La Tour de Nesle, III, tabl. v, se. v, p
272 LE DRAME D A L E X A N D R E UV M A S .
toujours bon à pendre. Gaultier d'Aulnay, favori de la reine, est relégué par lettres patentes en Champagne. Buridan suit la pure tradition révolutionnaire. Il est parvenu, politique, exclusif, à la française. Il tend un double piège à la reine et au favori, à l'une pour avoir tué Philippe, à l'autre pour avoir oublié le cadavre de son frère. A ce soir donc, à la Tour de Xesle, où Gaultier sera l'instrument de la ruine de ]\Iarguerite, où Marguerite compte écraser Buridan, où Buridan pense se défaire de Marguerite et de Gaultier. En sorte que la fin du quatrième acte réunit les fils, resserre l'action, tend l'émotion, en quelques répliques symétriques, à la façon du vieux Corneille, selon la formule des Dumas. De nouveau la Tour de Xesie apparaît à l'horizon chargé d'orages : soupirail de l'enler, caverne du vice et de la vengeance. Enfin, par un effet de symétrie plus dramatique encore, de même qu'au quatrième tableau Enguerrand fut arrêté par Buridan, qui fut appréhendé ])ar Gaultier d'Aulnay, — pareillement, à cette heure décisive, Marguerite donne dans la souricière de Buridan, qui se prend au guet-apens de ^Marguerite. Cela fait une suite de beautés philosophiques. A nous deux la France, et non à nous trois; et non pas même à nous deux, mais à moi ». A personne, messire : la France au peuple français. On ne perd rien à le lui dire.
Pour lui est fait le cinquième acte, pour lui le pathétique et les frissons d'orgueil. Deux tableaux. Le huitième est rapide. Buridan brûle ses vaisseaux; mais il n'a pas brûlé les fameuses lettres, son dernier moyen, que la reine redoute, qui dessille les yeux de Gaultier, gentilhomme loyal, mais que l'amour absorbe : lettres
1. La Tour de yesle, II, tabl. iv, se. ii. p. 41, et IV, tabl. Vil se. VIII, p. 77.
de pensionnaire que le roi Louis le dixième lira demain avec bien du plaisir. Qui donc a dit que ce drame est immoral? Nous sommes à la taverne : Buridan se recueille et songe à la vie de famille. Il voit clair dans son passé. Il apprend de Landr}»^ que Philippe était son fils, que Gaultier est frère de Philippe, l'un qu'il a vu assassiner, l'autre qu'il vient d'envoyer à la Tour de Nesle, c'est-à-dire à la boucherie. Désormais apparaissent inévitables la j)unition des crimes et le rachat des fautes, dans la Tour justicière.
Ce dernier tableau est d'un grand dramaturge qui lient la terreur à sa merci. Ni les moyens ni le style ne sont pour satisfaire les délicats. Aussi bien n'est-ce pas de délicatesse qu'il s'agit, mais d'une fatalité populaire, plus mécanique que celle d'Œdipc roi, et aussi plus moderne. Je crois savoir ce qui manque ici jiour atteindre à la même grandeur. Mais je sais reconnaître tout ce que Dumas y a concentré d'émotion pressante, inéluctable. C'est une fièvre de l'action qui se hâte vers la fin, une tension des nerfs et des sentiments ])armi l'atmosphère étouffante des suprêmes catastrophes. Buridan entre par le balcon, à la façon de Figaro : c'est une manie de ces héros, la plus innocente. Il déclare hautement qu'il dira plus tard, « pourquoi par cette fenêtre et non par cette porte' ». Je ne suis pas assuré qu'il le dise jamais. Mais à quoi bon noter ces bagatelles? Il pénètre dans la Tour comme la foudre et la mort. Juste au moment que par une scène de double confidence Marguerite et Buridan apprennent l'un de l'autre leur misère morale, et cependant se reprennent à la vie pour l'amour de celui
1. La Tour de Aesle, Y, tabl. ix, se. m, p. 93. Il est évident que ces entrées par le balcon sont rég-Iées sur celle de Fig-aro et du comte Almaviva à l'acte IV, se. v, du Barbier de Séuille. Voir plus haut, p. 135.
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de leurs deux enfants qui reste, alors Orsini fait son œuvre dans l'escalier et assassine Gaultier. On entend les cris; le père et la mère veulent porter secours au malheureux. L'infernale porte résiste, cède; le jeune homme paraît ensanglanté, mourant, et maudissant sa mère. Et Buridan tire une conclusion à l'antique de ce dénoûment effroyable : « Enfants damnés au sein de leur mère... Un meurtre a présidé à leur naissance, un meurtre a abrégé leur vie '. » Ce n'est peut-être pas la pure morale chrétienne, encore que le péché originel frappe tous les hommes pour une faute du premier homme. Une bonne fois, ne chicanons ni sur la lin ni sur les moyens. On n'entraîne pas les fils des grenadiers par des effets de saynète. Ces imaginations en disponibilité ne se sauraient assouvir (elles s'en flattent au moins) des menues prouesses de la criminalité couturaière. Shakespeare, après des temps aussi troublés, s'en était douté pareillement. Et avant lui Eschyle et même Sophocle. Mais aucun d'eux, même en des œuvres d'une portée supérieure, n'a pénétré plus avant dans l'obscure conscience de tes instincts et de tes désirs, ô Populaire tumultueux et sensible.