‹ Le drame de la rue de la paixChapitre 8 sur 22 · VV ..—-- mn nn · texte numérisé non relu

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108 LE DRAME — Pélagie, fit-elle observer, nous a parlé, jusqu'à présent, de personnes que nous connaissons à merveille ;: mais n’avait-il pas été question de certain | étranger? ù |

— Je le réservais pour la fin, répliqua madame d'Er mont; il s’agit justement d’un de tes compatriotes, le comte de Rubini. ° :

— Je ne le connais pas ; mais nous ferons connaissance. Il est riche ? |

— Frès-riche, paraît-il, et je le crois aussi simple que riche.

— C'est mon affaire, alors, dit naïvement la blonde Antonine, je réclame l'étranger.

— Et Savari? demanda tout à coup Armande, ne le verrons-nous pas ce soir ? |

— Aufait, mon petit Albert, on ne parle plus de loi, que devient-il ? dit Adèle.

— Je l’attends, répliqua madame d'Ermont. Il a été souffrant depuis sa mésaventure, et il sort aujourd'hui pour la première fois.

— Pauvre garçon! Il y avait en effet de quoi le rendre malade. Se voir accuser d’assassinat.

— Et rester en prison pendant trois jours :

— Il paraît qu’il n’y avait pas contre lui la plus petite preuve.

— Évidemment, puisqu'il a été mis en liberté après un premier interrogatoire.

— Son arrestation était, m’a-t-on dit, le résultat d'u malentendu. |

— Avez-vous lu lés journaux de l'opposition, à propos de cette affaire? ont-ils assez tapé sur les magistrats, les juges d'instruction, etc.

— En revanche, ils ont porté aux nues notre ami Albert; il a été pendant un instant le héros du jour.

— Si vous voulez, mesdames, dit Antonine, nous lui ferons une ovation quand il entrera.

— C'est convenu, dit Adèle; je donnerai le signal : Up! hip! hurrah!

— Ï] me semble qu'on a sonné, observa Pélagie d'Ermont,

— Ce n’est pas dommage; ces messieurs se font trop attendre ; ils ont pris la mauvaise habitude d’aller dans le monde et au théâtre avant de nous rejoindre.

Entre onze heures et minuit et demi, le salon de Pélagie s’emplit outre mesure.

Savari arriva un des derniers : les femmes, ainsi qu’elles l’avaient projeté, l’accueillirent avec enthousiasme; les hommes se montrèrent plus froids à son égard. En France, ce qui touche à la justice effraye; toute personne qui a eu des démêlés avec elle est suspecte de prime abord. Uù honnète homme passe en cour d'assises et sort acquitté, non-seulement par le jury, mais per le public et par les consciences, toutes les mains devraient se tendre vers lui et lui témoigner, par une chaude étreinte, l’intérêt qu’il inspire, le regret qu'on a éprouvé de voir souffrir un innocent. Loin de là, on se détourne, on est froid, on hésite à saluer, on craint de se compromeitre, On 8e dit : « Moi, je le sais innocent, mais ce monsieur qui nous regarde croit peut-être à sa culpabilité. »

« Si l’on m’accusait d’avoir volé les tours de Notre- Dame, a dit quelqu'un, je commencerais par prendre la fuite, quitte à m'expliquer après. » Ces paroies ont un fond de vérité : s'agit-il de croire à un crime, cent per-

Ed

sonnes se lèvent : est-il question d'une belle action, on ne trouve plus que des incrédules. Tant qu'on n'aura pas déclaré officiellement l'innocence de Lesurques, il se rencontrera des gens qui croiront encore à Sa culpabilité. Et cette bizarrerie est facile à expliquer : un homme est accusé d’un crime: aussitôt l'appareil de la justice est déployé : agents de police, gendarmes, commissaires, magistrats, entrent en campagne. Visite domiciliaire, scellés, arrestation souvent bruyante, au vu et au SU de tous, prison, rien n’est épargné. Dans Îles villes, tout le quartier, au village, toutes les communes sont au COurant de ce qui s’est passé. Des rassemblements 5e forment devant la maison de l’homme qui vient d’être arrêté; on montre sa famille au doigt, partout on s’entretient de son crime, et c’est à peine si quelques voix amies osent s'élever pour le défendre.

Cependant il arrive que ce prévenu n'est pas coupable; les magistrats ont reconnu son innocence et s’empressent d'ouvrir sa prison. « Allez, lui dit-on, vous êtes libre. » Et il va. Il retourne chez lui doucement, sans bruit. Ce qui viont de lui arriver l’a tellement surpris, tellement offrayé, qu'il n'a plus aucune assurance; il se croit en* core sous los verroux, menacé d’un procès criminel, sous 19 coup d'une accusation capitale. [1 sonne à sa porte, il Obrasse sos enfants éplorés, il rougit devant ses domestiques, il se retire, et de quelques jours peut-être il ne pourra où n'osera 86 montrer.

Alnai l'arrestation a été bruyante, connue, de tous ; le Polo au loyer est silencieux et souvent ignoré.

L'avrontation est un acte matériel, un fait brutal, un apectaule que tout le monde peut voir: la délivrance, at Ganluire, est pour ainsi dire un fait négatif.

L'entrée de Vibert et de madame Vidal, dans le salon de Pélagie d’Ermont, ne fut pas trop remarquée. Depuis * une heure déjà, les tables de jeu étaient dressées, les ban

-ques succédaient aux banques, et chacun défendait son argent avee trop d’acharnement pour prendre garde aux choses étrangères au jeu. C’est ce qu'avait prévu Vibert lorsqu'il était arrivé, le plus tard possible, chez Pélagie. ll se méfiait encore des forces de Julia et il avait voulu aplanir devant elle les premiers obstacles. 11 craignait que cette honnête femmé, en se trouvant tout à coup en présence de ces femmes plus ou moins déclassées, ne püt pas cacher ses répugnances et son malaise. Leur langage et leurs manières devaient blesser toutes ses délicatesses ; elle était capable de s'enfuir de ce salon et de renoncer à ses desseins.

Mais, d’une part, nous l’avons dit, des femmes qui jouent ne sont plus des femimes, elles sont devenues des joueurs. Leur conversation se réduit à ces mots qui appartiennent à tous les mondes, car on joue malheureusement aujourd’hui dans tous les mondes : — « Je passe k main, je tiens tout, je demande des cartes, le roi est bon, l’as est meilleur, c’est le retour du dix; encore un refait, ce lansquenet est insupportable, il ny a que des refaits. Les cartes n’ont pas été battues. Banquo, mon reste, etc. »

Puis, Julia n’avait jamais été conduite dans le monde par son mari; si elle avait les grâces de la femme, elle avait aussi les ignorances d’une étrangère, née dans une ville de second ordre et élevée dans sa famille. Elle pouvait avoir des répugnances instinctives, mais bien des détails qui auraient choqué une Parisienne lui devaient échapper.

. Enfin, elle poursuivait sa vengeance avec toute l’ardeur

de sa nature méridionale, la fougue de ses vingt-

Saeux ans, de son tempérament exalté. Peu lui importait es souffrances d’amour-propre, les déngers que sa répu= tation pouvait courir, les dégoûts qu’elle allait éprouver. Tout cela s’effaçait devant l’ordre qui lui avait été donné par son mari mourant. Lorsqu'elle se sentira défaillir, ce n’est pas un flacon de sels anglais qu’elle tirera de sa poche, ce sera le carnet &e Maurice Vidal, qu’à sa prière le juge d’instruction lui a rendu, et elle y lira ces mois écrits avec le sang du seul homme qu’elle ait aimé:

«Julia, venge-moi. ». ;

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