‹ Le drame d'Alexandre DumasChapitre 306 sur 309 · Chatterton, I, se. v, p · texte numérisé non relu

Chatterton, I, se. v, p

Il nous a paru qu'il était temps de réparer sa renommée et de lui restituer dans l'histoire du drame sa vraie place, qui est la première. Pour y réussir (si tant est que nous y ayons réussi), l'obligation s'imposait de déplacer ensemble et d'élargir l'horizon de notre étude; d'envisager son œuvre du point où nous sommes, du tournant du xix® siècle, et non des hauteurs du xvii«; de renoncer à des dissertations théoriques, qui sont matière de dissertation, et non de théâtre ; (le rebuter ces antiques et inutiles disputes de couleur locale, d'unités, de sublime et de grotesque, de mélange des genres; d'élaguer, en un mot, de notre dessein toute la pai'tie scolastique, et de faire, autant qu'il était en nous, la part à peu près égale à l'intérêt dramatique, social et littéraire. Nous devons à des lectures classiques chaque jour poursuivies, assez de goût et peut-être de raison pour reconnaître ce point de maturité et de perfection que fut la tragédie. Mais enfin les temps ont changé, La société de 1789 et le drame de 1829 ont suivi leur carrière. La scène a eu d'autres choses à exprimer, peut-être moins grandes et moins considérables, pour lesquelles une technique nouvelle était pourtant nécessaire. Il en est du théâtre comme de la peinture où la réforme des moyens matériels est la condition première de tout progrès. Celui qui d'abord mit le drame au point de la scène et du public est le novateur, non pas celui qui en édicta les oracles préliminaires. Dumas fut celui-là; la critique dramatique ne s'y peut méprendre. D'autre part, un drame qui serait plein d'idées, ou seulement de vers admirables, s'il n'est au point ni du public ni de la scène, est mort-né. Victor Hugo a commencé par Crouuvell et fini par les Burgraves. Dumas n'eût écrit ni l'un ni l'autre, faute du même style, et parce qu'il avait plus de talent et ne se détachait point de l'âme qui fait vivre le théâtre,

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celle de la foule et de la société. C'est pourquoi, lorsqu'il s'agit d'art dramatique et surtout de celui du xix*^ siècle, l'étude sociale devient une nécessité. L'esthétique littéraire, la critique technique même ne suffisent plus. Les mœurs et les milieux ont envahi la scène avec l'individu, souvent même aux dépens des caractères. Le drame est né de cette évolution, et le génie de Dumas de cette intuition. Il n'a jamais perdu le contact du grand public populaire. Ce n'est pas le moindre mérite à'Antony et de la Tour de Nesle. Sur ce pied, et pour sa part, la critique littéraire entre en compte, qui détermine la qualité des œuvres et des genres. Ici est manifestement l'infériorité du drame et de Dumas. 11 ne nous a point coûté de le constater d'abord.

Cet homme de théâtre fut un tempérament au service d'une imagination, à une époque où le peuple et l'individualisme venaient de rompre les barrières. De là ses fautes de goût dans ses œuvres et dans sa vie. De là vient qu'il fut un gâcheur de son génie, et qu'il a souvent offensé, au profit de ses convoitises de toute sorte, la grammaire et la morale. L'influence française de Rousseau % il l'a recueillie d'un génie allemand, Schiller, dont les rêves tumultueux l'avaient singulièrement adultérée. Il n'a guère vu Shakespeare qu'à travers les violences du langage et du geste. Du byronisme il s'est fait un masque. En Walter Scott il a trouvé un décorateur. Lorsqu'il vise à la littérature et traduit sur la scène son âme acquise, celle de ses lectures, il s'exalte, il fait rabâcher Antony, il est plus badaud que bizarre, et plus vulgaire que singulier.

1. Tliéâtre de Scliiller, t. I, p. 357. « Fiesque, que je ne puis mieux recommander préliminairement qu'en disant que J.-J. Rousseau le portait dans son cœur. » {Avertissement de laideur au public.)

Mais quand il suit sa coinplexion il crée le drame sous toutes ses formes.

Dans Henri IH et sa Cour l'effort littéraire n'est pas le meilleur. L'auteur y subit l'influence persistante de la tragédie, et notamment celle de Corneille, qui lui enseigna le progrès logique des péripéties, la fécondité des sujets et des situations, la rigueur des caractères tout d'une pièce, mais qui l'égara aussi en des drames tragiques, œuvres hybrides, dont je persiste à croire qu'elles ne sont pas son fait, malgré le succès relatif et tardif de Charles VU chez ses grands vassaux et malgré le prologue de Caligula. Mais Henri HI est une œuvre considérable, étant la première où le drame national, et surtout populaire, trouva sa formule et son inspiration. Après avoir étudié, disséqué, traduit les maîtres étrangers, pour rattraper la technique et l'esprit français, c'est à Beaumarchais qu'il s'adresse. Sans doute, cette conception de l'histoire à la mode de Figaro est peu scientilique, et peut-être le théâtre est-il réfractaire à la science de l'histoire. Mais ce que le peuple de France demandait au passé, une image agrandie de lui-même et toutes les puissances ravalées à son niveau, Henri III et sa Cour le réalisait sous ses yeux, par vives couleurs, mouvement, passion, et avec verve. Le drame est né, le genre créé. La Reine Margot, la Dame de Monsoreau, le Chevalier de Maison-Rouge, toutes les époques, mais surtout les époques d'action, le xvi^ siècle et la Révolution y pourront revivre, au moins sur la scène, et pour un public qui appelait ce spectacle de tous ses vœux, M. Victorien Sardou ne s'est pas mépris sur la portée véritable du drame historique. Il a suivi les progrès de l'archéologie : il a dépensé plus d'érudition plus sûre dans le costume, mais engrené dans le mécanisme de Dumas même passion et inspiration, réus-

sissant presque toujours au gré des galeries, et jamais au goût des historiens.

A la vérité, dès Henri III et su Cour, notre dramatiste penchait du côté de la Tour de Nesle, vers le drame de cape et d'épée, qui mit dans le plein de la légende, du napoléonisme, des fringales Imaginatives, et qui fut une manière de Cid, dans sa sphère, en son temps, pour son public. Mélodrame, dit-on. Pourquoi pervertir les termes? « Melos, musique, et drama, drame * », observe judicieusement Cotonet. Un mélodrame est supérieur à une méchante tragédie, quand il va au cœur des masses profondes, quand il exalte copieusement l'énergie alerte d'une race, et s'il est une œuvre de théâtre telle qu'un demi-siècle de drames et mélodrames s'en nourrit. Parce que Dumas a écrit la Tour Saint-Jacques, et que des Tour de Londres se sont dressées à la suite, ne méconnaissons pas la Tour de Nesle.

Le même souffle apporta Antony. Le drame social est la contre-partie du drame historique , Antony dJHenri III. L'un et l'autre furent trempés à la source populaire. Dans l'un, trois éléments entrent en jeu : l'abus des mémoires et chroniques, qui est excès d'école; la mise en scène et en action de la cour et de l'époque; et le drame passionnel, dont l'adultère est le ressort. En l'autre, on peut faire de l'intérêt trois parts : la rhétorique romantique d' Antony, affaire de mode, vulgaire transposition de Byron et de Gœthe ; une peinture des mœurs et de la société modernes; et un drame passionnel, dont l'adultère aiguise l'émotion. Antony est une œuvre romantique, certes, par sa date et sa littérature ; mais il n'est pas sensiblement plus lyrique ni autrement qu Henri III, l'un et l'autre étant

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