‹ Le drame d'Alexandre DumasChapitre 16 sur 309 · Mes mcmuires, t. lY, ch. xcvii, p · texte numérisé non relu

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secret fatal. C'est le régal de l'imagination populaire. Le nom de Fiesque agit comme un talisman sur le })euple de Gênes. Fiesque est ambitieux; il a le courage, la volonté, le génie et l'auréole. Dumas, qui est |)euple, y trouve des applications à une autre légende beaucoup plus proche de lui. Et quel dénoûment! A l'heure de l'apothéose et de l'ambition satisfaite, au moment où le soleil resplendit sur le maître de Gênes, sur le défenseur des libertés proclamé doge à son tour, le vieux Verrina le pousse par l'épaule : le doge se noie, le doge est mort! Fatalité des ambitieux et des doges, qui domptent les foules, et qu'un faux pas anéantit. Dumas est tout à son affaire.

La pièce de Schiller, telle qu'on l'imprima en 1783, n'est pas sans défaut, n'étant ni historique ni dramatique. Au regard de la scène, elle semble lourde, pc'niblement composée, coupée par de continuels changements de lieu; et elle se traîne en des actes interminables pour aboutir à des monologues 13'riques. Seuls, le troisième acte s'achève sur un mol de théâtre et qui fait attendre quelque chose, et le quatrième sur une situation touchante. Schiller suit au moins trois intrigues, qui traversent les actes sans se raccorder; et il en ajoute une quatrième, et encore une autre, sans y prendre garde. Je vois bien que l'intérêt repose sur l'ambition énigmatique de Fiesque; mais l'austérité républicaine de Verrina et le désir de venger sa fille me distraient; et je songe que la dynastie des Doria fait encore une diversion, à moins que je ne m'attache à suivre les amours de la veuve Imperiali, qui veut empoisonner la femme de Fiesque, ou encore l'amour de celle-ci pour son mari, ou même les fiançailles de la pauvre Bertlia, fille de Verrina, ou peutèlre la passion de Calcagno pour Léonore, ou plutôt la jalousie de Fiesque-Macbeth, qui dans les loisirs

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que lui laisse son double rôle de conspirateur et (]<■ déljauché, fait aussi le personnage de Fiesque-Othello. « Dieu, ma tête! ma tête •! » dit ^'errina, homrue simple.

Le caractère de Fiesquc est composé comme la pièce, et pareillement obscur. L'équivoque, pour être voulue, n'en est pas plus dramatique. Quand Shakespeare nous montre la volonté indécise d'Hamlet, et le mystère de cet es])rit, et cette folie feinte, toute proche de la véritable, il descend en cette âme trouble avec une lanterne allumée : il projette des mots lumineux sur les détours du dédale. Et si quelques ténèbres voilent encore cette figure aux yeux de plusieurs, dont je suis, c'est que sans doute n'était-il point possible d'objectiver en plein jour ce tréfonds de l'âme humaine, à ce point vaine et inconsistante, et voisine de la démence. Fiesque joue ce jeu difficile en dedans. Il exerce son courage par les plaisirs; il trempe sa volonté dans la débauche. C'est un rôle, qu'il soutient le plus longtemps qu'il peut. Tout le monde est dupe, le doge, le neveu du doge, la nièce du doge, sa propre femme, les conjurés, le peuple, dont il recueille avec joie les méchants propos. Ici, je ne comprends plus. Pourquoi Gênes s'obstine-t-elle à voir en lui un messie? Qu'at-il fait pour un pareil crédit? Il n'est ni Othello ni Egmont. Passe encore pour cet engouement populaire, qui ne raisonne point. Mais pourquoi les conjurés? Pourquoi Verrina? Pourquoi l'austère républicain se tourne-t-il désespérément vers Fiesque débauché, quand il brûle de venger l'outrage commis par la débauche; vers Fiesque railleur, inerte, amolli, pour sauver la liberté de sa patrie par un coup de main ? Ne serait-ce

1. La Conjuration de Fiesque à Gênes, I, se. x, p. 227. Théâtre de Schiller. Traduction nouvelle de Ad. Régnier, Paris, Hachette, 1881, t. I.

pas qu'en réalité Schiller atteint à l'effet non pas tant par le conflit des caractères, que par les situations fortes et les sentiments forcés? Or, comme il n'a pas encore l'art de les graduer pour le théâtre, à tout coup il manque l'émotion visée, et se fourvoie. Il pousse au delà de la vraisemblance et du tact, l'une souveraine sur la scène, l'autre impérieux dans le monde. Madame de Staël l'a observé avant nous ^

Si Fiesque donne une fête, et s'il faut qu'il y simule un amour qu'il n'éprouve point, il veut que « le nectar de Chypre ruisselle », que « mille flambeaux brillants fassent fuir de dépit le soleil du matin «, que « la danse effrénée fasse crouler en débris, sous son fracas, l'empire des morts'! » Il joue son rôle avec frénésie. Gianettino entre chez sa sœur Julie, qui est en négligé. Il la lient pour « un bon morceau de chair féminine enveloppé dans de grandes lettres de noblesse ^ ». Le mot est proprement une délicatesse. Une des scènes capitales de l'œuvre est de ce goût. Fiesque, pour endormir la confiance du doge, a feint une passion pour cette Julie, qui est de la race des Borgia, et qui, jalouse de la femme de Fiesque, a tenté de la supprimer par le poison. Cela est mal assurément, encore qu'assez commun à cette époque. Mais n'oublions pas que ce Fiesque n'est que feinte et comédie, que la belle et sensuelle Italienne s'y est laissé i)rendre, qu'elle l'aime de tout son être, et qu'il a déchaîné en elle ce ravage. Or il veut la confondre et venger son épouse. Préalablement, il a su l'attirer dans « un endroit

1. De l'Allemagne, t: II, ch. xv, p. 17. « Les défauts du théâtre allemand sont faciles à remarquer : tout ce qui tient au manque d'usage dans le monde, dans les arts comme dans la société, frappe d'abord les esprits les plus superficiels. »

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