‹ Le drame d'Alexandre DumasChapitre 62 sur 309 · Don Juan, III, se. vu, p · texte numérisé non relu

Don Juan, III, se. vu, p

de Schiller feront sagement de n'être pas trop sévères à Dumas. Il entre beaucoup des formules de F'ran/ Moor dans le délire sceptique de don Juan deMarana; tout de même dans l'exaltation d'Antony, dans la diplomatie d'Alfred d'Alvimar et la perfidie de Fritz Sturler. Reconnaissons encore une fois les rancunes de Rousseau, germanisées par Schiller, plus élégantes et guindées chez Byron. De Schiller procèdent les métaphores intenses, à terreur concentrée, les secrets terribles qui sont des poisons violents, venus en droite ligne de don Carlos *, et que nous retrouverons dans Henri III et la Tour de Nesle. De Schiller est renouvelée une ironie féroce, je ne sais quelle gaîté macabre, que Dumas afl'ecte volontiers, et qui est sensiblement différente de l'esprit français. On connaît le récit de Landry dans la Tour de Nesle; Schufterlé des Brigands l'avait fait avant lui, plus brutal et plus court.

SCHUFTERLE.

En passant par hasard près dune baraque, j'entends des cris lamentables qui en sortent : je regarde dedans, et, à la lueur de la flamme, que vois-je? Un enfant, encore sain et frais, couché sur le sol, sous la table; et la table allait tout justement prendre feu. « Pauvre petite

Oui, c'était en Allemagne; pauvre petit ange ! J'espère qu'il prie là-haut pour moi, celui-là.

Imaginez-vous, capitaine, que nous donnions la chasse à des Bohémiens, qui sont, comme vous savez, païens, idolâtres et infidèles; nous traversions leur village qui était tout en feu.

1. Don Carlos (Th., II), IV, se. iv, p. 44 : « Tu emportes un terrible secret, qui, semblable à ces poisons violents, brise le vase où il est gardé ». Cf. la Tour de Xesle (Th., IV), III, tabl. VI, se. V, p. 59 : « Il y a des poisons si violents qu'ils brisent le vase qui les renferme ». Cf. Henri JII et sa Cour (Th., I), IV, se. I, p. 177 : « Oui,... mais un secret terrible, un de ces secrets qui tuent ». — On voit que Dumas ne laissait rien perdre, et qu'ayant utilisé seulement la moitié de la formule dans Henri III et sa Cour il rattrape l'autre moitié dans la Tour de Aesle.

créature, ai-je dit, mais tu gèles ici ! )) Et je l'ai jeté dans les flammes.

J'entends pleurer dans une maison qui brûlait, j'entre ; il y avait un pauvre petitenfant de Bohème abandonné. Je cherche autour de moi, je trouve de Icau dans un vase; en un tour de main je le baptise, le voilà chrétien ; c'est bon. J'allais le mettre dans un endroit où le feu ne pût l'atteindre, quand je réfléchisque, le lendemain, les parents viendraient, et le baptême au diable! Alors je le couchai proprement dans son berceau et je rejoignis les camarades; derrière moi le toit s'abîma l.

Et comme, parmi ce satanisme du style, la croix de ma mère (que nous retrouverons néanmoins pendante au cou de Lady Mylfort dans V Intrigue et V Amour] - est un moyen de reconnaissance un peu trop chrétien, Charles Moor porte à la main droite une cicatrice qui le fait reconnaître de son serviteur. Pareillement, Philippe et Gaultier d'Aulnay portent une croix au bras : il est vrai que c'est le gauche.

L'influence de Schiller sur Dumas ne se réduit pas à une forme d'ironie ni à des tours de langage. Walter Scott lui a fourni les tableaux et le décor; le poète allemand l'incite aux situations désespérées. Je laisse de côté la mise en scène du premier acte d'Henri III,

1. Les Brigands (Th., I), II, se. m, p. 75. Cf. la Tour de .Xesle (Th., IV), Y, tabl. VIII, se. v, p. 87.

2. L' Intrigue et l'Amour (Th., I), II, se. m, p. 398... « Et cette croi^t de famille, que ma mère mourante avait mise dans mon sein, en me donnant sa dernière bénédiction ». Cf. Intrigue et Amour de Dumas (Th., X), II, tabl. m, se. iv, p. 226. Cf. Milady de la Jeunesse des Mousquetaires, laquelle est marquée à l'épaule. Je ne serais pas étonné que Dumas se fût inspiré de la Milady de Schiller pour crayonner cette intrigante policière.

-98 LE D n A M E D A L E X A \ D R E DUMAS.

<jue Scott avait réglée dans Quentin Dunvnrd, et rencontrée dans la Mort de Wal lenstein^ . J'arrive aux scènes transportées du théâtre de Schiller dans Henri TIF.

i° La scène du mouchoir. C'est la dernière du premier acte. Schiller l'a reçue d'Othello; et Dumas la reçoit de Fiesque. On sait la fin du monologue de <juise. « Qu'est cela? Mille damnations! Ce mouchoir appartient à la duchesse de Guise! Voici les armes réunies de Glèves et de Lorraine!... Elle serait venue ici!... Saint-Paul!... Je vais... Saint-Paul! Qu'on me cherche les mêmes hommes qui ont assassiné Dugast! » On trouve dans la première rédaction de la Conjuration de Fiesque : « Qui est-ce c[ui vient de sortir? — Le marquis Calcagno. — Ce mouchoir était resté sur le sofa. Ma femme était ici *. » Il est superflu de dire •que l'accessoire peut varier, et que c'est indifféremment un portrait dans Don Carlos ou une toque oubliée sur un fauteuil dans Catherine Hmvard *.

2° La scène de Saint-Mégrin et du page est à peu près littéralement traduite de Don Carlos.

1. La Mort de Wnl/ensiein, I. «c. r, p. ^26. Voir la mise en scène : <• Une chambre disposée pour des opérations d astrologie, etc. »... Cf. Quentin Diinvard ^trad. Defuuconpret, Paris, Furne, Pagnerre, Perrotin, édit., 1857), ch. xiii, L'astrologue, pp. 177 sqq. et ch. xix, pp. StîS sqq.

2. Othello, se. IX, p. 125. Cf. ta Conjuration de Fiesque à Gênes, II, se. iv, p. 2'<l. Cf. Henri III et sa Cour, 1, se. vu, p. 141, et V, se. III, p. 198.

3. Don Carlos, IV, se. ix. p. 125. Cf. Catherine HoH'ard (Th., IV), IV, tabl. VI, se. IV, p. 289. Cf. Teresa (Th., III], IV, se. xii, p. 216. Dumas fils utilisera quelquefois ces moyens : les lettres de Suzanne dans le Demi-Monde: la voilette dans l'Ami des femmes: la clef dans la Princesse de Bagdad. Cf. Catherine Howard (la clef du tombeau). II, tabl. iv, se. iv, p. 267, et III, tabl. v, se. IV, pp. 27.Î et 275. Cf. Beaumarchais, le Barbier de Séville, III, se. xi. Figaro : « Moi, en montant, j'ai accroché une

-clef ».

C AKLOS .

Une lettre pour moi? Pourquoi donc cette clef?., si c'était un mensong'e,uvoue-le-nioi franchement, et ne te raille pas de moi . . . Laisse-moi d'abord revenir à moi... C'est un autre ciel, un autre soleil que ceux qui existaient avant... Elle m'aime?... Ce que lu as va, tu m'entends?... sans le voir, restera caché, comme en un cercueil, au plus profond de ton sein.

Maintenant, va! Je te trouverai, va! Il ne faut pas qu'on nous rencontre ici. Va... Non, pourtant. Arrête! Ecoute!... Tu emportes un terrible secret, qui, semblable à ces poisons violents, brise le vase où il est gardé...

Maîtrise bien ta physionomie.

Que jamais la tète n'apprenne ce que ton sein recèle. Sois comme le porte-voix inanimé, qui reçoit et rend le son, et luimême ne l'entend pas! Tu es un enfant, sois-le toujours, et contrains ton rôle de libre gaité...

Qu'elle a bien su choisir son messager d'amour, la main avisée qui a écrit cette lettre. Ce n'est pas là que le roi cherche ses vipères.

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