Kean, III, tabl. m, se. xii, pp
ami du prince de Galles et aimé de toutes les ferames. Non, cette descendance du barbier n'est pas modeste. Chatterton est anglais, et profondément imbu de Werther et de Byron. Kean est français, et tout moderne. Peixez la turbulence affectée du banquiste, et par-dessous, vous rencontrerez les deux éléments du rôle sympathique dans l'âge qui va suivre et qui s'arrête vers 1890 : révolutionnaire et sauveur, ennemi de l'ordre établi et conseiller ou confesseur plein d'indulgence. Prenez garde que Kean est plus près qu'on ne pense d'Olivier de Jalin et de de Ryons. Il s'élève contre l'ordre social et méprise les conventions. Ami du prince, il se révolte contre l'air de protection que j)rend à son endroit cette amitié. Il est indépendant. Au surplus, peu scrupuleux sur d'autres points. Ce pur, ce révolutionnaire accepte les petits cadeaux des grands de la terre ; il ne regarde pas d'où vient l'argent. Il tient d'Antony; le Fils naturel tiendra de lui. Les lacunes de l'éducation apparaissent chez ces hommes nouveaux. Ils manquent parfois de tact dans les circonstances délicates : Olivier de Jalin ne s'est jamais entièrement lavé du reproche de remettre les lettres d'une femme à un tiers . Notez que ces défaillances sont justement celles qu'ils reprochent à M. Poirier. Ils ne veulent pas être des parvenus ; et tout de même ils en sont. Ils en sont par leur naïve obstination à protéger la femme, auprès de laquelle ils font volontiers le personnage d'une providence. Ces sauveurs, ces directeurs sont un peu jobards . Et Dumas en convient; et cela est vu *. Nés on ne sait pas où, ils aiment les dames, les nobles dames, celles du monde, qui n'ont que des amours de tête. Parce qu'ils ont du génie à bras tendu, ils se croient de Hns psycholo-
1, Kean, V, tabl. vi, se. vi, p. 200.
3C't LE DRAME DALEXANDUE DUMAS.
gues. Ce sera la prétention des de Ryons. Ils confessent, ils sermonnent, ils catéchisent, ils auscultent avec un sourire compétent, et comme s'ils accomplissaient un sacerdoce. Il se poui'rait que tous ces amis des femmes fussent de bonnes dupes, qui les mettent plus haut qu'elles ne veulent être et les sauvegardent plus qu'il ne leur plairait. Pour des types de la bourgeoisie positive et galante, ils en sont; et surtout ils en seront supérieurement, lorsque Taine aura frotté leur génie de science systématique. La jeune Anna, que la voi.K de M. Kean a troublée, ne me paraît pas une si débile créature. Et qui ne devine dans la bateleuse, l'humble et bonne Ketty, qui aime silencieusement M. Kean qu'elle voit de si bas et ([ui peut-être la rudoyait jadis, au temps où ils crevaient ensemble les cerceaux de papier, qui ne devine par avance la Marcelle du Demi- Monde et toutes les imitations qui en ont été faites, à commencer par la Cigale , petite cigale de joyeuse mémoire, pour finir par Cabotins?
N'avais-je pas raison de dire que Kean est plus vrai que Chatterton? Quant à l'intérêt un peu extérieur qui s'attache aux gens et aux choses du théâtre, Dumas, encore qu'il vînt après Shakespeare, Rotrou ', Casimir Delavigne et Victor Hugo, était bien dans le mouvement de son siècle, où les coulisses de la politique, de la finance et de la scène se convient amicalement, où les journalistes sont partout bienvenus, où les princes de Galles recherchent la compagnie des Kean, où les Vernouillet coudoient le Mari de la débutante. MM. Meilhac et Halévy ^ ont excellé plus tard à nous
1. Saint-Genest. A l'acte IV, tabl. v, se. i, p. 184, Kean manque sa sortie comme Saint-Genest sa réplique. Mais l'origine de ces pièces ou scènes, pour les dramaturges de 1830, est Uamlet.