Mes mémoires, t. Y, ch. cxvii, p
drait à la fin convenir. Dumas vise la foule; et l'essentiel, en cette affaire, n'est pas que la couleur soit déliée, mais adroitement répandue à la surface. Il s'agit de représenter Henri III — et sa cour; c'est à savoir un drame de passion et de mœurs. Or j'estime que, malgré quelque afl'ectation de science juvénile, l'acte II, celui de la cour, est exécuté de main de maître, que des touches successives achèvent peu à peu le tableau, que nos yeux, nos oreilles, notre esprit sont comme remplis de cette impression que voilà une époque singulière, avec ses qualités d'action et ses vices florentins, sa foi et ses superstitions, ses jjassions et ses débauches et ses simagrées. Et je dis que déjà paraissent les procédés du cravon qui dessinera le Demi-Monde ou le tableau de l'acte I du Père prodigue. Si l'on observe que ces procédés ne sont point ceux de la tragédie, oh! que l'on a raison, et avec quelle prudhoramie! Autre temps, autres mœurs, autre public. Que ne nous diton encore : Ah! si vous aviez vu la Champmeslé?
Pour le mélange des genres, Dumas suit sa veine. Il innove en dramatiste. A la vérité, cela ne fait pas un problème pour lui. Il n'oppose point le sublime au grotesque. Il est en scène. Les mots plaisants jaillissent parmi les situations. La gaîté s'insinue dans le tissu du drame et fait corps avec lui. Joyeuse, le bien nommé, l'émaille de ses saillies, sans avoir pour unique emploi d'exciter le rire. Il n'est pas un gracioso. Il a une verve de santé, qui est du premier coup au point du théâtre, et qui passe la rampe. L'esprit de théâtre, c'est l'esprit de tout le monde, en projection. Dumas l'a justement de cette sorte, et le projette. Joyeuse n'est un raffiné que sur le terrain. Il ne coupe pas les actes en deux jiour y faire à l'antithèse sa part. Il n'arrête point la pièce, ni le mouvement d'ensemble, pour se détirer à l'acte IV, dans le vif de la crise.
Des situations et des mots, et des mots de situation, plus rarement de caractère, n'est-ce point le drame? Est-ce que Beaumarchais n'avait pas beaucoup de cet esprit-là? N'avait-il pas donné l'exemple de mêler la sensibilité au comique, à la suite de son siècle, et perfectionné les moyens d'opérer ce mélange, pour le plaisir du nôtre?
Les progrès techniques accomplis par Beaumarchais, Dumas s'en empare et les tourne au profit du drame. L'action est simple, plus simple même que chez le modèle, dans les œuvres de tenue, mais aussi rapide, accélérée et souple. Nous ne sommes plus dans la tragédie : les événements se tiennent, se commandent de proche en proche comme les anneaux d'une chaîne sans fin. On notera que sous le pittoresque de l'époque historique l'intrigue se déroule, serrée, en un mouvement impitoyable. Aussitôt que Catherine, pour servir ses propres visées sur le roi, s'est mise à agir Saint-Mégrin et le duc de Guise, c'est une progression haletante et sans cesse indiquée. Cinq actes, les deux jDremiers plus longs; au milieu, un III consacré au ménage des Guise; un IV oîi Guise est joué par le roi et Saint- Mégrin appelé au rendez-vous fatal; un V passionné, effréné, étouffant et concis, comme tous les dénoûments de Dumas. Au I, Saint-Mégrin a manqué être surpris en tête à tête avec la duchesse; au V le tête-à-tête est un guet-apens; et tous les actes sont coupés d'un mot qui dose, suspend et avive l'émotion : « Qu'on me cherche les mêmes hommes qui ont assassiné Dugast ^ ! » Et aussi le mot de la fin rappelle le début, scelle l'unité de l'ensemble. « Eh bien, serre-lui la gorge avec ce mouchoir-! » Tout est lié, animé, gradué, d'une logique fiévreuse. Et c'est bien le drame, cons-