‹ Le drame d'Alexandre DumasChapitre 147 sur 309 · Chronique du règne de Charles IX, ch. viii, p · texte numérisé non relu

Chronique du règne de Charles IX, ch. viii, p

Dumas le veut bien dire *. Mais il est vrai que son individualité est en partie absorbée dans la poussée de cette fantaisie |)opulaire, anonyme et avide. Les idées y comptent pour peu; Timagination et la sensibilité y sont d'un autre poids. Le plus souvent, la légende s'y substitue glorieusement à la réalité des faits; et la philosophie revêt une forme métaphorique et grandiose, qui est l'image même du peuple en mouvement à travers les siècles. Or, cette conception de l'histoire — couleur, imagination, sensibilité — très congruente au drame, l'est infiniment moins à la vérité historique.

Aussi Dumas, qui se réclame d'abord de Shakespeare, le patron ])lutôt que le maître des romantiques, prend-il son appui surtout sur Schiller et ^^'alter Scott. L'analyse des mobiles intérieurs est trop subtile, pénétrante et philosophique chez l'auteur des Henri et de Rlcltard III. Nous avons vu que les emprunts qu'il lui fait se réduisent à des moyens de théâtre, d'action, de traduction de la vie physique, extérieure et débordante, et que nous ne sommes aucunement assuré qu'il ait lu les drames historiques de celui qui lui révéla le drame.

Avec Schiller, c'est l'ardente individualité de Rousseau qui lui revient transformée pour la scène. Et c'est aussi le lyrisme, qui n'est pas contraire au drame, quand il se plie aux lois et au mouvement de la scène : Corneille le savait bien, qui écrivait les duos du Cid, d'Horace, ou de Polycucte. Or ni en l'une ni en l'autre l'histoire ne trouve son compte; ni Gœthe ni

1. " Au Tiiilieu de toutes ces recterches, de toutes ces investigations, de toutes ces nécessités, le Mol disparaît, je deviens un composé de Froissart, de Monstrelel, de Chastelain, de Commines, de Saulx-Tavannes, de Montluc, de l'Estoile, de Tallemant des Réaux et de Saint-Simon : ce que j'ai de talent se substitue à ce quej'ai d'individualité. » [Mes mémoires, t. VIII, ch. ccv, p. 172.)

Schiller ne se font d'illusions là-dessus. Victor Hugo était le seul qui s'en fît, écrivant Angelo ou le Roi s amuse. Dumas avait pu lire, pour s'assurer contre de vains scrupules, dans V Appendice de la Conjuration de Fiesque, au moment qu'il traduisait la pièce : « ... On s'attend peut-être à ce que je justifie les libertés que je me suis permises, dans ce Fiesque transformé, contre la i'érité historique, et même contre ma premit-re façon de la représenter... Pour ce qui est de l'histoire, j'espère avoir bientôt réglé mon compte avec elle... Le Fiesque Génois n a dû prêter à mon Fiesque que son nom et son masque; tout le reste, il le pouvait garder ^ » î\'eût-il |)as eu cette caution, il lui suffisait d'étudier la Pucelle d'Orléans, drame historique où le drame se moque de l'histoire, ou même de songer que l'anachronisme est un peu fort des utopies modernes que développe en présence de Philippe II le marquis de Posa, pour risquer sur de graves autorités le mot fameux, propre à réjouir le sagace Mérimée : « Henri VIII n'est que le clou auquel j'ai accroché mon tableau ^ ».

Il avait un autre garant plus populaire en France, et qu'il tenait pour le véritable successeur de Shakespeare, en 1830.

Walter Scott apportait à la curiosité du peuple Shakespeare dilué, délayé, traduit en décors, en images, en couleurs. Jamais homme ne vint plus à point. Jacques Bonhomme était tout prêt à s'intéresser à l'histoire, qu'il venait de renouveler pour son compte, mais à

1. Théâtre de Schiller, t. I. Avertissement de l'auteur de Fiesque au public, p. 358.

2. Ai'erlissement qui précède Catherine Howard, l. lY, p. 207. Cf. Mes mémoires, t. VIII, ch. ccv, p. 172. « Au reste, je suis de 1 avis de l'auteur (Alfred de Vigny): je ne crois pas qu'il soit bien nécessaire qu'une œuvre d'art ait toujours pour autorité un parchemin par crime et un in-folio par passion. »

celle qui entre d'abord en l'esprit par la fantaisie, et qui prolonge, dilate, exalte la personnalité. Walter Scott ne l'exalte pas, mais il la flatte par les yeux, il l'installe dans les coutumes, les costumes, les mobiliers, la vie pittoresque et familière des grands et des humbles d'autrefois. C'était beaucoup pour le théâtre. .l'ai fait voir Pixérécourt s'engageant sur ces traces et Dumas s'y élançant à corps perdu.

Mais il recueillit la flamme dramatique d'un foyer l)ien français, pétillant et jaillissant, dont il s'est ins- [>iré plus que de Shakespeare, plus que de Scott, plus que de Schiller même : c'est le monologue d^ Figaro '. Là est pour lui la source de vie; de là découlent ses drames historiques et autres. C'est l'ame de son (liéàtre. Et c'est la preuve incontestable de son génie.

La passion qu'apporte Figaro dans ses jugements sur les hommes et les choses n'était pas pour inspirer aux draniatistes beaucoup de scrupules à l'égard de l'histoire. Mais enfin, c'est la passion, la passion populaire, brûlante, sinon déjà libre, qui émane de la comédie (le la veille et qui attise le drame du lendemain. J'ai peur que la critique littéraire n'y prenne plus assez -arde. On se laisse séduire à la beauté logique d'un enchaînement naturel; on accorde à la Brouette du viiiaigrie?' ou à Pinto, vague essai ou bien ouvrage de seconde main et de transition, une importance que peut-être n'ont-ils point. En matière de théâtre, c'est l'œuvre exécutée qui compte. L'œuvre féconde, mécanisme du vaudeville, âme du drame, dont Dumas a reçu l'impulsion et la technique, je ne la puis voir ailleurs que dans le Mariage de Figaro; — et, tout proche du dénoûraent, comme un pont jeté sur l'avenir, j'aperçois le monologue, ce long monologue essentiel.

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