‹ Le drame chrétien au moyen âgeChapitre 18 sur 58 · UN JEU D'ETUDIANTS DANS UNE ABBAYE ALLEMANDE LÈ^MYSTÈRE DE LA NATIVITÉ · texte numérisé non relu

UN JEU D'ETUDIANTS DANS UNE ABBAYE ALLEMANDE LÈ^MYSTÈRE DE LA NATIVITÉ

Les grandes écoles épiscopales et monastiques d'où sortirent les Universités étaient peuplées, au douzième, au treizième siècle, d'une foule d'écoliers et d'étudiants, qui ne se destinaient pas tous à prendre les ordres majeurs, et dont un bon nombre ne devaient demeurer clercs que dans le sens étendu de ce mot, qui servait, au moyen âge, à désigner tous les lettrés. Les abbayes contenaient souvent, sinon toujours, deux groupes scolaires : le groupe intérieur, celui des ftopïces^ destinés à recruter l'ordre de Saint-Benoît, et placés sous une discipline sévère, et le groupe extérieur, celui des écoliers et étudiants, qui venaient seulement demander aux moines l'instruction primaire, secondaire et supérieure, soit qu'ils se destinassent au clergé séculier, soit qu'ils voulussent remplir dans le monde les emplois pour lesquels l'instruction était requise. Une plus

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grande liberté leur était laissée, surtout dans les hautes classes, correspondant à la rhétorique, à la philosophie de nos lycées, et plus haut encore, aux cours de nos Facultés et de nos écoles spéciales.

La vie studieuse de cette jeunesse n'était pas sans relâche et sans divertissements. Outre ses récréations de tous les jours, les fêtes de l'Eghse étaient pour elle l'occasion de réjouissances où elle trouvait l'action, le mouvement et le bruit, chers de tout temps à l'exubérance de cet âge; mais la poésie et la musique y avaient aussi leur part, dans une sorte de liturgie extraordinaire, qui fut créée de bonne heure au sein et à côté des offices ordinaires et obligatoires. Les fêtes de Noël et de Pâques, certains anniversaires de saints plus spécialement scolaires, ramenaient des heures, des jours de joie, dont il nous est parvenu assez de témoignages, des témoignages assez et même quelquefois trop significatifs, pour que nous ne sachions pas à quoi nous en tenir sur ce fameux ennui qui, selon des auteurs prompts aux phrases imposantes, aurait pesé sur nos pères durant une longue série de siècles. Cette joie était partagée par les populations environnantes, conviées à venir contempler, admirer les ingénieuses inventions des jeunes clercs, et particulièrement les

jeux dramatiques, qui n'étaient pas assurément le moindre de leurs plaisirs.

Les bourgeois, les artisans des villes, les censiers, les serfs des campagnes, moins malheureux toute l'année qu'on ne l'a dit, n'en attendaient pas moins, eux et leurs femmes, ces fêtes avec impatience, et se gardaient bien de manquer au rendez-vous. Les seigneurs y venaient aussi avec leurs dames. Les uns et les autres, bourgeois, ouvriers, censiers, serfs et seigneurs, pouvaient avoir également des fils parmi les acteurs bruyants de ces fêtes scolaires, car ni les évêques, ni les abbés n'étaient avares de l'instruction distribuée dans leurs écoles. L'on avait vu déjeunes rustres, dûment savonnés, polis et ornés par le triviiini et le qiiadriviujn, en sortir pour devenir plus tard eux-mêmes abbés, évêques et même papes. En attendantes pouvaient, comme leurs camarades, avoir la chance d'être promus, par élection scolaire, pendant les fêtes de Noël, à la dignité à'évêque des enfants, et recevoir, à ce titre, principalement le jour des Saints-Innocents, au souvenir desquels se rattachait cette dignité, recevoir, dis-je, à ce titre, dans l'église et hors de l'église, beaucoup d'honneurs et de quolibets.

Ces jeux d'étudiants ont eu, sur le développement du théâtre au moyen âge , une influence

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considérable. Cela n'est pas seulement attesté par les curieuses compositions d'Hilaire et de ses condisciples, élèves d'Abélard, que contient un manuscrit de la Bibliothèque nationale, et par les drames représentés à l'abbaye de Saint-Benoîtsur- Loire, que nous a conservés un manuscrit de la Bibliothèque d'Orléans; nous retrouvons le même fait, prouvé par des textes, au delà du Rhin, dans cette Allemagne qui doit tant à l'Église catholique et aux moines bénédictins. La Bibliothèque de Munich, en particulier, nous en donne de curieuses preuves, notamment dans un manuscrit provenant de l'abbaye de Benedictbeuern en Haute-Bavière, et qui contient, parmi des chants d'étudiants en latin rhythmique et en allemand, deux textes dramatiques trèsimportants l'un et l'autre, mais dont un seul toutefois nous occupera aujourd'hui. C'est un mystère latin de la Nathnté, qui nous offre le premier exemple connu jusqu'ici d'une composition cyclique, réunissant dans un même cadre tous les drames liturgiques plus anciens qui se rapportaient à la naissance du Sauveur.

Nous avons expliqué à nos lecteurs, en de précédents essais, comment la scène dramatique des Bergers, celle des Innocents, celle des Mages, qui avaient pris place à la fin du dixième siècle et

au commencement du onzième dans l'office de Noël, du jour des Saints-Innocents, de l'Epiphanie, avaient été amplifiés peu à peu, et comment bientôt on avait tendu à les réunir pour former un drame plus large. C'est précisément dans les drames composés pour les écoles épiscopales et monastiques que cette tendance se manifeste et que la réunion peu à peu s'accomplit. La Nativité de Benedictbeuern nous la montre achevée. Mais ce n'est pas tout. Une petite scène dramatique avait trouvé place aussi dans l'office du jour de l'Annonciation. C'était la mise en dialogue de l'évangile du jour, qui raconte l'apparition de l'ange à Marie. L'auteur de notre mystère, ou celui de quelques-uns des drames plus anciens qui servirent pour le composer, ajouta cette scène aux autres, dont elle formait l'introduction naturelle. Ce n'est pas tout encore. Avant cette introduction un prologue fut ajouté, consistant dans l'évocation des prophètes de l'ancienne loi, qui avaient annoncé la venue du Messie.

Mais ce prologue même avait d'abord formé un petit drame à part, un drame des Prophètes du Christ, issu d'une leçon de l'office de Noël, représenté durant cet office, et qui, outre la place qui lui fut attribuée en tête des mystères de la Nativité, eut ses destinées spéciales, très-longues

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et très-fructueuses, puisqu'il fut l'origine d'un cycle entier, le cycle du Vieux Testameiit *.

Le mystère de la Bibliothèque de Munich est donc une compilation, mais c'est une compilation de textes remaniés, c'est-à-dire- à la plupart desquels la muse des étudiants de Benedictbeuern, ou de quelque autre abbaye, à la fin du douzième ou au commencement du treizième siècle, s'est efforcée de donner un éclat nouveau par une nouvelle mise en rimes. Il est probable que l'œuvre est collective, qu'elle est due à la collaboration de plusieurs clercs des hautes écoles du monastère, les plus habiles et les plus âgés. Les préoccupations scolastiquesy sont manifestes. On voit que ces jeunes clercs, dans leur divertissement, ne peuvent perdre le souvenir de leurs études. La classe de logique et celle d'astronomie y versent le trop-plein de leur science débordante. Aristote, dont les œuvres commençaient à faire fureur, y est plusieurs fois cité, avec plus ou moins d' à-propos. On y remarque surtout la passion, venue, dit-on, des écoles d'Irlande, de l'argumentation contradictoire , hi bernoise. Le chef de la synagogue (archisynagogîis) se débat.

I. Cest ce que nous avons essayé de montrer dans notre travail intitulé : Les Prophètes du Christ, étude sur les origines du théâtre au moyen âge.

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comme un beau diable, contre les raisonnements de saint Augustin, qui remplit la fonction d'évocateur des prophètes et préside à la représentation *. Le diable dispute contre l'ange, qui appelle les pasteurs au berceau du Messie :

l'ange.

« Bergers, je vous annonce une grande joie : « Dieu a revêtu une chair semblable à la vôtre. « Sans commerce charnel une vierge Fa enfanté.

Comme les bergers se mettent en marche, le diable leur dit :

« Ne va pas croire à de telles choses, rustique « simplicité! Ce sont paroles en l'air qu'aucune « raison vraie n'appuie. Que la Divinité repose « dans une crèche, c'est une fausseté qui saute par « trop aux yeux. »

Alors les bergers retournent à leurs affaires, mais range leur dit :

« Bergers, cherchez le nouveau-né dans la « crèche et rendez vos pieux hommages à la Mère « et à son Fils. Que rien ne vdus arrête en ce « dessein. Que votre dévotion vous conduise au « divin berceau. »

I. Nous en avons donné les raisons dans le travail ci-dessus mentionné. Ces anachronismes, reportés à leur origine, ne sont pas aussi ridicules qu'ils en ont l'air.

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