‹ Le drame d'Alexandre DumasChapitre 26 sur 309 · SHAKESPEARE · texte numérisé non relu

SHAKESPEARE

Il Le classique ne serait-il donc que l'imitation de la poésie grecque et le romantique que l'imitation des poésies allemande, anglaise et espagnole^? »

{Première lettre de Dupais et Cotonet.)

Quand Dumas cile, parmi les maîtres étrangers auxquels il est plus redevable, Shakespeare et Calderon, c'est au moins un de trop. Il y paraît dans son œuvre : car il ne lit pas à crédit. Des Espagnols il n'a guère retenu que les doubles portes, les escaliers secrets, les ressorts invisibles, et les machines déjà mises au point de la scène française par Corneille et Beaumarchais. « Milady, observe un de ses personnages, est-ce

1. Il n'entrait pas dans le dessein de ce livre de faire de» études complètes des auteurs étrangers qui ont exercé une influence sur les drames de Dumas, mais de préciser seulement l'intelligence qu'il en a eue et le profit qu'il en a pu tirer.

2. A. de Musset, Lettres de Diipuis et Cotonet, p. 202. Cf. Nouvelles poésies. Dupont et Durand :

J'adorais tour à tour l'Angleterre et l'Espagne, L'Italie, et surtout l'emphatique Allemagne.

que VOUS n'avez pas quelque part une porte dérobée? Très bien; ])ermettez que je disparaisse. J'étais sûr qu'il y avait une porte dérobée '. » Ne nous laissons pas prendre au titre de Don Juan de Marana, dont les Ames du purgatoire de Mérimée ont fourni l'idée première, et un peu tout le monde la fantaisie surnaturelle et désordonnée. De l'Espagne il est petit débiteur : les passions de Lope et de Calderon, il les trouvait ailleurs et plus selon son goût.

C'est Shakespeare qui attisa en lui le feu sacré. Il est à l'origine de sa vocation ; il est sous sa plume en tous ses mémoires, souvenirs, confidences. Dumas ne raisonne pas son admiration; il l'étalé, il la brandit. C'est le mot d'ordre romantique; c'est le sien.

Il a eu de ce génie la sensation beaucoup plus que l'intelligence. Dès la première initiation, son étonnement ne se peut peindre que par les plus vives métaphores : « Supposez un aveugle-né auquel on rend la vue » ; ou encore : « Supposez Adam s'éveillant après la création );. 11 y voit des êtres vivants, réels, nus, tout neufs '. Il est manifeste qu'il a d'abord ressenti toute la vitalité extérieure de ce drame, si je puis dire, et des émotions plutôt physiologiques, à la façon du public très mêlé qui applaudissait au théâtre de Burbadge. De toutes les manières de méconnaître Shakespeare, c'est la plus accessible. Il a subi le charme violent du barbare ivre de la Renaissance.

1. La Jeunesse des Mousquetaires (Th., XIV), I, tabl. m, se. m, p. 51. Dumas multiplie, à la fin de sa carrière, ces remarques sur ses trucs de théâtre : cf. le Verrou de la Reine (Th., XXI), III, se. vni, p. 79; CEnvers d'une conspiration (Th., XXII), I, se. IX, p. 1G7; Ibid., III, se. x, p. 212; Madame de Chamhlay (Th., XXV), III, se. III, p. 50. Il maintient, avec bonhomie, les droits de rimajjinution.

2. Théâtre, t. I, pp. 14 et 15. Cf. Mes mémoires, t. IV, ch. Cix, p. 280; t. V, ch. cxiii, pp. lG-17.

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Shakespeare est grand, il est incomparable, parce (|u'il réunit en soi, poussées jusqu'à l'excellence, deux facultés qui s'associent rarement : l'imagination, la divine imagination, et la vue intérieure des hommes et des choses. Il faut que sa poésie soit prise sur le vif de la nature humaine, et sa fantaisie sans limites, pour que, même à travers les traductions, l'impression en soit si universelle et pénétrante. Il a marié le rêve à la réalité. Il a mêlé le rire aux larmes, sans forcer l'antithèse, tout simplement parce qu'il reflète la vie, presque sans recherche de littérature. Il a peint des types de femmes, et surtout de jeunes filles, les âmes les plus imj)récises et insaisissables : Juliette, Ophélia, Cordélia; et il en a fait de vivantes et transparentes idéalités. Atalide, Iphigénie, Hermione sont aussi vraies, mais d'une vérité plus déterminée, plus scénique, plus limitée. Il semble que l'imagination et l'observation se rejoignent en lui et se confondent comme pour une véritable création.

Car Shakespeare crée des mondes à son gré. L'atmosphère dont il enveloppe chacun de ses drames est lumineuse, et justement la seule vitale, comme ])ar une naturelle adaptation. De sa magique baguette il évoque tour à tour le rêve ou l'histoire, les lutins ou les héros, et à son appel les milieux (mot détestablement scientifique et propre à efTaroucher de si rares impressions) se reconstituent à plaisir : l'île fantastique de la Tempête^ ou l'île de Chypre hérissée de tours et de créneaux. L'imagination fait l'office d'un impeccable machiniste. Les « changements » s'accomplissent insensiblement; on passe de la féerie à la vie même sans que jamais le passage cause la moindre peine ou surprise. C'est la plus étroite complicité de la fiction et du vrai.

Il observe, comme il imagine, à fond, et dans l'es-

pace. Il lui faut du champ. Le même regard aigu qui sonde le cœur d'Othello, embrasse l'humanité tout <nlière,y distingue les fibres les plus ténues et secrètes, (pi'il analyse et recompose à son gré. Le clavier sur I.Hjuel il s'exerce est infiniment plus étendu que celui des autres. L'individu, le type, la vie, l'histoire, la nature, il domine tout, il plonge ])artout. Son esprit pi'nùtre à tous les degrés : il gratte l'écorce, il entame !f l)ois, il perce le cœur même et fouille au jilus profiiud, au centre obscur de la sève et de la vie. Il est caricaturiste, psychologue et devin. Personne n'a créé ])kis de types, doués d'une existence propre, en dehors lie la comédie ou du drame auquel ils appartiennent. Il a l'iudié la foule complexe et mouvante; il l'a dessinée à i^rands traits arrêtés, comme un modèle au repos. La (juestion de savoir si les caractères doivent amener les événements, ou inversement, n'existe pas pour lui. On ne sent chez lui ni la logique ni le déterminisme toujours un peu factices, ni les combinaisons de la scène; mais on y devine la perception des mobiles les plus délicats et des causes les plus intérieures. Il lit à même le cœur et l'histoire. Et il les interprète pareillement, sans se soucier du détail, par un effort de synthèse philosophique. Il n'est pas d'écrivain qui donne à sentir et à penser davantage. C'est son génie, — au delà du théâtre.

JNIe sera-t-il permis de parler de Shakesjjcare en toute liberté? Soixante et quelques années se sont écoulées, depuis qu'Alfred de Vigny traduisit et adapta Othello. Le mouchoir ni le coussin ne nous scandalisent plus; nous n'en sommes plus au bégiieulisme '; nous en avons vu bien d'autres. Que n'a-t-on pas vu?

1. Stendhal, Racine et SJiakespearc, partie II, lettre m, p. 1' €t partie I, ch. vi, p. 56.

Dos jeunes lilles passionnées qui se gloriliaient liauleiiient de leur passion ; des femmes coupables et volontiers bavardes sur le chapitre de leurs fautes, sans ombre de remords ou de regret ou même de plaisir; l'adultère avant, après, et pendant, ardent, froid, enthousiaste, impassible, criminel, officiel, régulier, et las, surtout las; et combien de demoiselles, qui étaient des femmes, et même quelques femmes, qui étaient encore demoiselles. Mais nous attendons toujours un spectacle inédit dans un théâtre d'ordre : une pièce de Shakespeare qui ne soit pas adaptée.

Les novateurs qui vont, chez nous, invoquant ce dieu ', ne songent pas que s'il avait eu à sa disposition une mise en scène moins rudimentaire, il eût éti moins libre, mais aussi moins barbare. Quand il déshonorait « avec cinq ou six fleurets émoussés le glorieux nom d'Azincourt ^ », il profitait de moyens sommaires pour jeter sur la scène des épisodes qu'il en eût sans doute écartés cent ans après. L'admirable, c'est le génie qui supplée par son invention à cette liberté même, laquelle n'est que pauvreté de ressources techniques. De là ces continuels changements de lieu, dont le public s'accommodait comme de l'insuffisance du décor, mais qui sont tout de même insuffisance de composition et nuisent à la netteté de l'ensemble, à l'unité de l'impression définitive. L'usage de la machinerie moderne ne fait qu'accuser davantage cette impuissance, s'il ajoute à la diversité du spectacle.

Il fallait que Shakespeare se dépensât tout entier, pour ne pas succomber sous cette liberté négative. Ces

1. Théâtre, t. I, p. 15. « 0 Shakespeare, merci! 0 Kemblc et Smithson, merci! merci à mon dieu! merci à mes anges de poésie! »

2. A. Mézières, Shakespeare, ses ooui'res cl ses critiques, ch. il, p. 55. Citation du chœur de l'acte I de Henri F.

continuels cliangeraents voulaient être rachetés par un mouvement dramatique très rapide, qu'on sent parfois forcé, et dont les sul^stitutions de décor exagèrent l'excès même par les temps de repos. J.-J. Weiss a noté justement que, dans l'état actuel du théâtre, l'initiation du public à la foi'mule dramatique de Shakespeare peut être aussi longue que l'intelligence des unités \ qui ne sont, à les bien prendre, que des règles de composition et de clarté. Ce fut l'erreur des romantiques de se réclamer de cette indépendance shakespearienne, pour mettre en scène le musée catalogué de Walter Scott, quarante-cinq ans après Beaumarchais et les progrès techniques du Barbier de Sév'dle.

L'énigme, qui plane souvent sur les ouvrages de Shakespeare, résulte de cette liberté rudimentaire. Il a méconnu ou violé les lois les plus élémentaires du théâtre, qui n'est pas un simple assemblage de tréteaux. A cette faculté créatrice, à cette admirable raison il n'a point imposé de bornes. Il pense beaucoup et veut tout dire. Ce n'est pas le fait du drame. Il abonde en caractères, en situations, en mots de génie. Et ce génie à tout coup s'échappe. C'est la nature, la vie, le lyrisme sublime, une philosophie supérieure, qui défient trop souvent la clarté, la rectitude, la progression nécessaires ici. C'est un défaut admirable, mais pénible, sur un théâtre français, à des têtes françaises. J'admire Hamlet, comme tout le monde, mais pas davantage. Je le comprends difficilement, surtout après avoir lu une part des commentaires dont il fut l'objet. Sa folie feinte ou réelle, son attitude et ses grossiers propos à l'égard d'Ophélia, la folie et la mort de cette pauvre jeune victime d'on ne sait quoi: autant de questions difficiles pour mon entendement. Il y en a d'autres. Tout cela

1. Le Drame historique et le Drame passionnel, ch. m, p. 311.

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est un peu trouble, et ne s'enchaîne pas en l'esprit. El je sais d'expérience qu'on y découvre de rares i)eautés et un problème moral qu'il fallait une admirable intelligence pour poser seulement — et qui peut-être ne se pouvait résoudre sur la scène. Car cette profondeur s'achète. 11 m'a plusieurs fois semblé que de la représentation à'Jlamlel se dégage surtout un pathétique douloureux pour les nerfs, une angoisse de la raison, qui est comme la rançon de cette curiosité sans bornes, de cette double vue ])lus qu'humaine.

Qu'il observe le tréfonds de l'âme ou (ju'il imagine à sa fantaisie, on dirait que Shakespeare écrit pour son contentement, pour la joie de son génie, qui est admirable encore un coup, mais tout à fait insoucieux de nos courtes intelligences et du théâtre fait pour elles. Je ne tiens pas la Tempcic pour une œuvre médiocre, comme fait Stendhal i. Ce n'est point que, cette fois, la philosophie tranche dans le vif de l'originalité. Que l'hunianilé ne soit ])as parfaite, qu'il faille éclairer les bons et convertir les coupables, Shakespeare ne l'a pas inventé; et, après lui, Pixérécourt a pu nourrir de ces idées-là. Ce qu'on ne saurait trop louer, c'est l'imagination qui tire de ces choses des prestiges inconnus, qui enchante les yeux, les oreilles, l'esprit et le cœur des hommes, qui mêle à une poésie luxuriante des réalités très anglaises, et qui place en un décor digne, par sa fraîcheur, de la création du monde l'âme toute neuve de INIiranda. Mais ce qu'il faut pourtant reconnaître, c'est la puérilité d'une partie de ce merveilleux philosophique, c'est l'obscurité des abstractions -, c'est la

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