‹ Le drame chrétien au moyen âgeChapitre 33 sur 58 · LA FÊTE DE PAQUES AU TREIZIEME SIECLE · texte numérisé non relu

LA FÊTE DE PAQUES AU TREIZIEME SIECLE

L'Eglise, sortie du long deuil du carême et des sombres érnotions de la semaine sainte, vient de revêtir ses habits de fête. La haute cathédrale ouvre à la foule pieuse, qui s'y engouffre à longs flots, sa large nef et ses deux bas-côtés. Les grandes arcades, aux arcs brisés en forme de lancettes, s'ouvrent entre les colonnes amorcées de colonnettes, qui forment une haie architectonique des deux côtés de la grande voie qui va du por-

I. Les détails archéologiques que nous avons essayé de grouper dans cette esquisse, sont empruntés au beau cours professé à l'École des Chartes par M. Jules Quicherat.

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tail au chœur. La galerie à claire voie, qui a succédé au triforium du douzième siècle, aligne audessus des maîtresses arcades ses élégantes colonnettes, et au-dessus des colonnettes, au troisième étage, s'ouvrent dans les lunettes delà voûte, avec leurs petites arcades jumelles à membrure de pierre et leur oculus, les fenêtres aux vitraux coloriés et peints.

La voûte plane au-dessus, croisée d'ogives, et ses arcs qui s'entrelacent partent tous du sommet des colonnes de la nef, comme des rameaux sortis de ces troncs de pierre.

Au fond de la nef, le transept, ouvrant ses deux bras, laisse voir l'immense entrée du chœur, appelé aussi le chancel, et qu'enveloppe l'antique balustrade de l'entre-colonnement, déjà grandie et renforcée presque au point de devenir un mur, où s'adossent les stalles des chanoines. Des deux côtés de l'entrée sont deux petites chaires, les ambons, précurseurs du jubé, et dans l'un desquels on lit l'épître, dans l'autre l'évangile.

Au fond du sanctuaire, à l'endroit où, s'arrondissant, il devient le chevet, s'élève, sur son estrade à degrés que longe une balustrade, le maître-autel, table de marbre supportée par une grosse colonne, et entourée d'arcades élégantes dissimulant le support. Une crosse de métal plan-

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tée en terre suspend sur l'autel le cibontim, où est enfermé le corps de Jésus-Christ. Derrière la crosse, une armoire de bois vitrée, en forme d'édicule gothique, répose sur le plateau de marbre du retable, dont les arcades évidées forment au-dessous une petite crypte, où l'on place le reliquaire, gloire de Téglise. Au nord, à l'orient, au midi, court une enveloppe de colonnes métalliques, ouverte seulement à l'ouest, du côté de la nef, et autour de laquelle circule une tringle, où pendent des courtines qui cachent le fond du chevet et son collatéral, où s'unissent les deux bas-côtés.

L'église resplendit de luminaires, dont les feux se jouent sur les magnifiques tentures dont on a paré l'édifice, se brisent en reflets divers sur les masses d'ombre des piliers, des colonnes et des colonnettes, et vont se perdre là-haut, sous la voûte immense. L'encens fume et l'orgue remplit la basilique de sa grave harmonie.

Dans le chœur, les chanoines du chapitre et leurs vicaires assis aux stalles, les simples chantres guidés par le chanoine préchantre, et les enfants de chœur, tous vêtus d'ornements dont la magnificence a depuis bien dégénéré, sont prêts à entonner l'office de Pâques.

Dans la nef, dans les bas-côtés, dans les cha-

pelles latérales, se pressent les fidèles, d'un côté les hommes, de l'autre les femmes : seigneurs et dames, bourgeois et bourgeoises, vêtus de la cotte de drap fixée à la taille par une ceinture, et du surcot flottant par-dessus comme une grande blouse ; le costume des femmes distingué de celui des hommes seulement par leur coiffure, qui est un chapeau semblable à un mortier de juge, attaché au moyen d'une pièce de gaze passant pardessus la forme et venant se nouer sous le menton. Les seigneurs sur leur surcot portent à la poitrine leurs armoiries brodées. Quelques serfs des campagnes voisines, humbles dans leurs pauvres vêtements, qui ont gardé les formes courtes du vêtement carolingien, mais pieux et résignés, sont agenouillés sur les pavés de terre cuite. Tous prient avec ferveur, l'âme pleine d'une joie religieuse, et se sentant, ce jour-là, égaux devant Dieu.

Matines commencent. U Invitatoire éveille le sentiment qui dort au fond des cœurs et lui donne son expression par ces mots enthousiastes : « Le Christ est ressuscité ; Alléluia ! » On chante le premier, le second, le troisième Nocturne, longs ofiices que notre mollesse ne supporterait plus aujourd'hui, mais qu'à cette époque on trouvait trop courts, et qu'on allon-

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geait sans cesse par des interpolations liturgiques. Les psaumes, les répons, les leçons, les antiennes célèbrent la gloire du Christ vainqueur de la mort, la joie des chrétiens et de l'univers. On arrive au dernier répons :

« Comme le jour du sabbat était passé, Marie « Magdeleine, Marie, mère de Jacques, et Marie « Salomé achetèrent des parfums pour se rendre V. au sépulcre et embaumer le corps de Jésus. « Alléluia !

« Et certes, au point du jour, elles vinrent au « tombeau, le soleil déjà levé, pour embaumer « le corps de Jésus. Alléluia ! Gloire au Père, au « Fils et au Saint-Esprit. »

Or, pendant ce chant, voici qu'un drame se prépare.

Trois chanoines se sont levés de leurs stalles ; ils ont traveirsé le choeur et la nef et ont été se placer près de la grand'porte de l'église. Ils sont vêtus de ces vastes manteaux à plis, sans manches, posés sur les épaules, agrafés sur la poitrine, auxquels sont adaptés des capuchons, et qu'on appeUe des chapes. Ces chapes sont de couleur blanche. Ils ont entortillé leurs têtes dans des amicts ou fichus de lin, tiennent en main des vases et des encensoirs, et représentent les trois Maries.

Quand, après le chant du répons, on a récité la dernière leçon, ils s'avancent lentement vers le maître-autel, et, par la nef, remontent au chœur en chantant cette prose :

« La prescience éternelle avait, pour le court « espace d'un samedi, choisi, non loin de la cité c( sainte, un jardin.

a Un jardin moins remarquable par la douce « variété de ses fruits que par son étendue et sa « magnificence qui l'égalaient à F Elysée.

(( C'est là qu'un magnanime décurion et un « noble centurion ont enseveli la fleur née de la « Vierge Marie dans leur propre tombeau.

(c Or, le troisième jour, cette fleur, qui a fleuri ce dès le commencement des siècles, a refleuri « hors du tombeau aux premières lueurs de « l'aube. »

Quand leur chant s'achève, les trois chanoines sont arrivés devant le maître-autel ; là les attend un enfant de chœur en costume d'ange, c'està-dire vêtu d'une aube, longue robe blanche à plis qui lui descend jusqu'aux talons, et qui est lîxéc à la taille par une ceinture de cuir. Il porte au cou l'amict ou fichu de lin. Par-dessus l'aube descendent deux longues bandes violettes qui partent des épaules et se terminent aux deux bouts par un renflement de l'étoffe où sont cousues des

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franges : c'est Vétole. Un voile rouge lui couvre la face ; il a des ailes aux épaules et une pique à la main. Il est assis sur un pupitre, au côté gauche de l'autel qui figure le sépulcre. Il s'adresse aux chanoines et leur demande :

« Qui cherchez-vous dans le sépulcre, ô ser- « vantes du Christ ? »

Les trois chanoines fléchissent les genoux et répondent tout d'une voix :

« Jésus de Nazareth le crucifié, ô habitant du « ciel. »

L'enfant de chœur, alors, soulevant le tapis qui couvre l'autel, fait semblant de regarder dans le sépulcre, et leur chante :

« Il n'est point ici, il est ressuscité comme il « l'avait prédit ; allez, annoncez qu'il est ressus- « cité. »

Les chanoines se relèvent, se retournent et reviennent à pas lents jusqu'au milieu du chœur en chantant :

« Aujourd'hui est ressuscité le Seigneur ; il est « ressuscité, le lion fort, le Christ, Fils de « Dieu ! »

Puis d'une voix joyeuse ils entonnent la prose pascale :

« Que les chrétiens offrent un sacrifice de « louanges à la victime pascale.

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« L'Agneau a racheté les brebis ; le Christ in- « nocent a réconcilié les pécheurs avec son « Père.

« La Mort et la Vie en sont venues aux mains « en un merveilleux duel ; le Roi de la vie est «mort, mais il revit et règne. »

Au milieu du chœur, deux de leurs vicaires, vêtus de chapes de soie, les arrêtent et les interrogent :

« Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu dans le che- « min ? »

L'un des trois chanoines, celui qui se tient à gauche, répond :

« J'ai vu le sépulcre du Christ vivant, j'ai vu « la gloire du Christ ressuscité. »

Le second, celui qui se tient à droite, reprend :

« Témoin les anges, le suaire et les vêtent ments. »

Le troisième, celui du milieu, ajoute :

« Il est ressuscité, le Christ, notre espérance, « il précédera les siens en Galilée. »

Les deux vicaires répondent :

« Mieux vaut croire une seule personne, Marie, « qui est véridique, que la tourbe menteuse des « Juifs. »

Tout le chœur, terminant la prose, s'écrie :

« Nous savons que le Christ est vraiment res-

« suscité des morts : ô Roi victorieux, aie pitié « de nous ! »

Le drame est terni iné. L'évêque se lève à son tour : vêtu de l'aube et de la dahiiatique, tunique somptueuse à larges manches, qui tombe tout droit, presque sans plis, et descend un peu plus bas que le genou ; chaussé de sandales munies d'un double cordon recroisé sur la jambe, imitant la chaussure antique ; coiffé de la mitre, dont les pans aigus imitent la forme gothique de l'arc brisé ; les mains ornées de gants de couleur violette, dont le dos est décoré d'un nimbe et d'une croix : d'une main, il tient la crosse émaillée dont la volute est chargée d'un sujet historié, le combat de saint Michel contre le dragon ; dans son autre main fume un encensoir. Il s'avance vers l'autel et entonne le Te Deiim.

Matines expirent ; laudes commencent...

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