LES ORIGINES
Si Antony n'était qu' « une scène d'amour en cinq actes * », c'est-à-dire une manière de rapsodie lyrique en prose, il serait une œuvre secondaire en un temps et sur un théâtre où le lyrisme coule à flots. La jactance de Dumas trouvait son compte à ce que la pièce passât pour avoir jailli de son cerveau ou de son cœur, comme Minerve sortit du front serein de Juinter. Gar-
1. Mes mémoires, t. VIII, ch. ce, p. 117 : « Antony n'est point un drame, Antony n'est point une tragédie, Antony n'est point une pièce de théâtre. Antony est une scène d'amour, de jalousie, de colère en cinq actes. »
Cf. les vers servant d'épigraphe à l'article : Comment je devins auteur dramatique (Th., I, p. 1) :
Je ne cacherai plus où ma plume Tidèle A trouvé d'Antony le type et le modèle..
dons-nous de le croire, et, au contraire, élevons-nous contre cette prétention. Il se flatte, mais il dénature et rapetisse son œuvre, outre qu'il en fausse la portée.
Le drame historique et le drame moderne sont les deux faces d'une même conception. A Torigine de l'un et de l'autre, deux monologues, celui d'Hamlet et celui de Figaro, l'un qui restitue à la thèse ses droits sur la scène, l'autre d'où le théâtre social découle comme d'une source vive. Drame moderne et drame historique répondent aux mêmes aspirations d'une même époque. La peinture des milieux diffère; mais le procédé de couleur est le même. Une fois trouvé, il était aussi naturel de l'appliquer au xix^ qu'au xiv' ou xvi^ siècle. C'est affaire de décor et de cadre, et non pas encore de minutieuse observation. L'homme qui avait commencé par Henri III devait écrire Antony. C'est ce que le « feuilleton « explique fort bien, en dépit de ce que Técrivain en a pu dire ailleurs.
Au reste, la technique y est semblable, porte la même date et marque le même état de l'esprit français. Il demeure entendu que la fantaisie n'y saurait tenir la seconde place : on n'observe pas froidement; on a des intuitions; on anime les milieux, les mœurs et les passions actuelles du même stj'le dont on ressuscite le passé. Ici encore, ici surtout, on laisse voir qu'on a lu Hamlet, les Brigands, Werther, Childe-Harold, dont on se fait une personnalité exotique, personnalité d'emprunt, masque fatal, scepticisme violent, acre dédain des préjugés ; et l'on est toujours le Dumas un peu gascon, un peu naïf (à cet âge du moins), qui s'engoue de nouveautés, s'entête de révolutions, et pense être bien lyrique. Ce lyrisme-là n'est que fard. Lavezmoi celte bonne figure tristement grimée; et, si lyrisme il y a, vous en découvrirez un autre, autrement dramatique, dans le sens de la traditon de notre théâtre, et
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pris sur le vif de la société et de l'imagination françaises en 1830.
Le monologue du barbier a retenti dans tout ce théâtre. L'individu s'est dressé devant le passé : de là le drame historique. Et debout, il juge et défie le monde nouveau : de là Antony. Le « tandis que moi, morbleu! » est inscrit en toutes lettres, à toutes les scènes. Le cri douloureux : « Femme, femme, femme! » y éclate à toutes les situations critiques, avec acharnement. Anonyme Figaro, Antony le Bâtard, sont pareillement fils du hasard, ce dieu des sc-iétés bouleversées. Mais le dernier venu est autrement âpre en ses convoitises et hautain dans ses revendications. C'est le départ de l'homme d'action, à la conquête du siècle. Le drame moderne se met en marche avec lui. Que sert de recourir à La Chaussée ou à Mercier, quand on a les modèles en pied : Figaro et son successeur immédiat. Napoléon ? Déjà l'on voit que la qualité à' Antony n'est pas tant dans les réminiscences lyriques et exotiques; c'est le théâtre français qui reprend son développement, à la suite de l'individualisme triomphant et de la France rajeunie. Si la scène des enfants trouvés est un écho du Mariage de Figaro, celle du hasard appartient à la légende napoléonienne, qui ouvre l'ère attendue. Antony et Buridan sont frères.
Au vrai, Dumas a deviné que la Révolution renouvela toute la matière des dramaturges, et que, si l'individu était profondément modifié, le rôle de l'amour et de la femme en était singulièrement atteint. Je ne dis pas qu'il l'ait vu si clairement; mais il l'a mis en scène, et cela nous suffit. Il s'est aperçu — son propre tempérament l'y aidait sans doute — que les « immortels principes », justifiant toutes les ambitions, déchaînaient du même coup tous les appétits, et que
la femme toute neuve, la femme idéale et improvisée du xix" siècle, qui remplaçait inopinément duchesses et marquises, étant placée très haut dans l'admiration politique des démiurges et la vénération hourgeoise des poètes, était d'autant plus menacée par les désirs des hommes, malgré la protection à double tranchant des lois. Grâce à sa sensibilité effrénée et à son imagination peu timide, il a du premier coup jeté le drame moderne dans le courant de la passion populaire. Un frisson de sensualité et d'angoisse a secoué les spectateurs pendant les représentations à'Antony : la société nouvelle y venait de prendre conscience de ses penchants et de l'état social où ils la devaient entraîner : c'est-à-dire le règne du positivisme et du code, que le théâtre peindra plus tard, après 1850 '. En attendant, l'adultère est maître de la scène, et n'en sera pas délogé de si tôt. Dans la Mère coupable, Beaumarchais l'avait amené au seuil de la famille nouvelle -. Il se contente encore ici d'une chambre d'auberge ; mais ni les palais ni les hôtels de la bour-
1. Mes mémoires, t. VIII, ch. ce, p. 120. Voir le commentaire dAntony, et la difTérence du cocuage au xvii* siècle et de l'adultère au xix^ : « Le code civil? Bon! que vient faire ici le code civil ? etc. » Dumas pose assez bien la question , quoiqu'à moitié. L'adultère au théâtre est désormais une question sociale, beaucoup plus que morale; il met en discussion l'état de la femme dans la société nouvelle. Cf. notre Theàlre d'hier, Alexandre Dumas fils, g V. pp. 159-182, et Henry Becque, § III, pp. 426-427. Le théâtre contemporain évolue en ce sens. La question y est de plus en plus présentée comme sociale. Voir les Tenailles de M. Paul Hervieu; le Partage de M. Albert Guinon.
2. La Mère coupable., IV, se. xiii. J. Janin observe judicieusement {Histoire de la littérature dramatique, t. VI, p. 311) • que Beaumarchais a mieux aimé tuer son joli page que de nous le montrer quand la belle comtesse a succombé ».
Il est vrai que le même J. Janin affirme {ibid., p. 162) (\n Antony est un pastiche du Fils naturel de Diderot. Pour un critique dramatique, l'affirmation est au moins hasardeuse.
geoisie ne lui seront fermés. Déjà Dumas avait esquissé le drame de mœurs et préparé la matière dramatique de la pièce sociale dans Henri III; et il a raison d'écrire que Saint-Mégrin s'enflammait « aux mêmes foyers brûlants ». Mais c'est Antony qui fonde le drame moderne.
« Ils ont dit que Childe-Harold, c'était moi. Que m'importe * ? » Il n'importe, en effet. Antony n'est point Dumas; le lyrisme frelaté en est le moindre caractère et le moins durable.
LETTRES INEDITES A .MELANIE.
L'aventure fut banale, comme celles d'où naquirent la Dame aux Camélias et Diane de Lys. Mélanie W*** était mariée à un capitaine d'infanterie. De petite santé, elle n'avait pu supporter la vie de garnison ; elle demeurait chez son père, dans un milieu littéraire et grave. Le capitaine n'y venait qu'en congé, avec la permission de Dumas ^. On trouvera dans Mes mémoires ',
1. Epigraphe A'Antony, cf. Mes mémoires, t. YIII, ch. ce, p. 118 : « Antony, c'était moi, moins l'assassinat. Adèle, c'était elle, moins la fuite. »
2. Mes mémoires, t. VIII, ch. ce , p. 117 : « J'allai trouver un de mes amis employés au ministère : trois fois le cong-é, prêt à être envoyé, disparut, déchiré ou brûlé par lui. Le mari lie vint pas. » • — Un jour il y eut alerte. Le capitaine demandait son changement pour Courbevoie : " // faut le faire nommer major, mon ange. Il n'y a que ce moyen-là de nous tirer d'affaire. Courbevoie est beaucoup trop près de Paris. » Lettres inédites, 12 octobre.
3. Mes mémoires, t. Y, ch. cxviii, p. 82. Première lecture d'Henri III en petit comité chez madame W... — Voir ibid., ch. cxv, pp. 43 sqq., première rencontre; énumération de la famille. Cf. le Testament de M. de Cfiaucelin, ch. i. La maison de la rue de Vaugirard. p. 13.
et surtout au premier chapitre du Testament de M. de Chauvelin, le récit de la première rencontre entre le fils du Diable noir et cette faible femme. Grâce à la bienveillance d'Alexandre Dumas (ils, j'ai pu suivre la comédie intime, qui fut l'occasion du drame scénique, et noter avec précision le point de départ et les démarches du génie.
J'ai sous les yeux quarante-trois lettres ', quelquesunes datées, plusieurs avec la suscription, le nom et le domicile de la destinataire, toutes de la main de Dumas, signées : ton Alex, et apostillées de mille millions de baisers. Deux, manifestement écrites au début (je ne sais quelle chaleur du style en témoigne), portent le cachet postal : septembre 13, 1827 et septembre 27, 1827. En travers de l'adresse d'une autre se lit cette indication : « donné quinze sous au porteur. » Prévenance qui est une date. Plus tard, il enverra par la poste de véritables chiffons de papier. Les unes sont des billets, les autres des morceaux de quatre grandes pages. La liaison paraît avoir duré un peu plus de trois ans. A un moment, on attendait un fils, qui devait s'appeler Antony ^. Le drame a pris le nom
1. Ces lettres ont été rachetées par Alexandre Dumas fils, son nom et celui de sa mère s'y trouvant parfois mêlés. Je me suis appuyé, pour les classer, tantôt sur les dates du cachet postal, tantôt sur les allusions à des événements connus qu'elles renferment, et même sur les sentiments qu'elles contiennent. J'ai pu ainsi, pour écrire ce chapitre, les ranger dans leur suite chronologique très probable. Je donne en note les dates, quand elles y sont.
2. Lettres inédites. « Le mercredi 6 octobre » (1830, d'après les allusions au drame) : « Je ne le trouve pas (le drame) d'une forte constitution. J'espère en tout cas que son homonyme n'aura rien de cette faiblesse. Oui, mon amour, j'y songe, à notre Antony. Ce sera un tien ignoré entre nous, qui fait que jamais nous ne deviendrons étrangers l'un à l'autre. Je parle de quinze ou vingt ans de ce jour. » — Il y songeait chez une autre
de ce fils espéré. Tous deux étaient ensemble en préparation. Le drame seul a vécu. Cette correspondance au jour le jour, et à la nuit, et à l'heure, fut probablement beaucoup plus considérable que ce que j'en ai eu par devers moi. Mais ce peu suffit à nous édifier. Une même lettre, commencée à huit heures du soir, est continuée à minuit, et achevée à deux heures du matin. Elles ne sont pas toujours datées du jour ni du mois ; de l'année, rarement; les heures y sont scrupuleusement indiquées. Quelles heures! Et quel homme! Il écrit dans l'attente; il écrit après l'entrevue; c'est miracle s'il n'écrit pas pendant. Encore plus fou après qu'avant, — dans les premiers mois (fin 1827) au moins : car assez vite cette passion s'en va, « oii s'en vont les vieilles lunes ^ ».
Un billet, rédigé dans les bureaux du duc d'Orléans, contient des vers. Chez les Dumas, le tempérament était volontiers poétique, pour la joie des sens.
Oh!... n'abrège jamais ces heures que j'envie; De me les accorder Dieu te fit le pouvoir, T'entendre est mon bonheur et te voir est ma vie :
Laisse-moi t'entendre et te voir.
Pourquoi, lorsque l'amour a joint nos destinées, Me dire, épouvantée à la fuite du temps : « Nos instans de bonheur dévorent nos journées.
Nous ne vivons que des instans? »
On dit que de douleurs toute joie est suivie, Qu'un sourire souvent s'achève dans les pleurs; Mais nous, entre nos cœurs nous presserons la vie.
Pour en exprimer nos douleurs 2.
Mélanie, chez qui il fréquentait dès la fin de mai 1830. Voir plus bas, p. 294, n. 4.
Cf. Lettres inédites, « 12 octobre » (1830) : « Mais tout cela, quelque chose qui arrive, ne fait rien à Antony; il faut qu'il vienne à bien, pauvre petit >.
1. C'est le mot dont il se sert, quand il explique sous quelle inspiration il fit Antony. Mes mémoires, t. YIII, ch. ce, p. 117.