Racine et Shakespeare, partie II, lettre m, p
2. II faut tenir compte, bien entendu, des différentes époques où Shakespeare a écrit ses pièces. Vers la fin, il inclinait volontiers aux abstractions. Cf. préface de CÉlrtmgère d'A. Dumas fils i^t. Yi, pp. 211-213). Mais réalisme ou métaphysique, l'excès
grossièreté du grotesque qui fait au symbolique et au merveilleux un pénible contrepoids. Le seul Caliban porte aujourd'hui sur ses épaules disgracieuses le fardeau de vingt et vingt volumes de commentaires, hideux gnome et personnification des instints populaires pour plusieurs, tandis que d'autres se croient fondés à soutenir qu'il est simplement un cannibale. Métaphysique et caricature, il y a de tout cela dans la Tempête. Que penser de Cymbcline^ aux yeux de Gervinus un ))ur chef-d'œuvre, où Johnson ne découvrait qu'un tissu d'absurdités? •
Mais Shakespeare n'étail-il pas homme de théâtre, puisque théâtre il y a, à la fois auteur, directeur, acteur? — Précisément : et l'on s'en aperçoit. Pour objectiver dramatiquement ses rêves ou ses intuitions, il a dû, faute d'une technique plus souple et aussi plus sévère, recourir à des moyens souvent médiocres. Ni sa sensibilité ni son esprit n'ont la même qualité que son imagination ou sa psychologie. Il rachète par la brutalité de l'émotion et la grossièreté de la verve comique cette liberté d'un génie sans contrainte et sans règle; tant il est vrai que le théâtre, s'il n'est pas un simple guignol, est soumis à des lois générales et inéluctables. Il faut quelque relâche de terreur et de gaîté à ceux que fatiguerait un effort prolongé d'abstraction, de synthèse, ou d'invention. Je laisse de côté le romanesque des narcotiques, poisons, où Shakespeare ne semble atta-
cst le même par rapport à la scène et provient de la môme cause. Cf. ibid., p. 211. « Il (l'auteur dramatique) comprend que ce n'est pas à la forme dont il s'est servi jusqu'à présent, que l'humanité demandera jamais la solution des grands problèmes... » Cf. Madame de Staël, op. cit., ch. .k, p. 13 : a Shakespeare réunit souvent des qualités et même des défauts contraires; il est quelquefois en deçà, quelquefois en delà de la sphère de l'art; mais il possède encore plus la connaissance du cœur humain que celle du théâtre... »
5'i LE DU AME 1) ALEXANDRE DUMAS
cher aucune importance. ^Nlais personne n'a usé plus que lui Je la douleur ou de l'horreur physique, non pas même Eschyle ni Sophocle. Pei'sonne surtout n'en a usé avec une violence plus concertée, ni plus vulgaire, personne, non pas même Dumas. C'est une nécessité d'écpiiiibre compensateur dans cette œuvre, dont on nous dit qu'elle ne subit point de loi; comme si la première et plus fatale contrainte n'était pas d'avoir prise sur le public, qui n'a pas de génie, et chez qui le sentiment fait fascine à l'intelligence. Or, je tiens que Shakespeare abuse sciemment de son art et de nos nerfs, lorsque, en dépit de toutes les raisons morales et historiques qu'on en pourra alléguer, Gornouailles arrache les deux yeux de Gloucester, et les écrase sous le pied en disant : « A terre, vîie marmelade ' ». Cela passe le symbole; et l'auteur peint autrement, quand il lui plaît, la cruauté de ces mœurs et de ces hommes. Ce n'est pas la souffrance corporelle qui me blesse, mais le jeu qu'on en fait. Mais il fallait bouleverser le parterre debout, flacons en main, et qu'on ne lassait pas impunément. Et pareillement, il fallait le dérider après les essors d'imagination ou les efforts de réflexion philosophique. Le cynisme ordurier et brutal, l'excitation des sens, les plus viles clowneries sont une autre servitude de ce théâtre en liberté. Il serait pourtant temps, comme dit la chanson, qu'on cessât de s'extasier sur la bedaine de Falstaff, cet épais bouffon, dont la légendaire panse sert de quintaine à toutes les grossièretés de l'ivrognerie, à toutes les huées populacières. Je ne crains pas d'affirmer que si Shakespeare avait disposé d'un métier dramatique moins rudimentaire, les nécessités techniques, dont il eût accepté la loi, n'eussent pas étranglé, mais élagué son œuvre. Le nombre de