Voir ci-dessous, pp. 287 sqq
2. Mes mémoires, t. I, ch. xx, pp. 233, 234, et ibid., ch. xxv, p. 276.
ces années difficiles le souvenir lui restera présent. 11 en gardera je ne sais quelle tendresse toujours prête à s'émouvoir et une inépuisable indulgence pour les faibles femmes, qu'il verra toujours épouses ou veuves de ces colosses de l'Empire, abandonnées aux hasards de la vie. Muscles, imagination, sensibilité se développent à l'unisson. Tout cela se tient en lui. Il faut sans cesse Hiire état des indications physiologiques dans l'étude de son caractère et pour noter la formation de son esprit. Cependant il devient avec insouciance une « force de la nature », selon le mot de Michelet ^
Toute contrainte le gêne. Il lui faut l'espace, le grand air. Aucune entreprise ne l'effraie. Tout jeune, il fait douze lieues à pied pour pai'aître dans un quadrille: plus tard, il commencera un drame historique sans connaître les éléments de l'histoire. Il est confiant -, entreprenant, comme il est marcheur, chasseur, hâbleur, cxagéreur, amoureux et sensible — à pleins poumons. Il a une intrépidité de qualités et de défauts qui fait sourire et ne fâche point. Se fâche-t-on contre le chêne oi-gueilleux de la fable, que le vent a semé et qui croît en pleine campagne? U y a en lui un Diderot moins cultivé, mais jjIus robuste, et souvent plus proche de la nature et de la foule ^. A ses heures de joie, il embrasse tout le monde, hommes et femmes, les femmes surtout. Et il imagine comme il sent, de tout son tempérament, de toute sa force vive, et parfois de toute son incroyable vanité.
1 . Lettre de Michelet citée dans Mes mémoires, t. YI, ch. cxxxvin, p. 29. 0 Monsieur, je tous aime et je vous admire, parce que vous êtes une des forces de la nature. »
2. « Il m'a fallu bien des succès pour me guérir de mon amourpropre. » (Mes mémoires, t. V, ch. cxxxiii, p. 292.)
3. n Composé du double élément aristocratique par mon père, populaire par ma mère. » {Histoire de mes bêles, ch. xxxvii, p. 239.)
Sa vie entière, il l'a livrée en proie à son imagination. Ses pires erreurs, fanfaronnades, escapades, gasconnades et pareillement ses audaces les plus originales et ses œuvres les plus hardies ne s'expliquent pas autrement. Ecolier aux mains de l'abbé Grégoire ou de l'abbé Forlier, dernier clerc chez M® Mennesson, expéditionnaire dans les bureaux du duc d'Orléans, il étouffe sous la discipline scolaire ou la hiérarchie administrative. L'impossible le tente; le magnétisme le trouble'; les gageures l'attirent. Il ne doute de rien, ni surtout de lui-même. Pendant la Révolution de 1830, il s'échappe dans la rue, parade devant sa batterie, se pavane en face des pièces ennemies ^; il lui faut un coup de canon pour lui tout seul. Cela est mieux ainsi dans sa fantaisie. Il croit que c'est arrivé, il se réjouit de le croire. Il raconte la prise de la poudrière de Soissons enlevée par Dumas fils de Dumas '. C'est son pont de Clausen. Ne vous avisez ])as de mettre en doute cet exploit; il a des pièces à l'appui de sa foi, qui est réelle. Il n'aime point Bonaparte; mais tout de même Napoléon se dresse dans son imagination et agit fortement sur elle. Dumas n'a pas conquis l'Europe, non; mais il l'a parcourue, dévorée, contée, inventée. Au Caucase il s'est arrêté*; il était temps: l'Asie, pour un peu plus,
1. Lettre inédite à Mélanie W. (Voir plus bas, pp. 287 sqq.) Cachet postal 18 septembre 1821. a ... J'ai ta confiance, j'ai tes aveux; et toi aussi, tu es un être à part qui ne peut changer.. et puis, nai-je pas le magnétisme pour te ramener à moi.^ »