PREMIÈRE PARTIE
L'intérêt politique absorba tellement notre attention, pendant les premiers mois de l’année 1848, que peu de personnes se souviennent aujourd’hui des catastrophes privées ou judiciaires arrivées en grand nombre durant cette époque tourmentée. En effet, ce qui, en temps de calme, suffit à alimenter notre insatiable curiosité parisienne, ne saurait convenir dans les jours de troubles et de révolution. Comment s'intéresser au drame qui se déroule entre les murs d’une maison ou derrière la porte d’une cour d'assises, lorsqu'il se passe sous nos yeux un drame bien autrement palpitant auquel nous sommes directement mêlés, car il met en question nos intérêts les plus chers ? Le rappel, la fusillade, le canon couvrent les autres bruits et nous rendent sourds à ‘ous les cris qui ne montent pas de la rue.
C’est ce qui explique comment, dans les premiers jours de mars 1848, il a pu se juger à Paris, sans que beaucoup d’entre nous se le rappellent, un procès si dramatique et si extraordinaire qu’il n’y en a peut-être pas de plus intéressant dans toutes les annales du Palais. Nous allons le raconter dans tous ses détails, d’après les journaux de l’époque, nos souvenirs personnels et certaines pièces particulières qui nous ont été communiquées.
Le 20 octobre 1847, à sept heures du matin, la diligence qui faisait encogçe à cette époque le service de Marseille à Paris déposait, dans la cour des Messageries de la rue Notre-Dame-des-Victoires, deux femmes dignes, à plus d’un titre, d’attirer l’attention. Jeunes et remarquablement belles toutes les deux, elles avaient dans la démarche et la physionomie quelque chose qui indiquait au premier coup d’œil une origine étrangère. L’une d'elles, surtout, offrait un type plein de contrastes bizarres : le front d’une pureté angélique, de grands yeux bleus trèsdoux, mais une lèvre charnue où se trahissait la passion, et d’épais sourcils qui se touchaient presque et qui révélaient une énergie indomptable ; un teint légèrement bruni, avec les colorations vermeilles de la jeunesse, et d’épais cheveux noirs aux reflets bleuâtres entourant un ovale dont les Vierges du Pérugin eussent envié le contour. Il ” était évident que le chaud soleil de l’Italie du Nord avait passé par là et rayonné sur ce visage et sur cette âme.
Julia, en effet, était Génoise, comme sa compagne, unc belle brune à la taille élevée, aux formes accusées.
Du reste, outre les différents petits colis dont elles étaient chargées, elles tenaient à la main une de ces grosses branches d’oranges encore vertes qu’on rapporte par curiosité du Midi et une de ces palmes qui servent à Rome
däns certates cérémonies religieuses et qu'on cultive principalement à Bordighera, un des plus jolis villages de la Corniche.
Ces deux Italiennes étaient en même temps des Parisiennes, où du moins elles n'étaient pas étrangères aux usages de Paris ; la cour des Messageries particulièrement leur était familière. Celle que nous avons nommée Julia avait d’abord hésité à descendre de la diligence : il semblait qu’elle attendît un bras ami. Puis, prenant tout à coup son parti, elle courut sans hésitation vers la salle où les étrangers attendaient, à cette époque, l’arrivée des voyageurs. Elle n’y trouva probablement pas la personne qu’elle espérait y voir, car après un rapide coup d’œil jeté dans cette salle, elle s’élança dans la rue voisine ; mais là aussi l'examen fut inutile, et Julia, toute désappointée, rejoignit sa compagne de voyagé qui, descendue à son tour, s’occupait à régler ie prix dés places.
— Ïl n’est pas là ! comment cela se fait-il ? s’écria-t-elle en l’abordant.
— Patience, senora, il va venir.
— Patience! patience 1... quand je ne l’ai pas vu depuis deux mois, quand je devrais déjà l’avoir embrassé cent fois.
— Comme cela, devant tout le monde ?
— N'est-il pas mon mari ?
— Sans doute, sans doute; oh! madame a le droit.
— Madame ?.… Tu m'appclles madame, à présent ?
— Nous sommes à Paris.
— Cela doit-il changer nos rapports ? Je te l’ai déjà dit, \iarietta, j'entends que tu continues à me tutoyer iei comme à Gênes ; tu es ma sœur de lait, ma compatriote, et je ne te permets pas de te croire une camériste. A-t-on jamais
vu! A peine en France, elle se révolte. Ah! si mon mari était là, il te traiterait d’une jolie façon ! Mais j'entends lune voiture, c’est sans doute lui!
Avec une pétulance charmante, elle s’élança au-devant dela voiture qui venait de pénétrer dans la cour mais elle revint presque aussitôt. |
— Non! fit-elle avec dépit, c’est un monsieur très-laid, ce n’est pas mon mari.
— Es-tu bien sûre qu’il ait reçu ta lettre ? demande Marietta.
— Comment ne l’aurait-il pas reçuë ? Je l’ai mise à la poste moi-même, à Marseille, deux jours avant notre départ, et le courrier gagne plusieurs heures sur la diligence. °
— Alors M. Vidal aura oublié de s’éveiller; ne disait-il pas, dans une de ses dernières lettres, qu'obligé de renvoyer son domestique, il vivait en garçon ?
— Sans doute. Mais crois-tu donc qu’il ait pu dormir lorsqu'il m’attendait ?.. Tu ne sais pas comme il m’aime ! ajouta-t-elle avec un délicieux sourire qui permit de voir des dents admirables.
Tout cela s’était dit rapidement, à la hâte, moitié en italien et moitié en français, car Julia, dans sa vivacité méridionale, empruntait volontiers à n’importe laquelle de ces deux langues le mot que l’autre ne lui fournissait pas assez vite.
Un employé des Messageries vint les interrompre. I] s'agissait de reconnaître les malles; ce fut l'affaire de quelques minutes, puis les deux femmes se regardant :
— Qu’allons-nous faire maintenant ? dit Julia.
— Monter dans un fiacre et nous rendre chez ton mari,
— Et s’il nous croise en route ?
— Nous l’apercevrons, ou bien on lui dira ici que nous sommes parties, et il viendra nous rejoindre.
— Allons, dit Julia en jetant un dernier coup d’œil sur l cour des Messageries.
Le fiacre qui avait amené le monsieur très-laid était sur le point de repartir, Marietta lui fit signe. .
— Qu’as-tu, mia cara ? s’écria-t-elle, en entendant Julis pousser un soupir au moment où elle s’asseyait à ses côtés.
— J'ai... que je me faisais une fête de rentrer avec lui dans cette maison où j'ai été si heureuse depuis mon mariage. | |
— Mais dans un instant, chère maîtresse, vous allez l’y retrouver. |
— Je ne sais, j’ai peur.
— Quelle idée ! Craignez-vous qu’il ne soit malade? Il ne l’est jamais. N’as-tu pas eu, du reste, de ses nouvelles, il y à deux jours, par la lettre qu’on t'a remise à Lyon, au bureau des Messageries ?
— C’est égal, je suis inquiète, ne put s'empêcher de dire Julia. Cette voiture ne marche pas ! ajouta-t-elle ; nous n’arriverons jamais. Quel besoin avait ce cocher de suivre leboulevard pour aller rue de la Paix : c’est beaucoup plus long!
— ]l nous prend pour des étrangères, répondit Marietta, et il met de la coquetterie à nous présenter Paris sous son plus séduisant aspect. Ïl a raison, regarde -donc : je n'ai jamais vu les boulevards aussi beaux; ils sont resplendissants de soleil, nous pourrions nous croire encore en Italie.
En effet, on jouissait ce jour-là à Paris d’un de ces temps délicieux que l’été, lorsqu'il est sur le point de finir, nous accorde parfois, pour se faire regretter davantage. L'air est si pur, le soleil répand tant de chaleur, qu'on croit à une erreur du printemps: On oublie que les arbres
ont des feuilles jaunies, que les hirondelles nous ont abandonnés, qu’on se chauffait hier, qu’on se chauffera probablement demain. Qu'importe! on se lève tout étonné, mais ravi; on ne peut tenir en place, on sort, on circule, on est tenté de retourner à Bade ou à Trouville. Les rues, les boulevards se remplissent de bonne heure, on a repris les habitudes matinales de l’été, on veut profiter des derniers beaux jours, on se salue avec empressement, on se serre la main avec gaieté, on sourit à tout ce qu’on rencontre ; on se sent, en un mot, renaître et revivre. Îl a suffi, pour transformer ainsi Paris du jour au lendemain, d’un peu de chaleur et d’un coin de ciel bleu.
Nos deux voyageuses, en vraies filles du soleil, devaient subir toutes ces impressions ; elles ne pouvaient être insensibles aux charmes de cette belle journée. La tête à la portière, elles regardaïent de tous leurs yeux et admiraient de tout leur cœur. Julia ne se souvenait plus de la contrariété qu'elle venait d’éprouver ; son gracieux visage ne portait aucune trace de l'inquiétude qu’elle avait ressentie. Une faible distance la séparaït de celui qu’elle désirait tant revoir; quelques minutes encore et elle allait le surprendre à son gîte. Elle se réjouissait maintenant qu'il ne fût pas venu à sa rencontre.
— Il n'a pas reçu ma lettre, se disait-elle, il ne m'’attend pas, comme il va être heureux !
Et ses joues se coloraient, ses yeux étincelaient, ses lèvres souriaient aux promeneurs, dont quelques-uns s’arrôtaient pour la voir passer.
Tout à coup, le fiacre quitta les boulevards, entra dans la rue de la Paix et s'arrêta devant le numéro 6.
Le premier mouvement de Julia fut de regarder les eroisées de l’entresol,
— Ce n’est pas ouvert! s’écria-t-elle ; le paresseux, il dort encore.
Et sans plus se préoccuper de sa compagne, la laissant se débrouiller avec le cocher, les malles et tous les ustensiles de voyage qui encombraient la voiture, elle franchit la porte cochère, passa devant le concierge sans l'interroger, gravit un étage, et agita d'une main frémissante . un cordon de sonnette.
Quelques secondes s’écoulèrent. L'appel resta sans réponse.
Elle sonna de nouveau et elle prêta l’oreille.
Aucun bruit ne sortit de l’appartement.
— C’est cela, je le pensais bien, se dit-elle, il est allé à ma rencontre, et nous nous sommes Croisés.
Elle redescendit précipitamment l'étage, et s'adressant au concierge :
— Monsieur est sorti? demanda-t-elle.
— Ah! voilà madame! s’écria le concierge. A-t-elle fait un bon voyage ? |
— Oui, excellent... mais mon mari ?
— Je n’ai pas vu monsieur ce matin.
— Ïl ne vous a rien dit en sortant ?
— Mais il ne doit pas être sorti.
— Alors, comment n’ouvre-t-il pas ?
— Madame n’aura pas sonné assez fort ; si madame le désire, nous allons remonter.
— Oui, venez.
Julia remonta avec le concierge : elle agita la sonnette de toutes ses forces. Même silence. |
— C’est étonnant, dit le concierge, monsieur attendait madame, cependant...
— Ah !il a donc reçu ma lettre!
— Depuis deux jours.
— Îl est évidemment à la diligence, dit Marietta. Si tu le veux, je vais y courir.
— C'est cela, dit Julia.
Une voiture passait, Marietta s’y jeta. Elle était tombée sur un phénomène : les chevaux partent au galop.
Julia se résigne. Elle ne veut pas s’asseoir chez le concierge. Elle marche fiévreusement dans la rue, interrogeant du regard ces fenêtres toujours muettes. À force de les considérer, elle croit s’apercevoir que les rideaux sont . baissés, en sorte qu’il doit faire dans l’appartement nuit complète. Son mari ne s’est donc pas levé. Elle s'élance Chez le concierge : elle veut qu’on enfonce la porte. Le concierge va chercher le serrurier. Cinq minutes après, le serrurier arrive. À ce moment, une voiture tourne le coin de la rue, c’est Marietta ; elle est penchée hors de la portière.
— Eh bien ? lui crie Julia.
Marietta répond par un signe négatif.
Julia remonte avec le serrurier.
— Vous aurez du mal, dit le concierge ; monsieur a un verrou de sûreté qui ferme joliment.
Au grand ébahissement du concierge, le verrou de sûreté n’était pas mis ; la serrure n’était pas même fermée à double tour et la porte s’ouvre à la première pesée.
Julia s’élance dans l'appartement.
Elle traverse l’antichambre, la salle à manger, le salon; tout est dans l’ordre accoutumé.
Elle pénètre dans la chambre à coucher, dont la porte est grande ouverte.
Tout à coup, Marietta entend un cri... un cri terrible.
Elle accourt.
Au milieu de la chambre, Julia venait de tomber évanouie, .
Près du lit, la moitié du corps par terre, l’autre moitié reposant sur les matelas, on apercevait un homme couvert de sang, un homme assassiné...
Et sur un portefeuille ouvert (un carnet d’agent de change), ces mots écrits avec du sang :
« Julia, venge.. L’assassin s’app... »
La mort avait glacé la main de la victime au moment où elle allait tracer le nom de son meurtrier.
C'était maintenant à la justice qu’il appartenait de compléter la phrase.
Une des premières questions que se poseront les magistrats sera celle-ci : Quel a été le mobile de l’assassinat? Est-ce le vol ?
La réponse paraît facile, s’il est avéré que la victime, au moment de sa mort, avait près d'elle ou sur elle des valeurs qui n’ont pu être retrouvées. Cependant, le fait de la disparition de ces valeurs ne pourrait suffire commti point de départ dans une instruction criminelle. La jus-; tice ne saurait ignorer que le vol est parfois un expédient destiné à déguiser quelque vengeance ét à détour: ner les premiers soupçons : aussi s’empressera-t-elle de | rechercher avec un soin des plus minutieux les antécédents, la vie, les habitudes de la victime. Nous allons la suivre dans ses premières investigations.
Maurice Vidal, né à Nantes, dans une maison de la rue
10 LE DRAME de Sully, au mois de mars 1815, avait au moment de
* sa mort un peu plus de trente-deux ans. Îl habitait
Paris depuis une douzaine d’années et il y avait fait une fortune des plus rapides, grâce à une remarquable intelligence des affaires de Bourse et surtout à une prodigieuse activité. Après être resté quelques mois seulement commis chez un agent de change et s'être initié aux détails pratiques de certaines opérations financières, il n’avait pas tardé à travailler pour son propre compte et à se faire, dans la coulisse, une des premières clientèles de Paris. Pour arriver à ce but, qu’essayent inutilement d’atteindre tant de jeunes gens de notre génération, que de peines ! que de soucis ! quel incessant labeur ! On l’avait vu résoudre ce problème : Rester un homme du monde, un homme de plaisirs, et demeurer un travailleur infatigable.
Pendant dix ans on a pu le suivre dans toutes les fêtes, tous les bals, tous les soupers. Il a conduit le cotillon jusqu’à deux heures du matin chez un banquier de la Chaussée d’Antin et il a pris part ensuite au galop échevelé qui a terminé Îla solféé d’une de nos hétaïres les plus célèbres. Maintes fois, à six heures du matin, ses amis l’ont laissé à sa porte, un peu gris, mort de fatigue et appesanti par le sommeil; cependant, à neuf heures, dix personnes pouvaient attester l'avoir retrouvé reposé, alerte, ‘rasé de frais, occupé à recevoir, dans un hôtel de la rue Laffitte, des ordres pour la Bourse du jour.
Ce Nantais, devenu Parisien, avait admirablement compris son époque, avide de contrastes et des plus légères sous des dehors graves. Ilesavait que l’homme d’affaires le plus cravaté de ‘blanc ne néglige pas l’occasion de placer une plaisanterie entre deux chiffres; qu’un avoué in-
terrompt volontiers la lecture d’un dossier pour demander des nouvelles du dernier ballet; qu’un président de eour est en quête de l’anecdote du jour, et que le ministre le mieux gardé contre les importuns est souvent visible pour les gens amusants.
Îl savait aussi à ravir qu'il est admis de parler d’affaires au bal de l’Opéra ou dans le boudoir d’une actrice ; qu'il est facile à un garçon intelligent d’arracher un ordre de Bourse entre deux verres de champagne; qu'enfin le client fuit les gens ennuyeux, mal mis, d’un autre monde. qué le sien, et qu'il recherche, au contraire, les personnes qui savent partager ses plaisirs, tout en lui remettant de bons dividendes. -
De là bien des catastrophes, à notre époque.
Comment soupçonner la fidélité de cet homme devenu le dépositaire de votre fortune! Vous le voyez à toute heure du jour : le matin il déjeune avec vous chez Bignon; de midi à trois heures, vous vous promenez ensemble sous les colonnes de la Bourse; à cinq heures, vous le rencontrez chez une femme à la mode qui vous est chère à tous les deux; sept heures vous retrouvent assis en face l’un de l'autre au café Anglais; la soirée s'achève de compagnie, au cercle, à l'Opéra ou à une première représentation.
Et durant toute cette journée où vous avez vécu de la même vie, sa bonne humeur, sa gaieté ne se sont pas démenties un seul instant ; il vous a entretenu de ses bonnes fortunes, des vôtres et de vos dernières opérations de Bourse. Il vous a conseillé de vendre votre 4 4/2, parce qu'on va le convertir, et de quitter Cora parce qu'elle ne se convertit pas assez vite; il s’est plu à vous raconter l'histoire du macaroni sympathique et révélateur, mais en
même temps il vous a donné d'excellents conseils au sujet d'actions embarrassantes. |
Vous êtes à millælieues de vous imaginer que ce compagnon si pimpant, si aimable, si enjoué, si tranquille, qui songe, dit-il, à se faire construire, aux Champs-Elysées, un hôtel avec le produit de ses courtages, a réalisé dans la journée toutes vos valeurs, et s’embarquera le soir même pour l'Australie.
Mais Maurice Vidal méritait la confiance de sa riche - clientèle. Il faisait partie de cette nombreuse pléiade de boursiers dont les allures peuvent paraître excentriques aux gens réputés sérieux, dont la vie en dehors des heures de Bourse est souvent taxée d'originalité, mais qui, dans les rapports d'affaires, se recommandent par une régularité exemplaire et une délicatesse à toute épreuve. Si, en vue de ses intérêts, il avait cru devoir se faire des, compagnons de plaisirs, il avait su, en même temps, se conquérir de nombreux amis parmi les personnes les plus recommandables. Il n'avait tenu qu’à lui, à plusieurs reprises, de monter au Parquet, et toutes les fois qu’une charge d’agent de change s'était trouvée vacante, on avait mis à sa disposition les capitaux dont il pouvait avoir besoin. Mais il les avait toujours énergiquement refusés, sous le prétexte qu'il wulait jouir encore quelques années de sa jeunesse et de sa liberté.
Cette liberté, cependant, à laquelle il semblait tant tenir, un jour, il l'aliéna. -
On apprit tout à coup son mariage avec une jeune fille qu'il avait connue à Gênes, pendant un séjour qu'il avait fait dans cette ville en 1846. Et, comme on s’étonnait de le voir prendre femme à l'étranger, lorsqu'il
était en position de se marier avantageusement à Paris, il adressa à ses amis le petit discours suivant :
« Messieurs, leur dit-il, pour vous autres Parisiens, le mariage est considéré généralement comme un moyen d'arriver; pour moi, qui ne suis qu'un Breton, c’est le
but auquel on arrive. Vous épousez une femme qui:
vous est à peu près indifférente, afin que sa dot ou ses relations vous servent à édifier votre fortune; moi, je choisis une femme qui me plaît pour qu’elle m'aide à manger agréablement des rentes péniblement acquises par dix années de travail. Mais, dans le temps de luxe où nous sommes, au lieu de vous enrichir, votre femme pourrait bien croquer sa dot et vos petites économies, tandis que la mienne, qui n’a pas respiré, dès l'enfance, l'air vif de Paris, aura, je le crois, moins d’appétit; du reste, si elle arrivait à croquer, je ne m'en plaindrais pas, elle a de si jolies dents!
» Je vous vois venir, messieurs : vous: allez me répondre : Avec de telles idées, il était. inutile de vous marier, et une maîtresse vous aurait aussi bien convenu. — Ne vous y trompez pas, c'est une maîtresse que j'ai prise, pas autre chose, et j'espère rester toute la vie l'amant de ma femme. Seulement, je la tiens en grande estime, je désire que chacun la salue, je songe aux enfants qu’elle pourra me donner un jour, et j'ai prié un prêtre de sanctifier notre liaison. »
Comme péroraison à cette harangue, Maurice Vidal présenta sa femme à plusieurs amis intimes ; il leur dit simplement, sans phrases cette fois : « Voyez... je l’adore et elle m'aime ! »
Et sa cause fut gagnée. -
En effet, jamais mariage ne fut contracté sous de plus
heureux auspices. Maurice était fou de Julia, et celle-ci l’aimait avec cette furia italienne dont nous n'avons qu une faible idée à Paris. |
Pendant trois jours il fut question à la Bourse de ce mariage, de cet amour, de l’éclatante beauté de madame Vidal. Puis, comme rien ne vint raviver cet enthousiasme, car Maurice, trouvant inutile de prodiguer sa femme, l'aimait à domicile, on oublia le nouveau marié; on ne se souvint plus que du boursier, qui reprit le cours de ses opérations. |
Seulement, de temps à autre, un client de Maurice, après l'avoir chargé de quelque report, ajoutait :
— Eh bien ! la lune de miel dure-t-elle toujours ?
Maurice répondait :
— Mon ami, je suis Yhomme le plus heureux de la terre.
Ce bonheur dura toute une année, et il aurait peut-être éternellement duré, si Julia n’avait pas reçu une lettre qui Pappelait à Gênes.
Sa mère, atteinte d’une maladie qu’on croyait dangereuse, voulait la voir avant de mourir. |
Maurice la laissa partir seule avec Marietta, une servante, presque une amie, qui l'avait élevée et qu’elle . avait désiré emmener de Gênes avec elle, après son mariage.
Pourquoi ne laccompagna-t-il pas ?
Le départ fut des plus précipités : cette absence, qui dura près de deux mois, ne devait d’abord pas dépasser une semaine ; ‘enfin, la fatalité voulait peut-être que Maurice Vidal restât seul à Paris A la merci d’un assassin !
Renseignés sur les détails de cette existence, les ma-
gistrats ne pouvaient s'arrêter longtemps à la pensée que le mari de Julia avait été victime d'une vengeance.
Quels ennemis aurait pu ‘s'être faits ce jeune homme, dont la vie avait été consacrée pendant dix ans à des plaisirs avoués et à un travail honorable ?
Îl n’avait froissé aucune susceptibilité, compromis aucun intérêt. Ses manières franches et ouvertes lui avaient concilié toutes les sympathies, et quoiqu'il fût d’un caractère emporté, qu'il se montrât parfois un peu raide dans les questions d'argent, il s'était toujours contenu de telle sorte que personne ne se rappelait avoir eu avec lui une querelle ou même une discussion.
Son mariage pouvait-il avoir soulevé des jalousies, des sentiments d’envie ?
La justice, qui ne néglige aucuñ détail, voulut avoir des renseignements à ce sujet. Mais durant toute son
existence de jeune homme, on n’avait connu à Mau-
rice aucune liaison sérieuse. Au dire de ses amis, nonseulement il n’avait fait aucun serment de fidélité, mais il avait fui avec acharnement celles qui auraient été tentées de lui en faire. |
Jusqu’au jour où il avait rencontré Julia, l'amour ne fut pour lui qu'une distraction, un passe-temps, un court échange de bons procédés. En un mot, il était bien connu pour être un de ces amoureux nomades qui relèvent parfois un coin de leur tente afin de donner l'hospitalité à de belles voyageuses, mais qui se refusent obstinément à leur ouvrir les portes de toute véritable habitation.
Quant à Julia, sauf les deux ou trois amis irtimes auxquels Maurice l'avait présentée, personne ne la connaissait. Pour l’épouser, on n’avait eu ni à la disputer, ni à l'enlever à un rival. Elle avait quitté Gênes sans
déchirements, et n’avait laissé de regrets que dans sa famille. $
Toutes réflexions faites, on pouvait donc supposer que le vol avait été un des mobiles de l’assassinat.
Mais un vol avait-il été commis? Nous répondrons facilement à cette question en publiant les différentes pièces qui ont rapport à cette affaire, et que nous devons à l’amabilité d’un des chefs du Parquet. Nous aurons soin cependant, le plus souvent possible, de substituer aux procès-verbaux officiels, dont la sécheresse et l’aridité pourraient fatiguer le lecteur, certaines notes confidentielles qui s’échangent souvent entre magistrats dans le cours d’une instruction, et que nous trouvons au dossier.
Notes confidentielles jointes au rapport officiel du commissaire de police du premier arrondissement, section des Tuileries.
« Prévenu aujourd’hui, 20 octobre 1847, à neuf heures du matin, qu'un crime avait été commis rue de la Paix, au numéro 6, nous nous sommes empressé de nous rendre sur les lieux, après nous être fait assister de notre secrétaire, le sieur Vibert, et du sieur Godin, officier de paix, qui se trouvait dans notre cabinet au moment où la nouvelle nous est parvenue.
» Arrivés devant le numéro 6, nous apercevons un rassemblement que plusieurs sergents de ville ne peuvent
parvenir à dissiper; il nous est très-difficile d'atteindre l porte cochère de la maison.
» Des propos de toute espèce, se contredisant pour la plupart, sont tenus dans les différents groupes que nous traversons. Mais on paraît s’accorder sur ce point, que la victime s’appelle Maurice Vidal, et est. employée à la Bourse.
» Sa femme, une Italienne, d’une grande beauté, dit-on, est arrivée ce matin de voyage ; elle paraît plongeo dans un violent désespoir.
» Les uns assurent que l’assassin vient d’être arrêté; les autres affirment qu’on ignore absolument qui a commis le crime,
» En montant l’escalier nous entendons le colloque suivant : |
» — C’est peut-être € elle... ces Italiennes sont capables de tout.
» — Puisqu’on vous dit que celle-là adorait son mari.
> — Oh! on a l'air d’ado-er son mari et souvent on le hait.
» — Du reste, elle était absente; elle n’est de retour que depuis une heure.
» — Eh bien! ne peut-elle pas avoir un complice qui s'est chargé de l'affaire ? Ça se voit.
» Arrivés à l’entresol, les sergents de ville nous reconnaissent et nous font pénétrer dans l’appartement où le crime a été commis.
» Nous donnons des ordres pour qu’on évacue l'escaler, qu’on ferme la porte cochère et qu’on ne laisse plus pénétrer dans la maison que les locataires ou les autorités.
» Des exprès sont en même temps envoyés par nous au
18 | LE DRAME Parquet, à la Préfecture de police et au chef de la police de sûreté.
» Après avoir traversé l’antichambre, la salle à manger et le salon, où nous ne remarquons rien d’insolite et où tous les meubles paraissaient occuper leur place habituelle, nous pénétrons dans un élégant cabinet de travail.
» Deux femmes, en proie à une grande douleur, ne semblent même pas s’apercevoir de notre arrivée.
» L'une d’elles paraît être la suivante ou la dame de compagnie de l’autre. Elle est agenouillée aux pieds de sa maîtressé, elle lui embrasse les mains et on l’entend murmurer ces mots :
» — Du courage, du courage, ma chère Julia! if vous faut du courage pour le venger!
» Tout à coup, celle qu’on désigne sous le nom de Julia se lève et s’écrie :
» — Oui! oui! je le vengerai, je le jure!
» Et elle se redresse, elle étend la main, ses veux étin-. cellent.
» L’officier de paix, M. Godin, se penche vers moi et murmure à mon oreille :
» — La douleur de cette femme doit être sincère : jene crois pas aux propos que nous avons entendus en montant. |
» C’est aussi mon avis. Seul, mon secrétaire, le sieur Vibert, qui. m'a donné plusieurs fois des preuves de grande perspicacité, ne paraît pas partager notre impression. Îl trouve cette douleur un peu théâtrale et il serait tenté d’accuser la dame Julia de jouer un rôle.
» Nous lui faisons observer que, d’après nos renseigne- : ments, la dame en question est Italienne. Un peu d’exa- .
gération est de mise, assure-t-on, en son pays, et ilest |
dificile de la juger comme nous jugerions une Parisienne. Du reste, le coup qui vient de la frapper est si terrible et si inattendu, que sa douleur est bien légitime.
» M. Vibert ne se rend pas entièrement à nos raisonnements. Îl continue à observer attentivement la dame Vidal. |
» Pendant ce temps, nous examinons avec une extrême minutie le cabinet où nous nous trouvons.
» La fille Marietta, suivante ou dame de compagnie de la femme Vidal, nous affirme que rien n’y a été dérangé par elle ou par sa maîtresse. Tous les meubles ont conservé la place qu'ils occupaient quand ces deux dames sont entrées, une demi-heure auparavant, dans ce cabinet.
» Voici le résultat de nos remarques :
» 4° Les deux portes qui communiquent du cabinet dans le salon et la chambre à coucher sont ouvertes, et ont été trouvées ouvertes. Dans tout l'appartement, la porte d’entrée était seule fermée, mais sans aucun verrou intérieur. On peut donc supposer que l’assasin s’est retiré en traversant l’appartement, et s'est borné à refermer la porte du palier.
x ® Un fauteuil et une chaise renversés dans le milieu du cabinet, différents objets épars sur le bureau, un candélabre par terre, indiquent suffisamment que ce cabinet a été le théâtre d’une première lutte. Mais l'assassin y a-til frappé sa victime, qui est allée peu après mourir dans la Chambre à coucher ? ou bien Maurice Vidal, après s’être d'abord défendu dans la première pièce dont nous parlons, s'est-il réfugié dans sa chambre où le meurtrier l’a poursuivi et l’a frappé mortellement ?
» On peut s’arrêter à cette dernière supposition, si l’on veut bien remarquer avec nous que, malgré un minu-
tieux examen, nous n’avons découvert aucune tache de sang dans le cabinet.
» Préoccupés de l’importante question de savoir si un vol a été commis à la suite.de l'assassinat, nous regardons l'un après l’autre tous les tiroirs de bureau.
» Îls sont fermés et ne portent aucune trace d’effraction. ; -
» Un seul tiroir, celui du milieu, est entr'ouvert; la clef est à la serrure et une somme de vingt-cinq louis en or s'étale à nos yeux.
» D’autres papiers sont épars dans ce tiroir, dont nous retirons la clef, afin de la remettre à qui de droit.
» On ne trouve dans le reste de l’appartement aucune caisse ou meuble destiné à contenir de l’argent ou des valeurs.
» Au moment où nous allons franchir le seuil de la chambre à coucher, la dame Vidal, contenue jusqu’alors per la fille Marietta, s'échappe de ses bras et veut nous suivre.
» Nous la prions, avec lés plus grands ménagements, d’observer que sa présence peut nous gêner dans nos investigations et. qu’elle doit, dans son propre intérêt, nous laisser toute notre liberté d'action.
» Elle écoute nos raisonnements avec plus de tranquillité et de sang-froid que nous ne l’espérions, et sans nous répondre elle se rassied en silence sur le canapé qu’elle venait de quitter.
» Cette femme paraît douéé d’une grande énergie; loin d’entraver la justice, elle pourra lui prêter un utile concours.
» Le sieur Vibertl'examine toujours, mais il paraît avoir changé d'opinion à son égard.
ne nn Re en 0 tnt ÉÉNR RSS SSSR
» Voici l’état exact dans lequel nous trouvons la chambre .à coucher :
» À gauche, en entrant, un petit meuble en bois de rose qui n'offre rien de particulier.
» À deux pas de là, un grand fauteuil capitonné tout taché de sang. . |
» On aperçoit aussi des taches de sang sur le tapis, devant le fauteuil. C’est sans doute à cette place que la victime aura été frappée; mais elle ngæst pas morte sur le coup, et elle aura eu la force de se traîner quelques instants afin d'appeler au secours.
» En effet, les taches de sang se dirigent du côté de la croisée qui donne sur la cour et indiquent de la façon la plus significative le chemin qu’a dû parcourir Maurice Vidal.
» Arrivé près de la fenêtre, une de ses mains s’est cramponnée aux ride: x. Îl a essayé de se soulever et d’atteindre l’espagnolette, sans pouvoir y parvenir; alors il aura tenté de briser une des vitres, qui porte les traces de son poing fermé, mais la force lui aura manqué.
» C’est probablement en ce moment qu’il s’est senti perdu sans appel et qu'il n’a plus eu qu'une pensée : se venger de son meurtrier.
» Maurice Vidal aura cherché quelque chosé pour écrire, et apercevant, sur une table placée près de son lit, son carnet de boursier, il se sera traîné jusque-là.
» Ilest encore facile de le suivre dans ce parcours de deux mètres à peine : |
» Sa main s'appuie d'abord aux pieds de la table, puis s'élève peu à peu, laisse un sillon sanglant sur un verre
d’eau qu’elle rencontre par mégarde et atteint enfin le
carnet qu’elle cherchait.
» Alors il écrit à la lueur d’une bougie placée sur la table. Mais ses yeux se troublent; il lui semble sans douté que le crayon ne marque pas, et après l’avoir trempé dans le sang qui coule de sa blessure, il trace ces mots : « Julia, venge.. L’assässin s’app... »
» Ïl ne peut continuer ; le sang.lui remonte au cœur, il étouffe.
» Sa main laisse échapper le crayon et le carnet. Il fait un suprême effort, À se raidit, il essaye de lutter contre la mort. |
» Mais tout est fini; son corps à moitié soulevé retombe sur le lit. C’est dans cette dernière position que nous l'avons trouvé.
« Telles sont, monsieur, les observations particulières que j'ai pu faire et que j’ai l'honneur, d’après vos ordres, de vous transmettre. J’ai remis hier au Parquet mon rapport officiel.
» Suit la signature. »
Du rapport d’un médecin légiste requis par le ministère public pour examiner la victime, il résulte que :
» 1° Maurice Vidal a été frappé avec une arme tranchante;
» 2 Un de ces instruments désignés sous le nor de couteau-poignard, et retrouvé sous un des meubles du cabinet de travail où le meurtrier l’aura rejeté, son crime accompli, s'adapte parfaitement à la blessure ;
» 3° Le coup était mortel : il a fait de profondes lésions dans la région sus-claviculaire.
» Cependant, grâce à l’étroitesse de la blessure, la victime a pu vivre encore quelques instants et n’a dû succomber qu'aux suites d’une hémorrhagie interne;
» 4° On ne remarque aucune autre blessure sur le corps
e Maurice Vidal. Un seul coup a suffi, mais il a dû être
rté par un bras des plus vigoureux, ou par une personne
ontla colère décuplait les forces ; le couteau, en trèsauvais état, n’ayant pénétré dans le corps qu’à la suite d'une impulsion violente.
» 5° La mort, au moment où elle a été constatée, c vest- à-
dire à neuf heures trente-cinq minutes du matin, devait, d’après la rigidité cadavérique, remonter à onze ou douze heures.
» 6° On ne doit pas s’arrêter sérieusement à la pensée | que Maurice Vidal se soit suicidé et qu’il ait essayé de dé- | guiser ce suicide à l’aide des mots écrits sur son calepin,
cr le coup a été porté de haut en bas, soit par une personne d’une taille plus élevée que celle de la victime, soit au moment où cette dernière se baissait.
» En se frappant lui-même, Maurice Vidal n'aurait pu se
porter qu’un coup horizontal ou de bas en haut; le coup vertical aurait dévié dans les chairs ou le long des côtes. | » Suit la signature du médecin légiste. »
Ettrait de Vinterrogatoire que le juge d'instruction fait subir, dès son arrivée, au concierge du n° 6 de la rue de la Paix, dans l'appartement où le crime. a été commis. |
D. Quand avez-vous eu connaissance de l’assassinat qui dous occupe ?
R. Il y a une heure.
D. Avez-vous remarqué quelque chose de particulier pendant la soirée et la nuit dernière ?
R. Non, monsieur.
D. La croisée de la chambre de Maurice Vidal donne sur la cour, vous habitez en face, il paraît étrange que les cris de la victime ne soient pas venus jusqu’à Vous.
R. J'ai eu toute la soirée du monde dans ma loge : mon beau-frère, garçon de bureau au ministère des finances, le concierge du boulevard des Capucine , numéro #1, et une cousine de ma femme. Nous avons pris le café et bu le gloria jusqu’à onze heures, et nous n’avons rien entendu.
D. À quelle heure est rentré hier M. Maurice Vidal ?
R. À sept heures et demie, aussitôt après son dîner.
D. Lui avez-vous parlé ? :
R. Oui, monsieur, pour lui demander s’il n’avait pas besoin de moi. Mais il a refusé mes services, en me disant qu'il allait écrire deux ou trois lettres et qu’il se coucherait de bonne heure pour se trouver le lendemain à l’arrivée de la diligence de Marseille. « Faudra-t-il réveiller monsieur ? ai-je ajouté. — C’est inutile, a-t-il répondu, je me réveillerai bien tout seul, si toutefois je parviens à dormir. »
D. Ainsi vous étiez chargé, depu:s quelques jours, du ménage de M. Vidal ?
R. Oui, monsieur ; je montais, le matin, à dix heures, prendre les ordres de monsieur. Ensuite je ne le voyais plus, il sortait pour ne rentrer que le soir.
D. Venait-il du monde le matin chez lui?
R. Deux ou trois amis, toujours les mêmes ; ils pa-
DE LA RUE DE LA PAIX 95 rassaient très-pressés, causaient un instant d’affaires de Bourse et partaient aussitôt.
D. Ainsi vous n’avez, dans ces derniers temps, remarqué aucune personne étrangère chez M. Vidal ?
. R. Pardon, monsieur ; il est venu avant-hier, vers les cinq heures, une personne que je n’ai jamais vue. C’est un grand jeune homme blond, très-élégant, très-beau garçon, l'air un peu fatigué. En apprenant que mon- : sieur était sorti et ne rentrerait probablement pas, il aparu très-contrarié, et m'a dit quil reviendrait le lendemain matin.
D. Et est-il revenu ?
R. Non, monsieur.
D. Vous en êtes certain ?
R. Oui, monsieur; j’en ai même fait la remarque à M. Vidal [qui m’a répondu : « Oh ! je ne tiens pas à sa visite. »
D. Vous connaissiez donc son nom et vous l'aviez dit à M. Vidal, pour qu'il ait pu vous faire cette réponse ?
R. Non, monsieur le juge, mais j'ai tracé son portrait à monsieur et il l’a tout de suite reconnu.
D. Êtes-vous certain que cette personne n’est pas revenue hier dans la soirée ?
R. Je ne l'ai pas vue.
D. Quand vous serez en sa présence, vous la reconnaîtrez facilement ? T
R. Très-facilement.
D. Avez-vous examiné le couteau-poignard trouvé dans œt appartement et qui a évidemment servi à commettre lec rime
R. Oui, monsieur; c’est moi-même qui l'ai aperçu sous un meuble ; j'ai tout de suite appelé M. le commissaire de police. U
26 | LE LRAME
D. Ce poignard n’appartenait probablement pas à M. Vidal ?
R. Au contraire, monsieur; il était toujours sur sa table de travail, il lui servait même quelquefois de couteau à papier.
- D. Vous réfléchissez bien à ce que vous dites. Ce détail a une grande impoftance.
R. Oh ! je suis certain de ne pas me tromper, monsieur ! Au reste, madame Vidal, mademoiselle Marietta et tous les amis de monsieur connaissaient ce couteau-poignard.
Notes confidentielles remises par le commissaire de police de la Bourse.
« Au moment de sa mort, Maurice Vidal ne devait pas avoir de valeurs importantes chez lui. Il avait apporté la ‘veille trente mille francs, provenant de ses économies et de ses derniers courtages, à M. R..., agent de change, et l’avait chargé d’acheter de la rente au nom de sa femme.
» Quant aux titres qui lui étaient confiés par des clients, soit pour des ventes, soit pour des transferts, il est notoire que M. Vidal avait l’habitude de les remettre à la Banque ou chez le sieur R.., quise trouve encore en ce moment dépositaire de quelques actions de chemins de fer.
» M. Vidal n’avait qu'un petit nombre de clients qu’il connaissait de longue date, et il lui arrivait fort rarement d'en accepter de nouveaux. On attribue généralement cette réserve à une perte importante que lui aurait fait faire, en 4845, un sieur Blondeau, parti pour l'Amérique,
au moment où il avait à payer des différences considérables. æ
» Une autre personne, connue à la Bourse sous le nom d'Albert Savari de Montbrisé, passe aussi pour devoir depuis trois ans à M. Vidal une somme de cinquante mille francs environ. Cette dette donna lieu l’année dernière à une scène regrettable. |
» M. Vidal, apercevant tout à coup son débiteur près de
kR corbeille des agents de change, marcha droit à lui et
lui dit : |
» — Monsieur, lorsqu'on ne paye pas ses différences et quon disparaît les jours de liquidation, on devrait avoir au moins la pudeur de ne pas se montrer ici.
» — Monsieur, répondit assez effrontément le sieur Savari, je ne reçois pas de leçons.
» — Eh bien! vous en recevrez une aujourd’hui; je vais vous mettre à là porte et vous faire défendre à l’avenir l'entrée de la Bourse.
» L'effet allait peut-être suivre la menace, quoique l’adversaire de M. Vidal fût d’une taille assez imposante, lorsque plusieurs personnes s’empressèrent d'intervenir.
» De ce conflit, il résulta que le sieur Savari fut obligé, pour reparaître les jours suivants à la Bourse, de souscrire änquante mille francs de billets, qui ont dû échoir dans l’courant du mois où nous nous trouvons.
» Il paraîtrait, en outre, que ces billets n’ont jamais été mis en circulation, et que M. Vidal les avait gardés chez hi, « Je sais qu’ils ne seront pas payés à l’échéance, disait-il dernièrement encore à M. de Rostain, un de ses amis, demeurant rue Taitbout, 14, et de qui nous tenons directement ce propos. Je n’ignore pas que si je poursuis, j'en serai pour mes frais, puisque la loi ne reconnaît pas
les dettes de Bourse, et je compte me donner cependant la satistacn de faire un procès à M. Savari, dont: l’aplomb, l'évidente mauvaise foi et l’insolence m'ont révolté. Plusieurs personnes m'ont fait perdre de l’argent, ais j'ai tenu compte des circonstances malheureuses où elles se sont trouvées et, loin de leur en vouloir, je les ai souvent obligées. Il n’en est pas de même de M. Savari! ajoutait-il, etses paroles étaient empreintes d’une grande amertume ; j'attends avec impatience le moment où je pourrai lui dire tout ce que j’ai sur le cœur. »
» Tels sont, monsieur le juge d'instruction, les renseignements obtenus jusqu'à ce jour. S’il m’en parvient de nouveaux, je m'empresserai de vous les adresser. On est fort ému à la Bourse de la mort de M. Maurice Vidal, qui était très-aimé et surtout très-estimé; il se forme à chaque instant sous mes yeux des groupes de plusieurs personnes, où il n’est question que du drame de la rue de la Paix. »
Pendant que ces premiers rapports, qui constituent les éléments de toute information judiciaire, partaient de différents points pour aboutir au parquet du procureur du roi (n'oublions pas que nous sommes en 1847), Julia Vidal était sous le coup de la plus vive douleur.
Elle avait été précipitée, en un instant, de la plus haute félicité, dans le malheur le plus complet, le plus irrémédiable. Elle arrivait, après une longue absence, émue du retour, enivrée à la pensée de revoir l’être aimé, palpitante de bonheur, fiévreuse d’impatience, et, tout à coup sans préparation, sans que rien pût lui faire deviner son infortune, elle trouvait la mort installée à son logis, le crime à son chevet. Ces bras qu’elle s’attendait à voir
l'envelopper et l’étreindre pendaient inertes et froids, ce Cœur qui devait se presser contre le sien ne MMitait plus, ces lèvres qui auraient cherché les siennes étaient pâles, déjà glacées.
Une grave maladie atteint une personne qui vous est chère, vous accourez près d’elle, vous lui prodiguez vos soins, vous l’entourez de votre tendresse, vous l’aimez en proportion du peu de temps qui lui reste à vivre et vous donnez votre cœur tout entier. Le mal s'aggrave et vous vous pressez de plus en plus contre le chevet de votre cher mourant, vous lui demandez ses derniers ordres, vous lui arrachez ses dernières volontés, vous quêtez un de ses désirs pour le satisfaire ; sa dernière pensée est pour Yous, pour vous aussi sa dernière parole et son dernier sourire. Quand il ne sera plus, vous vivrez dans ce passé de quelques jours, et les souvenirs qu’il vous a laissés, tout cruels qu’ils sont, vous aideront peut-être à souffrir avec plus de courage et de résignation. Mais être frappé comme l’a été Julia Vidal, aussi inopinément, n'avoir pas la suprême consolation de recueillir. ces parols, ces étreintes, ce regard. Avoir quitté un homme plein de force, de santé et d'amour, et ne retrouver qu’un cadavre, c’est affreux ! Et, près d’elle, pas une amie, un parent, une mère ! Marietta.. et c’est tout. Car Julia est étrangère à Paris, et, tout entière à son amour, dans l'égoïisme de sa passion, elle n’a jamais songé à se créer des relations, à se faire un entourage. Si encore elle pouvait prier et pleurer à son aise auprès de ce cadavre qui est maintenant son seul bien. Mais non, ce cadavre même ne lui appartient pas, il appartient à la justice. C’est la justice qui a mission de le surveiller, de l’examiner, d'ordonner l’autopsie, s’il y alieu. Elle remplace les parents, la
veuve, la mère, car elle représente plus que la famille : la société outragée par un crime |
Ce crime, malgré le mystère qui l'enveloppe et que nous n’avons pas encore pénétré, ne peut rester impuni. Mais quelle marche suivra la justice ?
Deux lettres importantes, car elles apprennent à connaître un de nos principaux personnages, sortent à demi du dossier où sont contenues toutes les pièces qui ont rapport à cette affaire. Le temps les a un peu jaunies. La première est écrite sur du petit papiers à lettre, sans prétention, à dix centimes le cahier. Elle est griffonnée plu- | tôt qu’écrite. On voit que la main qui a tracé ces carac-! tères n’a pas de temps à perdre; on dirait un de ces grimoires que les huissiers, entre deux saisies, rédigent chez les concierges. La seconde lettre ne ressemble en rien à la première, elle est aussi aristocratique que l’autre est plébéienne. Le papier est satiné, épais, armorié. On n’a marchandé ni avec les marges, ni avec les interlignes ; il n’y a pas cinquante mots à la page. L’ écriture est longue, élancée ; elle a un air satisfait qui réjouit le regard. Ce n’est pas de l'anglaise, ce n’est pas de la ronde, : ce n’est ni trop régulier, ni trop désordonné; c’est simplement l'écriture d’un homme pour qui la COrrespon= dance a un certain charme et qui n’a pas d'autre distrac-: tion. Il doit s'habiller pour écrire, et se met sans doute des manchettes comme M. de Buffon.
| DE LA RUE DE LA PAIX 31 # Nous croyons devair faire connaître au lecteur l’inté-
ressant contenu de ces deux lettres :
pi \Le sieur Vibert, secrétaire du commissariat de police du premier arrondissement, section des Tuileries, à mon-
! sieur le marquis de X..., pair de France.
| « Monsieur le marquis,
dl » Je vous dois tout : c’est vous qui, en souvenir de quelques services rendus autrefois à votre famille par mon père, avez pris soin de mon enfance et m'avez fait élever dans un de nos meilleurs pensionnats religieux. À J'aurais dû, en reconnaissance de tous vos bienfaits, suivre Ma carrière qui vous était agréable et entrer dans la voie À que vous vous étiez plu à me tracer. Je serais aujourd’hui, Sgrâce à votre haute protection et votre inaltérable bienvéillance, vicaire dans quelque bonne paroisse ou curé à dans une petite ville bien tranquille. Maïs j’avais une vocation , une. vocation irrésistible , que dans votre toute | paternelle bonté, vous avez bien voulu combattre, — et | cela inutilement, je l'avoue à ma plus grande honte. » D'où vient cette vocation? Je me suis souvent-interrogé |Yce sujet sans parvenir à me renseigner. On comprend | qu un jeune homme se sente entraîné à peindre, à écrire, à parler ; il peut devenir orateur, écrivain, artiste, et acquérir du même coup la célébrité et la fortune. Mais ne désirer, comme moi, qu'une chose au monde, n’avoir qu'un but: s'initier aux affaires de la police : c'est au moins bizarre, je le reconnais.
» Tel a été cependant l’unique rêve de ma vie, et aujourd’hui que ce rêve est devenu une réalité, je suis encore forcé d’en convenir, je ne regrette aucune des carrières qu’il m’eût été facile de parcourir. J'ai beau jeter les yeux autour de moi, je n’en connais pas de plus enviable.
» Cette vocation vient-elle tout simplement non pas d’une bizarrerie morale, comme on serait tenté de le croire, mais d’une bizarrerie physique ? De même qu’on remarque chez un homme grand, fort, carré des épaules, sanguin, des dispositions à se faire soldat, de même, à mon insu, ai-je été entraîné vers la police parce que ma taille est petite et légèrement tortueuse, mon tempérament bilieux et mes yeux si mauvais que je suis obligé de porter des conserves bleues ?
. » Ï y a là évidemment matière à réflexion pour des : analystes, et je leur livre ma chétive mais nerveuse personne.
» Quoi qu’il en soit, cette vocation existe, monsieur le marquis, et ne croyez pas qu'elle s'appuie sur un sentiment honorable, qu'elle prenne sa source, par exemple, dans le désir d’être utile à mon pays. Non, A vous, monsieur le marquis, qui faites, m’avez-vous dit, collection de toutes les dépravations morales, qui êtes heureux d'en rencontrer et de rire aux dépens de notre époque, je ne crains pas de l'avouer : lorsque je fais de la police, l'intérêt des particuliers, l'intérêt du gouvernement, l'intérêt de mon pays ne me préoccupent jamais.
de travaille pour l’art et ma satisfaction personnelle.
j » Ah! que de concurrents j'aurais dans mon métier si l’on pouvait savoir quelle jouissance on éprouve à pénétrer, ainsi que je le fais, dans la vie des autres |
» Songez, monsieur le marquis, que mes défectuosités physiques m'ont empêché de vivre jusqu'à ce jour pour mon prôpre compte, que j'ai eu mille désirs inassouvis, une foule de petites passions rentrées. Eh bien ! je me lédommage de mon inaction forcée, de l'impuissance qui m'est infligée, en regardant vivre les autres, en vivant de leur vie. Je m'initie à leurs affaires, je partage leurs sentiments, leurs passions, je me réjouis avec eux, je souffre avec eux ; en un mot, comme on dit vulgairement, j'entre dans leur peau.
» Puis, quelles charmantes consolations le public a l'obligeance de m'apporter tous les jours à domicile! Lorsque, étendu dans le fauteuil de M. le commissaire de police, je me surprends à rêver aux joies du foyer domestique, à la sainteté du mariage, à l'amour conjugal, qu’hélas ! je ne connaîtrai jamais, tout à coup un mari s’élance dans mon cabinet et me demande mainforte pour surprendre sa femme en conversation criminelle dans un hôtel garni... Une autre fois, lorsque je soupire après le bonheur d’avoir des enfants, un père vient me supplier de faire enfermer son fils qui le ruine et le vole, ou d'arrêter sa fille qui s’est enfuie avec un comédien. |
» Et alors je me frotte les mains, monsieur le marquis, etje m’écrie : Vibert, remercie le ciel de tes petites inürmités ; si tu étais constitué comme tout le monde, tu aurais voulu vivre comme tout le monde, et il t'en cuirait !
» Voilà, monsieur le marquis, les principales raisons qui font de moi un des plus bizarres employés que possède le gouvernement; un employé qui aime sa place, qui est tontent de son surt (contentus sud sorte) et qui ne dé-
chire pas à belles dents ses chefs et l’État. Cela ne s’était jamais vu, et j'espère bien qu'après ma mort un compartiment me sera réservé dans un de nos musées, avec cette étiquette : EMPLOYÉ SATISFAIT (espèce perdue). « Mais, Vibert, me direz-vous, pourquoi ces longs discours ? Vous m'avez toujours écrit pour me demander quelque chose, c'est une justice à vous rendre; que pouvez-vous me Jemander, puisque vous êtes si satisfait ? »
» Voilà, monsieur le marquis, voilà, j'y arrive par un chemin de traverse, comme il convient à la police. Oui, tout satisfait que je suis, vous l'avez deviné, mon cher protecteur, je désire quelque chose, mais il n’est question ni de déplacement, ni d'avancement, ni de gratification. Dieu m’en garde ! Il s’agit simplement de permutation : je voudrais, pour quelque temps, passer de la police assise (si j'ose me servir de cette expression consacrée à la magistrature), je voudrais, dis-je, passer de. la police assise dans la police active. Au lieu d’écouter les rapports des agents qui sont en uniforme et qui sont en bourgeois, de ceux qui portent une épée et de ceux qui ont une carte, en un mot des agents avoués et des agents secrets, je voudrais, à mon tour, être chargé, comme eux, de faire des rapports.
» Me voyez-vous d'ici, monsieur le marquis, sortir un matin de chez moi, entièrement transformé : j’ai changé mes conserves contre un pince-nez, je porte l’impériale.
et des talons qui me grandissent de deux pouces; à ma
main droite se balance un jonc qui renferme une épée; dans mes poches reposent un on deux mandats d'amener: ou d'arrêt et une paire de menottes. À ma boutonnière. s'étale une décoration étrangère : bleue, verte, jaun6, rose, suivant mon humeur et suivant mes goûts ; car vous
ne l’ignorez pas, monsieur le marquis, les agents de la police secrète, dans le but de mieux cacher leur individualité, s’empressent de se décerner une foule de distinctions honorifiques. Alors, transformé de la sorte, je me mets à la recherche des malfaiteurs qui m'ont été signaés; je cours, je grimpe, je dégringole, je monte dans les voitures, je monte derrière, je fais dix lieues dans tous les sens, ou je reste douze heures à la même place, les yeux braqués sur une porte cochère. Ah! quelle incomparable jouissance !
» Je n’ai cependant parlé jusqu’ici que des plaisirs ordipaires, de la pâture de tous les jours : escrocs, voleurs, repris de justice, échappés de prison, malfaiteurs vulgaires. Mais il arrive qu'on peut être convié à combattre quelque terrible ennemi de la société. Alors on s’arme en guerre, on court sus à l'ennemi, on expose sa vie, on paye de sa personne, on frappe et on est frappé; ou bien ‘on ruse, on louvoie, on fait assaut de stratagèmes et on sort victorieux de la lutte.
» Oui, monsieur le marquis, ce doit être une grande satisfaction de pouvoir se dire : C’est grâce à moi que ce misérable assassin a été découvert ; c’est moi qui ai vengé l société outragée par lui; sans moi, on serait encore exposé à ses coups! Les gendarmes et les sergents de ville m'ont prêté main-forte, je le reconnais; le juge d’instruction a été des plus habiles, l’avocat général a parlé avec plus d’éloquence que le défenseur ; le président, au lieu de résumer les débats en quelques mots, a fait un nouveau réquisitoire; les jurés n’ont pas hésité, ils ont condamné; la cour de cassation a maintenu le jugement; le pourvoi en grâce a été rejeté ; le successeur des Sanson a rempli avec fermeté ses terribles fonctions; bref, Cha-
> Lure
cun a fait son devoir. Mais c'est moi qui avais tracé ce devoir. C’est moi qui ai dressé l’acte d'accusation et l'échafaud !
» Si je m’enflamme ainsi, monsieur le marquis, pour un assassin quelconque, pour un criminel indéterminé, pour une espèce enfin, jugez de mon zèle lorsqu'il s’agira d’un cas particulier, d’un sujet déterminé. Ah ! tenez, rien que d’y penser, mes lunettes étincellent sous les éclairs que lancent mes yeux, mon cœur bat plus vite, et ma main frémissante donne de grands coups de canif dans le fauteuil en cuir de M. le commissaire.….,
» C’est que je tiens une affaire, une affaire superbe, une affaire qui occupe en ce moment Paris, la France, l'Europe : je veux parler du drame de la rue de la Paix.
« Quoi! vous connaïssez le meurtrier ? » vous écriezvous, monsieur le marquis. — Non, je ne le connais pas; mais ce drame m'intéresse, ce drame me passionne, et quelque chose me dit que moi seul puis mettre la justice sur les traces de ce mystérieux assassin.
» Et dire qu'avec deux mots de vous, deux mots écrits à M. le préfet de police, je ‘quitte le commissariat de la rue Saint Honoré, on met à ma disposition toutes les ressources nécessaires, j’entre en campagne et j’en sors victorieux |
» Voulez-vous, mon cher protecteur ? voulez-vous ? Songez qu’il s’agit non-seulement de punir un grand coupable, mais de venger une femme. Une femme! Oh! si vous la connaissiez : la plus charmante, la plus honnète, la plus belle des femmes! Et ‘ai osé la soupçonner, elle! Je ne me pardonnerai d’avoir eu une telle pensée que lorsque je pourrai m’écrier : Madame, voici le meurtrier de votre mari... je vous le livre!
te ne cute te RE ES —
» Daignez excuser cette longue lettre, monsieur le marquis, et me continuer votre bienveillant patronage. »
Réponse du marquis de X..., pair Îde France, au sieur Vibert.
« Paris, ce 22 octobre 1847.
» Pardieu! grand enfant, votre lettre ne me fâche pas, je m'en gaudis, au contraire. Vous êtes en plein dans la débâcle morale que j'avais prévue. Les immortels principes
de 89, les droits de l’homme, le renversement des mo-
marchies ne pouvaient amener d’autres résultats. Comme tous les gens de votre génération qui ne s'appuient sur rien, qui n’ont aucune foi solide, vous êtes corrompu jusqu’à la moelle des os.
» Ah! je vous fais élever le plus honnêtement possible, je vous abréuve d’excellents principes, je vous destine au notariat ou à la prêtrise, et un beau jour votre seule ambition est de vous faire agent de policel
» Allons, trêve de sentiment, monsieur le sous-commissaire, je vais vous dire votre fait, moi : ce qui vous séduit dans les nouvelles fonctions que vous désirez remplir, cest de vivre en dehors de la société, d’être en contact avec tous les vices et toutes les corruptions, de prendre ls allures des gens sans aveu qu’on est chargé de
‘Surveiller, de partager leurs plaisirs et de-se familia-
riser peu à peu avec leurs mœurs libertines.
» De mon temps, monsieur, ceux qui avaient du goût pour le libertinage s’y livraient franchement, à la face de tous. Cela permettait de les parquer aussitôt dans un coin de l société, de les circonscrire dans les Galeries de Bois
du Palais-Royal, ou de les jeter à la Bastille, comme cn a fait pour le marquis de Sade. Mais yotre génération n’a même pas le courage de ses vices.: au lieu de se laisser mettre dedans, c’est elle qui veut nous mettre dedans; elle se pare du masque de la vertu, ou bien elle essaye, comme vous désirez l’essayer, de faire de la corruption légale. Elle en est arrivée à ne plus même désigner les personnes et les choses par leurs véritables noms. N’a-telle pas, dernièrement, imaginé d'appeler lorettes certaines femmes que nous appelions tout simplement des files ou des drôlesses, nous autres qui avons bien le droit, j'imagine, d’être aussi bégueules que vous ! |
» Dieu sait quelles nouvelles appellations l’aveñir réserve à ces créatures qui, ne s’entendant plus traiter comme ellesle méritent, oublieront leur origine et leurs turpitudes, et prendront peu à peu dans la société les places au-
. trefois réservées à nos filles et à nos sœurs.
» Mais, pardieu ! sur quelle mauvaise herbe ai-je donc marché ? Voilà que, moi, je vous fais de la morale, à vous autres! Ai-je donc la prétention de vous corriger? Je le pourrais que je ne le voudrais pas. Tout est bien qui finit bien, et vous finirez, je l’espère, par rouler de chute en chute, de dépravation en dépravation, et par être punis de vos turpitudes révolutionnaires. C’est la grâce que je vous souhaite. e
» Quant à vous personnellement, mon petit Vibert, je ne vous en veux pas; vous êtes de votre siècle, voilà tout. Ce n’est pas votre faute si vos pères ont renversé nos rois, et si, dans vos veines plébéiennes, il y a du vieux sang jacobin. Je vous sais même gré de votre franchise ; vous êtes moins hypocrite que les autres, vous n’essayez
, pus trop le cacher vos tares. Aussi me suis-je empressé
a —— ee
de faire ce que vous désirez. J'ai vu le préfet de police, je lui ai vanté votre zèle; il vous attend demain, et il vous autorise à quitter votre place dans la police assise, comme vous l’appelez.
» Surtout, n’allez pas me remercier, je n'aime pas cela. Je ne crois ni à la reconnaissance des peuples, ni à celle. des particuliers. Mais si, dans votre propre intérêt, vous désirez m'être agréable, tenez-moi au courant de cette mystérieuse affaire, et tâchez que je sois informé, avant tout le monde, des péripéties qui se présenteront. Les grands crimes ont toujours précédé les révolutions, et si
. nous pouvions en 1848!
» À pr@pos, ne me dites-vous pas qu’une jolie femme est mêlée à ce crime de la rue de la Paix ? Raison de plus pour me tenir au courant de.tout ce qui se passera. Malgré mes soixante-seize ans, je pense encore que ce qu’il y a de meilleur dans l’homme, c’est la femme.
» Salut, monsieur de Jérusalem. Mettez-vous en quête, tichez de découvrir la piste : j'attends le rapport. »
Depuis qu'il était question du crime de la rue de la Paix, chaque journal on se le rappelle, se prétendant bien informé, donnait des renseignements démentis le kndemain par une autre feuille. ;
C'est ainsi qu’on annonçait un matin le suièide de Julia Vidal, qui fut ressuscitée le même soir. Le jour suiant, le meurtrier avait été découvert et il s'était empressé de faire des aveux; il devait comparaître aux pro
” chaines assises, et on allait jusqu’à donner son portrait,
Les journalistes attachés aux faits divers arrétèrent ainsi pendant une semaine une dizaine de personnes: plusieurs d’entre elles réclamèrent et on eut la gracieuseté de les relâcher. D’autres se turent par la raison qu’elles n’existaient pas, et leurs inventeurs continuèrent à les charger d'iniquités pour donner un aliment à la curiosité parisienne.
Cependant, les journaux durent bientôt reconnattre, après informations prises, que la justice était fort embarrassée : depuis longtemps, aucune affaire ne s'était présentée sous des dehors aussi mystérieux. Un crime avait eu lieu, on ne pouvait en douter, et toute idée de suicide avait dû être abandonnée. Mais l'assassin, en dehors de la terrible blessure qu’il avait faite, n’a- . vait laissé aucune trace de son passage. L’arme dont il s'était servi appartenait à la victime, et, aprèsles recherches les plus minutieuses, on n’était parvenu à découvrir dans l'appartement de la rue de la Paix aucun de ces objets qui, d'ordinaire, suffisent à éclairer les ma-: gistrats et souvent à convaincre le jury. Dans une affaire jugée récemment en Angleterre, un chapeau oublié par le méurtrier a entrainé une condamnation à mort; un cenif perdu par Latour près du lit de ses deux victimes amena le terrible dénoûment de-ce procès quifke déroula, l’année dernière, dans le département de l’Ariége ; enfin, un bouton tombé d’une chemise a suffi pour faire tomber plus d’une tête. Ici, rien de semblable, aucun! indice matériel qui puisse justifier un mandat d'amener ou même de comparution. On est obligé de s’appuyer" sur des probabilités morales et d’entrer dans le vaste!
champ des hypothèses et des suppositions.
Qui a pu'avoir intérêt à tuer Maurice Vidal? Voilà le point de départ, le point de repère. Mais il est encore à trouver. Est-ce sa femme ? Des esprits sérieux ne säuraient s'arrêter une seconde à cette pensée : Julia est digne de toutes les sympathies ; le coup qui a frappé son mari a failli la tuer. Loin de la soupçonner, on doit songer à la venger.
Est-ce un voleur vulgaire ? un voleur de profession ?
Sa présence aurait été remarquée dans la maison de la rue de la Paix ; il n’aurait pas résisté au désir d'emporter cette somme en or retrouvée dans le cabinet de travail ; il se serait emparé de plusieurs objets de prix que contenait l'appartement, et Maurice Vidal n'aurait pas eu, au moment de mourir, la pensée d’écrire un nom qu’il ne pouvait connaître.
Est-ce un locataire de la maison ? Cela expliquerait les allégations du concierge, qui soutient n’avoir tiré le cordon, pendant la soirée du 19 octobre, à aucun étranger. Mais tous les renseignements pris sur les locataires du n° 6, qui sont du reste fort peu nombreux, s'accordent à les signaler comme des gens tranquilles, n’ayant jamais eu maille à partir avec la justice et ne pouvant, avec quelque apparence de raison, être soupçonnés d’un crime.
Un sul de ces locataires attire un instant l’attention : c'est OT Américain d’une quarantaine d’années qui souslote depuis deux mois un petit appartement, au quatième étage. Une perquisition est ordonnée dans son domicile, et on n’y remarque rien de particulier. Il subit un interrogatoire et il en sort victorieux.
Est-ce une des personnes que recevait habituellement Maurice Vidal? Elles comparaissent comme témoins, et de leurs dépositions claires et précises, des renseignements
qui parviennent de toutes parts sur leur moralité, il résulte qu’il ne peut exister contre elles l’ombre d’une preuve.
Est-ce, enfin, l'individu signalé par le concierge comme étant venu demander M. Vidal dans la jUurnée du 18 octobre, et sur le compte duquel le commissaire de police de la Bourse s’est longuement étendu dans son rapport ? A-t-il pénétré dans la maison de la rue de la Paix sans qu'on l’ait aperçu ?
Albert Savari, tel est le nom de cet individu, n’était pas entièrement inconnu au Parquet. Sans avoir subi de condamnations, il avait eu déjà des démêlés avec la justice; ses antécédents laissaient à désirer, et on remarquait dans sa vie quelques coins obscurs. Îl était, en outre, débiteur envers Maurice Vidal d’une somme considérable, et il avait été impossible de retrouver les billets souscrits. | |
Il n’en fallait pas davantage pour le signaler à l’attention de la justice, et un mandat d'amener, bientôt suivi d’un mandat d’arrêt, fut lancé contre lui.-
Ces mesures énergiques étaient, du reste, commandées par le retentissement qu'avait eu cette affaire. On s’en occupait de tous côtés ; il fallait reconnaître qu’elle avait le don de surexciter vivement les esprits. Comme il arrive souvent à Paris, où les choses les plus sérieuses sont traitées légèrement, des paris s'étaient nc sur. la question de savoir si le coupable serait ou ne sert pas découvert. Plusieurs journaux de l'opposition proftaient même de la circonstance pour se plaindre de la façon dont la police était faite ; ils s’étonnaient qu’il fût si facile d’assassiner en pleine rue de la Paix, et si difficile de retrouver le meurtrier. La plus avancée de ces feuilles allait jusqu’à donner à entendre qu'un personnage
puissant pourrait bien êtré compromis en tout ceci, et que la police avait reçu l’ordre de ne pas agir, L’arrestation d'Albert Savari fut une première réponse à ces attaques. |
Nous allons l’accompagner dans le cabinet du juge d'instruction, M. Gourbet, saisi de cette affaire.
Ce cabinet ressemblait à tous les cabinets affectés au |
service des instructions judiciaires. Une porte s’ouvrait sur le vaste corridor garni de bancs qui servait d’antichambre aux garçons de bureau, aux huissiers; aux témoins, et à toutes les personnes qui recevaient quelque citation à comparaître. Une petite porte, plus secrète, mettait en communication directe avec le dépôt de la Conciergerie et donnait passage aux prévenus. Le bureau
le dos au jour et laissait son interlocuteur en pleine lumière. En effet, il peut être d’une grande utilité d’observer chez un prévenu le moindre changement de visige. On se trahit aussi facilement par un geste, par wie attitude, par un regard, par une subite rougeur, que ÿar des paroles, et souvent une question inattendue; faite à brûle-pourpoint à ün criminel, impéhétrable jusque-là, a suffi pour écläirer son juge.
Une petite talile près du bureati était destinée an gretfier chaîgé de dresser le procès-verbal de l’interrogatoire. Un fauteuil en cuir, deux ou trois chaises pour les témoins, les inculpés et les prévenus, suivant leur position Sociale et le degré d’intérêt qu'ils inspiraient, complétaient cet ameublement.
M. Gourbet à cessé d'éxercer $es fonctions de juge d'instruction en 4850, et il est mort déjà depuis quelques années ? cé qui permet, sakis blesser aucunëe susceptibilité,
‘ ttait placé de telle sorte que celui qui l’occupait tournait