L LE DRAME
de faire son éloge. C’est certainement un des magistrats instructeurs qui ont laissé au Palais les meilleurs souvenirs. Au dire des personnes qui l’ont connu, il était impossible de posséder à un plus haut degré les difficiles qualités exigées par sa profession. Îl savait allier à une fermeté et à une sévérité trop souvent nécessaires une bienveillance et, dans certains cas, une délicatesse, un savoir-vivre, une façon de rassurer les timides, de donner du courage aux faibles, de consoler les coupables, qui lui ont mérité toutes les sympathies. En un mot, il a su ré-: soudre ce difficile problème : Faire du bien même à ceux que sa conscience lui ordonnait de frapper le plus sévèrement. Un de ses greffiers disait un jour : « La moitié de -—la vie de M. Gourbet se passe à chercher des preuves pour envoyer les gens en prison, l’autre moitié à trouver des raisons pour les en faire sortir ou pour leur en adoucir les rigueurs. »
-Au moment où nous énétrons dans son cabinet, le 2 novembre, vers onze heures du matin, M. Gourbet, debout, le coude appuyé sur la cheminée, causait avec une jeune femme en grand deuil, assise dans un fauteuil. C'était Julia Vidal, avec laquelle il s'était déjà plusieurs fois entretenu et qu’il venait de mander au Palais.
— Ainsi, madame, lui disait-il, depuis hier, rien de nouveau de votre côté ? A
— Rien, monsieur. |
— Ne craignez pas de me communiquer même les choses qui vous paraîtraient les plus insignifiantes. Dans une instruction judiciaire, il arrive parfois que la lumière jaillit tout à coup d’un fait auquel on ne voulait d’abord attacher aucune importance. Vous avez eu, m'’a-t-on dit, le courage de ne pas quitter votre appartement de la rue
de la Paix, et vous continuez à vivre dans la chambre où le crime a eu lieu ?.…
— Oui, monsieur, s’écria Julia en interrompant M. Gourbet, je ne quittcrai qu’à la dernière extrémité cette maison où nous nous sommes tant aimés !
Et, en parlant ainsi, des larmes longtemps contenues coulèrent de ses yeux.
Depuis le jour où nous l'avons vue descendre si joyeusement de la diligence de Marseille, Julia était profondément changée. Sa figure s’était allongée, ses yeux s'étaient cernés et une sorte de pâleur mate avait remplacé la chaude coloration de ses joues.
La douleur s’était, pour ainsi dire incrustée, dans toute sa personne. Mais elle était si jeune, ses traits avaient une régularité si parfaite, à travers sa pâleur on devinait encore tant de santé et de vie, qu'elle n’avait rien perdu de sa beauté et avait acquis, au contraire, un charme de plus.
Le juge d’instruction ne put s empêcher de la contempler un instant avec intérêt ; puis, lorsqu'il la vit plus
calme, il lui dit :
— Je vous demande pardon, madame, de raviver ainsi vos souffrances , mais vous pouvez m'être d’un grand
secours pour arriver au but qu'on m'a donné mission de
poursuivre et que je veux atteindre.
— Oh! oui, s’écria Julia, qui releva vivement la tête, vous atteindrez ce but, n’est-ce pas, monsieur ? Vous vengerez mon mari... nous le vengerons |
— Je l'espère, répondit M. Gourbet ; mais je dois vous déclarer que dans ma carrière, déja bien longue, j'ai rarement rencontré d'affaire aussi mystérieuse que celle-ci. Tous les fils que je crois être parvenu à nouer se brisent
dans mes mains. Jé ne m’avance plus qu’à tâtons et avec une extrême prudence ; car s’il est pénible pour l’amourpropre d’un magistrat instructeur, dont le pouvoir est si étendu, qui dispose de si grandes ressources, de renoncer à trouver un coupable, il est encore plus triste pour sa conscience de faire arrêter un innocent, dût-il le relächer.
— Mais dlors, dit Julia en interrogeant avec vivacité le juge d'instruction, le coupable ne serait pas retrouvé! Mon mari m'a cependant ordonné de le venger. Je veux lui obéir!
— Ei je veux vous y aider, madame, je vous le répète. Mais encore faut-il que nous trouvions le meurtriet, et je crains que nous fie soyons pas encore sur ses traces.
— Cependant, je lisais hier soir dans un journal que l'assassin avait été arrêté.
— Lés journaux se trofipent, madame, ou trompent leurs lecteurs pour paraître bien renseignés. Un homme a été en effet arrêté hier par mes ordres ; il va tout à l'heure coinparaître dévarit moi: quelques charges pèsent sur lui et justifient cette arrestation ; maÿs ces charges ne sauraient suffire à me convaincre d’une fäçon absolue. Les preuves recueillies colitre ce prévenu sont plutôt morales que matérielles. Je dirai plus, presque toutes les preuves matérielles n'échappent. Tenez, ajouta M. Gourbet en prenani plusieurs papiers sur son bureau, voici un procèsverbal dressé par le commissaire de police chargé d'arrêter cet individu. Il en résulte que son attitude n’était pas celle d’un coupable ; il a paru très-étonné, très-surpris lorsqu’on lui a communiqué le mandat d’amener, et s’il a joué un rôle, il faut avouer qu’il est bien habile comédien, car il est parvenu à tromper un de nos plus
DÈ LA RUE DE LA/PAIX 47 vieux. employés. On s’est, en outre, livré, comme c’est l'usage, dans l’appartement du prévenu, aux recherches les plus minutieüses, et leur résultat, sais étre absolument négatif, ne nous a pas fourni de preuves concluantes. Eïlfih je n’ai plüs à compter que sur l’interrogatoire aüquel je me jrépäré et qui va avdir lieu dés un insiant, dit M. Gourbet en consultant la pendüle placée sur la cheminée.
Julia comprit qu’on la congédiait. Ælle se leva pour prendre congé du juge d’instruction; mais, avant de se retirer, elle crüt pouvoir lui demander le nom de la personne drrêtée dont il venait de l’entretenir. .
— Albert Savari de Montbrisé, réporidit M. Gourbet : je vous l’ai déjà noïñthé, ladatiie, et vous m'avez déclaré qu'il vous était incontiu. Les renseignements que vous auriez pu fe dünner sur soi compte im’etissent été précieux.
— Non, répliqua ihädarne Vidal, après un instant de silence qu’elle employa à faire ur dernier appel à ses souvenirs, je rie crois pas avoir jamais enténdu mon mari nommer cette personne, et cependant tout à l'heure, lorsque ce nom est sorti de votre bouche, la même commotion que j'âvais déjà ressentie s’est reproduite. |
— Quelle commotion ? que voulez-vous dire? Expliquez-vous.
— Mais je ne puis pas m'expliquer ; je ne comprends pas moi-même cet effet bizarre. Le jour où, pour la première fods, je vous ai entendu dire ces mots : «Albert Savari de Montbrisé, il m'a semblé que je pâlissais, que mon cœur battait plus vite ; j'ai voulu voir si jene m'étais pas trompée, si le même phénomène se reproduirait, et . je vous ai tout à l'heure prié de me redire ce nom, quoi-
. ue cg m7 45 LE DRAME que je le connusse et qu’il se présentât sans cesse à ma pensée.
— Cela n’a rien d’étrange, fit observer M. Gourbet, au bout de quelques secondes de réflexion. Le sieur Savari est la seule personne qui se trouve sérieusement compromise dans cette affaire. Vous le savez, et son nom doit vous causer une certaine émotion.
— C'est possible, monsieur. Vous m’avez demandé de vous faire part de toutes mes impressions, et je vous ai obéi.
— Je vous en remercie, madame, répliqua le juge d’instruction, tout en reconduisant Julia vers la porte de son cabinet. Ne m’avgz-vous pas dit dans notre dernier entretien, ajouta-t-il au moment de prendre congé d’ellé, que vous étiez assaillie depuis plusieurs jours par une foule d’importuns qui venaient jusque chez vous vous faire des offres de service ?
— Hélas ! oui, monsieur, et les physionomies de tous ces gens-là ne me rassurent pas beaucoup. La plupart prétendent appartenir à la police et être chargés de faire des recherches chez moi. |
— Alavenir, madame, vous ne recevrez que les personnes munies d'un mot écrit de ma main. C’est bien le moins qu'on respecte votre douleur et que vous ne soyez pas la victime de curieux ou d’intrigants.
— Encore ce matin, fit Julia, qui tenait déjà le bouton de la porte, il s’est présenté un individu qui a beaucoup insisté pour être reçu. Mais Marietta, sachant que . je me préparais à venir ici, a refusé de l’introduire. NN
a laissé son nom et a déclaré qu’il reviendrait.
. —EÆEtcenom?
— Vibert, je crois.
— Vibert! fit M. Gourbet, comme s’il cherchait à se souveuir. Ah! j’y suis, reprit-il aussitôt. Celui-là, madame, si vous m'en croyez, vous le laisserez parvenir jusqu’à vous. C’est, paraît-il, un homme intelligent, trèsactif et très-zélé ; il pourrait dans l’occasion nous être utile, et il m'a été recommandé hier d’une façon trèspressante par le préfet de police.
— Je le recevrai, monsieur, fit Julia.
Après avoir salué le juge d'instruction, elle se disposait à tourner le bouton de la porte, lorsqu'elle s'aperçut qu’on essayait d'ouvrir cette porte extérieurement.
Elle se recula : la porte s’ouvrit et donna passage à un petit homme d’une cinquantaine d'années environ. Après : avoir dit- deux ou trois mots à l'oreille de M. Gourbet, il alla s’asseoir devant la table destinée au greffier, dans tout cabinet de juge d'instruction. - |
— On m’annonce l’arrivée du prévenu, dit M. Gourbet.
— Ah! fit-elle, je pars. Mais, s'arrêtant tout à coup au moment où elle allait sortir, elle s’avança résolûment vers le juge d'instruction et lui dit d’une voix brève : — Je voudrais le voir!
Le petit homme sec, occupé devant sa table à se tailler -
une plume, leva vivement la tête, tant il trouvait étranges ces paroles.
, Quant à M. Gourbet, moins étonné que son greffier par suite de la.conversation qu'il venait d’avoir avec madame Vidal, il considéra attentivement Julia et, satisfait sans doute de son examen :
— Ce que vous me demandez là madame, peut se faire, dit-il.
Le petit homme, de plus en plus surpris, fit avec son
canif un si brusque mouvement , qu'au lieu de tailler sa plume, il se tailla le doigt.
Pendant ce temps, M. Gourbet, s'adressant à madame Vidal, reprenait :
— Vous sentez-vous le courage, durant tout cet interrogatoire, de ne pas dire un mot, de ne pas faire uh geste qui trahisse votre présence dans mon cabinet ?
— Oui, monsieur, j'aurai ce corrage.
— Même si j’arrivais à faire confesser au sieur Savari qu’il est l'assassin de votre mari ?
— Oui, monsieur ; je mourrai peut-être d’indignation, mais je mourrai en silence, s’écria Julia avec cette exaltation italienne qui lui était propre.
M. Gourbet fit un signe à l’homme sec, qui se glissa vers lui.
C’est à dessein que nous nous servons du verbe glisser en parlant du greffier. Il avait, em effet, une façon toute particulière de marcher ; ses pieds ne quittaient pas le parquet, ses jambes ne se soulevaient pas, ses genoux ne pliaient pas ; il semblait ne faire aucun usage de ses articulations. Îl s’avançait tout d’une pièce, comme un wägon de chemin de fer qui glisse sur des rails.
Excellent homme, du reste, que ce greffier à ressorts, dont on garde encore le souvenir au Palais. Que de fois on ’a vu remettre, à de malheureux prévenus sortant de l'instruction, de petits paquets de tabac achetés sur ses économies : « Maladroit, leur disait-il à l'oreille, tu t’es aissé entortiller ! Je viens de relire le procès-verbal, ton affaire est claire, tu en as pour dix ans au moins; prends cela pour te consoler. »
Quand le prévenu était une vicille connaissance, un ga- Jérien en rupture de ban, quelque cheval de retour,
— ue —
… basse à son greffier.
DE LA RUE DE LA PAIX 5 tôtiiné on dit au bägne, le petit hdiime sec ajoutait quelquefois aü paquet de caporal une pipe en terre de deux soüs, +
— C’est convenu, n’est-ce pas, monsieur Cordier ? dit le juge d'instruction, après avoir parlé un instant à voix
— Îl sera fait, monsieur, ainsi que vous le désirez , répliqua solennellement Cordier.
Il appela un garçon de bureau , lui ordonna de dresser dans un des angles du cabinet un paravent qui était re- ‘Kgué dans une armoire, puis il alla prendre galamment madame Vidal par la main, et, sans prononcer un mot, sans la regarder, en continuant à glisser sur lc parquet, il la conduisit derrière le paravent, la fit asseoir dans un fauteuil, referma le paravent avec soin, et revint s’incruster dans sa place habituelle devant son pupitre.
À peine ces préparatifs étaient-ils terminés, que le prévenu fut introduit dans le cabinet du juge d'instruction.
Albert Savari, airisi que l’avait dépeint, dans son interrogatoire, le concierge du numéro 6 de la rue de la Paix, était un homme blond, à la taille élevée et aux manitres distinguées. Âu premier abord on était tenté de lui donner urie quärantaine d'années, mais après un examen
‘attentif, on reconnaissait qu’il avait, au plus, trente-quatre
ou trente-cinq ans, et que des veilles prolongées, des fatiges de toutes sortes, avaierit dû altérer ses traits avant
l'âge.
Du reste, il fallait aussi l’avouer, ces signes de maturité précoce, cette démarche un peu traînante, ces cheveux grisonnants du côté des tempes, ces yeux battus, loin de nuire au prévenu sous le rapport physique, prètaient à sa physionomie un grand air de distinction et un charme tout particulier.
Sa mise était simple mais élégante, lorsqu'il se présenta devant M. Gourbet ; personne ne l’accompagnait, des ordres ayant été donnés pour que les gendarmes qui l’avaient conduit à l'instruction l’attendissent à la porte du cabinet. Ïl salua le juge sans affectation, s’assit sur l'invitation qui lui en fut faite, et, prenant la parole avant qu'on l’interrogeât :
— Puis-je enfin savoir, monsieur, demanda-t-il d’un ton un peu raide, mais cependant avec calme, pouÿ quel motif je me suis vu brusquement arrêté hier, et pourquoi je me trouve en ce moment devant vous ?
— Monsieur, répliqua aussitôt M. Gourbet, vous vous trouvez devant moi pour répondre aux questions que j’aurai à vous poser et non pas pour m'en adresser, comme vous paraissez en avoir l'intention.
! — ÎÏl est juste cependant, monsieur, que je désire savoir de quel délit ou de quel crime on m’accuse. C’est en vain que j'ai interrogé les agents chargés de mon arrestation ; ils ont refusé de me répondre.
— ]ls n’ont fait que leur devoir, monsieur, répliqua le juge d'instruction d’une voix ferme. Mais ce qu’ils n’ont pu vous apprendre, je vais vous le dire, et je vous l’aurais déjà dit, si vous n’aviez pas pris le premier la parole, contre tous les usages en vigueur dans ce cabinet.
— Je ne connais pas ces usages, monsieur, je n’ai pas l'habitude de me trouver ici,
— Je vous en félicite et je souhaite que vous n’ayez pas à reparaître devant moi. Vous n’êtes pas accusé d’un délit, continua M. Gourbet après une pause et en regardant fixement le prévenu, vous êtes accusé d'un crime.
— Ah! vraiment ! quel crime ?
— D'avoir assassiné un jeune homme nommé Maurice Vidal.
En entendant cette accusation si nette et si précise, Albert Savari ne sourcilla pas; son visage ne trahit pas la moindre émotion, et s'adressant au juge d'instruction ::
— J'avoue, lui dit-il, que j'étais loin de m'’attendre à être compromis dans cette affaire dont, depuis quelques jours, on s’est souvent entretenu devant moi. Serait-ce indiscret de vous demander, monsiéur, continua-t-il avec une parfaite courtoisie et comme s’il se fût trouvé dans un salon, quels motifs peuvent me faire soupçonner d’un tel
crime ?
— Vous allez les connaître, monsieur ; mais puisque votre première curiosité est satisfaite, procédons d’abord par ordre, et veuillez me donner vos noms et prénoms. Et s'adressant au greffier : — Vous pouvez écrire, monsieur Cordier , lui dit-il.
— Je m'appelle Albert Savari, répliqua le prévenu qui crut devoir se tourner du côté du petit homme sec, qu'il regarda avec intérêt.
— N'avez-vous pas l’habitude de porter un autre nom ? fit observer le juge d'instruction.
— En effet, monsieur, on m'a quelquefois appelé de Montbrisé.
— D'après mes renseignements, vous n’avez pas droit à porter ce nom. D’où vous vient-il ?
— D'une terre qui a toutefois appartenu à ma famille,
si LE DRAME ,
— Cela ne constitue pas un droit. Passons. Quel Age avez-vous ? N
— Trente-six ans.
— Quelle est votre profession ?
— Je n’en ai pas.
— Comment vivez-vous alors ?
— Mais je vis assez bien, monsieur.
— Permettez, dit sévèrement M. Gourbet, je n’admettrai pas un seul instant que vous preniez le ton de là plaisanterie pour me répondre. S'il vous arrivait encore de n'être pas aussi sérieux que votre position de prévenu le comporte, je n’hésiterais pas à vous faire reconduire aü dépôt, et je remettrais cet interrogatoire à un autre jour.
Savari écouta cette mercuriälé sans sourciller et ne répondit pas.
— Je vous demande, continua le juge d’instruction, quels sont vos moyens d'existence ?
— Monsieur, répliqua le prévenu d’un ton beäucoup plus sérieux, où l’on ne remarquait plus aucune nuance de persiflage, si vous entendez par moyens d’existence des rentes sur l'État, des titres de propriété ou quelque pension particulière, je dois reconnaître que je n’ai aucune de ces choses. Comme beaucoup de jeunes gens de notre époque, je vis au jour le jour : riche quelduefois, par accident ; pauvre le plus souvent, par habitude. Tantôt je fais une opération heureuse à la Bourse, tantôt je gagne au jeu. Il m'est arrivé d’avoir cinquante mille francs à ma disposition, le 40 du mois, et le 45 de ne pouvoir payer mon terme. Tout cela est bizarre et irrégulier, je le confesse, mais c’est vrâi; et puisque vous paraissez dé- Sirer la vérité, monsieur, je vous l’ai dite.
— Triste vérité, monsieur, qui pourait vous nuire
auptés de MM. les jurés.
— Les jurés! fit Albert Savari sans paraître s’émou- voir de cette phrase prononcée à dessein par le juge d’in-
struction ; oh! j’espère n'avoir pas à comparaître devant eux. Vous ne pouvez tärder, monsieur, à reconnaîtré ma parfaite innocence.
— Nous nous occuperons de cette question dans un instant. Pour le moment, je continue votre interrogatoire. N’avez-vous pas précédemment, à l'âge de vingtcinq ans à peine, été appelé devant les triburiaux ? | — Oui, monsieur ; il s'agissait d’un duel.
— Où vous aviez tué votre adversaire.
b — C'est vrai, moiisieur, j'avais eu ce malheur ; ; mais | j'ai été acquitté:
— L’'instruction faite au sujet de cette affaire vous si- | gnalait déjà comnie ün homme débauché.
| —Hélas! morisieur, je n’étais ni plus ni moins débauché | que les jeunes gens avec lesquels je vivais, et qui, depuis, | sont devenus des hoïnmes sérieux et d'honnêtes gens. Les
uns sont thédecins, d’autres notaires; ceux-ci magistrats. Priez-les de vous diré de quelle façon ils ont vécu de dixhuit à vingt-cinq ans, dans quels lieux ils passaieht une partie de léurs soirées, quelle société ils fréquentäient, et, s'ils sont francs, on pourra, tout aussi bien qu’à moi, leur äppliquer cetté épithète de débauchés.
— On vous reprochait encore üh caractère des plus em-
portés, fit observer M. Gourbet.
— Ici, oh ne se trompait pas; j'ai toujours été, mal-
heureusement pour moi, très-violetit.
— Vousnecraignez pas de le reconnaître ; cette déclara-
tlonaure grande importance daïë l’äffaire qui nous occupe.
— J'ignore quelle importance cela peut avoir, mon-
sieur, puisque je ne suis pour rien dans l'affaire dont vous
parlez.
= M. Gourbet s'arrêta. Tant de sang-froid et de naturel . l'étonnaient. Cependant, durant sa carrière déjà longue, il s'était trouvé aux prises avec de bien grands comédiens; certains coupables avaient défendu leur liberté et leur vie, pas à pas, osant lutter, pendant des journées entières, d'habileté et de ruse avec lui. Mais dans le cas qui se présentäit, il était en face d’une tactique nouvelle : le prévenu semblait avoir appelé la franchise à son secours et s’en être fait une arme défensive. Loin d’essayer de pallier ses défauts, ses torts, il les avouait sans forfanterie, mais aussi sans faiblesse ; : loin de vouloir donner le change sur ses habitudes, sa manière de vivre, il € en reconnaissait toute l’irrégülarité.
« Cet homme est innocent, ou bienvtl est doué d’une » grande énergie et d’une rare intelligence, » se dit M. Gourbet avant de reprendre son interrogatoire.
© — Ce n’est pas, continua-t-il, seulement à l’occasion d’un duel que vous avez eu des démêlés avec la justice. Vous ne parlez pas de certaine affaire.
__— J’attendais que vous m’en parliez, monsieur ; je ne suis ici que pour répondre à vos questions: vous me l’avez fait observer et je ne l’ai pas oublié.
— C'est vrai; alors veuillez me dire si vous n’avez pas été compromis dans certaine affaire de jeu. :
— J'y ai été mêlé, répliqua Savari ; il s'agissait d’un jeune homme qui, ayant perdu une soixantaine de mille francs et ne pouvant payer le lendemain ses créanciers, les accusa d’avoir biseauté les cartes, de l’avoir volé, en un mot. Cela se voit encore tous les jours, monsieur ; les
joueurs malheureux, au lieu de s’en prendre à eux-mémes, comme ils le devraient, de leur déveine et quelque- fois de la façon ridicule dont ils jouent, préfèrent accuser | leurs partenaires et se dire victimes d’une escroquerie. Ce genre d’accusation leur permet de ne -pas payer leurs dettes-de jeu : il y a donc tout avantage pour eux à se poser en victimes. Dans laffaire dont vous. parlez, une plainte fut remise contre-une douzaine de personnes parmi lesquelles je me trouvais ; on nous fit mander au parquet, on nous interrogea, on se fit représenter les cartes soi-disant biseautées, et de tout ce bruit, il ne résulta | qu'une chose, c’est que notre calomniateur régla sa dette | envers nous six mois après, au lieu de la régler le lende- | main. Îl est encore juste d’ajouter que nous le priâmes de É à ses billets de banque des excuses écrites au | | | |
sujet de son étrange dénonciation; il jugea à propos de s'exécuter.
Albert Savari donna ces détails avec tant de laisser aller, d'abandon, sa’ voix était si sympathique, il parais-
sait si bien à son aise sur sa chaise, que le greffier luimême oublia, un instant, le lieu où il se trouvait, se crut en visite dans quelque salon, en face d’un causeur gréable, et au lieu d'écrire, comme il le devait, se surprit à écouter.
| Derrière le paravent, rien ne trahissait la présence de madame Vidal. Elle observait le plus religieux” silence, ainsi qu’elle l'avait promus.
Après s’être recueilli un instant, M. Gourbet, n’ayant plus de questions préliminaires à poser au prévenu, abords: le fond de l'affaire avec cette brusquerie que pratiquent
| quelquefois les magistrats et qui est destinée à intimider ét à troubler le coupable.
— Comment avez-vous passé la soirée du #8 octobre dernier ? demanda-t-il tout à coup à Savari.
— Et vous, monsieur ? répondit celui-ci.
Cette réponse inattendue était de nature à irriter un juge d'instruction, quelle que füt sa longanimité. M. Gourbet se leva et s'adressant au prévenu :
— Monsieur, lui dit-il, vous oubliez le respect dû à Ha justice que je représente en ce moment. Je vais donner des ordres pour... |
— Monsieur, répondit Albert Savari en l’interrompant d’un ton très-ferme, mais avec une exquise politesse destinée à calmer la légitime irritation de son juge, vous vous êtes mépris, croyez-le bien, sur le sens de mes paroles. Je n’ai pas eu l'intention de blesser un magistrat, dont les manieres et le langage, tout sévères qu’ils sont, n’ont pas cessé un instant d’être courtajs et polis, je m’empresse de le reconnaître. J’ai seulement voulu, par cette question que je vous adresse, en opposition à la vôtre, vous faire comprendre combien il était difficile de vous ré- . pondre. Vous me demandez à brüle-pourpoint ce que j'ai fait le 49 octobre, je vous réponds : Et vous ? En effet, je suis persuadé qu'avec la meilleure volonté du monde, toute personne mise en demeure aussi brusquement de rendre compte de ses actions, ne saurait y parvenir.
— Cela dépend, monsieur, de l'existence plus ou moins accidentée que l’on mène, répliqua M Gourbet en se rasseyant : la question dont vous parlez, si elle est embarrassante pour quelques-uns, ne le serait pas peur tous. Mais ce débat vous a donné le temps de réfléchir; pouvez-vous maintenant me répondre ?
— Je l'espère du moins, monsieur. Sauf erreur, j'ai dû diner au café Anglais.
— Vous y connaît-on ?
— Parfaitement, depuis plusieurs années.
— À quelle heure croyez-vous en être sorti ?
— Ïi devait être environ huit heures.
— Précisez, je vous prie, monsieur. Vos réponses ont
D plus grande importance ; car le crime dont il s’agit a dû
être commis de huit à neuf heures, ajouta M. Gourbet, dent la tactique en ce moment consistait à paraître se
livrer.
— Monsieur, si j'avais commis ce crime, répliqua Sa-
vari, je saurais à quelle heure je l’aurais commis, et alors | je vous répondrais que je suis resté au café Anglais jusqu'à neuf heures, afin d’établir un alibi.
ee — - —