Mes mémoires, t. V, ch. cxiii, p
24 I. E I) Il A MF D A L K X A N D R E D V M A S .
Avant d'écrire Christine ou Henri IH et sa Cour, Dumas avait étudié de près, « le scalpel à la main », le meilleur du répertoire français et étranger. On s'en avisa après la Tour de Nesle; on l'a trop oublié aujourd'hui. Aux hasards heureux, dès 1823, il suppléa énergiquement, sans autre règle que son instinct, mal défendu contre les erreurs de jugement ou d'enthousiasme par «ne instruction dépareillée, mais soutenu par une opiniâtre volonté. Il s'était fait la main ailleurs que dans le vaudeville. L'employé de bureau avait traduit en vers et moulé de sa belle écriture un drame en cinq actes de Schiller. Cette adaptation est « une chose importante dans son histoire littéraire i », étant un des tout premiers essais de son talent dramatique.
M .V N V s C R I T I .X i; D I T DE « F I E S Q U E DE L A V A G N A " ».
Il croyait l'avoir brîilé. Un écrivain ne brûle rien; surtout Dumas. Il l'a signé, paraphé, soigneusement copié, avec un titre écrit de sa diligente main d'expéditionnaire : « Fiesque de Lavagna^ drame
1. Sur la première page est collée la lettre suivante : « Mon cher Lévy, M. Allart a retrouvé un manuscrit que j'ai toujours cherché, mon drame de Fiesque qui manque à mon théâtre. Kachète-le-lui 250 fr., tu donneras 250 l'r. à Gbarpillon (voir Propos d'art et de cuisine, p. 7) et tu auras une cliose importante dans mon histoire littéraire. A toi. A. Dumas. »
2. Ce manuscrit appartient à MM. Galmann Lévy, qui ont bien voulu me le communiquer et m'autoriser à en faire quelques citations. Je ne saurais les en remercier trop vivement. Il est tout entier écrit de la main de Dumas. Il se compose de cinq cahiers de papier à écolier, le premier seulement de grand formai, le tout réuni sous reliure.
l'homme et SOX EPOQUE. 25
historique en cinq actes et en vers «. On notera que, pour son coup d'essai, il oublie déjà d'indiquer ses sources i.
L'œuvre de Schiller était pour lui plaire. Un esprit de révolution inspire cette tragédie républicaine. Le futur artilleur de 1830 s'en réjouit. La passion y est violente, farouche et poussée aux conséquences extrêmes. La haute philosophie y alterne parfois avec la brutalité. Tout cela échauffe la tète de notre apprenti dramaturge 2. Des caractères d'acier, comme le républicain
1. La Conjuration de Fiesque à Gênes, tragédie républicaine, qui fait partie de la trilogie de jeunesse de Schiller, a été souvent traduite ou imitée en France de 1820 à 1835. Dumas cite un Fiesque d'Ancelot {Mes mémoires, t. IV, ch. xcvii, p. US), qui fut représenté, non sans succès, à l'Odéon. Alfred de Musset mit plus tard (1834) Fiesque à contribution, quand il écrivit Lorenzaccio. L'esprit de conjuration est un lieu commun de Victor Hugo dramatiste {Cromwell, Hernani, Marion Delorme, Ruy Blas) et c'est Fiesque, à côté de Cinna, qui enseigne aux jeunes premiers de ce théâtre cet art de conspirer, que Scribe plaisante dans Bertrand et Raton et dont l'opérette du second Empire s'est amusée sans merci. Fiesque était une œuvre en vue. Dumas la traduit d'abord. En 1842, il donnera au Théâtre-Français Lorenzino, qui est l'intrigue de Fiesque poussée au noir, avec une conspiration « bien tortueuse, bien sombre, bien Romaine », un duel en masques, à minuit, et des coups de poignard, et du poison, et des réminiscences des Brigands, et le dénoùment d'Egmont, et encore, par-dessus le marché, une scène de premier ordre (V, iv) dans la prison de Bargello, en souvenir de la Tour de Aeslc. En 1860, il écrira VEnvers d'une conspiration, où maint morceau de Fiesque se retrouve. Il n'a rien brûlé de ce qu'il avait adoré ou traduit. (Voir Mes mémoires, t. IV, ch. cviii, p. 268. Cf. Tliéâtre complet, t. I,p. 22.)
2. Stendhal avait prévu le cas. Op. cit., p. 253. « A peine s'il connaît (le public) de nom les Richard lU, les Othello, les Bamlet, les Walstein, les Conjur.\tion de Fiesque... » Et ibid. : « ... En étudiant profondément le moyen âge, qui a tant d'influence sur nous, et dont nous ne soranies qu'une continuation, et en exploitant le moyen âge à la façon de Shakespeare et de Schiller ».
Verrlna; un bon tyran, vieux, philosophe, et désabusé, André Doria, qui leur pourrait dire à tous :
Vous êtes aujourd'hui ce ([u'autrefois je fus • ;
Giancltino, son neveu, orgueilleux, débauché, cruel, incarnant en soi tous les vices que le mélodrame flétrit ; des rôles de femmes aussi, qui ne sont pas enveloppés de demi-teintes : chastes ou débauchées, violentes ou violées, anges ou courtisanes, toutes vibrantes des passions du xvi" siècle italien, la fille de Verrina, in parablement outragée par le neveu du doge, la nid du doge, cynique et bafouée par Fiesque, tout cela fait un beau remue-ménage. Et puis, il y a le nègre, ce Maure patibulaire, noir comme Othello, demi-frère de Dumas par la couleur du visage, et agile traître de drame, qui passe à travers les crimes d'une telle allure que « la plante des pieds lui brûle ' ». Croiriez-vous qu'Ancelot, dans sa pièce, avait supprimé le nègre, n'osant, comme Ducis, le blanchir? Dumas en appelle aux justes lois, encore indigné lorsqu'il écrit ses Mémoires '. Ce n'est pas lui qui supprime le nègre. Le nègre fera souche de coquins dans son théâtre, qu'ils soient blancs ou de couleur. — Et enfin, il y a Fiesque, grand, noble, fort, conspirateur, qui joue" le personnage d'un efféminé pour se réveiller lion. Schiller s'est souvenu d'Haralet; et l'on sait à quel point Hamlet a remué Dumas. Cette demi-obscurité qui enveloppe le personnage de Shakes|)eare et que Schiller a encore épaissie, nous la retrouverons dans l'indécision d'Henri III, l'énigme d'Antony et chez d'autres qui traversent la scène, marqués au front par la cruelle énigme ou le