Urbain Grandier
5. Les Mohicans de Paris (Th., XXIV), I, tabl. m, se. v, pp. 64-65. Cf. Mes mémoires, t. V, ch. cxxiii, pp. 146-162 sur le magnétisme. Cf. Joseph Balsamo. Quoi qu'on en ait dit, Dumas fils croyait à la chiromancie. A plusieurs reprises, il m'a affirmé que Desbarolles lui avait prédit un triste événement de sa vie. Il avait d'ailleurs le culte de la main; il avait fait mouler celle de son père.
frénétique en tout, et aussi dans l'absurde. II fait des orgies, comme Kean, mais des orgies fantasmagoriques. Don Juan de Marana en est la plus folle et, au surplus, la moins originale, celle qui lui a coûté le moins d'efTort personnel. Byron, Calderon, Shakespeare, Molière, Gœthe, Hoffmann, Musset, Mérimée s'y coudoient comme en une féerie de la Salpêtrière. Le Vampire n'en est pas la moins trouble, le Vampire écrit en société avec Maquet (un professeur d'histoire, à qui Dieu pardonne!), le Vampire, pièce métaphysique et inquiétante, où, parmi les apparitions de fées, de lutins empruntés de Shakespeare et les rêveries de Faust, à côté des dialogues cornéliens du vampire et de la goule, et cependant que lord Ruthwen prend son vol du haut d'un rocher sourcilleux \ — les hallucinations s'espacent par tirades philosophiques et la banalité se répand en réflexions sur le microscope ^. Ce sont les fragments disparates d'un décor de haute fantaisie : c'est le désordre, sans le génie. Que ce dévergondage, qui est comme la rançon de cette singulière faculté de vision et d'invention dramatiques, Dumas ne l'ait pas tenu pour le meilleur de son talent et le noble de son ouvrage, je ne dis pas cela : il y défie Byron ^
1. Le Vampire (Th., XYIII), II, tabl. m, scène unique, p. 200.
!2. Le Vampire, I, tabl. il, se. ii, p. 178.
3. Cf. Mes mémoires, t. III, ch. lxxiv, pp. 148 sqq. On y verra comment Dumas assistait à une représentation d'un quelconque Vampire, à la Porte-Saint-Martin. Dorval était de la pièce, cl Ch. Nodier du parterre : il les voyait l'un et l'autre pour la première fois. Cela se passait en 182.5. Et il nous dit : <■ D'ailleurs, si informe que cela fût, c'était un essai de romantisme, c'està-dire quelque chose de fort inconnu à cette époque. Cette intervention d'êtres immatériels et supérieurs dans la destinée humaine avait un côté fantastique qui plaisait à mon imagination, et peutêtre est-ce cette soirée qui déposa dans mon esprit le germe de Don Juan de Marana, éclos onze ans après seulement. » — Or, qu'était ce Vampire'} Il suffit d'en lire {Ibid., lxxv, pp. 161 sqq.)
LŒUVRE DRAMATIQUE. 169
Mais, à défaut de critique, de goût et de système, cette imagination est soutenue par un tel tempérament, que, hormis Shakesjieare, et depuis Eschyle, je n'en vois aucun autre semblable. Situations, crises et dénoûraents, il en a inventé de quoi nourrir le drame et le mélodrame et la partie dramatique de la pièce moderne pendant plus d'un demi-siècle. Sans doute il a des procédés — surtout au début — qui se répètent et dont il abuse, procédés de tragédie pour la plupart, et dont il se débarrassera dans la suite : monologues, confidents, Paula, Tompson, etc. Et il excelle aussi à pousser à bout les scènes et les sujets, et à reprendre sujets et scènes, quand il n'en a pas épuisé les effets. Encore une fois, ce prodigue est à l'occasion ménager.
Mais l'invention, en somme, lui coûte peu, parce qu'elle est aidée d'autres facultés essentielles au drame et essentiellement communicatives. Il possède l'énergie, qui, dans les situations pathétiques, impose l'émotion et élreint la foule; surtout il est doué d'une certaine logique alerte, nullement raisonneuse ni saillante, qui amène et amortit les chocs les plus violents; et de cette énergie jointe à cette logique naît le mou-
l'analyse, pour se rendre compte qu'il était une adaptation d'un conte de revenants, attribué à Byron, et qu'on trouvera à la fin des œuvres du poète (pp. 846-854). Les noms n'étaient même pas changés. En sorte que Don Juan de Marana, qui doit beaucoup à tous ceux que j'ai dits, est encore redevable de l'idée première de mettre en scène le surnaturel à ce Vampire oublié, fils du Vampire attribué à Byron. Enfin, comme Dumas n'exploite jamais une idée à demi, il reprendra, ving-tsix ans après avoir vu le Vampire de la Porte Saint-Martin, la nouvelle du poète anglais, le Vampire, frère de ces Vampires; et ce sera un Vampire ajouté aux autres, un peu plus fantastique et absurde que tout le reste, le 20 décembre 1851, à une époque où le surnaturel va faire place au réalisme, et les goules aux Dames aux Camélias et aux Baronnes d'Ange. Si l'imagination de Dumas fut toujours un peu folle, elle le fut parfois à crédit,
vement, qui emporte en une gradation continue, à la fois impétueuse et habile, situations, péripéties, émotions, et aussi le spectateur entraîné dans le flot de toutes ces choses, et qui étouffe sans défense. Et il est homme d'action, à qui tableaux, images, métaphores ne sauraient suffire. Il en veut à la ligne droite ; il se réjouit des coups de main, des coups de surprise, des coups de force, des coups de théâtre. Enfin il a la passion à commandement, vigoureuse, tempétueuse, sensuelle et sensible, qui est ensemble un instinct et une volonté déchaînés. Oh! qu'il est populaire sur ce point! Et qu'il est le drame même! Cette passion qu'il manie avec allégresse, à tour de bras, ne lui est pas tant un objet de connaissance ou d'analyse qu'un instrument scénique, un engin délicat et brutal, précis et explosible, et qui tue l'ouvrier timide ou maladroit. 11 met à s'en servir toute sa force, qui est rai-e, et toute son habileté, laquelle est hors de pair. De là vient que pour Dumas comme pour son fils, le drame est tout entier dans la mise en œuvre. Prépondérante leur a toujours semblé la part de l'exécution et du métier.
Ce terrible improvisateur de romans ne commence à écrire ses pièces que lorsqu'elles sont entièrement composées et agencées en son esprit. Le travail d'incubation se fait en lui comme une création latente et spontanée. Il laisse mûrir l'idée. Et l'idée mûre se détache, organisée ^ Quand il écrit, c'est une fièvre de quelques jours ou de quelques heures selon l'importance de la pièce. Le manuscrit original àWntony est à peu près indemne de ratures, et Roniulus fut écrit pendant une partie de chasse -. « Je ne fais pas de pièces,
1. C était la méthode de Casimir Delavigne et d'Emile Augier. Voir notre Emile Augier, ch. ii, p. 29.