Mes mémoires, t. X, ch. ccmi, p
oublié ses emprunts. Il ne fut jamais un débiteur intransigeant comme Figaro. La vérité me paraît être qu'ici encore il a circonscrit ses lectures, que son imagination les a d'instinct et sans timidité tournées au profit du théâtre, avant de les mettre en œuvre dans le roman, et que, tout compte fait, ce n'était pas déshonorer sir Walter Scott que de le préposer au décor et au magasin du drame populaire, après les acquisitions techniques de Beaumarchais. Et ainsi, Dumas n'a donc eu d'autre peine que de transporter du roman sur la scène ces beautés accessoires? — Il n'a eu que cette peine et ce talent, cependant que vingt autres, qui avaient deviné le goût et l'état d'imagination du public, s'y essayaient en vain, et que Victor Hugo faisait chuter une Amy Robsart à l'Odéon '.
Il sied de prendre gaîment les choses gaies et de considérer l'influence de Byron sur Dumas comme une des contrariétés les plus plaisantes qui se puissent rencontrer dans l'histoire littéraire.
Eloignez-vous un peu, et encore un peu; placez-vous à gauche : c'est le point d'où il faut considérer ce portrait exécuté par Devéria en 1831. Comment, vous ne le reconnaissez pas? Et qui le reconnaîtrait sans
1. A. Rover. Histoire universelle du théâtre, t. Y, ch. il, p. 90.
Cf. Mes mémoires, t. VI, ch. cxLiv, p. 83. La pièce était écrite en collaboration avec Paul Fouché. Il faut dire, à l'honneur de Victor Hugo, que, son nom n'ayant point paru sur l'affiche de l'unique représentation qu'elle eut, il réclama publiquement, dès le lendemain, sa part de paternité.
être averti, avec ce front ténébreux, ces yeux perdus, et ce teint blême? Ce n'est ni Werther, ni René, ni Manfred, mais notre demi-nègre, Alexandre fils d'Alexandre, le vigoureux rejeton du Diable noir. Mais cet air désespéré qui assombrit cette bonne face sensuelle? Voilà justement le masque, le masque de Byron, démoniaque, titanesque, satanique. Rions-en, je vous prie, comme il s'en amusait lui-même, quelques années après : « Ce masque devait tomber peu à peu, et laisser mon visage à découvert dans les Impressions de voyage. Mais, je le répète, en 1832, je posais encore pour Manfred et Childe Harold '. « — A la pâleur près : mademoiselle Mars n'osait être pâle; Dumas ne pouvait. Il n'a jamais réussi à souffrir de la poitrine, bien qu'il s'y soit exercé. Sa fatale santé était exempte du moindre malaise -. Fâcheuse posture pour avoir l'âme désolée, perverse, ou d'un dandy. Au fond du dandysme, il y a souvent de la migraine ou i)is. Le malheureux digère vaillamment; il est plein d'une vigueur désolante! Du corsaire il possède l'encolure : mais il est employé de bureau.
Et pourtant, Byron s'impose à la mode littéraire; il faut le goiiter, et en avoir l'air. Byron exprime à sa façon et dans sa sphère l'esprit de révolte que souffla parfois Shakespeare et la misanthropie qu'exhala Rousseau. Byron est doué du génie d'aventures; il y a dans sa poésie et sa vie de l'énigme, de l'incompris, du merveilleux, de la légende. Il est à la fois « Prométhée et Napoléon* ». Le Giaour complète René et Werther. Que la popularité de Byron soit un signe de l'intelligence profonde que le public français d'alors en a pu avoir, je n'oserais l'aflirmer. II symbolise à ce moment,