AN TONY
encore produit leur plein effet; que la céleste créature, ainsi chantée et divinisée, va prendre cet encens pour un culte et son personnage de déesse au sérieux ; et que le jour où Dandin, enfin éclairé par les caprices de i'idole, entreprendra de réagir, il ne sera plus que Dandin et viendra trop tard dans un siècle déjà trop vieux. Et puis, Adèle est chrétienne, moins dans la pièce que dans le manuscrit; mais elle l'est, elle prie Dieu, et meurt avec résignation. Les autres ni ne ])rieront ni ne mourront — volontairement du moins. Car la religion, selon le mot de Vigny, « s'en est allée en plaisanterie, fondue avec le sel attique dans le creuset des philosophes' ». A bientôt le pistolet, le commissaire, et le joli jeu de la loi. Ce sont de beaux dénoûments en perspective, à mesure que l'intérêt social va se faire place sur le théâtre et la question du mariage se discuter plus à fond et plus explicitement. Les dramaturges, dont la femme adultère est la souveraine providence, salueront en Adèle le prototype.
Le rôle d'Antony est plus fantastique. Ou mieux, il est double; il y a deux hommes en lui, tous deux mis au point du goût public. Ai-je besoin de redire que le plus lyrique n'est pas le j)lus original ? C'est un frère jumeau de Didier, en bottes molles, et qui évoque moins des sentiments que des lectures à la mode : très inférieur, quoique plus théâtral, à chacun des types littéraires qu'il reflète et traduit à la grosse. Il réunit en soi tout le chapitre des imitations exotiques; il est, à lui seul, Hamlet, Fiesque, Franz, Werther, Lara, le giaour, à la bonne franquette. 11 brandit tous ses souvenirs. Il porte à la force du poignet tout un musée de
1. Quitte pour la peur, se. xii, p. 251. Voir toute la tirade. On «e s'étonnera pas que ce soit de Vigny qui ait écrit la page à ■écrire sur le mariage en 1833, dans son unique chef-d'œuvre •de théâtre.
ffrands hommes. De ces âmes sonores il est un écho populaire. La jeune France volcanique et incandesccnle ', échauffée des mêmes réminiscences, en pensa délirer. On ne s'étonne point qu'elle se soit arraché les lambeaux de l'habit vert de Dumas -. Saintes reliques! l^oi du talion! Ainsi fut partagé le ]>ourpoint d'Hamlet ])ar Schiller, Gœthe, Byron qu'on admirait avec enthousiasme, sans trop approfondir. Dumas n'approfondit pas davantage. Il invoque le ciel et Satan, malgré le doute qui le dévore. Il se fait un vocabulaire et un formulaire d'énergumène. « Honte au lieu de sang^! « Et ces vulgaires adaptations vont aux nues. Il faut se délier de ces succès explosifs, à mitraille. Pendant quoique temps encore, ses personnages les plus vigoureux seront en proie à ces accès du mal littéraire saxon. Passe pour Catherine Howard; mais Buridan, le capitaine Buridan n'en est pas indemne*!
La popularité d'Antony n'aurait point dépassé les cénacles, s'il n'avait été qu'un composé du lyrisme étranger. Il est proprement le Figaro de 1830 : et c'est une autre affaire. L'imagination de Dumas lui a, cette fois, tenu lieu d'observation. Il a deviné, en lui-même premièrement, et aussi dans l'atmosphère où il vivait, l'individu qui s'évertue dans ce xix^ siècle débutant; il a créé le type de l'action, musclé, phraseur, ivre de mots, avide de jouir, impatient des obstacles, des traditions et des conventions, à qui toute supériorité porte ombrage, et déjà mécontent de tout en cet état social
1. Voir Théopliile Gautier, Histoire du romantisme, pp. 1G7-16S.