LÉ LE
vous le démasuerez. Vous serez la Dalila de ce nou-
Veau Samson, vous lui couperez les cheveux et nous le
” livrerons aux Philistins. » Dans ce plan, c'était done Julia
à qui devait jouer le principal rôle, cen était pas Vibert. Il
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avait été engagé pour remplir l'emploi de confident, se tenir le plus souvent dans la coulisse et ne paraître en
+ : scène qu'à de rares intervalles, pour écouter une tirade,
essuyer des pleurs et recevoir l'héroïne dans ses bras. En un mot, il ne devait être mêlé qu'indirectement à
. l’action.
Cependant, Vibert, emporté sans doute par ses dispositions artistiques, animé de trop de zèle, avait trouvé moyen de corser son rôle et de se placer au premier plan. On le voyait tout à coup sortir de la coulisse, sans avoir été appelé, et se glisser dans les scènes à deux personnages qui n'auraient dû être jouées que par les acteurs principaux : Julia et Savari. |
Était-ce Julia qui lui avait emandé de lui prêter son concours ? Redoutait-elle de se trouver en contact trop immédiat avec Savari ? Craignait-elle, livrée à ses propres forces, de ne pouvoir jouer assez habilement son rôle, de se trahir, d’être impuissante à cacher sa légitime indiynation en présence de l’homme qu’elle persistait à soupçonner ? Mais Vibert n’était pas indispensable à madame Vidal; ne pouvait-elle pas appeler à son aïde pour être en tiers dans ses entretiens, pour troubler quelque périlleux tête-h-tête, Marietta, sa suivante, sa compatriote
e} son amie? Puis de telles timidités devaient être inconnues de Julia. Pour avoir accepté le rôle que lui proposait Vibert, pour avoir consenti à se prêter aux exigences de la situation qu'elle s'était faite, être devenue volontairement la complice d’un agent de police, et pour obéir si scrupuleusement aux volontés de Maurice Vidal, il fallait qu'elle eût un caractère bien énergique, un courage à toute épreüve. Une telle femme devait marcher droit à son but, sans demander l’aide de personne et sans jamais crier au secours.
Enfin ne devait-elle pas désirer prolonger le moins possible la situation cruelle où elle se trouvait, rentrer en possession d’elle-même et se débarrasser de Savari, soit qu’elle le reconnût innocent, soit qu'elle le livrât aux tribunaux ?
La maladresse que nous avons signalée ne pouvait donc être reprochée qu'à Vibert, l’homme habile, cependant, par excellence. Il prolongeait indéfiniment, par sa faute, une situation fausse, et plutôt que de s’effacer, comme il l'aurait dû, il empêchait Savari de se faire connaître de Julia sous son véritable jour, et de se livrer peut-être, à la suite de quelque mystérieux tête-àtête.
Cependant le terrain était bien préparé, l’heure pro-
| pice ; tous les calculs de Vibert s'étaient trouvés exacts.
Son plan ne reposait-il pas tout entier sur l’amour que Julia devait nécessairement inspirer à Savari, et cet amour pouvait-il tarder à naître ?
Il suffira, pour répondre à cette dernière question, de jeter un rapide coup d’œil sur quelques coins encoré obscurs dans l’existence d'Albert Savari,
Le père d'Albert Savari avait déjà une quarantaine
a em
d'années et occupait un modeste emploi dans les bureaux de la préfecture du département de la Meurthe, lorsqu’il commit la faute de s’éprendre d’une fort jolie
femme, appelée Coralie, qui tenait le comptoir du café Stanislas, à Nancy.
Après lui avoir fait sans succès une cour assidue
pendant plusieurs mois, il se décida à l’épouser, malgré les conseils de ses amis et les remontrances de ses chefs.
Ce mariago ne devait pas être heureux.
Au bout de deux années, Coralie s’enfuit un beau jour avec un officier de la garnison. Savari père ne tarda pas à mourir à la suite d’une longue maladie causée par le chagrin. À ses derniers moments, il n’adressa aucun reproche à celle qui l’avait si cruellement abandonné, et qui, devenue unesorte de femme gâlante, demeurait alors à Paris, entourée de tout le luxe désirable. Il se contenta de la faire prier de veiller sur le fils qui leur était né dans la première année de leur mariage, et qu’il laissait sans ressource et sans protecteur.
Coralie, nous devons lui rendre cette justice, s'empressa de répondre à cet appel. Elle fit venir l'enfant auprès d'elle et prit soin de son éducation.
Mais quelle éducation peut recevoir le fils d’une femme entretenue, à moins que. cette femme ne soit bien distinguée et bien exceptionnelle ? |
Elle à beau s’entourer de mystère, prendre des pré- Cautions pour cacher sa vie ; avoir, lorsqu'il s’agit de son
‘enfant, des délicatesses d’honnête femme, elle en arrive
toujours àse trahir.
C’est un propos qui lui échappe maladroitement, une ation irréfléchie qu’elle commet à son insu, une conver-
150 LE DRAME EL sation qu’elle n’a pu éviter et qu’elle ne peut empêcher d'entendre.
L'enfant grandit, compare et réfléchit : il s’aperçoit que sa mère, lorsqu'elle vient le voir à sa pension, n'est pas habillée comme les autres femmes; sa démarche est remarquée, elle a une façon de s'exprimer qui semble choquer tout le monde ; les parents des autres élèves évitent, au parloir, de s’asseoir à côté d’elle ; le proviseur lui parle avec moins de respect qu'aux autres mères, quoiqu’elle paye la pension de son fils avec une régularité parfaite. Le dimanche, et durant les grandes vacances, il rencontre à chaque instant chez lui des visages nouveaux; il y a des hommes qui lui font des amitiés, qui le choient, qui le couvrent de cadeaux et qu'il ne revoit jamais. Lorsqu'il demande à sa mère : « Que devient donc un tel? On ne le voit plus? » la mère répond : & Je me suis brouillée avec lui. » Il finit par trouver que sa mère se brouille bien souvent...
Puis il assiste à des scènes de domestiques, à des scènes de créanciers ; on essaye de les lui cacher, mais l'enfance est si curieuse ! |
Enfin, un jour il est fixé.
Un camarade plus âgé que lui, un roman qui/a pénétré dans le collége, une indiscrétion ou une méchanceté quelconque, le mettent au courant de la situation. Îl (onprend que sa naissance le place au ban de la véri-
lible société, qu'il est déclassé, comme l’a été et l'est ‘icore sa mère,
Quelquefois,
cette triste découverte amène de bons résultats.
Il se dit que, en fin de compte, sà mère l’a élevé, l’a
DE LA RUE DE LA PAIX 451 choyé, l’a aimé, qu’elle lui a tout donné, excepté une seule chose : la considération, et que cette considération, il l’acquerra à force de travail et d'honnêteté pour la faire rejaillir sur la vieillesse de sa mère.
Îl n’était qu’un enfant; tout à coup, comme par en thantement, il est devenu un homme.
Mais ce que nous venons de dire est l'exception ; le plus souvent, les mauvais exemples ont produit leur fruit, et l'enfant d’une femme légère se conduit avec légèreté dans la vie.
C’est ce qui arriva pour Albert Savari. Il venait à peine d'atteindre sa vingt-troisième année, lorsque Coralie mourut subitement, le laissant à la tête d’un splendide mobilier, de deux voitures, trois chevaux, quelques bijoux, vingt-huit robes, cinq cachemires de l'Inde et cinquantedeux francs en espèces. On fit une vente qui produisit cent vingt-cinq mille francs, sur lesquels vint s’abattre une nuée de créanciers. Tout partage et tous comptes faits, Albert Savari parvint à retirer de la succession maternelle une trentaine de mille francs. Inutile de dire qu’il ne tarda pas à les: dissiper, et qu'il eut recours au jeu de cartes et au jeu de Bourse, aux emprunts directs et indirects, à une foulede petites ruses plus ou moins délicates, pour continuer à vivre à peu près comme il avait vécu, grâce à la tendresse inintelligente et à la complète imprévoyance de sa mère.
Cette existence bizarre, nomade, incompréhensible, qu'on ne peut mener qu'à Paris et qui est celle de beaucoup de jeunes gens, fut traversée par plusieurs aventures amoureuses. Savari tenait de Coralie ; il aima souvent et fut parfois aimé; mais il n'eut jamais ni le temps, ni le loisir de se montrer difficile dans le choix de ses amours,
d’être sérieusement épris, de suivre une intrigue un peu compliquée et de la mener à bien ou plutôt à mal. Il aima à droite, à gauche, de ci, de là, ce qui lui plaisait à première vue, ce qui venait à lui, ce qui ne lui donnait pas de peine à conquérir. Îl aima des femmes, il n’aima pas de femme. | ; Nous ne voulons pas dire cependant qu’il n’eut jamais “affaire qu'à ce qu’on est convenu d’appeler, de nos jours, des créatures. Grâce à l'éducation qu'il avait reçue dans un des premiers pensionnats de Paris, aux manières distinguées qu’il sut emprunter à certains amis de sa mère, au soin qu'il prenait de cacher son origine, grâce surtout à sa remarquable souplesse, à ses manières insinuantes, à sa finesse excessive, à son esprit des plus vifs, il parvint à se glisser dans quelques véritables salons et à réussir auprès de plus d’une femme du monde. Seulement, être en faveur auprès d’une femme du monde n'implique pas nécessairement qu'on soit, de part et d’autre, sérieusement épris, qu’il s'agisse d’une de ces liaisons matérielles peut-être, mais épurées par le sentiment et le cœur. Il existe des fergmes très-légitimement mariées que leur naissance, leur distinction, leur fortune placent aux premiers rangs de la société, et qui traitent l'amour aussi légèrement, plus légèrement peut-être que bien des femmes réputées légères. Leur seule vertu consiste à n'être pas intéressées et à commettre par entraîmement . les fautes que d’autres femmes commettent par calcul, et pour soutenir leur irain de maison. Ces sortes de liaisons n’engagent ni d’un côté, ni de l’autre ; elles ne laissent après elles ni souvenirs profonds, ni regrets amers. On se quitte comme on s’estpris :il n’y apas plus de déchirement qu'il n’y a eu de résistance, et quelquefois
Li]
de bonnes amitiés se greffent sur ces amours éphémères.
Tel avait été le bilan amoureux de Savari : beaucoup d'amours, pas un seul amour. |
Vibert avait deviné juste, et il avait en même temps compris que le moment était venu où cet homme, encore jeune, fatigué, mais non épuisé, incrédule à l'égard de beaucoup de choses, mais prêt à croire aux choses nouvelles, qui avait toujours vécu comme un.oiseau sur la branche, devait ardemment désirer en finir avec toutes ces intrigues énervantes, dont il connaissait le premier et le dernier mot, se retremper dans une vie plus forte, s'arrêter au lieu de courir sans cesse, aimer au lieu de désirer, remplacer enfin le caprice qu'il connaissait trop par la passion qu’il ne connaissait pas encore.
Et quelle femme était plus apte que Julia Vidal à Ii inspirer cette passion? Sa beauté ne ressemblait en rien à celle des femmes que Savari avait rencontrées jusqu’à ce jour. Son regard lui lançait des flammes, son sourire semblait le provoquer. Elle parlait peu, par monosyllabes, quand il fallait absolument répondre à une question trop directe, et alors on remarquait dans sa voix quelque chose de sec, de saccadé, de vibrant, qui produisait une impression étrange. Il y avait chez elle un mélange de tristesse, de hardiesse, de douceur, de dureté, enfin, des contrastes bizarres qui frappaient l’imagination et peu à peu s’emparaient du cœur.
Savari ne pouvait pas longtemps tarder à être sous le charme de cette beauté fatale. Il se rendait déjà compte de l’espèce de fascination qu'elle pourrait exercer sur lui, de l’empire qu’il subirait tôt ou tard, du danger qu’il allait courir; et ce danger, au lieu de l’éviter, de le fuir, il semblait prendre plaisir à l’affronter.
Peut-être avait-il de graves préoccupations dont il voulait se distraire, peut-être souffrait-il d’un mal inconnu dont il espérait se guérir par un mal plus cruel encore. Ne savait-il pas, non pour lavoir éprouvé, mais pour l'avoir entendu dire, qu’un amour véritable, un amour malheureux, une passion désordonnée apportent de terribles mais efficaces diversions à toutes les autres douleurs ?
La situation que nous venons d’expliquer se prolongea
quelque temps encore, un mois environ. Puis Savari n'eut plus qu’une pensée : se trouver seul avec Julia, obtenir un tête-à-tête, s’affranchir de l’importune présence de Vibert,
Celui-ci, cependant semblait, de moins eñ moins disposé à se départir de 8a surveillance. Plus Savari faisait d’efforts pour l’éloigner, plus il se cramponnait à sa place habituelle dans le Salon de madame Vidal.
Pourquoi agissait-il ainsi? Prenait-il done au sérieux son rôle de parent et de tuteur? Un rhari soupçonneux, un amant jaloux qui ont le plus grand intérêt à rester auprès de la femme aimée, s’éloignent quelquefois; lui, au contraire, à qui le simple bon sens, à qui son propre in-
térêt ordonnaient de s'éloigner, persistait à rester, à rester
toujours. Subissait-il donc, comme Savari, l'influence magnétique de Julia, et auprès d’elle oubliait-il qu’il n'était qu’un simple agent de police, délégué par la préfecture pour éclairer la justice sur la culpabilité ou l’innocencè d’un prévenu ?
DE LA RUE DE LA PAIX Te
Un jour, pourtant, Savari résolut de voir Julia Vidal sans être gêné par la présence de Vibert. Il donna, comme d'habitude, rendez-vous à ce dernier, mais au lieu de le tejoindre à l’hôtel des Princes, il se rendit directement rue de Grammont.
Marietta vint prévenir sa maîtresse que Savari était seul et qu’il demandait à être reçu. Julia eut un moment d’hésitation, puis elle s’arma de courage, embrassa Marietta et rejoignit Albert Savari. Peut-être pensait-elle: aussi qu'il était temps d’en finir avec une situation devenue intolérable, et avait-elle déjà compris que Vibert, loin de la servir, nuisait à ses desseins.
Lorsqu'elle entra dans le salon elle était, comme d’habitude, vêtue de deuil. Suivant la mode italienne, un grand voile de dentelles, retenu derrière la tête par des épingles en jais, couvrait la moitié de ses cheveux et retombait sur ses épaules. Cette toiletie, entièrement noire, la grandissait encore, développait son admirable poitrine, amincissait sa taille déjà si fine et donnait à sa démarche une gravité, un charme souverdins. |
Savari la regardait, l’admirait et n’osait plus parler. Cet homme, qui n'avait eu jusque-là aucune timidité, qui s'était permis toutes les hardiesses, qui avait pour principe qu’en amour il faut brusquer les dénoûments et que les femmes s’éprennent seulement des gens témé— tairés, tremblait dépuis que Julia l'avait rejoint, sentait son cœur battre à se briser, et ne se rappelait plus aucune des phrases qu’il avait préparées pour la séduire.
Elle comprit la première ce que ce silence avait d'embarrassant, et elle lui dit :
— Qu'avez-vous fait du comte ?
— je pensais le trouver ici, répliqua Saväri.
— Je croyais, au contraire, vous avoir entendu lui donner rendez-vous à son hôtel,
— En effet, mais j'étais en retard et j’ai cru qu’au lieu de m'’attendre il viendrait vous rejoindre. Est-ce que je vous gêne, madame ?
— Moi ? pas le moins du monde, fit-elle avec nonchalance.
— Je suis heureux, du reste, madame, dit-il, de l’occasion qui se présente de me trouver seul un instant | avec vous.
— Avez-vous donc à me parler ? demanda-t-elle simplement. |
— Oh! oui, j’ai bieh des choses à vous dire, s’écria vivement Savari. ‘
— Je vous écoute, monsieur.
— Monsieur ! monsieur! Vous m'appellerez donc toujours monsieur, dit-il avec tristesse.
— N'est-ce pas l'expression convenable? demandat-elle en feignant de ne pas comprendre ; alors apprenezmoi ce qu'il faut dire; je ne suis pas familiarisée avec toutes les souplesses de la langue française, et je n'en veux pas à ceux qui me reprennent.
— Je n'ai pas à vous reprendre, fit Savari ; l'expression est convenable et n’a rien qui doive choquer.
Puis, se levant tout à coup :
— Ah! pardonnez-moi, madame, dit-il, je suis nerveux, agité, inquiet... pardonnez-moi.
— Je vous pardonne, fit-elle en souriant, mais m’apprendrez-vous le motif de cette agitation ?
Il se rapprocha vivement de Julia, s’assit à ses côtés et lui dit : |
— Vous ne comprenez donc pas ?
— Quoi? demanda-t-elle.
— Vous ne comprenez pas qu’on ne peut vivre impunément auprès de vous pendant plus de deux mois ; qu’il est dangereux pour la raison d’un homme de vous voir sans cesse, de vous entendre, de respirer le même air que vous ; qu’enfin…
Il allait continuer; mais il leva les yeux sur elle et s'arrêta. Îl y avait dans le sourire de Julia une expression étrange ; son front s'était plissé, ses joues avaient pâli, son regard était glacial. Avec son courage habituel, elle n'avait pas hésité à courir au-devant du danger, mais elle avait trop présumé de ses forces. A la première déclaration, aux premiers mots d'amour qui échappaient à Savari, elle se révoltait ; toutes les pudeurs de la femme, toutes les délicatesses de la femme honnête s'étaient éveillées. -
Quoi ! c'était à elle qu’on osait parler d'amour! A elle dont le mari venait à peine de mourir! Et c'était celui qu'elle soupçonnait de cette mort... celui. Ah! elle n'avait pas prévu ce qu'elle devait souffrir!
Ils gardèrent longtemps le silence : lui effrayé elle froissée, meurtrie!
Peu à peu, cependant, la physionomie de Julia s’éclaircit; elle passa la main sur son front, comme pour en chasser une idée importune; elle parut prendre une résotion énergique, et se tournant vers Savari, qu'elle regarda en face :
— Âlors, vous m’aimez ? lui dit-elle.
ll ne s'attendait pas à ce genre d’attaque. Au courroux qu'avait manifesté Julia, il croyait qu’elle allait lui ordonner de changer de conversation, de se taire, ou peut-être de se retirer. Elle reprenait, au contraire, la phrase où il
l’avait laissée ; elle complétait sa pensée et lui venait en aide ; elle lui lançait une provocation au lieu de lui dire un adieu. |
Mais, remis de son premier étonnement, il voulut profter de l’occasion qu'on lui offrait de parler d’un amour qui lui tenait tant au cœur. Si Juliä était la femme des grandes résolutions, Savari, de son côté, savait être énergique. Par un brusque mouvement que madame Vidal ne put prévoir, il s’empara de ses mains, et la regardant comme elle l’avait regardé, l’attirant vers lui pour qu’elle l’entendît mieux, il s’écria :
— Oui, je vous aime, comme je n'ai jamais aimé, comme je me croyais incapable d'aimer! Vous êtes mon : premier, mon seul amour! Si vous saviez comme je dis vrai, comme je suis malheureux loin de vous, et quel est mon bonheur lorsque je vous vois! La première fois que vous m'’êtes apparue, il m’a semblé que je n'avais jamais vu une femme aussi belle. Oui, il n’y a pas de beauté qui vaille la vôtre ; on trouve en vous toutes les perfections, tous les charmes, toutes les distinctions, toutes les splendeurs! Moi qui me croyais si fort, si invulnérable, mort à tous les étonnements et à toutes les admirations, j'ai tout de suite compris quel empire une beauté comme la vôtre pouvait exercer sûr moi; je me suis juré de ne pas vous revoir, de vous fuir! Ah! je n’ai pas pu ! 11 m’a conduit ici, lui ; il s’est fait mon compagnon, il m'a ordonné de vivre à vos côtés. J'ai ohéi. Mais je savais ce qui m'’attendait, je savais qu’auprès de vous je perdrais le repos, la volonté, que je vous aimerais ardemment !
L’étreinte de Savari devenait trop vive, il regardait Julia d’une façon trop passionnée, elle n’eut pas le courage d’en supporter davantage : elle dégagea ses malis
des siennes, se leva, fit deux pas en arrière et, s'’accoudant sur le marbre de la cheminée :
— Ai-je encouragé votre amour? demanda-t-elle. | — Non, jamais, répliqua-t-il, ni par un mot, ni par un regard, et c’est ce qui m'a perdu. Ah! si vous connaissiez ma vie, si vous saviez à quelles femmes j'ai eu affaire jusqu’à ce jour. Quelle facilité dans les relations, quelles faciles victoires! Comme on en arrive vite à se fatiguer de toutes ces liaisons qui se ressemblent, quel que soit le monde où on les contracte. Ah! vous m'avez demandé si vous m’aviez encouragé et j'ai répondu que non. je me rétracté. Oui, vous m'avez encouragé, ou plutôt jamais femme, à son insu, ne s’est montrée plus coquette avec moi. Vous n’avez donc pas compris que votre silence obstiné, votre froideur étaient autant de provocations. Je
voulais lutter, je voulais vaincre! Je le veux encorel
Savari n’était plus l’homme que nous avons vu se débattre avec tant de calme et de sang-froid, contre une accusation cäpitale, dans le cabinet du juge d'instruction. Le sang colorait ses joues, ses yeux exprimaient tout ce que disaient ses lèvres; le mouvement, l’animation étaient | répandus sur son visage et lui prêtaient un charme inouï. Pour la première fois de sa vie, peut-être, Albert Savari | vivait. La passion l'avait métamorphosé ; elle avait fait d’un homme froid, maître le lüi,.adroit et souple, un être ardent, irréfléchi, jeune et fort.
li allait continuer et ouvrir son cœur tout entier, lorsqu’on annonça Vibert.
n coup d'œil suffit à l’agent de police pour embrasser
k scène et comprendre la situation. Son front se plissa, une imperceptible pâleur se répandit sur son visage, mais il s'avança vers Julia, le sourire sur les lèvres,
lui demanda de ses nouvelles et se tournant vers Savari :
— Eh bien! lui dit-il, en affectant de la bonne hu-'
meur, vous êtes ici, tandis que je vous attendais à mon hôtel.
” Savari répéta ce qu’il avait déjà dit à madame Vidal, et son explication parut satisfaire Vibert. Mais lorsque celui-ci voulut parler de choses indifférentes, du temps qu’il faisait, des bruits qui circulaient, Savari, encore sous l’empire des pensées quil venait d'exprimer, ne se sentant pas le courage de soutenir une conversation banale, se leva, prétexta une affaire pressante et prit congé.
— N'oubliez pas que nous dînons ensemble, cria Vibert; rendez-vous à sept heures au café Anglais.
Savari, qui sortait, se retourna. Il cherchait un nouveau prétexte pour refuser cette invitation, lorsque par hasard son regard se porta sur Julia. Toujours appuyée contre la cheminée, un coude sur le marbre, la tête dans la main, semblant perdue dans ses réflexions, elle lui parut plus belle que jamais, et il n’eut pas la force de se priver de la revoir dans la soirée.
— C'est entendu. dit-il, je me trouverai au rendezvous.
ÎL était parti depuis un instant déjà et Julia continuait de garder le silence. Vibert, silencieux aussi, retiré dans un coin du salon, l'observait attentivement. On aurait dit qu’il essayait de deviner ses pensées, de lire dans son cœur et qu'il souffrait des découvertes que cette étude
lui permettait de faire. Cette souffrance devint même lu probablement trop vive, car tout à coup il se leva, passa la main sur son front et s’avançant vers Julia :
— Eh bien? lui demanda-t-il brusquement.
Elle se redressa, le regarda et dit :
— Ah! pardon, monsieur, je ne vous savais pas là.
— Je m'en doutais, répliqua Vibert avec une sorte d'amertume qu’il ne put cacher. Je ne suis plus rien ici, moi, depuis qu’on n’a plus besoin de mes services, depuis qu’on fait ses affaires soi-même |
Il s'arrêta et reprit plus doucement :
— Au moins est-il résulté quelque chose de ce long entretien ?
— Non, fit-elle, | -
— Vous n’êtes pas plus avancée qu’äuparavant ?
— Non.
— Alors, c’est à recommencer.
— Non, dit-elle encore.
Étonné de cette dernière réponse, il la questionnait du regard, lorsque tout à coup elle quitta la cheminée, s'avança vers. Vibert et lui dit :
— Savez-vous que ce que nous faisons là est infâme !
— Pourquoi ? demanda-t-il.
— Parce qu’il m'aime et qu'il souffre. +
— Ah! vraiment, s’écria l’agent de police, non moins ému que Julia, il vous aime et il vient de vous le dire!
— Oui.
— Et vous le croyez ?
— jele crois. .
ll croisa ses bras sur sa poitrine, s’avança vers elle comme elle s’était avancée vers lui, et dit brusquement
- Eh bien ! qu'est-ce qui vous gêne ?
— Je n’ai pas le droit de le faire souffrir ainsi, répondit-elle.
Il la regarda fixement et répliqua à voix basse, avec dureté :
— Croyez-vous vraiment n'avoir pas ce droit, vis-àvis d’un homme qui atué votre mari ?
— Mais s’il ne l’a pas tué ?
— Ah! vous doutez maintenant !
— Oui, je doute, fit-elle en baissant la tête, comme si elle rougissait de sa faiblesse. Lorsqu'il n’est pas là, continua-t-elle, lorsque je suis seule avec mes pensées, il me semble encore qu’il est coupable ; comme autrefois, je veux me venger de lui; mais lorsqu'il est à mes côtés, je ne crois plus, je doute. |
Pâle, les lèvres serrées, il l’écouta sans l'interrompre, puis il lui dit :
— Il faut sortir de toutes ces incertitudes. Cela ne peut plus durer.
— Non, répéta-t-elle, cela ne peut plus durer.
— Ji faut, reprit Vibert, qu’il nous donne une fois pour toutes la preuve de son innocence, et alors ma tâche sera accomplie, je retournerai à mes occupations, je n’aurai plus rien à faire ici.
Ï1 parlait avec brusquerie, presque avec emportement, mais Julia était trop émue pour remarquer ce qu'il y avait d'étrange dans cette animation, dans ces àllures que rien ne semblait justifier.
— Si, au contraire, continua-t-il, Savari est coupable, comme je le crois encore, moi, comme j'en suis sûr, moi!l... il faut qu'il se livre, il faut que nous nous en débarrassions.
Ces derniers mots : « Il faut que nous nôus ert débar-
rassions », furent prononcés par l’agent de police d’une façon singulière. Mais il les murmura sans doute plutôt qu'il ne les dit, car madame Vidal, au lieu de les remarquer et de les relever, ne répondit qu’à la première partie de la phrase.
— Il ne suffit pas, s’écriaf-elle, de dire: Il faut qu'il se livre ; quels moyens avons-nous de le faire se livrer ?
— Je les apporte, dit Vibert en tirant de sa poche un objet long, étroit, entouré de papier.
Et comme, étonnée, elle le regardait, il lui demanda brusquement, sans aucun des ménagements qu'il aurait dû prendre en pareille circonstance :
— Savez-vous, madame, de quelle arme s’est servi l'assassin de votre mari ?
Elle pâlit et répondit :
= D'un couteau ou d’un poignard.
— D'un couteau, en effet, d’un couteau que vous connaissez, car il appartenait à M. Vidal. Si vous ne l’avez pas retrouvé chez vous, c’est que la justice s’en était emparée comme pièce de conviction.
— Et ce couteau ? demanda-t-elle en pâlissant encore davantage et en jetant les yeux sur l’objet que Vibert tenait à la main.
— Le greffier du Palais-de-Justice, répondit-il, a été autorisé, sur ma demande, à me le confier. Le voici.
Elle se recula et dit : — Qu'en ferez-vous ?
— Je le mettrai dans les mains de Savari, et peut-être, à cette vue, se trahira-t-il. Vous ne voudrez sans doute pas assister à cette expérience ?
— Au contraire, j'y assisterai, je veux y assister, reprit-elle avec énergie ; c’est mon devoir.
— Je compte la tenter ce soir même.
— Ce soir, bien. Mais, continua-t-elle, comment s’expliquera-t-il que cet instrument se trouve entre vos mains ? Le lui montrer, c’est vous trahir, c’est nous trañir tous les deux.
— Non, pas autant que vous croyez. J'ai prévu cela: je sais ce que je dirai. Puis, s’écria tout à coup Vibert avec vivacité, qu'importe qu il sache maintenant qui vous êtes, qui nous sommes ? N’étes-vous pas décidée à sortir de la situation où vous vous trouvez ? N’ai-je pas déclaré que cette expérience était la dernière ? S'il en sort victorieux, si son innocence vous est démontrée, continuerez-vous donc à le recevoir, et désirez-vous faire de lui votre ami?
— Non certes, s’écria-t-elle.
— Si, au contraire, cette expérience vous convaine et vous suffit, qu'importe encore qu’il nous connaisse ? Ah! je vous jure bien qu'alors il est perdu ! -
Rien ne peut rendre l'expression avec laquelle l’agent de police prononça cette phrase. Il y avait à la fois, dans son accent, de la colère, de la haine et de la souffrance. Julia fut effrayée, et pour la première fois peut-être, elle songea à regarder Vibert.
Ils se quittèrent, après s'être donné rendez-vous pour le soir même, au café Anglais.
s XIX
CS
Les aspirations de Vibert étaient certainement trop élevées : au lieu de briguer l’honneur d’entrer dans la police, il aurait dû, tout simplement, se faire auteur dra-
| matique, et il eût obtenu, sans contredit, de grands succès dans cette modeste carrière. Il eût excellé à construire le plan d’une pièce, à trouver ce qu’on appelle, au théâtre, des situations, et personne n’eût osé rivaliser avec lui pour tout ce qui concerne la mise en scène.
| Il désire que Savari, le héros principal de son drame,
arrive à se trahir et à se démasquer, et il croit avoir trouvé
le moyen d’y parvenir en lui mettant dans les mains l'instrument qui a servi à commettre le crime. C’est la
| Situation principale, celle qu’on attend avec impatience, car le dénoûment doit en découler. Comme il la: fait attendre habilement ! comme il la prépare avec art! Dés les premiers actes de la pièce, cette situation pouvait se présenter ; mais alors elle ne produisait aucun effet scénique : Savari, sur ses gardes depuis son arrestation ;Savari, qui se méfiait de tout et de tous, prenait le poignard sans sourciller, l’examinaïit, le soupesait *et le rendait tranquillement à son propriétaire. Vibert a laissé plusieurs mois-s’écouler; à force d'intelligence et de ruse, il a inspiré une entière confiance à Savari; par de bons pro-
| cédés et de bonnes paroles, il a pu adoucir son caractère difficile, et par l’amour sérieux qu’il a su lui mettre au cœur, ilest parvenu à amollir et à dompter sa à nature énergique. |
Voyez encore comme il a bien choisi le lieu de la scène : le café Anglais. En effet, n'est-ce pas au café Anglais qu'Albert Savari a dîné, une heure avant l’assassinat de Maurice Vidal? Si c’est lui qui a commis cet assassinat, l'éprouvera-t-il pas une première commotion en se retrouvant dans ce lieu où il a dû, sans aucun doute alors, méditer et préparer son crime ?
Comme le moment aussi est propice pour cette épreuve
décisive! Savari a vu Julia dans la journée ; pour la pre mière fois, il lui a parlé de son amour, il lui a ouvert
son cœur, il a crié, il a pleuré, il a souffert. Ses nerfs surexcités se sont détendus, ses forces sont moins vives,
et il se trouve fatalement dans une de ces dispositions, physiques et morales où l’on n’a plus d'initiative et où l’on subit toutes les influences et toutes les impres-
sions.
À six heures et demie, Vibert faisait son entrée au café Anglais. On l’introduisit aussitôt dans le cabinet qu'il avait retenu depuis la veille, celui que la fashion se plait à appeler : le Grand-Seize.
En attendant l’arrivée de ses convives, il. fit quelques préparatifs importants. Par son ordre, on plaça sur la table des fleurs qu’il venait d’acheter et qu’il avait choisies parmi celles qui répandent le plus de parfum. Vibert, qui avait tout étudié, croyait à l’action des fleurs sur le système nerveux. Il mit aussi un grand soin à
commander les vins : il les voulait capiteux, mais non pas excitants. Enfin, il fit doubler le nombre des bou-
gies et veilla surtout à éclairer la place que devait occu-
per Savari.
À sept heures, madame Vidal, Savari et Vibert étaient
réunis et se mettaient à table. La conversation languit .
d’abord; il ne pouvait pas en être autrement, chacun
des convives apportant à ce dîner de graves préoccu- :
pations. Mais bientôt Vibert, plus maître de lui, chassa toutes les pensées qui auraient pu nuire au but important qu'il se proposait d'atteindre et dirigea la conversation à son gré.. Pendant le premier service, elle fut légère,
variée, presque gaie; puis elle eut une teinte plus mélancolique; au desserton aborda des sujets sérieux, .
on se prit à soutenir des thèses morales et philoso-
phiques. Vibert, pour être à la hauteur de la circonstance, avait appelé à son secours ses souvenirs, ses premières études religieuses, les théories plus ou moins paradoxales émises par son protecteur, le marquis
| de X..., enfin, toute l expérience qu'on acquiert dans un
commissariat de police, où la plupart des plaies sociales
et des infirmités morales défilent tour à tour. Il déve- loppa certaines idées nouvelles qu’il était censé avoir
rapportées d'Italie, sur l'organisation des prisons, le
‘système cellulaire, le régime des bagnes. Dés choses, il
passa aux individus et s’entretint avec Savari de plusieurs eriminels célèbres, français ou étrangers, dont les proeès l'avaient intéressé. Îl manifesta le désir d'assister à une séance de cour d'assises, et demanda s’il ne se jugerait pas bientôt quelque affaire intéressante. -
— Vous ne pouvez vous figurer, disait-il avec bonhomie, en se tournant vers ses deux convives, combien
j'ai toujours été curieux de toutes ces choses. J'ai lu la plupart des causes célèbres des différents peuples, et tous les émoires qui ont paru sur la police.
Puis, s’adressant directement à Savari : — Savez-vous pourquoi vous m'avez été tout de, suite sympathique ?
— Je ne m’en doute pas.
— C'est bizarre, c’est ridicule, j’en conviens, et vous m'en voudrez.
— Non, je vous le promets. | ,
— Eh bien! mon cher, votre nom m'était familier, agréable à prononcer; il ne diffère que par l'orthographe
du nom d’un des plus célèbres ministres de la police : René Savary, duc de Rovigo, dont je dévorais dernière-
ment les intéressants Mémoires. Je suis un original, moi,
que voulez-vous ; les gens me plaisent par de petits côtés. |
— C'est fort heureux pour moi, qui n’en ai que de petits.
— Vous en avez de grands, je les ai découverts plus tard; mais c’est votre diable de nom qui m’a séduit d’abord.
— Î] ne m’a jamais rendu un plus grand service, dit gracieusement Savari. |
Vibert salua et continua avec sa volubilité habituelle :
— Ah ! la police, les procès, les assassinats, c’est mon fort ! Je ne vous apprends, du reste, rien de nouveau; depuis que je vous connais, est-ce que je ne vous demande pas tous les jours de me faire visiter vos prisons,
votre Palajs-de-Justice ? À propos, vous savez, je ne vous
ai pas attendu, vous n’y mettez pas assez d’empressement ; je suis allé ce matin, avant déjeuner, faire un tour de ce côté-là.
— De quel côté ?
— Du côté de la Conciergerie, de la Sainte-Chapelle, du Palais-de-Justice, parbleu ! Je n’y pouvais plus tenir, et, ma foi, j'ai satisfait mon caprice sans vous, monsieur mon cicerone.
— Eh bien! qu’avez-vous vu?
— Tout, absolument tout. Je m’étais adjoint un guide, dont j'ai été fort content, un brave homme d’une cinquantaine d’années, avec des médailles sur la poitrine. Oui, je descendais de voiture sur le quai et je regardais d’un air ébahi les grosses tour de la Conciergerie, lorsque mon homme s’est dit : « Voilà un étranger, un badaud, un imbécile, c’est mon affaire, je vais le piloter et le rançonner. » Il est venu à moi et m'a offert ses ser-
vices. J’ai accepté avec empressement, et comme il a des intelligences dans la place, il m’a conduit à peu près
. partout. J’ai vu la salle des Pas-Perdus, une des cham-
bres de police correctionnelle, la salle où se tient la cour d'assises et la fameuse tour où a été enfermée Marie-Antoinette : c’est fort curieux, très-curieux. J'étais si content que je ne voulais plus me passer de mon guide et
qu'il m'avait pris, de son côté, en belle passion. Ah! je | lui dois une fameuse acquisition, allez !
— Une fameuse acquisition! répéta Savari, qui , avec l'autorisation de madame Vidal, venait d'allumer une cigarette.
— Oui, une fameuse acquisition, reprit Vibert. Vous allez voir, Toujours en compagnie de mon guide, je montais depuis un instant des escaliers, j'en descendais, je traversais des couloirs , je parcourais en un mot tout le Palais-de-Justice, lorsqu'au beau milieu de cette intéressante excursion, j'avise tout à coup une porte entreblillée.
« Où conduit celte porte ? ? demandai-je.
— Dans une salle dépendant du greffe.
— Ahl!... Et que contient cette salle ?
— Beaucoup de papiers , des dossiers de toutes sortes et particulièrement ce qu’on appelle au Palais, les pièces de conviction, c’est-à-dire les différents objets qui figurent dans un procès criminel : l'arme dont s'est servi l'accusé, le chapeau qu'il a perdu dans sa fuite, le mou- Choir ensanglanté qu’on a retrouvé sur lui; quelquefois les vêtements de la victime, la montre volée; enfin tous es objets dont messieurs les juges ou messieurs les jurés peuvent avoir besoin pour se faire une conviction. Âu Moment du procès, et suivant les besoins de la cause,
ces différentes pièces sont transportées du greffe au tribunal correctionnel ou à la cour d’assises.
— Mais, demandai-je, poursuivi par le même besoin ue m'instruire, lorsque le procès est jugé ou l'affaire terminée, que deviennent les différents objets dont vous parlez ?.
— Quelques-uns, sur une autorisation donnée par le parquet, sont rendus à leur propriétaire ou à sa famille : d’autres sont vendus. Vous comprenez bien, monsieur, ajouta mon guide, que le Palais-de-Justice tout entier ne serait pas assez vaste pour contenir les objets de cette sorte qu’on y entasse depuis des années. ,
— Et quand ont lieu les ventes dont vous parlez? demandai-je avec intérêt.
— À certaines époques fixées d'avance. On en fait j justement une en ce moment.
— Où?
— Tout près d'ici.
— Ma foi, m’écriai-je, je suis curieux de voir cela. J achèterais bien quelque chose qui aurait appartenu à un grand criminel.
— Rien de plus facile, monsieur; si vous voulez bien me suivre. » |
Je ne me le fis pas répéter. Je suivis mon guide, et un quart d'heure après, j'étais possesseur d’un objet trèscurieux, ma foi.
— Un bijou volé? demanda Savari, en lançant une bouffée de fumée.
— Oh! mieux que cela.
— Quelque vêtement ayant appartenu à un malheureux envoyé au bagne ou à l’échafaud ? |
— Non pas, non pas. J'adore les curiosités, mais je