LA MORT
Il faut que la mort naturelle
Te face ce qui est en elle.
Avant que je puisse à jamais
Te servir de ton dernier mets :
Cela faict, je t'ay préparé
Un lieu d'obscurité paré,
Lieu d'horreur, de crys, d'hurlemens,
De souspirs et gemissemens,
Lieu oii les serpens et couleuvres
Rongeront ta langue et tes lèvres,
Lieu où peste, charbon, catherre,
Sont plus drus qu'herbe sur la terre,
Lieu plein de souffre et feu ardant,
Trop plus aspre chaleur rendant
Que cestuy cy, là brusieras,
Et jamais ne consommeras :
Voilà ton lieu déterminé,
Et pour tous meurtriers destiné,
Pour superbes ambitieux,
Pour chiches avaricieux,
Larrons, paillards, blasphémateurs,
Enfants rebelles, contempteurs
Des commandemens de leur père :
Voilà leur éternel repaire :
Tous abysmeront là dedans,
Où n'a que grincement de dens,
Et un torment qui tousjours dure.
GAIN
Horrible mort, mort rigoureuse et dure, Que ne m'as-tu ravy dans la matrice, Où bien avant que teter ma nourrice.
Si tost que fuz en ce monde venu ?
Pourquoy m'a-on sur le genouil tenu, Flaté, porté, allaicté de mammelles.
Pour me garder à peines si cruelles ?
Qu'est-ce de moy ? O malheureux damné ! Maudite soit l'heure que je fus né.
Maudite nuict en laquelle il fut sçeu Et publié qu'avois esté conceu !
Soit la clarté de la lune obscurcie Et du soleil ténébreuse et noircie !
Maudite terre et ses verds paremens, Et maudiz soyent tous les quatre elemens ! Ma mère soit, et mon père maudit !
Le haut séjour soit à tous interdit, Ainsi qu'à moy, et mesme passion Soit de chacun la consolation !
Assurément je ne prétends pas donner /'Odïeiis et sangiafît meurtre cojmnis par le maudit Caïn à rencontre de son frère Abel pour un chefd'œuvre de l'esprit humain. Mais ce que je n'hé site pas à dire, c'est que, tout au moins par rap port aux œuvres dramatiques du même temps cette tragédie fait un très-grand honneur à Tho mas Le Coq, et aussi à cette province de Nor mandie, de tout temps féconde en poètes, et qui au début du siècle suivant, devait enfanter Cor neille.