‹ Le drame chrétien au moyen âgeChapitre 15 sur 58 · MYSTÈRE SEMI-LITURGIQUE · texte numérisé non relu

MYSTÈRE SEMI-LITURGIQUE

L'une des plus puissantes causes qui ont développé,-de la fin du dixième à la fin du quinzième siècle, le drame né au sein de la liturgie, c'est la tendance cyclique. Un exemple explique cela mieux que tous les raisonnements, et j'ai déjà commencé, ces précédentes années, à placer sous les yeux de mes lecteurs les faits dont la réunion doit former l'exemple dont il s'agit. Je continue, cette année, à l'occasion de la fête de Noël, l'exposition d'un mouvement dramatique dont cette solennité a précisément été, comme d'autre part la fête de Pâques, l'occasion réelle, au temps ^où nos aïeux de toute condition, parmi leurs labeurs et leurs peines, savaient vivre et mourir dans la plénitude d'une foi joyeuse, sous le regard et le sourire de l'Église, qui les avait enfantés, non-seulement à la vie surnaturelle, mais à la vie intellectuelle, et qui les initiait, par les

splendeurs de son culte plein d'une divine poésie, aux pures jouissances de Fart.

Les fêtes de Noël, au moyen âge, ne se bornaient pas au jour de la Nativité. On peut dire, d'une façon générale, qu'elles embrassaient avec la fin du mois de décembre le commencement du mois de janvier, et s'arrêtaient seulement à l'octave de F Epiphanie. Dans cette période de réjouissances trois solennités liturgiques en particulier avaient donné lieu de très-bonne heure à la naissance de petits drames, qui s'étaient rapidement accrus soit dans leur texte, soit dans leurs procédés scéniques. J'ai d'abord présenté à mes lecteurs l'office dramatique des Bergers^ qui avait sa place dans la liturgie de la nuit de Noël, puis un petit dialogue de Rachel et de l'Ange^ chanté pendant l'office de la fête des Saints-Innocents, et enfin l'office dramatique de V Etoile ou des Mages^ qui faisait partie des rites de l'Epiphanie. Revenant alors sur mes pas, j'ai décrit l'an dernier un drame plus développé de Rachel^ où Hérode figurait avec ses bourreaux, et où il était question des mages. Dans un autre drame sur le même sujet, que nous a conservé un manuscrit de la bibliothèque de Munich, lequel appartenait autrefois à la cathédrale de Frisingue, Hérode figure également, et il est question des mages, mais de

plus, le drame commence par la scène de l'adoration des bergers. Aujourd'hui, je vais présenter à mes lecteurs un mystère où, à la vérité, le massacre des Innocents est seulement entrevu, comme une conséquence de la colère d'Hérode, mais où se trouvent réunies les deux antiques scènes de l'adoration des bergers et de l'adoration des mages. De ces divers documents résulte clairement la tendance des trois drames primitifs à se confondre en un seul.

La réunion en un seul mystère des deux offices dramatiques des Bergers et des Mages donne un caractère particulier à la nouvelle pièce et modifie les rapports qui unissent le drame à la liturgie. Il n'y a plus de raison tout à fait déterminante qui en fixe la place à un jour précis, la Nativité ou l'Epiphanie, et la représentation en a pu être donnée à l'une ou à l'autre de ces fêtes, et même à l'un quelconque des jours de réjouissance compris sous la désignation générale do. fêtes de Noël. A cette latitude pour le jour correspond une latitude pour l'heure de la représentation, qui permet, dans une certaine mesure, de subordonner les convenances liturgiques aux convenances dramatiques. Le drame a encore toutes les formes d'un office, mais il n'est plus un office, 'ou du moins c'est un office extraordinaire, c'est,

pour user d'un mot qui exprime bien ma pensée^ un mystère semi-liturgique. '

Il n'est plus représenté nécessairement dans l'église, ou tout au moins l'église n'est plus qu'une partie de la scène. Le cloître de l'abbaye prête aux acteurs, clercs des écoles du monastère, et aux spectateurs accourus des environs, son espace encadré d'arcades. C'est à la porte, non de l'église, mais de l'abbaye, qu'a été disposée la crèche, près de laquelle se tiennent deux femmes, qui sont censées avoir assisté la sainte Vierge. Dans la cour, sur divers sièges ou bas échafauds, voici d'une part Hérode avec son écuyer , ses courtisans et ses satellites, voici son fils A rchélaùs, voici les bergers de Bethléem. Les scribes ou docteurs de la loi sont tenus cachés de l'un des côtés du cloître, dans la partie qui sert de logement aux étrangers, aux hôtes du monastère {diversorium). La porte de l'église (c'est-à-dire l'une des portes latérales du nord ou du midi par où l'on entre dans le transept) est toute grande ouverte, et dans le chœur, où les chantres sont à leur place, trois moines sont en trois coins, en costume de voyageurs, et représenteront les mages.

Un clerc, suivi de nombreux enfants de chœur, et figurant une troupe d'anges, apparaît à quel-

que endroit du premier étage, au-dessus des galeries du cloître, et annonce aux bergers la naissance du Sauveur. Ceux-ci, traversant la cour, se dirigent vers la crèche, et le dialogue qui constituait l'antique office des Past-eurs s'engage, se poursuit, s'achève dans les termes consacrés.

Cependant là-bas, dans le chœur, les trois rois, venant chacun du coin qui figure son pays, se réunissent devant le grand autel. Un luminaire mobile figure Tétoile miraculeuse. Les mages se saluent, s'embrassent, et marchant côte à côte, guidés par l'étoile, se dirigent processionnellement vers l'entrée du chœur en chantant. Là ils s'arrêtent et interrogent ceux des assistants qui sont groupés dans le transept.

« Dites-nous, habitants de Jérusalem, où est « l'espoir des nations, oij est le Roi qui vient de a naître, le roi des Juifs que nous ont annoncé « des signes célestes et que nous venons adorer. »

Cependant Hérode, dont le siège est près de la porte de l'église, les aperçoit à travers le transept. Il leur envoie son écuyer, qui leur dit en vers hexamètres imités de Y Enéide^ produit des écoles de l'abbaye :

« Quelle nouveauté, quelle cause vous a pousse ses à tenter des routes inconnues ? Où dirigez- <c vous vos pas ? De quelle race êtes- vous ? De

« quel pays ? Apportez-vous ici la paix ou la « guerre ? »

Les mages répondent en vers rhythmiques :

« Nous sommes Chaldéens, nous apportons la « paix, nous cherchons le Roi des rois, dont la « naissance nous est indiquée par une ^ étoile « qui fait pâlir toutes les autres. »

L'écuyer revient vers Hérode et, fléchissant le genou devant le tyran, son maître :

« Vive à jamais le roi !

« Salut et faveur.

l'écuyer.

« Seigneur, ces trois hommes inconnus qui se « dirigent vers nous viennent d'Orient. Ils disent « qu'ils cherchent un roi nouveau-né. »

Hérode envoie alors aux mages de nouveaux messagers, ses « orateurs ou interprètes » comme dit la rubrique, puis, après leur retour, de nouveau son écuyer qui, à travers le transept, lui amène les étrangers. Il les interroge, et, troublé de leur réponse, il commande à ses courtisans d'aller chercher les scribes qui attendaient, munis chacun d'une longue barbe, le moment de sortir de leur cachette pour entrer en scène. Hérode les interroge et ils répondent en prose :

« O VOUS, scribes, dites si vous trouvez quelque (c chose d'écrit au sujet de cet enfant dans le « livre des prophètes ? »

LES SCRIBES, après avoir longtemps feuilleté le livre.

« Nous trouvons, seigneur, dans les écrits des « prophètes, que le Christ doit naître dans Beth» « léem de Juda, cité de David. Le prophète « a chanté ainsi... » (Ils montrent à Hérode le passage.)

* LE CHŒUR, au fond de Téglise.

« Bethléem, tu n'es pas la moindre entre les « villes de Juda, etc. »

Hérode, pris de fureur, jette violemment le livre à terre. Son fils Archélaiis, qui de son siège peu éloigné entend ce bruit et voit l'émotion paternelle, se lève et vient pour l'apaiser. Le père et le fils dialoguent en vers rhythmiques :

« Salut, illustre père, salut, puissant prince^ « dont l'empire s'étend au loin et qui tenez le a sceptre royal. »

« Fils très-aimant, digne de toute louange et « dont le nom exprime l'honneur royal (jeu de « mots d'écoliers sur Archélaiis : ^7T/ze, comman- « dément en grec : lans^ louange, en latin), un roi

« plus fort, plus puissant que nous vient de « naître : je crains qu'il ne nous chasse du trône. »

ARCHELAUS, d'un ton de matamore.

ce Contre ce roitelet, contre cet enfantelet, « ordonnez, père, que votre fils engage le comte bat. »

Hérode , plus cauteleux , donne congé aux mages, pour qu'ils aillent s'informer de l'Enfant €t lui en apportent des nouvelles :

« Allez, enquérez-vous diligemment de cet en- « fant, et quand vous l'aurez trouvé, revenez ici « m' apprendre où il est, afin que moi aussi je « l'aille adorer. »

Les mages s'éloignent, se dirigeant vers la crèche. Ils se montrent l'un à l'autre l'étoile qui les précède, et qu' Hérode et son fils aperçoivent alors aussi. Furieux, les deux tyrans la menacent de leurs glaives. Cependant les bergers revenant de la crèche se rencontrent avec les mages, et un dialogue s'engage, lequel n'est autre chose qu'une antienne empruntée à l'office de Noël, où elle avait sans doute précédé les plus anciens drames.

LES MAGES

« Qu'avez-vous vu ?

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