‹ Le drame chrétien au moyen âgeChapitre 45 sur 58 · LA RESURRECTION DU SAUVEUR. I9E · texte numérisé non relu

LA RESURRECTION DU SAUVEUR. I9E

Le rite dramatique du Sépulcre, qui dès la fin du dixième siècle avait pris place dans l'office de Pâques, avait reçu de bonne heure, dans un certain nombre d'églises et surtout dans les monastères, des développements dont nous avons offert un exemple à nos lecteurs. En même temps que ce rite arrivait au point où nous l'avons vu dans l'abbaye d'Origny-Sainte-Benoîte, un autre rite, V Apparition à EmmaiïSy que l'on figurait soit le lundi, soit le mardi de Pâques, s'était également développé de manière à constituer un drame assez étendu, dont nous avons essaj^é de tracer l'esquisse sous ce titre : Le Voyageur.

Le mouvement de concentration qui a si fort agi sur les destinées de notre littérature épique au moyen âge, n'a pas eu moins d'action sur le développement de la littérature dramatique. La

présence simultanée de deux drames se rattachant au même sujet divin, la résurrection du Sauveur, dans deux offices aussi rapprochés que celui de la fête de Pâques et celui du lundi ou du mardi suivant, cette simultanéité, dis-je, devait conduire à l'idée de réunir ces deux drames en un seul plus étendu.

Un très-curieux mystère, publié en i856 par M. Victor Luzarche, d'après un manuscrit de la Bibliothèque de Tours, et reproduit par M. de Coussemaker dans ses Drames liturgiques an moyen âge^ nous montre que cette réunion se fit en effet. Il présente de grandes analogies dans sa composition avec la version d'Origny-Sainte- Benoîte, mais il a en plus les scènes du Cénacle et de Saint Thomas, par lesquelles se terminent les versions développées de V Apparition à Emmails. Peut-être même contenait-il les scènes du Voyageur et de V Hôtellerie, qui sont le fond de ces versions, car le manuscrit a une lacune où. ces scènes trouveraient assez bien leur place. A la différence du mystère d'Origny, il est tout entier en latin, il ne contient pas de farcitures françaises. Mais en revanche, même dans la partie qui leur est commune, je veux dire les scènes du Sépulcre^ il offre de nouveaux développements, de nouveaux personnages : Pilate et ses soldats. La mise

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en scène en était relativement compliquée. On peut, malgré le lien encore étroit qui le rattache aux offices, le considérer comme une de ces formes intermédiaires qui ont reçu le nom de mystères semi-liturgiques. Il semble avoir été composé dans la première moitié du douzième siècle.

Dès cette époque, on représentait des drames entièrement en français. Nous en avons la preuve dans le fragment, — malheureusement bien court, — d'un mystère de la Résurrection, que contient le manuscrit 902 du fonds français à la Bibliothèque nationale ^ Ce fragment est précédé d'une sorte de préambule qui supplée en quelque façon à ce qui nous manque, en nous donnant l'idée de la composition du drame par l'énumération des personnages et l'esquisse de la mise en scène :

(( Récitons en cette manière — la sainte Ré- « surrection. — Premièrement disposons — tous <c les endroits et toutes les demeures : — le cruci- « fix ^ premièrement, — et puis après le tombeau. « — Il doit y avoir une geôle — pour enfermer les « prisonniers. — Que l'enfer soit mis d'un côté, — « et les demeures de l'autre, — et puis le ciel;

I. Le texte en a été publié par M. Jubinal en i8?4, puis reproduit par MM. de Monmerqué et F. Michel, dans leur Théâtre français an moyeyi âge. Didot, in-4°. . 2. C'est-à-dire le Calvaire.

« et sur les échafauds * — d'abord Pilate avec ses a vassaux; — il aura six ou sept chevaliers. — « Cayphe sera sur le second; — que la Juiverie « soit avec lui, — puis sur le troisième Joseph « d'Arimathie. — Que sur le quatrième soit « monseigneur Nicodème. — Sur le cinquième « les disciples du Christ. — Que les trois Maries « soient sur le sixième. — Que l'on pourvoie à « figurer — la Galilée au milieu de la place; — « qu'Emmaùs y soit aussi représenté, — là où « Jésus fut mené à l'hôtellerie, — et quand toute « la foule est assise, — et le silence établi de toutes « parts, — que monseigneur Joseph, celui d'Aride mathie, — vienne à Pilate, et qu'il lui dise... » Si on compare l'idée que ce préambule nous donne du mystère dont il règle la représentation, avec le mystère latin publié par M. Luzarche, on verra que le rapport entre eux est analogue à celui que nous avons noté entre la version publiée par M. Luzarche et celle d'Origny-Sainte-Benoîte, ou, en d'autres termes, que nous sommes en présence d'un développement nouveau du type

I. Ces échafauds sont précisément les demeures, ou, comme dit le texte, les mansions; ils sont bornés par Tcnfer, à droite des spectateurs, et par le ciel, figuré à gauche au sommet d'un échafaud à deux étages. Les autres échafauds n'en ont qu'un et sont bas. Us se succèdent latéralement de gauche à droite.

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dramatique de la Résîirrection, tel qu'il était résulté de la réunion des deux anciens drames du Sépulcre et du Voyageur. Outre Pilate et ses soldats, qui figuraient déjà dans la Résurrection du manuscrit de Tours, nous voyons paraître Cayphe et sa suite, Joseph d'Arimathie, Nicodème, et aussi l'aveugle Longin, qui figure dans le drame, bien qu'il ne soit pas nommé dans le préambule. Le développement s'est fait en puisant dans l'Evangile et aussi dans les légendes apocryphes, auxquelles les poètes du moyen âge, moins réservés que l'Église, accordaient une si grande autorité.

Le caractère original du mystère contenu dans le manuscrit de Paris, c'est d'être entièrement en français. Toutefois, en tête de chaque réplique, les noms des personnages sont en latin : Pilatus, Nichodemiis, Longiniis, iimis militiun, alter ex militibus. Ce n'est ni le seul, ni le principal lien qui rattache encore ce mystère aux origines liturgiques du drame chrétien. En effet, le premier vers du préambule nous avertit, et le texte même nous montre que ce mystère n'est pas un pur dialogue, mais une récitation dialoguée. On sait comment l'évangile de la Passion se récite ou se chante dans nos églises. Ce mode remonte à une époque reculée, et certainement, comme

les manuscrits le prouvent, était en usage au moyen âge, et même avait été, dans telle ou telle église, dans tel ou tel monastère, singulièrement développé.

« Un chant doux et triste, dit M. Édelestand « Du Méril * , marquait toutes les paroles du « Christ; celles de Pilate et de Judas se criaient ce sur un ton aigu, qui semblait prendre à tâche « d'être désagréable à l'oreille, et la partie narra- « tive était récitée d'une voix à peine accentuée. « Cette division dramatique se trouve déjà, avec « les notes de chaque rôle, dans un manuscrit « en lettres lombardiques, conservé à la biblio- « thèque Barberine. Cette division se trouve aussi « dans un manuscrit du quatorzième siècle con- « serve à la bibliothèque Mazarine, sous le « n° 2 16 : tout le récitatif est précédé d'un C en « encre rouge [clerus)-^ la partie des Juifs, de « Pilate et de Judas y est marquée par un S « [subdiaconus)^ et le rôle du Christ est indiqué « par une croix. A Leipsig, la mise en scène « était encore plus complète; chaque personnage « était joué par un acteur différent, et il y avait « dans d'autres localités un chœur de Juifs ^. »

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