‹ Le drame chrétien au moyen âgeChapitre 32 sur 58 · LE DRAME D ADAM. IDI · texte numérisé non relu

LE DRAME D ADAM. IDI

« Suis-je le gardien de mon frère ? » répond Gain :

Sais-je, Sire, où il est allé, A sa maison ou à ses ble's ?

Pourquoi donc le dois- je- trouver ?

Je ne le devais pas garder.

Mais Dieu :

Qu'en as-tu fait ? Où l'as-tu mis ? Je le sais bien, tu l'as occis :

Son sang en fait vers moi clameur, Au ciel en monta la vapeur...

Le crime va, la peine suit :

Sois maudit, Caïn, sois maudit...

Ton frère est mort en ma croyance, Dure en sera ta pénitence.

Le Sauveur rentre dans l'église. Les diables accourent et s'emparent des deux frères, de l'assassin et de sa victime. Ils les emmènent en enfer. Gain reçoit en chemin force bourrades. Abel est traité avec plus d'égards. Ainsi se termine le second acte.

Le troisième acte consiste dans le défilé des prophètes. Le lecteur^ qui, depuis le commencement du drame, est resté dans la chaire dressée contre la grande porte de l'église demeurée ouverte, et a dirigé de là les divers épisodes de la représentation, principalement les chants du

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chœur, dont il est le chef, lit le sermon qui commence par ces paroles : « Je vous inteiyelle, ô Juifs! » Puis il évoque successivement chacun des prophètes, lesquels jusqu'alors s'étaient tenus cachés dans un des bas-côtés de l'église.

Abraham, Moïse, Aaron, David, Salomon, avec des vêtements et des attributs destinés à faire ressortir leurs caractères différents, s'avancent tour à tour, prennent place sur la basse estrade disposée au milieu du porche, devant la chaire du lecteur, et prophétisent d'une voix claire, tant en latin qu'en français. Chacun d'eux, après avoir achevé son rôle, est entraîné dans l'enfer par les démons. Balaam s'avance, monté sur son âne qu'il éperonne, et, dépassant l'estrade, il s'arrête au bord de l'escalier, et là prophétise. Les démons viennent le saisir, lui et sa monture, qui n'est pas fâchée d'être aidée pour descendre les degrés. Daniel, Abacuc, Jérémie succèdent à Balaam. Isaïe les suit. Ce prophète est soudainement interrompu dans ses prédictions par un Juif qui, se levant tout à coup à gauche, du milieu de quelques personnages muets figurant la Synagogue^ engage avec lui une courte dispute, et ne tarde pas à se reconnaître vaincu. Nabuchodonosor termine le défilé et va rejoindre Adam et Eve, Abel et Caïn,.

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Abraham et tous les prophètes dans les abîmes de l'enfer.

Quand la gueule de dragon s'est refermée, le lecteur^, transformé en prédicateur, commence à réciter un long sermon en vers sur le jugement dernier, qu'on appelait le dît des Quinze sigJieSy et qui sert au drame d'épilogue et de moralité.

Oiez, seigneur, communément.

Ce dont le Sauveur nous reprend...

Suivant l'usage, ce sermon ou dit se termine

par le souhait du salut éternel, que l'orateur

adresse à son auditoire : l

Notre Seigneur donc refera Ciel et terre, que défaits a, Puis descendra au jugement, Sachez-le bien, cruellement, Qu'il nous donne à tous d'y venir Innocents, selon son désir 1

Tout le peuple répond Ajnen^ et l'on entonne le Te Deinn.

Mais de quels sentiments étaient animés les spectateurs de cette représentation, — je dis les spectateurs réels, et non fictifs comme nous ? — Groupés sur le parvis, en face de l'église, soit debout, soit assis par terre, le sol étant

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jonché de paille, quelle impression bourgeois et bourgeoises, serfs et serves, avec leurs enfants, ouvrant de grands yeux, écoutant de toutes leurs oreilles; quelle impression reçoivent-ils de notre drame? Les chevaliers avec leurs écuyers, les nobles dames avec leurs suivantes et leurs pages, sur les estrades plus ou moins somptueuses où ils ont pris place, et d'où ils dominent le théâtre et le vulgaire des spectateurs, que pensent-ils, eux qui forment l'auditoire d'élite, que pensent-ils de ce spectacle ?

Sont-ils là pour s'édifier, pour s'instruire, ou pour s'amuser ? Dans l'église, dont la porte est ouverte, ils aperçoivent, vêtu de ses habits sacerdotaux, ce même chœur ecclésiastique, dont la voix grave et sonore leur chante, aux jours fériés, la messe et les heures canoniales. Le lecteur, dans son ambon, tenant son grand livre ouvert, leur déclame des leçons en latin. La lente mélodie du mode grégorien, si familière à leurs oreilles, accentue les paroles du texte sacré, dont on a formé des répons. Un prêtre, en dalmatique et en étole, accomplit sous le porche et sur la place, avec une lenteur majestueuse, des mouvements semblables à ceux que prescrit le Rituel. Ne sont-ils pas à un office? N'assistent-ils pas à une cérémonie de la liturgie?

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Mais regardez : Adam et Eve sont placés par Dieu dans le paradis terrestre, ils pèchent, ils sont chassés de l'Éden, ils font pénitence, ils meurent. Gain et Abel apparaissent, offrent leurs sacrifices; Gain tue son frère; les démons entraînent l'un et Fautre. Les prophètes défilent et annoncent le Ghrist. Le lecteur prend la parole, il prêche et annonce le jugement dernier. Attentifs, les spectateurs assistent à ces grands événements, ils écoutent ces prédications. Ils recueillent ces dogmes, ces moralités dans leur esprit et dans leur cœur. Ne sont-ils pas là pour s'instruire ? N'est-ce pas un catéchisme qu'on leur fait ?

Mais à quoi bon ces décors ? A quoi bon ces ustensiles? ce paradis avec ses rameaux fleuris et ses courtines de soie? cet enfer avec son énorme gueule ? ces deux autels ? ces échafauds ? ce hoyau? cette bêche? ces chaudières? ces marmites retentissantes ? A quoi bon ce serpent mécanique qui s'enroule si ingénieusement autour d'un tronc d'arbre? L'enseignement religieux, même donné sous une forme vivante et dramatique, n'a pas, ce semble, besoin de tout cela. Encore moins est-il nécessaire, pour que la leçon soit comprise, que des démons aux fronts cornus, aux gestes baroques, se ruent de temps à autre à travers la foule, oia ils provoquent un

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certain effroi, mêlé de grands éclats de rire. Et puis, qu'est-ce qu'un enseignement en vers, et en vers où l'on retrouve, à côté de traits d'une vigueur presque cornélienne, cette malicieuse bonhomie de nos vieux fabliaux, qui devait atteindre sa perfection relative dans les chefs-d'œuvre de Molière et de La Fontaine ? N'est-il pas évident que cette cérémonie, ce catéchisme auquel on a convié les fidèles, est aussi pour eux un amusement, où les yeux et l'intelligence trouvent également leur compte, ceux-là, dans la pompe du spectacle, celle-ci, dans le charme d'une poésie, rude, il est vrai, mais pleine de fraîcheur et d'originalité?

L'édification, l'instruction, le plaisir, c'est, en effet, ce que demandaient à ce théâtre primitif, à cette liturgie extraordinaire, nos ancêtres, les Français du douzième siècle, qui, pour être plus chrétiens que nous, n'étaient ni moins amis de la gaieté, ni moins sensibles aux pures jouissances de l'art. Laissant désormais de côté un dédain que rien ne justifie, sinon une présomptueuse ignorance, sachons comprendre et goûter, par la pensée, le vif plaisir que prenait à ce nouveau théâtre une société nouvelle; devant ce porche gothique, contemplons le drame sacré, déployant ses splendeurs naïves aux yeux d'un peuple jeune.

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qui s'émerveille et qui bat des mains; et dans notre vieille Gaule, au douzième siècle, comme dans les riantes campagnes de TAttique, au temps de Thespis, admirons, suivant le mot de Fénelon, cette aimable simplicité d'un monde naissant.

Enfin, le voilà terminé, ce voyage auquel je vous avais conviés. Laissez-moi seulement, pour finir, me demander ce que nous cherchons, quand nous vous invitons à ces retours vers un passé si lointain, sous le patronage de l'association généreuse qui s'efforce d'introduire parmi nous, de mettre en pratique cette grande idée : la liberté de l'enseignement supérieur. Quand nous venons vous parler de ces antiques monuments de notre littérature, de ces vieux drames, de ces vieilles chansons de geste, — qu'illustrait naguère, ici même, la voix éloquente de ce grand érudit, qui est aussi un grand orateur, mon savant ami, celui qui m'a tracé la voie, M. Léon Gautier, — tandis que, non loin d'ici, au Collège de France , ces mêmes origines de notre littérature sont expliquées, commentées, au nom de l'État, avec tant de perspicacité et de profondeur, par un savant dont les opinions ne sont pas les nôtres, mais dont nous nous plai-

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sons à saluer le mérite que l'Allemagne déjà nous envie; le meilleur élève, je me trompe, l'émule de Frédéric Diez, et qui porte un nom deux fois cher à l'érudition française, M. Gaston Paris, — eh bien ! ce que nous cherchons dans ces études, ce n'est, croyez-le bien, ni le plaisir puéril d'étaler des connaissances jusqu'ici peu répandues, même parmi les gens lettrés, dans notre pays, ni la vaine satisfaction de nous-mêmes. Le but que nous poursuivons, le sentiment que nous voudrions répandre, communiquer ici et partout, à vous et à tous, dans l'ordre littéraire comme dans tous les autres, c'est le culte des traditions françaises, c'est le véritable patriotisme, celui-là qui se puise, non pas dans les chimères des abstractions et des systèmes, mais, je l'ose bien dire, dans les entrailles mêmes de la patrie.

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