‹ Le drame d'Alexandre DumasChapitre 251 sur 309 · Sur les représentations du drame, p · texte numérisé non relu

Sur les représentations du drame, p

novice et presque sainte. Je les quitte du chef-d'œuvre '. Un an après Chatterton paraît Kean. Il est probabK que Dumas s'est piqué de faire voir à de Vigny et a ses contemporains ce qu'est le vrai génie, au moins celui du théâtre. Sa conception n'est pas sensiblement plus enfantine, mais plus jiantagruélique, et d'un banquiste. Le drame a renversé au moins deux règles delà tragédie? Voyez le génie : il les renverse toutes, et vive le désordre à la Shakespeare ! Nous avons dit la médiocre intelligence qu'a Dumas de l'auteur de /?oweo. A cette heure, désordre et génie : à nous les événements singuliers, les fantaisies bizarres, les péripétir -à tintamarre; à nous les salons des comtesses, et ! taverne du Trou du Charbon, et, sous le prétexte qu'ir acteur doit étudier « toutes » les passions « sur luimême pour les bien exprimer * », à nous don Juan et Falstaft", by Shakespeare! M. Kean, pour soutenir son génie, se grise et roule sous les tables; il vide le calice

1. Je trouve dans une lettre inédite de Labiche à A. Leveaux, l'un de ses collaborateurs :

<< Paris, jeudi soir, février 1835. — Je viens de voir Chatterton . Je suis encore tout palpitant. Mon coeur saigne comme broyé dans un étau... Madame Dori>al est une femme toute de cœur et d'âme... Le drame de de Vif^ny m'emplit; il circule dans mes veines; c'est mon sang. Bonsoir, je radote. » 11 radote à la bourgeoise.

Les impressions de Gautier sont plus froides, à la reprise. Voir Histoire du romantisme, pp. I.î2 sqq. Cet article est rempli de remarques fort justes sur les raisons du succès de Chatterton, sur l'inimitié des artistes à l'endroit des bourgeois, niaiserie romantique, que Flaubert accepte comme une tradition, et que de vieux jeunes cherchent à perpétuer aujourd'hui. Gautier a justement noté comment il se fait que John Bell, qui excitait en 1830 une répulsion violente, paraît après 1850 « le seul personnage raisonnable de la pièce ».

Pour la reprise de 1877, voir Séchan, Souvenirs d^iin homme de théâtre, p. 243. L'accueil fut respectueux et froid, — sauf au dénoûment, à la glissade de l'escalier : trivialité sublime.

•2. Kean (Th., V), II, tabl. ii, se. ii, p. 124.

des passions jusqu'à la lie. Certes, il ne paye ni son propriétaire ni ses créanciers, à l'exemple de Chatterton. Il serait un homme du commun, s'il fléchissait à ces misères de la probité. Mais si Dumas s'est peint dans Kean, s'il y a retracé avec quelque complaisance les traits généraux de son caractère, bonhomie, gaîté, santé, force musculaire, exagération en tout et mépris de la critique, Kean, du moins, n'exige pas de l'Etat une pension alimentaire, en attendant qu'il songe à une nouvelle interprétation de Roméo. Et, comme l'auteur est trop dramatiste dans les moelles, pour se réduire volontairement au lyrisme sur le théâtre ou y distiller l'esprit amer, — en dépit de ses enfantines conceptions du génie *, de son drame à outrance, de ses péripéties en cascade, et de ses prouesses, il a mis dans Kean quelque chose qui nous intéresse présentement davantage. Son talent dramatique l'attire, en dépit qu'il en ait, du côté de la vérité.

Malgré ses fanfares et ses fanfaronnades, au milieu de ce tumulte d'action, Kean n'oublie pas ses origines. Ecoutez son style : « Oui, vous avez raison, il y a trop de distance entre nous. Lord Mewill est un homme honorable , tenant à l'une des premières familles d'Angleterre... de riche et vieille noblesse conquérante... si je ne me trompe. Il est vrai que Lord Mewill a mangé la fortune de ses pères en jeux de cartes et de dés; il est vrai que son blason est terni de la vapeur de sa vie débauchée et de ses basses actions... et qu'au lieu de monter encore il a descendu toujours. Tandis que le bateleur Kean est né sur le grabat du peuple, a été exposé sur la place publique, et ayant commencé sans nom et sans fortune , etc. » C'est le

1. On en fit une parodie : Ki/ine, ou que de génie en desordre! variété en quelques couplets. Paris, chez l'éditeur, rue du Bas, 26, 1836, in-8, 12 pages.

« tandis que moi* », que nous connaissons; c'est la scène des « enfants trouvés » d^ Anton;/ que nous en avons déduite. Kean est bien frère de Richard Darlington et de Buridan. Il ne prétend pas à émarger sur les registres de l'Etat; mais il ne veut plus être le jouet des aristocrates. Nom pour nom, dent pour dent. Et, s'il ne s'agit plus de thèse sociale, voilà au moins l'individualité moderne avec tous les appétits débridés. Kean a une bonne part de son génie dans ses muscles. Il a fait la culbute. Il fait le coup de poing. Après une vie d'orgie, il reprend sa lucidité et son sang-froid, comme s'il revenait d'une visite à la Tour de Nesle. Il semble que dans les rôles de Shakespeare qu'il interprète, il mette surtout en lumière l'animal humain - . Son triomphe est le personnage d'Othello; mais il réussit fort dans celui de Roméo. Partout, chez les bateleurs, parmi la bourgeoisie, dans la noblesse, il traîne tous les cœurs après lui; et la personne suit le cœur. M. Kean a opéré des cures merveilleuses. Des jeunes lilles chlorotiques, nerveuses, mélancoliques et presque muettes, ont retrouvé la parole et la santé aux spectacles de Drury- Lane. Le premier sentiment des malades est presque « douloureux » ; mais quand Kean paraît, elles tressaillent, puis demeurent « immobiles comme la statue de l'étonnement », et reviennent à leur hôtel « toujours froides et silencieuses pour tous, mais déjà ranimées et vivantes au cœur ^ ». Une loge de consultation est adjointe à la scène pour le traitement de ces affections. Kean est doué d'un génie désordonné, fatal, mais thérapeutique. Et c'est lenfantillage de Dumas qui s'abandonne ; mais c'est aussi la suite de Figaro, le vivant commentaire du petit animal folâtre, grisé d'honneurs et d'applaudissements,

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