‹ Le drame de la rue de la paixChapitre 21 sur 22 · LES · texte numérisé non relu

LES

Julia leva vivement la tête.

— À recommencer quoi ? demanda-t-elle.

— Mais, dit-il tranquillement, le meurtrier n’est pas découvert, et il y a cependant un meurtrier. Il faut done recommencer nos recherches. |

— C’est l'affaire de la justice, fit-elle d’une voix brève ; je n’ai pas à m’en mêler.

— Comme vous vous découragez vite, madame, dit Vibert.

Elle le regarda avec hauteur, et, se laissant dominer par ses nerfs, elle répondit :

— Je vous prie, monsieur, de vouloir bien m'épargner vos observations. D

— Mon Dieu! madame, répliqua-t-il, si jé déplore le découragement qui semble s’être emparé de vous, c’est qu'il est contraire à nos intérêts.

— Qu’entendez-vous par là ?

— Sans doute, j'espérais que vous consentiriez à m’aider, comme autrefois, dans mes recherches. Je me suis maladroitement égaré, je le reconnais, sur une fausse piste; mais je reviens à la première qui est assurément la bonne.

— La première! fit-elle en pâlissant, car elle venait de comprendre.

— Oui, madame, la première. Depuis que Langlade n'est plus le coupable, je n’ai plus. de raison pour ne pas comme autrefois, soupçonner Savari. :

— Monsieur !.… ‘

— Madame 1.

— Vos soupçons ne sauraient atteindre celui dont vous parlez.

— Îls l'atteignaient bien autrefois, répliqua cruelle-

ment Vibert; en quoi, je vous prie, la situation se trouvet-elle changée ?

— Elle l’est! s’écria-t-elle indignée. C’est un honnête homme, j'ai appris à le connaître, à l’estimer! Ne le salissez pas plus longtemps de vos soupçons.

— Madame, répliqua à son*tour Vibert, exaspéré de la voir défendre Savari avec cette énergie et oublian: toute retenue, depuis -que je suis entré dans ce salon, vous prenez plaisir à me rappeler que je ne suis pas un homme, mais un simple agent de police. Eh bien! l’agent de police ne connaît que son devoir; on lui a dit de rechercher un criminel, il le recherche, sans se préoccuper de l'intérêt qu’une femme porte à ce criminel et de l’amour qu’elle a pour lui!

Elle s’élança de son siége, étendit les bras, et ne dit que ce mot :

— Sortez | |

Aussi pâle qu'elle, aussi douloureusement meurtri, Vibert baissa les veux et obéit.

Lorsqu'il eut atteint la porte, elle se crut débarrassée de lui, et, se laissant tomber sur un fauteuil, elle s’écria :

— Où m’a-t-on conduite ? Quel est donc ce pays où l’on vient, à domicile, assassiner les hommes et insulter les femmes ! :

Elle était sublime d’indignation. Ses magnifiques che veux noirs, qu’elle s’était à peine donné le temps d’enrouler pour recevoir l’agent de police, venaient de se défaire et retombaient sur ses épaules frémissantes. On voyait sa poitrine bondir sous la dentelle qui la couvrait à peine. La colère avait empourpré ses joues et coloré ses lèvres. Sa bouche ouverte, d’où s’exhalait un soupir, laissait aperegvoir des dents admirables,

Vibert, qui s’était arrêté pour la contempler, ne l'avait jamais trouvée aussi belle. Il ne put contenir son imagination si vivement surexcitée et toujours inassouvie. Tout à coup, il perdit la tête, s’élança vers Julia, lui prit la tête dans les mains pour l'empêcher de se défendre, & colla ses lèvres sur les siénnes.

C'était peut-être le premier baiser qu’il donnait à une femme.

Elle frémit à cet odieux contact, puis se dérobant à cette étreinte par un mouvement rapide , elle frappa Vibert au visage et s'enfuit éperdue.

De tous les nombreux documents qui étaient éntre nos mains et qui nous ont servi à raconter cette histoire, il ne nous reste plus qu’un petit nombre de notes très-peu détaillées. Nous sommes arrivés au cinquième acte de notre drame. Le moment des lenteurs obligées est passé, l’action nous emporte et les faits nous précipitent vers le. dénoûment.

: On dirait que cette affaire de la rue de la Paix suit la même marche que les événements dont Paris est le théâtre depuis le 22 février 1848. Elle est entraînée, pour ainsi dire, dans le mouvement politique. Rue de Grammont, les incidents vont succéder aux incidents, comme aux Tuileries les ministères succèdent aux ministères.

Ici, une scène d’une violence inouïe est remplacée par une autre plus dramatique encore. Là, Molé remplace Guizot , Thiers et Odilon Barrot remplacent Molé; une

première concession en amène une autre; à la réforme succède la régence ; à la régence, la république.

Cette corrélation ne nous étonne pas. Le grand entraîne toujours le petit. L’agitation des masses se communique aux individus ; la fièvre qui court dans les rues monte dans les maisons.

Lorsque, près le départ de Vibert, Julia fut parvenue à se remettre de son indignation, elle réfléchit un in- Stant, prit une détermination énergique et s’assit à son

bureau :

« Ne venez pas me voir dans la journée, écrivit-elle à Savari; mais accourez ce soir à sept heures précises ; j'ai à vous communiquer de grands projets. »

Elle cacheta et appela Marietta.

— Fais porter tout de suite cette lettre à son | adresse et reviens me trouver, lui dit-elle.

Quand Marietta eut exécuté cet ordre, madame Vidal Jui dit: |

— Nous partons demain pour Fltalie, prépare nos malles, et habille-moi ; il faut que je sorte.

Un instant après, elle monta en voiture, se rendit chez

son notaire, avec qui elle régla différentes affaires, entra

dans l’église Saint-Roch, où elle resta longtemps en prière, et se fit conduire au cimetière du Père-Lachaise. Elle s’agenouilla sur une tombe, sanglota et parut im-. plorer un pardon. :

Cest à grand’peine qu’elle put accomplir ces différents pèlerinages. Nous sommes au mercredi 23 février

et Paris était en pleine insurrection.

Des régiments entiers, en ordre de bataille, défilaient sur les boulevards; de fofrtes patrouilles circulaient dans les rues: l'artillerie, précipitamment amenée de Vin-

cennes, Se tenait sur les quais et aux abords des portes Saint-Denis et Saint-Martin. Ici, la troupe de ligne fraternisait avec le peuple. Là-bas, des gardes nationaux essayaient de s’interposer entre les municipaux et l’émeute. Des gamins parcouraient les rues en criant : « Vive la réforme! » Des ouvriers plantaient un drapeau sur une barricade ; des étudiants chantaient la Marseillaise. On poussait des eris de mort du côté de Saint-Merri. À la caserne Saint-Martin, aux Arts-et-Métiers, dans la rue Bourg-l’Abbé, on entendait le bruit d’ane vive fusillade.

Et au-dessus de ces rumeurs, de ces cris, de ces détonations, retentissait la voix lugubre du tocsin.

Aucun accident n'arriva à Julia; elle traversa sans encombre une grande partie de Paris. Du reste un homme qu'elle ne remarqua pas, la suivit tout le temps et veilla sur elle. Il se glissa même dans sa maison et se dirigea vers l'escalier de service, tandis qu’elle prenait le grand escalier.

Il était près de sept heures lorsqu'elle rentra chez elle. Marietta, inquiète, courut à sa rencontre, et Savari ne tarda pas à arriver.

— Qu’avez-vous ? lui dit-il ; quels sont les grands projets dont vous me parlez dans votre lettre ? L’émeute -vous effraye-t-elle, et désirez-vous fuir Paris ?

— Justement, répondit-elle. Je ne veux pas rester plus longiemps exposée à tous les dangers qu'on rencontre ici; je pars dès demain.

— Partons, dit Savari.

— Vous me suivez ?

— Comment peux-tu me le demander ? s’écria-t-il en lui baisant les mains.

Elle le regarda fixement, lut dans ses yeux tout l’amour qu’il ressentait pour elle, et lui dit:

— ÂAsseyez-vous là, j'ai à vous parler sérieusement.

— Je vous écoute, mon amie, dit Savari, qui prit place À ses côtés sur le canapé du salon.

— J'ai commis, lui dit-elle, une grande faute, une faute encore plus grande que je ne pensais. Je viens de la pleurer amèrement ; mais je ne veux pas vous en rendre responsable, et il n’en sera plus question entre nous. Je me fie à votre amour, qui se chargera, j’en suis certaine, de me faire oublier le passé. |

— Oh oui! s’écria Savari, toute mon existence t'appartient.

— Je n’en doute pas, reprit-elle. Que deviendrais-je sans vous ? J'ai même, ajouta-t-elle tristement, perdu le droit de me souvenir.

— Ne te souviens pas ; crois et espère. Tu parles de partir pour l'Italie. Eh bien! tant mieux, je le désirais. Là-bas, dans ce beau pays, sous cet éclatant soleil, auprès de toi, appuyé contre ton cœur, je me compléterai, j'acquerrai les qualités qui me manquent encore, et j’arriverai à effacer entièrement de ma vie mes mauvaises années, mes erreurs el mes fautes.

— Et je serai fière de toi ! dit-elle avec entraînement, car peu à peu Savari lui communiquait son ardeur et lui aisait oublier les émotions de la journée.

— Où irons-nous ? reprit-il. Est-ce à Gênes, dans t: famille ?

— Oui; je serais heureuse que tu te fisses aimer de me mère.

— Comment me présenteras-tu, comme un ami?

— Non ; pour tous les miens, tu seras l’homme dont

je porterai le nom lorsque mon deuil sera términé. |

— Tu consens ! s’écria-t-il.

— Certainement, répondit-elle avec simplicité. Tu peux m'épouser en toute sécurité, ajouta-t-elle en souriant d’une façon charmante, ma famille est honorable il n’y a rien dans mon passé qu'on me puisse reprocher,

— Ah! fit Savari, que je voudrais pouvoir en dire

autant |

| En ce momentle salon de Julia fut subitement illuminé. Une troupe d'hommes portant des torches traversaient la rue de Grammont pour gagner les boulevards, Ils étaient précédés et suivis d’une foule immense chantant la Marseillaise. Des tambours et des clairons accompagnaient les voix. Tous célébraient à l’envi la victoire que le peuple avait remportée dans la journée sur la royauté. Les réformes demandées étaient accordées, le ministère venait d’être changé. On quittait les berricades, les troupes rentraient dans les casernes, la circulation se rétablissait, on fraternisait et on illuminait de toutes parts, sans se douter qu’une heure après, on allait s'égorger sur le boulevard des Capucines.

Quelle que soit l'opinion à laquelle on appartienne, rien n’électrise comme ces chants, ces bruits, ces clartés, ces joies. Îls communiquent une ardeur extraordinaire aux gens les plus calmes ; ils donnent du courage aux timides, et des nerfs aux natures les moins nerveuses. |

Savari, déjà vivement ému par la conversation qu'il venait d’avoir, était profondément surexcité, lorsque, près avoir jeté un coup d'œil par la croisée, il reprit sa place auprés de Julia. Il était dans un de ces moments où les plus sages oublient toute prudence, se contentent d’obéir

+ tent

à -leurs inspirations, et voient la vie sous un nouvel aspect. Ce qui, l'instant d’auparavant, eût paru impossible, monstrueux, semble maintenant naturel et simple; il vous prend des fantaisies étranges, des hardiesses entraordinaires ; on se croit tout permis. |

Depuis longtemps déjà, Savari songeait à faire une importante confidence à Julia. Un poids énorme l’étouffait, une pensée le toriurait, une vive douleur empoisonnait ses plus grandes joies. Il lui semblait que s’il pouvait confier son secret à quelqu'un, s’épancher dans le cœur d’un ami, se confesser et pleurer, il souffrirait moins. Si surtout Julia, en qui il avait une confiance absolue, voulait l'entendre, et, après l'avoir entendu, eroyait pouvoir l’absoudre, il serait sauvé. Mais, prêt à parler, il s'était toujours tù. Cette fois, il prit son parti. Elle venait de lui parler de sa vie, il devait lui parler de la sienne. Il ne pouvait y avoir de secrets entre eux; ils s’aimaient trop. Avant de la laisser porter son nom, l'honneur lui ordonnait de dire ce qui pouvait entacher ce nom. Qui serait indulgent, si ce n’était Julia ? Qui, mieux qu’elle, pouvait essuyer ses pleurs, le consoler, le réconforter par de douces paroles ? |

Les cris, les chants, les clartés montaient toujours de la rue. {l se rapprocha d’elle et lui dif:

— Un secret m’oppresse, Veux-tu que je te le confie?

— Sans doute, dit-elle simplement.

— Ah! c’est un remords terrible! fit-il, un remords qui me déchire le cœuf.

— Un remords! répéta Julia en levant la tête.

— Écoute, reprit-il avec une exaltation extraordinaire, sion te disait tout à coup que l’homme que tu aimes, celui à qui tu as donné ta vie, dont tu consens à porter

le nom, s’est rendu coupable d’une mauvaise action, a commis un crime peut-être ?.…

— Ah! s'écria-t-elle, je ne croirais pas cela!

— Si c'était vrai, cependant ; si, dans un moment de :olère et de folie, il'avait osé frapper un homme ?..

Elle pâlit et se recula.

— Et si, ajouta Savari, par une fatalité inouie, te homme était mort des suites du coup porté?

— Tais-toi, tais-toil s’écria-t-elle instinctivement.

— Non, reprit-il,j’ai-gommencé, je dois finir. Ce secret m'étouffe, Il faut que tu me condamnes ou que tu m'absolves!

Elle voulut encore lui imposer silence, mais il ne l’entendit plus. Il s'était levé et, agité, fiévreux, il marchait à grands pas dans le salon.

— Écoute, lui disaitil, apprends à me connaître. Calme, tranquille d’ordinaire, j'ai des moments où je suis emporté, violent, où je ne me possède plus... Quelquefois certains vins me font perdre la tête. J’avais diné dans un restaurant des boulevards ; j'étais tourmenté, malheureux et, pour m’étourdir, je m'étais laissé entraîner à boire plus que de coutume. Après le dîner, je me rends chez un jeune homme avec qui j'avais eu déjà de sérieux démêlés d'intérêt. Je lui devais une somme importante, je ne pouvais pas la lui payer, et je voulais le prévenir. Je le trouve seul, chez lui, il venait de rentrer, et il allait se coucher. Îl me reçoit durement. Je lui explique ma pénible situation, ma gêne. Je le prie de ne pas poursuivre... Je lui dis : « Vous achèveriez de m ruiner, vous m’enlèveriez le peu de crédit qui me reste! la Bourse et qui me fait vivre... » Il me répond que celalui importe peu... Je le supplie, oui, je le’ supplie, je des-

cends à le supplier! Il est insensible à mes prières. Alors, au comble de l’exaspération, je m’écrie : « Vous verrez que vous serez cause d'un mauvais coup; plutôt que d être humilié, poursuivi encore, je me tuerai ! — Vous ? répondit-il ! d’un ton moqueur, vous tuer! Allons donc! Tenez, voici un charmant couteau-poignard : je vous l'offre, tellement je suis persuadé que vous n’en ferez pas un mauvais usage. » Machinalement je prends le couteau; mais le sang me monte à la tête, les vins capiteux. que j'ai bus me font perdre la raison. Je ne supplie plus mon créancier, je me plains de ses rigueurs, je lui reproche ‘sa dureté... « Ma dureté! s’écriet-il; tenez, voici vos billets, je vous les rends, prenez-les, je ne veux plus rien avoir de commun avec vous. Mais j'aurai le droit de dire partout que vous êtes un voleur! — Un voleur! moi! Je me précipite sur lui, il me frappe au visage. Alors, fou de colère, je le frappe, à mon tour, avec le couteau qu’il m'a mis entre les mains. Il pousse un cri. et tombe ; je jette le couteau loin de moi et je m'enfuis éperdu.. Ah! c'est ainsi que cela s’est passé, je le jure!

11 s'arrêta, reprit haleine et continua tout en marchant, sans regarder Julia :

— Je croyais lui avoir fait une blessure légère! Je l'avais tué!..: Quelques jours après, j'étais arrêté! D'abord, je voulus tout avouer... Aucun jury ne m'aurait condamné... J'étais un malheureux, je n'étais pas un mal-

* faiteur!... J'avais donné la mort, mais je n'avais pas eu intention de la donner! Tout à coup, je me rappelai tes billets qu'il m'avait rendus, que je ne voulais pas

‘ rendre et qu'il avait mis presque de force dans la poche de mon paletot. Ils avaient dû y rester, on les y avait trouvés et... si j'avouais, j'étais perdu !... Je n'étais plus

qu’un assassin vulgaire, j'avais tué pour rentrer dans ma dette. Alors, je résolus de me défendre, d'employer toute mon intelligence à tromper la justice et à sauver ma tête... Ah! me disais-je, si la vie me devient à charge, si Je souvenir de mon crime m’est odieux et me rend l’existence insupportable, il sera toujours assez tôt pour me tuer, je choisirai mon genre de mort, et, sans qu’il soit besoin de porter ma tête sur l’échafaud, je me ferai justice à moi-même! On crut à mon innocence, on me rendit à la liberté, etau moment où, désespéré, j'allais peut-être en finir avec la vie, tout à coup je m'y cramponnai de toutes mes forces... car je vénais de te rencontrer, et je t’aimais!... Parle, maintenant, ajouta-t-il en s’avançant vers Julia, mais saus oser encore la regarder, parle, tu connais mon crime, veux-tu m’absoudre?

La tête dans ses mains, elle ne répondait pas.

Ce silence l’effraya ; il posa la main sur le front de Julia, et il essaya de lui relever la tête.

Il se recula avec effroi: cette tête était livide. Deux grosses larmes coulaient le long des joues. u

— Oh! s’écria-t-il, je suis donc plus coupable encore que je ne croyais ? Tu refuses de me pardonner !

Elle se leva lentement, et elle dit d’une voix étouffée :

— Je suis la veuve de Maurice Vidal!

Savari, pâle, défait, incapable d’avoir une idée, sortit machinalement, au bout de quelques minutes, du salon où Julia l'avait laissé seul,

ee —————

Il ouvrit la porte et descendit l’escalier ense retenant à la rampe, car ses jambes ne le soutenaient plus. |

: Arrivé dans la rue, il prit le chemin qui conduit aux boulevards. Il s’appuyait contre les mürailles comme un | homme ivre et chancelait à chaque pas.

Ces mots terribles :

« Je suis la veuve de Maurice Vidal! » bourdonnaïent continuellement à ses oreilles. Îlles voyait écrits devant lui en lettres rouges comme du sang.

Chacune des lettres qui composent ces mots avait une hauteur prodigieuse et semblait lui barrer le passage. L’une d’elles changea tout àcoup d’aspect, prit une forme humaine et se dressa dévant lui. Il crut apercevoir distinctement Maurice Vidal qui tendait le bras et lui ordonnait de s'éloigner.

Au coin. du boulevard et de la rue de Gramont, il fut ébloui. Une large guirlande de lumières courait de maison en maison; une foule immense circulait de toutes parts. On agitait des drapeaux, des transparents allégoriques ; on riait, on chantait. La joie était peinte sur tous les visages.

Il ne comprenait pas ce qui se passait.

Appuyé contre les volets d’une boutique fermée, il regardait d'un air hébété la foule qui circulait en tous sens devant lui. |

On le poussait, onle heurtait, il ne s’en apercevait pas.

‘Tout à coup un homme maigre, petit et pâle le saisit

‘ar le bras et lui dit :

— Albert Savari, au nom de la loi, je arrête !

Savari, sans faire un mouvement, un geste, sans essayer dé dégager son bras, baissa les yeux sur son interlocuteur, le reconnut, et répondit tristement :

— Je nesuis pas en ce moment disposé à plaisanter.

— Mais je ne plaisante pas, dit le petit homme pâle. Je vous arrête comme étant l’assassin de Maurice Vidal.

Rien ne pouvait étonner Savari ; il ne tressaillit même pas et se borna à dire :

— Qui êtes-vous donc, monsieur ?

— Je suis agent de police, et je m'appelle Vibert.

— Ah! je comprends, fit Savari qui recouvrait peu à Jeu l’usage de sa raison, vous n’êtes pas plus le comte le Rubini qu’elle n'était votre parente.

— C'est cela, répliqua l’agent de police. Me suivezvous sans que je sois obligé d'employer la violence ?

— En instant, dit Savari, toujours impassible ; pourquoï dites-vous que je suis l'assassin de Maurice Vidal ?

— Parce que vous venez de l'avouer.

— À qui donc ?

— À sa veuve, parbleu!

.— Ah! s'écria-t-il, elle m’a déjà dénoncé!

Rien ne peut rendre l'accent avec lequel il prononça ces mots. Ce n’était pas un reproche qu’il faisait entendre, ce n’était pas une plainte ; c'était le cri d’un cœur brisé. Un agent de police ordinaire eût été attendri. Ün rival malheureux ne pouvait pas l’être et Vibert n’essaya pas de détromper Savari.

— Partons! dit l’agent-de police.

— Partons! dit Savari résigné.

Que lui importaient maintenant la prison et l'échaaud?

En ce moment une longue colonne descendait les boulevards. Beaucoup plus nombreuse que toutes celles qu’on avait vues circuler dans Paris pendant la soirée; elle était composée d'étudiants, de gardes nationaux, . d'hommes eu blouse, de femmes et d'enfants. Elle venait

dy faubourg Saint-Antoine et se dirigeait tumultueusement vers la Madeleine en chantant des chœurs patriotiques et en agitant des torches, des lanternes tricolores et des drapeaux rouges.

Vibert et Savari, trop agités pour prendre garde à ce qui se passait autour d’eux, n’avaient pas vu venir cette colonne ; ils se trouvèrent tout à coup heurtés, séparés et entraînés. Vibert, qui voulut se débattre et résister au courant, fut bientôt rejeté sur les côtés aux derniers rangs de la foule. Savari, au contraire, ne fit aucune opposition, resta en tête et se laïssa pousser par le flot tumultueux. Bientôt la masse populaire, grossie de toutes les bandes qu’elle rencontrait sur sa route, se trouva à quelques pas du poste qui gardait le ministère des affaires étrangères. Le commandant de ce poste, composé de deux cents hommes, donna l’ordre à sa troupe de se former en carré. La colonne, poussée en arrière, ‘poussée sur les côtés, ne puts'arrèêter et s’avança toujours. Les soldats du carré croisèrent la baïonnette.

— C’est une infamie ! cria-t-on de toutes parts, nous sommes trahis |

Un coup de pistolet, parti on ne sait d’où, retentit.

Aussitôt les soldats, se croyant attaqués, épaulent leurs fusils : une décharge à bout portant frappe la foule. Une soixantaine d'hommes sont étendus par terre; plus de trente ont été tués sur le coup, Le sang cale à flots.

Quand le premier moment de stupeur est passé, on songe à secourir les blessés, On les porte dans les maisons et les pharmacies voisines. En même temps s’avance un chariot attelé d’un cheval blanc. On y entasse les cadavres, on les éclaire avec des torches, et le funèbre cortége parcourt Paris aux cris mille fois répétés

de : « Vengeance! vengeance ! On égorge le peuple! »

Sayari, qui se trouvait au premier rang de la colonne; a été atteint. Il est mortellement blessé.

Transporté sous une porte cochère du boulevard, il fait signe aux personnes qui l'entourent qu’il veut parler”et on se penche sur fui.

— Portez-moi rue de Grammont, dit-il d’une voix sup-

pliante, je veux revoir quelqu'un avant de mourir. Deux hommes du peuple, deux de ces hommes qui se dévouent à toutes les infortunes et se laissent toucher par toutes les prières, improvisent une civière, y étendent le blessé et se mettent en marche. Un enfant les suit; il tient à la main une torche qui éclaire la poitrine sanglante de Savari et son beau visage que la mort envahit déjà. Tout le monde se découvre sur leur passage; les femmes pleurent, les hommescrient : « Aux armes ! » Il est environ minuit; le rappel et la générale s'entendent au loin; toutes les églises sonnent le tocsin.

Les hommes qui portent Savari et l’enfant qui les suit avec sa torche s’avancent lentement au milieu de toutes ces rumeurs.

Arrivé devant une maison de la rue de Grammont, le blessé 8e ranime et fait signe d'arrêter.

On frappe à une porte cochère, on monté au troisième étage, on agite vivement la sonnette.

Mais personne ne répond. L'appartement est mainte. nant désert,

Julia, éperdue à la suite de la révélation qu'on lui a faite, s’est enfuie depuis une demi-heure avec Marietta.

Savari ne veut pas qu'on le transporte chez lui et, après une courte agonie, il expire à la porte de sa maitresse, en murmurant son nom.

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