RE
DE LA RUE DE LA PAIX ai
veux en même temps qu’on puisse s’en servir, qu'elles n'aient pas un aspect difforme ou repoussant. Un Anglais n'y regarde pas de si près; il donne des paquets de banknotes pour un vieux bout de cigare qui a été pressé par des lèvres illustres. Mais je ne suis pas Anglais, moi; je sais mêler l’utile à l’agréable, utile dulci, comme dit le poëte. Voyez plutôt.
Et brusquement, sans autre préparation, il tendit à Savari le couteau qu’il tenait depuis un instant sous la table et qu’il avait ouvert, tout en parlant, sans qu’on s’en aperçût.
Julia, pâle et tremblante, la moitié du corps penché sui la tablé, regardait.
Vibert, en remettant le couteau, s'était levé. Ses deux mains étaient appuyées sur le dossier d’une chaise, et
. derrière son pince-nez aux verres bleus, il observait aussi ;
mais il observait froidement, prêt à saisir les moindres changements dans la physionomie de son adversaire. Il avait défendu, depuis un instant, à soh cœur de battre et son cœur ne battait plus.
Les garçons avaient fini leur service et s'étaient retirés. ,
On n’entendait que le bruit sourd des voitures sur le boulevard.
Eufin! on allait donc, peut-être, savoir la vérité!
Si Savari était le meurtrier, il paraissait impossible, dans les dispositions où il se trouvait, habilement préparé, comme il l’avait été, qu’il n’arrivât pas à se trahir Par un geste, un cri, un tressaillement quelconque, à la vue de cette arme qui lui rappelllerait son crime dela façon la plus matérielle et la plus vivante. .
Savari manifesta d’abord une certaine répugnance à
prendre le couteau qu'on lui tendait. Mais, après l'avoir examiné avec soin, il le replaça sur la table en disant :
— Je ne vous conseillerais pas, si vous étiez attaqué, de vous servir de cette arme ; elle est en bien mauvais état, Vibert resta confondu.
Tous ses calculs étaient dérangés, ses plans renversés. Il en était pour ses frais de dîner au café Anglais et de mise en scène. Depuis trois mois il perdait son temps,
il travaillait en pure perte ; il courait sur une fausse piste.
Il y avait vraiment là de quoi se désespérer.
En faisant ces réflexions, l'idée lui vint de savoir quelle impression avait ressentie Julia. Îl se retourna de son côté, tandis que Savari, sans plus s'inquiéter du couteau resté sur la table, s'était levé et allumait une seconde cigarette à l’un des candélabres placés sur le piano.
Julia n’avait pas changé d’attitude, seulement elle était moins pâle depuis un instant et une sorte de triste sou-
rire errait sur ses lèvres. On aurait dit qu’elle était indifférente au mauvais résultat obtenu.
C'en était trop pour l'irascible Vibert. Quoi ! tandis
qu'il se désespérait, sa compagne, sa complice, celle qui
était encore plus intéressée que lui au succès de l’épreuve tentée, ne se désespérait pas avec lui. Il était vaincu, et, au lieu de le plaindre, on pouvait croire, en la regardant, qu’elle se réjouissait presque de sa défaite. Une telle in-
justice le révolta; mais, au lieu de l'abattre, elle lui
inspira tout à coup le désir de prendre sa revanche. « La partie n’est pas encore perdue, se dit-il ; l'épreuve
que je viens ‘de tenter a été incomplète. Il est possible
que dans un moment de fureur et d'exaspération, un meurtrier se serve de la première arme venue, sans même la regarder, et qu’elle ne lui rappelle, par con-
séquent, ensuite aücun souvenir. Je vais compléter l’épreuve. » :
Il rejoignit Savari, causa pendant un instant avec lui de choses indifferentes, lui prit le bras, fit quelques tours dans le salon et le ramena peu à peu devant la table, à 19 place qu’ils avaient précédemment quittée. |
— Ainsi, lui dit-il alors, en s'asseyant à ses côtés et en désignant le couteau resté sur la table, cette arme que j'étais si heureux d’avoir achetée ne pourrait, d’après vous, d’être d’aucune utilité ?
— Je ne le pense pas; la pointe en est émoussée, regardez vous-même, répondit Savari. |
— En effet, dit Vibert en paraissant se livrer à un sérieux examen. Cela s’explique facilement, du reste, ajouta-t-il, cette pointe, en pénétrant dans le corps de la victime, aura rencontré quelque côte.
— Quoi! demanda vivement Savari, on aurait réellement frappé quelqu’un avec cette arme ?
— Et le coup a été mortel, répliqua Vibert.
— Qui vous a dit cela ?
— Mais mon cicerone, parbleu! Croyez-vous que j'achète des objets de ce genre sans me renseigner sur leur origine et leur provenance. Ge couteau est historique et je connais sur le bout du doigt son histoire. Il était la propriété d’un jeune homme mort assassiné, au mois d'octobre dernier, à Paris, rue de la Paix, n° 6.
Savari fit un brusque mouvement.
Vibert continua.
— Ce jeune homme s'appelait... attendez... le nom va me revenir. il s'appelait.
— Maurice Vidal, dit Savari.