X XII
Lorsque la grande voix de l’émeute gronde dans Paris, l'agitation qui règne au milieu des rues franchit les plus hautes murailles et pénètre dans les prisons. La surveillance des gardiens se ralentit ; ils sont à la piste des nouvelles qui viennent du dehors, ils craignent pour leur propre süreté. Les soldats qui, au besoin, pourraient leur prêter main-forte, sont souvent obligés d'abandonner leur poste isolé et de rallier leur caserne. Les prisonniers sont agités, violents, prêts à profiter de toute éventualité, à se ruer sur Jes portes, à escalader les murs, à massacrer ceux qui tenteraient de les retenir sous les ver- Tous. ——
Au dehors, le peuple combat pour la Liberté ; au dedans, le prisonnier est prêt à combattre pour sa liberté.
Le jeudi 24 février, au plus chaud de l’émeute, Langlade se préipeita sur un gardien qni avait eu l’imprudence d’entrer seul dans sa cellule, il étouffa ses cris à l’aide d’un bâillon, le déshabilla, revêtit sa capote et son képi, s’arma de son trousseau de clefs, ét sortit tranquillement par la grande porte. On se battait encore en ce moment sur les quais, et les directeurs, les gardiens, les agents de toute espèce étaient frop émus pour prendre garde à cette audacieuse évasion. |
Langlade se mêla à l’émeute, combattit tantôt avec le peuple, tantôt avec la troupe. Peu lui importait. Il n’avait pas d’opinion politique. Îl entra aux Tuileries, saccagea le trône, but les vins du roi, et, maculé de sang et de boue, à moitié ivre, le pistolet à la main, le sabre retenu au
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côté par une grosse corde rouge, il se rendit chez Soleil- Couchant pour finir sa soirée. ;
Sans se donner le temps de sonner, il enfonça d’un coup de pied la porte de son ancienne maîtresse, pénétra dans le Salon, entendit un bruit de voix dans une pièce voisine, et poussa une autre porte. Îl se trouvait dans la chambre à coucher de Soleil-Couchant.
Elle allait se mettre au lit, et son jeune Anglais, étendu sur un canapé, fumait une cigarette.
Soleil-Couchant, dès qu’elle aperçut Langlade, poussa un cri. Il y avait du reste de quoi être effrayé.
L’Anglais dit :
— Goddem ! qui êtes-vous ?
Langlade, pour toute réponse, le prit sous son bras, lui fit traverser le salon, le jeta sur l'escalier et referma Ja porte de l’appartement au verrou. Puis il rentra dans la chambre à coucher. :
— Que me voulez-vous ? dit Soleil-Couchant, qui n'avait pas même songé à fuir, tant elle était atterrée.
— Tu vas le savoir ! répondit Langlade.
— Vous voulez me tuer ! s’écria-t-elle.
— Non, pas encore ! répondit-il. Tu allais te coucher. Ne te gène pas pour moi.
Le lendemain matin, vers sept heures, Langlade, qu Javait pas dormi, alla ouvrir les rideaux.
Un jour blafard pénétra dans l’appartement.
Soleil-Couchant, brisée par les émotions de cette nui: orageuse, sommeillait depuis un instant. Langlade se pencha vers elle et contempla longtemps ses cheveux
épars, ses bras nus, sa poitrine découverte.
Puis, il la réveilla.
— Oh! laisse-moi dormir, dit Soleil-Couchant en se ‘rottant les yeux. |
— Non, dit-il, tu dormiras tout à l'heure d’un plus profond sommeil.
Ces paroles achevèrent de l’éveiller. Elle se dressa sur son lit et s’écria :
— Que veux-tu faire de moi ?
— Tenir mon serment, parbleu!.. te tuer !
— Oh! grâce, grâce! s’écria-t-elle en essayant de l'entourer de ses bras.
Langlade la repoussa et dit :
— Pas de grâce!
— Mais tu es libre maintenant, nous pouvons fuir, vivre ensemble !
— Non, je ne veux plus. Tu ne m'aimes pas.
— Oh ! si, je t'aime!
© — Tais-toi. Tu mens.
— Je t'aime, te dis-je, je te le jure !
— On ne livre pas celui qu’on aime, on ne le charge pas devant le tribunal, on ne le trahit pas! Allons, apprête-toi à mourir.
— Non... non... grâce !
— Si tu crois en Dieu, fais ta prière. Quand cette pendule que t’a donnée ton Anglais s sonnera sept heures, tu auras-cessé d'exister.
Elle bondit de son lit, elle se traîna aux pieds de langlade, elle embrassa ses mains, elle pleura, elle «ria.Ïl fut inflexible et se borna à lui dire :
— Rappelle-toi la scène de la prison.
Sept heures sonnèrent. Il ouvrit la fenêtre toute grande et s’élança sur Soleil-Couchant.
D'une main il lui prit les deux bras pour l’empêcher
de s’accrocher À lui ; de l’autre bras, il la souleya, l’emporta vers la fenêtre et la lança dans l’espace.
Puis il se pencha, regarda la place où elle était tombée sur le pavé, monta sur la balustrade de la fenêtre, et se précipita à son tour.
1 respirait encore lorsqu'il atteignit le sol.
Alors les spectateurs de cette terrible scène le virent se traîner sur ses genoux et sur ses mains ensanglantés jusqu’au cadavre de sa maîtresse.
| Lorsqu'il rendit le dernier soupir, il l’étreignait encore entre ses bras brisés. ‘
Il existe à Gênes un établissement de bienfaisance qui porte un nom charmant : Albergo dei Poveri, auberge des pauvres. Remarquez bien : auberge et non pas hôpital. Ce qui signifie que, pour y entrer, il n’est pas absolument nécessaire d’être malade ou blessé.
Pour avoir droit d’asile dans cette hospitalière maison, il suffit qu'on soit trop vieux, trop jeune, ou trop faible pour travaihler. On y garde les vieillards jusqu’à leur mort, les jeunes gens jusqu’à leur maturité, les faildes jusqu’au jour pù des soins éclairés leur ont fait recouvrer . des forces. L'Auberge des Pauvres compte plus de deux mille pensionnaires, dont une grande partie sont soignés par des femmes, La sœur de charité n’est pas seulement Française, elle est de toutes les nations. À côté de toute misère, il y a toujours une femme.
Julia Vidal s’est retirée dans l’asile dont nous parlons et elle l’habite encore. Elle s’y fait remarquer par ur
zèle, un dévouement, une douceur qui ne se sont jamais démentis, |
DE LA RUE DE LA PAIX 355 Marietta ne l’a pas quittée et l’aide dans sa noble tâche.
. Un fou est mort, il ya cinq ans, dans l’établissement du
docteur Blanche. C'était le plus riche pensionnaire de la maison ; il avait hérité du marquis de X..., ancien pair de France, d’un legs de cent mille francs de rente.
Il était, d'ordinaire, tranquille et doux; et n'avait
qu’une manie : c'était d'écouter sans cesse aux portes.
On le voyait se glisser dans tous les corridors, s’accroupir dans un coin, près d’une porte, et braquer son œil sur le trou de la serrure ou y appliquer son oreille. Il restait des journées entières dans cette position inoffensive, et on avait pris l'habitude de le laisser faire.
Il y avait cependant des moments de l’année où sa folie prenait un caractère plus dangereux ; il-fallait-user alors de la camisole de force. Mais cette crise était toujours annoncée, à l’avance, par un indice bizarre : le fou se plaignait que ses lèvres le brûlaient; il demandait à grands cris de l’eau pour les rafraîchir et passait, à chaque instant, les doigts transversalement sur sa bouche, qgmme quelqu'un qui veut effacer les traces d’un
. baiser.
Clichy. — Impr, Paul Dupont et Cie, rue du Bao-d'Asnières, 13.
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