances qui, à l'origine, avaient pu non-seulement n'être pas blâmables, mais avoir une réelle utilité.

« Pour représenter le massacre des enfants, « dit la rubrique, que les Innocents soient revê- « tus de blanches tuniques et que, joj^eux, ils « parcourent l'église du monastère, priant le Sei- « gneur et chantant : « Combien glorieux est « votre royaume ! » Que l'Agneau vienne tout « à coup , portant sa croix , et qu'il marche « devant eux çà et là, et qu'ils le suivent en « chantant :

« Seigneur, envoyez votre Agneau, domina- « teur de la terre, de la pierre du désert à la « montagne de la fille de Sion. »

« Cependant qu'un écuyer tende à Hérode, « assis sur son trône, un sceptre en disant :

« Sur le siège de David et sur son royaume il « prendra place, pour qu'il l'affermisse et le soli- « difie dans le jugement et la justice, de mainte- « nant jusque dans Téternité. »

« Cependant qu'un ange, apparaissant au- (( dessus de la crèche, avertisse Joseph de fuir « en Egypte avec Marie ; qu'il lui dise trois fois :

« Joseph ! Joseph ! Joseph ! fils de David ! »

« Puis qu'il ajoute :

« Prends l'Enfant et sa mère et va en Egypte, « et demeures-y jusqu'à ce que je te dise de revête nir. Il arrivera, en effet, qu'Hérode cherchera « l'Enfant pour le faire mourir. »

a Joseph alors s'en ira, sans qu'Hérode le voie, « avec Marie portant l'Enfant, et il dira :

« Egypte, ne pleure point, car ton Seigneur « vient à toi, ton Seigneur devant qui seront « remués les abîmes, il vient délivrer son peuple « des mains de la Force. »

« Cependant un écuyer, venant annoncer que « les mages s'en sont retournés dans leur pays par « un chemin différent de celui qu'ils avaient suivi « pour venir, saluera d'abord le roi, puis lui « dira :

« Roi, vivez éternellement! Vous êtes joué, « Seigneur, les mages s'en sont retournés par « une autre voie. »

« Qu'Hérode alors, comme saisi de fureur, tire « son épée et se dispose à se tuer, mais qu'il en « soit empêché par ses courtisans , qu'il s'apaise « et dise :

« J'étoufferai sous les ruines le feu de ma co- « 1ère. »

« Cependant les Innocents, marchant toujours « derrière l'Agneau, chanteront ces vers :

« Louons l'Agneau céleste, pour nous immolé, « adorons en lui la splendeur du Père, l'éclat de ce la Virginité ; offrons nos louanges à la divinité (c du Christ résidant sous cette figure, afin que, (c poursuivis de mille manières par la colère « d'Hérode, nous soyons sauvés par l'Agneau, « que notre mort soit unie à celle du Christ. »

« L'écuyer y approchera d'Hérode et lui don- <t nera ce mauvais conseil :

« Songez, seigneur, à l'assouvissement de votre « colère, et, tirant le glaive, ordonnez que l'on « tue tous les enfants ; peut-être, compris dans ce « massacre, le Christ aussi sera-t-il tué. »

« Hérode lui donnera son glaive en disant :

« Écuyer très-cher, fais périr les enfants par « l'épée. »

« Tandis que les bourreaux se dirigeront vers <c la troupe des enfants, l'Agneau devra s'éloi- « gner; les Innocents le salueront à son départ (( en chantant :

« Salut, Agneau de Dieu ! salut à toi qui effaces « les péchés du monde! alléluia! »

« Alors les mères supplieront les bourreaux :

« Pitié ! épargnez la vie de nos tendres -en- « fants ! »

« Puis, quand les Innocents seront couchés « morts sur le sol, qu'un ange apparaisse d'un « lieu élevé » (les galeries supérieures de l'église), « et qu'il s'adresse aux enfants :

« Vous qui dormez dans la poussière, éveillez- « vous et criez... »

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