Première lettre de Dupais et Cotonet, p
L ECRIVAIN. — COXCLUSIOX. 431
dramatiques par-dessus tout. « Les foyers brûlants * » où ils ont puisé la flamme, c'est le même monologue de Figaro. Celui à' Handet n'y est qu'en seconde place, relégué dans les feuilletons ou parabases, en attendant qu'il devienne la thèse. Faites sauter le masque byronien, que Dumas s'est imposé pour quatre ou cinq ans encore, reste le drame moral et social, reste la passion d'Adèle et d'Antony, prototypes du théâtre réaliste, légal, moderne. Grâce aux Lettres à Mélanle nous avons pu mettre en lumière que ce qu'il y a de personnel y est réduit à un point de départ, comme pour la Dame aux Camélias ou Diane de Lys. A l'aide du manuscrit primitif, et par une étude critique du travail de correction et de remaniement, nous avons pu établir que dans l'œuvre définitive le lyrisme est allé se resserrant, la passion se dramatisant, la peinture des mœurs et du milieu se développant et se précisant, et que la pièce a pris enfin son plus ferme appui sur l'antagonisme de Vindividu et de l'opinion, de Vamour indépendant et du monde, de l'adultère et de la société. Adèle en meurt.
Le drame en vit depuis lors. Antony est une de ces productions typiques que toute une époque incessamment refait. Dumas d'abord, et pour dégager entièrement les voies. L'idée était si féconde que jusqu'à la fin son théâtre en sera comme alimenté. Mais les Suites d'Antony sont premièrement Richard Darlington, Angèle, Kean. Antony était le type synthétique et complet, étant V individualisme d'hier qui se dresse et regimbe au début de la carrière. Il réunissait et contenait en soi tous ces types. Orienté vers la politique, il donne l'assaut au pouvoir; vers la fortune, il escalade l'éternel
1. Théâtre, t. I, p. 1. Épigraphe citée de l'article prélimi Comment je devins auteur dramatique.
'i32 LE DRAME DALEXAKDUE DUMAS.
féminin; vei's le théâtre ou les arts, il esl tout génie, tout désordre, prodigalité d'intelligence et de cœur.
Tout le bien du monde est à nous.
Tous les honneurs, toutes les femmes l.
Tous ces héros battent la campagne avec volupté; ils ont ce grain de folie qui plaît au peuple et le console de n'être qu'une individualité sans génie et sans nom.
Ils personnifient à ses regards autre chose : c'est à savoir les mœurs sociales qui s'affirment et font leur trouée sur la scène avec la passion des temps nouveaux, laquelle prend sa forme et son mouvement dramatiques, invente, traverse des situations imprévues,'et soulève, dans sa course furibonde, mais réglée, les émotions neuves du drame. Balzac n'a pas encore agi sur ces personnages; la fantaisie est la plus forte, mais éclairée par d'heureuses intuitions. Aussi, lorsque dans la seconde partie de sa carrière, Dumas sera plus calme, et lorsqu'il ira aux sujets moins violents, alors il aura mis en scène tant de passion, et combiné pour elle, en des milieux si divers, tant de scènes et péripéties, que sa maîtrise se reconnaîtra clairement dans la partie dramatique des œuvres de ses successeurs, que ni la force comique d'Emile Augier ni l'ironie sentimentale de MM. Meilhac et Halévy n'y seront réfractaires, et qu'enfin, quelque vingt ans après Antony, apparaîtra glorieuse la part d'hérédité chez le plus proche et le plus original de ses confrères, qui fut son fils. Tant il est vrai que la même main qui construisit la Tour de Nesle sur le sable doré de la légende, avait établi sur de fortes assises le drame moderne.
Parce qu'il fut l'homme de son époque, doué d'une imagination insatiable et d'un tempérament dévorant, il
1. La Fontaine, la Laitière et le Pot au lait, liv. Vil, fable x.
n'a point créé de caractères, et sa psychologie n'est pas subtile. Mais il a mis au jour le type même du drame; il en a pétri et manipulé la substance pour un long temps. Je n'ai pas à décider si son fils fut « son meilleur ouvrage '■ » ; mais j'ai dû marquer à quel point il est son ouvrage, et non celui d'un La Chaussée. Et, au moment de conclure, embrassant d'ensemble son théâtre et son influence, je ne regrette décidément pas trop que Dumas n'ait pas été plus littéraire; au contraire, je regretterais peut-être qu'il y eût quelquefois tâché. Car il fut le génie populaire, la force créatrice, la sève nourricière et vitale de notre scène moderne. Le xix" siècle touche à sa fin. A cette heure du crépuscule, lorsqu'on suit la trace féconde et profonde de cette œuvre qui reflète l'aurore, et si l'on songe quel audacieux et ferme génie en reçut l'impulsion et en rajeunit la vigueur, il semble désormais que les deux soirées du 11 février 1829 et du 2 février 1852 se complètent, que le nom du père et celui du fils s'unissent et se fondent, et qu'à l'horizon de l'art dramatique de ce siècle domine haut le drame d'Alexandre Dumas.