‹ Le drame d'Alexandre DumasChapitre 121 sur 309 · Horace, Art poétique, vers · texte numérisé non relu

Horace, Art poétique, vers

Voici quelques lignes de Taine, qui sont comme la clef du drame du XIX' siècle et surtout de Dumas : « C'est en France, pays de l'égalité précoce et des révolutions complètes, qu'il faut observer ce nouveau personnage, le plébéien occupé à parvenir : Augereau, fils d'une fruitière; Marceau, fils d'un procureur; Murât, fils d'un aubergiste; Ney, fils d'un tonnelier; Hoche, ancien sergent, qui, le soir, dans sa tente, lit le Traité des sensations de Gondillac; et surtout ce jeune homme maigre, aux cheveux plats, aux joues creuses, desséché d'ambition, le cœur rempli d'imaginations romanesques et de grandes idées ébauchées... » (Histoire de la litt. angl, liv. lY, ch. j, p. 238.)

D'abord Dumas paraît forcer toutes les portes à la fois : Henri III^ Christine, Napoléon Bonaparte, Antony, Charles VII, quel homme! Ou plutôt quelle confusion! Il ne lui déplaît point de passer pour un prodige et d'étonner la critique. Il y a du banquiste en ce dramatiste.

Cette diversité, dont on vous parle tant, Mon voisin léopard l'a sur soi seulement, Moi je l'ai dans l'esprit i...

D'un esprit peu cultivé , chez qui l'imagination domine, on ne saurait attendre une évolution systématique. Il procède par bonds et coups d'audace. Il est fait pour le drame : il écrit Henri III. Tout de même la vieille, la respectable tragédie lui en impose, à ce bouillant révolutionnaire. Il donne Christine; il arbore le sacré panache du vers. Henri III et Christine, Antony et Charles VII, et au milieu Napoléon Bonaparte, drame-feuilleton, panopticum pour l'exploitation , où l'industriel apparaît d'abord dans toute l'insolence de l'improvisation et dans le gâchis de son talent. Il affronte tous les genres à la fois, même le pire, celui où il laissera santé, réputation et le reste. Qu'est-ce à dire?

Il est draraatiste. Là paraît l'unité de son existence vagabonde, l'explication des dix premières années de sa carrière théâtrale, et aussi le meilleur des autres. Là est le secret de cette fécondité des débuts, et la réhabilitation de Dumas longtemps après ces débuts. S'il appartient à la critique de démontrer que cette impétueuse variété qui suivit Henri III ne fut ni prodigue, ni aveugle, ni inexplicable, c'est un devoir de

1. La Fontaine, Fables, liv. IX, f. m. Cf. Avertissement de Catherine Ho^yard : Sortie contre la critique et apologie de la fécondité de l'auteur, pp. 205-207.

l'œuvre dramatique. 179

réagir contre une erreur trop répandue, qui fait de Dumas, après 1840, un Pixérécourt énorme et copieux, un faiseur à la rencontre, faiseur de mélodrames et faiseur de romans , extrayant les uns comme une seconde mouture des autres. 11 est dramatiste, plus (|ue tout le reste. D'abord romantique effréné, c'est entendu; mais cela par surcroît ou par mode. Ce qui l)rime tout en lui, c'est le sens du drame. Homme de théâtre par nature, il est l'homme du public. Qu'il ait fait aux affaires et à ses continuels embarras d'argent de fâcheuses concessions, et de son art métier et marchandise, et trop aisément, et trop souvent, d'accord. Mais le drame vit en lui : parmi toutes ses folies, c'est sa raison et sa raison d'être.

Or le public est devant lui, qu'il tâte, même après Henri III, même après Antoriy, même après la Tour de Nesle, et qui veut le drame et l'appelle de ses vœux unanimes mais confus. Dans les temps de révolution il est plus facile d'exalter ses goûts que de les délinir. Le drame nouveau, qu'on acclame et qu'on aime d'abord, est sans doute celui qui peint les milieux, qui rapproche les époques et les distances, s'il est tiré de l'histoire, et qui dans les grands d'autrefois représente au vif l'homme d'aujourd'hui. C'a été l'originalité féconde à' Henri III de fixer ces aspirations. Mais le public de 1830, quoi qu'il en ait, est de race latine; il porte en soi, malgré sa superbe toute neuve, des siècles d'humanisme et de tragédie innée. La Révolution s'est faite avec des citations de l'histoire romaine. Figaro luimême, tout tribun etEspagnol qu'il affectât de paraître, en était entiché. J'ai fait voir les barrières brisées et la rupture avec le passé consommée dans Henri III. Il ne serait nullement impossible d'y relever la superstition contraire , l'admiration naïve des grandeurs de ce monde, l'ombre politique d'Auguste et l'âme

ambitieuse d'Agrippine errantes parmi les scènes du drame. Dumas, homme des temps nouveaux, mais homme de la scène et du public, n'est pas indemne du ferment cornélien. Notez que les « jeune France » vont rompre des lances et arborer des pourpoints en faveur de Hernani^ romance tragique en cinq actes et en vers.

De là les drames tragiques de Dumas, en vers et en cinq actes — et plusieurs tableaux, — qui n'ont de la tragédie que le préjugé, et qui inclinent toujours davantage vers le drame. Il les versifie pour la gloire, et, disons-le, par respect de la tradition. Il lui plaît de prouver à la foule et à lui-même qu'il est né poète et qu'il ne saurait déchoir qu'à bon escient. Hâtonsnous de reconnaître qu'il a réussi à propager cette illusion, puisque Charles F// figure au répertoire de la Comédie-Française à côté à' Henri III, — la Tour de Nesle et Antony étant réservés aux théâtres de la banlieue ou de la foire : tant il est vrai qu'un obscur instinct de tragédie se perpétue en nous. Un jour son illusion s'exaspéra jusqu'au délire : et ce fut Don Juan de Marana ; une autre fois, elle l'emporta vers l'archéologie : et de là vint Caligula. L' Alchimiste est un drame, avec quelques beaux vers. Urbain Grandier se résigne à la prose. C'en est fini des souvenirs de don Sanche et d'Hermione.

Je l'ai dit, Dumas n'a guère eu qu'une idée théorique : le « feuilleton » à' Antony. C'est son monologue de Figaro, à lui, de moindre portée que l'autre, mais qui, tout technique, soutint notre dramaturge plus longtemps. Là est la clef de voûte de son édifice, comme on disait alors. C'est le moment où il prend une claire conscience de son talent et de sa destinée. Antony est son drame le plus rempli (quoique le plus court), et par suite le plus fécond, s'il est vrai que

Dumas ne quitte point une veine qu'il ne l'ait épuisée. Pour repaître l'imagination de ses contemporains, il étale la passion, non pas celle qui s'analyse et se complaît en soi, et se suffit à soi-même, dont le jeu profond ou subtil est le régal des époques polies et des sociétés aristocratiques; mais l'autre, primesautière, indépendante, irresponsable, souveraine, la ])assion des adolescents et des forts, à qui rien ne résiste dans les efTusions du rêve. De celle-ci le public de 1830 est avide. Lorsqu'Antony fait son entrée chez la vicomtesse sous les traits de Bocage, tendre et fatal, pâle et cravachant, c'est dans la salle un délire, des sanglots, des pleurs, des cris. Avec lui apparaît l'amour moderne, tel au moins que l'imaginent les cerveaux « incandescents » et la « jeunesse volcanique * ». C'est un incendie général des cœurs, ou mieux, de toutes les jeunes têtes. Les convoitises intellectuelles et autres avaient enfin trouvé leur substance dans cette passion brûlante, mais agissante. L'individualisme anonyme de ce public en frémit. Action, passion, double idéal d'une époque à qui le repos bourgeois pèse, en fantaisie du moins. Et comme cette fantaisie de 1830 est à la fois populaire, fataliste, et tout imbue de la légende, si elle rapetisse volontiers les grands hommes dans le drame historique, elle agrandit plus volontiers encore les petites causes des effets qu'elle tient pour considérables, dans le drame moderne^. Les atomes deviennent des mondes dans l'ordre sentimental. On aime à suivre sur le théâtre la puissance du Hasard qui mène les individus. Car désormais « le détail le

1. Voir Théophile Gantier. IJistoire du Romantisme. La reprise d'Antony, pp. 167, 168.

2. Voir plus haut, p. 124. Cf. Rinj Blas, III, se. m, p. 164.

Mais où donc avez-vous appris toutes ces choses? D'où vient que vous savez les effets et les causes?

plus petit a son importance, parce que le plus petit prend sa part dans ce grand tout qu'on appelle la vie ' ». Gela encore est le rêve d'une société neuve qui s'élance, en pensée, éperdument, à la conquête (le l'avenir : philosophie démocratique du vaudeville ou du drame, selon le tour des événements '. Action, passion, hasard, et par suite

Aujourd'hui dans le trône et demain dans la boue ^,

c'est la fable dramatique d'Antonv et de Buridan.

Mise sur la scène, cette conception se concilie malaisément avec la science historique. Remarquez que Dumas ne recommencera jamais Henri III et sa Cour, et ne se risquera plus à serrer l'histoire d'aussi près. Il aboutit très vite au drame qu'il dénomme plaisamment « extra-historique* », et qui n'emprunte du passé que la couleur et des noms. Catherine Howard est à l'histoire ce que Monte-Cristo est à la réalité. L'un et l'autre furent chers au peuple, étant inventés d'abondance pour lui. Tantôt, dans la fièvre de l'ouvrage, Dumas se contentera de multiplier les tableaux et de les relier par le fil ou la ficelle souteri'aine de l'intrigue, et il exécutera la Jeunesse des Mousquetaires, galerie panoramique et drame-roman. Tantôt il s'attachera davantage à l'intérêt passionnel, et il écrira la Reine Margot ou la Dame de Montsoreau, di^ames historiques par à peu près, mais populaires excellemment. Une fois, il lui arrive de si adroitement ajuster aux noms, costumes, mœurs, tableaux du passé l'âme de la foule, qu'il crée le type définitif du drame de cape

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