Richard Darlington, III, tabl. viii, se. ii, p
3'i8 LE DRAME D ALEXANDRE DUMAS.
reau : symbole d'une lare originelle, simplement. Dans l'imagination de Dumas, on est né de bourreau ou de roi. Il n'y a guère de milieu entre les extrêmes. Cria signifie qu'on jirétend à être (ils de ses œuvres, ou seulement qu'on n'est pas fils de quelqu'un. Or cette tache gêne Richard pour se faire valoir. Au premier obstacle, il épouse à la hâte une famille. Demain la femme, épousée trop tôt, est de trop mince qualité, et fait échec à l'ambition. Il s'agit de s'en débarrasser. Scène de séduction d'une part ^ : on songe à Vernouillet, à d'Estrigaud ; propositions de divorce ensuite - : c'est la Lutte pour la vie, le Député Leveau. Suivez à travers les frasques de la fantaisie shakespearienne, c'est à savoir mélodramatique, la conduite de l'œuvre. Tout cela est souvent d'une vérité poignante. Les scènes à faire sont abordées de front. Au premier acte, Richard se marie ; au deuxième, il est député et veut se marier ailleurs. Il y a dans ce même acte une scène de marchandage politique, qu'on n'a pas égalée, et qui, elle non plus, ne vieillit guère. Les Effrontés, le Fils de Giboyer, Paul Astier, le Député Leveau en sont de sûrs garants. Je goûte fort le talent de M, Jules Lemaître; j'aime celui d'Alphonse Daudet, et j'admire Emile Augier. Mais ni l'un ni l'autre n'ont enlevé ces situations avec la vigueur allègre de Dumas. Oh ! l'admirable scène de ménage ^! Oh ! la moderne scène de tripotage *! Et
1. Richard Darlington, I, tabl. I, se. vi, pp. 46 sqq. Cf. A. Daudet, la Lutte pour la vie, II, se. xii, pp. 60 sqq. On verra plus loin que cette pièce se rapproche encore davantage à'Angèle.
2. Richard Darlington, II, tabl. iv, se. ir, pp. 83 sqq., et III, tabl. vr, se. ix, pp. 118 sqq. Cf. la Lutte pour la vie, toulc la fin, à partir de l'acte III. Cf. Jules Lemaître, le Député Leveau, donX, le sujet est sensiblement le même, et les situations analogues.
;5. Richard Darlington, II, tabl. iv, se. ii, pp. 83 sqq. 4. Richard Darlington, II, tabl. m, se. iv, pp. 70 sqq.
quelle sûreté d'exécution! Quelle dramatique composition! Sachons enfin reconnaître cet art tout français de bouleverser le théâtre d'un mot, de suspendre l'intérêt, de mettre le feu aux poudres, et de courir à l'acte ou au tableau suivant comme à l'incendie qui éclate! Il faut voir cet adroit maniement du réalisme sur la scène, je dis le réalisme le plus moderne et vivant. Au moment où l'invention s'égare dans le fantastique de Pixérécourt, où Richard vient de s'entretenir avec l'Inconnu, où il va être premier ministre, duc et pair et mari d'une da Silva, que sais-je? — un subalterne à lui arrive, qui interrompt son monologue triomphal, glorieux retour sur lui-même... « Mawbray est revenu de Londres. » — « Eh! que m'importe? » — « Il amène votre femme. » — « Jenny! « — « Elle vous attend à l'hôtel! » — « J'avais tout oublié! Malédiction ' ! » Saluons un tel homme de théâtre ! Et cette vigueur de main! Et cette logique intérieure et scénique qui se dissimule sous les écarts de la fantaisie! Tout le drame réel reparaît à ces mots, accablant. Et puis, je ne sais qu'un dramatiste de ce siècle qui ait atteint à cette maîtrise : on en trouvera quelques exemples dans le Fils naturel, le Demi-monde, Denise et ailleurs.
Le troisième acte même, qu'il semblait qu'aucune liabileté humaine ne pouvait dénouer, est un mélange d'imagination et de vérité, de scènes mélodramatiques enlevées à bride abattue et d'autres aussi pathétiques et plus vraies. Dans l'entrevue de Lady Wilmor avec son fils si l'on trouve de l'émotion et du mystère à la façon de Cœlina, — on y rencontre aussi comme le germe du Fils naturel ~. Et, s'il est vrai qu'il faut
\. Richard DarVnigton, II, tabl. v, se vu, p. 102. 2. Richard Darliiigton, III, tabl. vi, se. iv, pp. 105 sqq. Cf. Cœlina ou l'enfant du Mystère, et Polder ou le bourreau d'Anis-
acheter le dénoûiiient par l'attaque de la chaise de poste, ce dénoùment, pour peu qu'on en transpose le langage, contient au moins une scène de premier ordre, celle de l'ambitieux qui se retrouve en présence de sa femme, de la créature qui entrave son avenir et lui ravit un beau mariage. Alphonse Daudet se souviendra au moins de la situation, s'il n'a pas le courage de jeter Marie Anto par la fenêtre '. Et ainsi ce drame shakespearien, où le mélodrame déborde, est plein d'une vigueur et d'une vérité dont le théâtre réaliste fera son profit.
Richard est moins littéraire qu'Antony. Il s'est débarrassé du bagage ])essimiste de Werther et de Franz. De rien qu'il était né, il veut être tout, et très vite, comme avec concupiscence. Il marque une date de notre histoire : avant 1789, polémiste; après i850, positiviste ou ironiste. Il est une volonté au service de l'ambition : le produit immédiat du premier Enq^ire. A l'exemple de Napoléon, il divorcera pour fonder solidement sa fortune politique, sinon sa dynastie. Comme lui, sorti de la foule obscure, il guette son moment; pour son coup d'essai, il veut être ]»remier ministre, sinon premier consul. Il s'évertue dans le sillage éblouissant de la légende. Il est le premier de ces corsaires de l'action sans scrupule et sans idéal, qui courent après leur Brumaire, et que poursuit la tare originelle de leur fortune : Vernouillet ou Paul Astier. Alphonse Daudet a nettement vu la filiation. « Le divorce par amour, dit en souriant son petit féroce. Napoléon et Joséphine *. »
terdam pour la première moitié de la scène et surtout la p. 105. — Ibid., p. 109. Cf. Le Fils naturel.
1. Il a songé au poison. Voir la Lutte pour la fie, IV, se. vi, pp. 124 sqq.