‹ Le drame de la rue de la paixChapitre 9 sur 22 · XIII · texte numérisé non relu

XIII

Attentive et grave, Julia Vidal était assise sur un canapé, dans un coin du salon, et elle observait à son aise Albert Savari qui se tenait debout près de la table de jeu.

L lui était apparu une fois déjà dans le cabinet du juge d'instruction. A travers les interstices du paravent qui la Cachaït à tous les yeux, elle avait pu se familiariser avec ses traits, étudier sa physionomie. Ce n’était plus le même homme. Obligé de défendre sa liberté, sa vie peut-être, il s'était autrefois sans doute composé nn figure de circonstance ; il avait mis un masque sur son Se ue imposé à ses traits une immobilité nécessaire.

ouvait | | rougeur re copenûre d'un geste, d’un regard, d’une foindre. il e. bez Pélagie, il n’était plus obligé de joueurs suive: ne ne l'observait > tous les $ SUIVaient d’un œil attentif le 1 s'étalai s Cartes qui s’étalaient

sur la table et ne songeaient pas à lui. Aussi ses traits ‘

avaient-ils repris leur expression habituelle, et Julia, intéressée à les étudier, faisait-elle d'importantes remarques.

Ce qui la frappait par-dessus tout, c'était la profonde tristesse empreinte sur le visage de Savari. Cet homme devait éprouver une grande douleur, être en proie à un profond découragement ou bien être torturé par un remords terrible. Autour de ses yeux, qui n’étaient que cernés autrefois, une sorte de cavité s'était formée, ce qui donnait à son regard une grande profondeur et, par moment, des lueurs étranges. |

En même temps ses joues s’étaient amaigries, son visage avait pâli;, ses lèvres seules que, sous l'empire d’une préoccupation violente, ou peut-être par suite d’une contraction nerveuse, il mordait jusqu’au sang, avaient conservé leur vigoureuse coloration.

Quoiqu'il pût paraître s'intéresser à la patrie de baccara engagée sous ses yeux, Savari n’y prenait pas encore une part active. Îl tenait dans une de ses mains une poignée de louis, et toutes les fois qu’il avait été sur le point de les hasarder sur le tapis il s'était aussitôt arrêté. « A quoi bon? semblait dire son regard découragé ; que m’importe de gagner ou de perdre? Quel avantage retirerai-

‘je d’avoir quelques louis de plus?»

Tout à coup il se sentit touché à l'épaule.

‘C'était Vibert qui, après l’avoir observé aussi attentivement que Julia, s'était peu à peu glissé vers lui.

— Pardon, monsieur, dit l'agent de police avec l’accent italien que nous l'avons déjà vu prendre, toutes les personnes réunies dans ce salon sont occupées à jouer; vous seul vous tenez à l'écart. Seriez-vous assez bon pour

me rendre un service ? r

— Quel service ? monsieur, répondit assez froidement Savari, après avoir toisé son interlocuteur.

— Je suis étrariger, italien, comme il vous est facile de vous en apercevoir à ma prononciation, et fort peu au courant de la partie dui se joue sous mes yeux; je voudrais cependant y prendre part, d’abord pour me distraire, ensuite parce qu'entre nous soit dit, j'ai un certain penchant pour les cartes. Auriez-vous l’amabilité de me consacrer un instant et de m’initier à ce fameux baccara dont j'ai beaucoup entendu parler là-bas, en Italie, mais que je ne connais pas encore?

—Je n’y vois pas d'obstacles, morisieur, si cela vous est agréable, répondit Savari sans se départir de sa raideur.

— Je vous rends grâces; je.pourrais donc m'asseoir auprès de ces dames et risquer quelques billets de banque sans être trop ridicule. | —Oh! quant à cela, monsieur, perméttez-moi de vous dire qu'avec ces dames on n’est jamais ridicule lorsqu'on risque des billets de banque. #4

— Vraiment! elles les aiment peut-être ? répliqua Vibert, en riant le plus niaisement possible.

— Elles les adorent, fit Savari.

Ïl alla prendre sur la cheminée un jeu de cartes queles joueurs. venaient d’ abandonner, et rejoignant Vibert resté debout près de la table : |

— Si vous le désirez, nous allons commencer, lui dit-il.

— Ne ferions-nous pas mieux de nous asseoir pour cetie démonstration ? demanda l'agent de police.

— À votre aise, voici des siéges..

:— C’est que je ne suis pas seul.

— Ah!

— Oui, j'ai une dame avec moi, uné compatriote;

DE LA RUE DE LA PAIX __S elle-ne serait pas fâchée de profiter de cetie petite leçon, et si vous y consentez.…

— Où est cette dame?

— Là, assise à l'écart. Elle ne connaît personne, elle parle imparfaitement le français et elle est fort timide.

Pour la première fois, le regard de Savari venait de se

!. croiser avec celui de Julia.

La femme de Maurice Vidal soutint avec courage ce premier choc ; elle ne trahit pas son émotion. Du reste, Vibert, pour plus de prudence, s’était avancé vivement vers Julia et la présentait à Savari.

— Nous sommes bien dépaysés chez vous, dit-il à ce dernier, et sans l’amabilité de madame d’Ermont, qui a bien voulu nous convier à cette charmante fête, nous n’aurions su que faire de notre soirée. Ah! Paris est superbe ; mais il paraît bien désert lorsque, comme nous, on n’y connaît personne. Puis, s’arrêtant tout à COUP : Pardon, monsieur, de ma loquacité tout itälienne, continua Vibert, vous avez probablement autre chose à faire ici qu’à m’écouter et si vous voulez bien me donner votre petite leçon, je suis à vos ordres. Ma chère amie, ajouta-t-il en se tourriant vers Julia, monsieur est assez bon pour nous apprendre le baccara. Vous savez bien, le baccara, ce jeu dont il était question à Naples, l'hiver dernier. Il paraît qu’ on y perd des sommes folles. Tant mieux, nous en perdrons.

Savari se plaça sur le canapé, auprès de Julia et en face de Vibert, et commença la démonstration promise.

À peine l’avait-il terminée qu’on entendit à la table de jeu l’Espagnole qui disait : : ‘

— Il y a dix louis en banque; personne ne les fait ?

— J'ai bien envie d'essayer, s’écria Vibert en se levänt.

— Je ne vous le conseille pas, fit Savari.

— Pourquoi ? Grâce à vous, monsieur, je connais maintenant le jeu.

— Vous n'êtes pas encore assez fort pour lutter contre la personne qui tient les cartes en ce moment.

— Bast! On ne sait pas, répliqua Vibert, qui croyait le moment venu de ménager un premier tête-à-tête à Julia et à Savari. |

Il les quitta et s’approcha de la table où l’on s’empressa de lui faire place, car il avait eu soin de tirer à propos de sa poche un portefeuille qui parut convenablement rembourré de billets de banque.

Le fait est qu’il avait composé ce portefeuille avec un art infini : deux ou trois billets de banque, fruit de ses économies, entouraient ostensiblement des papiers sans importance, et formaient ainsi des petites liasses sur lesquelles on voyait effrontément écrit : cinq mille, dix mille, quinze mille francs. |

Ce spectacle produisit sur les joueurs et surtout sur les joueuses un grand effet dont Vibert profita aussitôt pour ne hasarder que quelques louis. Il connaissait de longue date, de nom ou de vue, une partie du personnel féminin au milieu duquel il se trouvait, et il avait de bonnes raisons pour s’en méfier. S'il jouait, c'était dans le but de n’éveiller aucun soupçon et de remplir, dans tous ses détails, son rôle de riche étranger. Du reste, le baccara lui était aussi familier qu’à son professeur Savari. Deux mois avant le crime de la rue de la Paix, il avait été appelé à faire une descente dans une maison de jeu clandestine, et il avait eu à se renseigner, pour l'édification de la justice, sur le genre de partie auquel on se livrait,

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Ce fut donc avec une certaine répugnance et une grande timidité qu’il avança un louis en se disant : « C’est autant de perdu, je mettrai cela sur ma note de frais. » Mais au lieu de perdre ce louis, il arriva qu’il en gagna un autre, puis deux, puis dix, puis vingt. L’or et les billets semblaient mettre une sorte de coquetterie à s’entasser devant lui.

En même temps des idées bizarres lui passaient par la tête et le faisaient sourire. « Je voudrais, se disait-il, que Je marquis de X... me vit en ce moment ; il rirait de tout son cœur. Un agent de police jouer au baccara avec les gens qu’il est chargé de surveiller, et leur gagner leur argent, c’est de la haute fantaisie. La plaisanterie serait complète, continuait-il , si le commissaire de police du quartier farsait une descente dans la maison et me prenait les mains dans le sac. »

Tout à coup, au moment où il venait de gagner encore une somme importante, car la veine le poursuivait maintenant, comme elle poursuit toujours ceux qui se mettent à une table de jeu sans le désir et l’intention de gagner,

il sentit quelqu’un s'appuyer sur le dossier de sa chaise. .

ÏL se retourna, c'était Savari.

— Vous profitez de mes leçons ? lui dit ce dernier.

— Oh! bien peu!

— Comment, bien peu! Vous avez au moins cinq à six mille francs devant vous.

— C'est insignifiant, répliqua Vibert avec le ton dégagé d’un millionnaire.

— Âlors, puisque vous tenez si peu à votre gain, vous r’en voudrez pas à la personne qui m'envoie vers vous.

— Ah! on vous envoie !... Que me veut-on ?

— On voudrait partir et on m'a prié de vous le dire.

Vibert s’empressa de se lever.

° Ty eut un cri d’effroi général.

— Quoi! vous partez ?.… La soirée commence à peine... li n’est que trois heures du matin.

— Ah! cest mal, fit l’Espagnole, lorsque VOUS nous gagnez tant d'argent. | — Monsieur a peur de perdre, fit Antonine.

— J'avais plus de confiance en vous, mon cher comte, s'écria Pélagie. | Vibert comprit que son départ serait mal interprété, et qu’il commettrait une imprudence en mécontentiant trop vivement les gens avec lesquels il se trouvait. — Mesdaimes, dit-il, je suis obligé de reconduire chez elle, la personne avec laquelle je suis venu parmi vous el que l’ardeur du jeu vous fait oublier; mais je serai de retour dans un instant, et je laisse mon argent sur la table pour marquer ma place.

Cette dernière phrase leva tous les obstacles ; Vibert rejoignit Julia et sortit avec elle.

— Eh bien ? lui demanda-t-il en descendant l'escalier. — Je l'ai reñcontré, comme vous l'aviez prévu, répoñdit-elle, mais le reverrai-je ? , | — Sans doute ; si vous ne deviez pas vous TEVOÏT, cette première entrevue serait inutile.

— Où le retrouverai-je ? Je désire ne pas revenir dans ,

cette maison, au milieu de cette société qui n’est pas kB micnne. |

— Vous n’y reviendrez pas.

— Alors qu’avez-vous imaginé ?

— Rien encore; rnais j'imaginerai, fiez-vous à moi.

Puis-je vous demander, continua Vibert, si vos convic-

LU , e.

tions, à l'égard de Savari, ont été ébranlées par la conversation que vous avez dû avoir avec lui ?

DE LA RUE DE LA PAIX u9

— Elles n’ont pas été ébranlées, mais rien n'est venu les fortifier.

En parlant ainsi, ils avaient descendu l'escalier et gagné la rue.

— Je suis obligé de remonter chez cette madame d'Ermont, dit Vibert.

— Rien n’est plus facile. Faites avancer une voiture, et donnez mon adresse au cocher. |

— Vous ne craignez pas de rentrer seule à cette heure avancée, madame ? J'ai le temps de vous reconduire.

— Non, merci. Si je veux remplir jusqu'au bout Ja tâche que je me suis imposée, j je dois me familiariser avec toutes les difficultés de ma position. |

Un fiacre rentrait à vide; on lui fit signe de s'arrêter, et Julia y prit place.

— J'aurai l'honneur, madame, dit Vibert en fermant la portière, de vous voir demain pour que nous décidions ce qu'il conviendra de faire.

— Je serai toute la journée chez moi, répondit-elle.

Vibert suivit un instant des yeux la voiture qui emportait Julia Vidal. Quelqu'un qui l’eût observé en ce moment aurait trouvé dans son regard quelque chose d’étrange. Mais bientôt il porta la main à son front comme s’il vou- Jait en chasser certaines pensées qui l’obsédaient ; sa petite taille se redressa, ses yeux prirent une autre expression, et il se dirigea vivement vers la maison qu’il venait de quitter, .

— Le premier pas est fait, se dit-il, en gravissant l’es- Calier ; mais le second ?.… Si cette nuit même je n’ai pas trouvé moyen de lier une intrigue avec ce Savari, il nous échappera. Comment faire naître, sans lui donner l’éveil, une occasion de nous revoir, de nous revoir souvent ?.…

Ah! continua-t-il, faudra-t-il donc toujours que les meilleurs esprits, ceux qu'aucun danger, aucun obstacle important n’arrêtent, aient à compter avec les plus petites difficultés et soient vaincus par elles!

Tout à coup il s'arrêta en s’écriant :

— Eh} parbleu, j'ai trouvé; Euréka ! dirait mon protecteur, le marquis de X... Pourquoi la fortune qui vient de me seconder m’abandonnerait-elle ?

Ï! sonna à la porte de Pélagie d'Ermont et fut introduit.

Il était environ trois heures du matin.

Pendant l'absence de Vibert, le baccara avait pris une nouvelle animation. Savari tenait les cartes et la fortune le favorisait ; il avait près de trois mille francs en banque.

Vibert vint s'asseoir sans bruit et attendit.

Au bout d’un instant ce fut à lui qu on remit les cartes du tableau de droite.

Suivant le terme consacré : il avait la main.

— Faites vos jeux, messieurs, dit Savari.

— Quel est votre enjeu ? demanda quelqu'un à Vibert.

— Je fais banquo, répliqua celui-ci. 7

— Vous voulez dire : reste de banque, après tout le monde ?

— Non, banquo du tout et à moi seul, n’en ai-je pas le droit ?

— Parfaitement, répondirent les joueurs en retirant les enjeux qu'ils avaient déjà avancés.

— Quel côté prenez-vous? demanda le banquier à son adversaire. Votre tableau ? L'autre? Ou bien préférezvous jouer à cheval?

— À cheval! soit! Je ne saïs pas ce que cela veut dire, fit-il en prenant son air innocent. Raison de plus pour gagner.

Savari, malgré sa grande habitude du jeu, fut intimidé.

Rien n'épouvante un joueur comme dese trouver en face d'un adversaire qui, d'une part, semble sûr de son fait,

qui, de l’autre, joue pour la première fois. Aucun de ces détails n’était inconnu de Vibert; il savait en tirer habilement parti.

Savari distribua les cartes, regarda son jeu, et dit :

— J’abats, j'ai huit.

— . Alors, je dois avoir neuf, répliqua l'agent de police avec un sang-froid imperturbable.

En effet, il avait neuf des deux côtés.

Savari, désolé d’avoir perdu en un seul coup tout l’argent péniblement gagné, espérant recouvrer la veine et désireux de prendre sa revanche sur Vibert, dont l’assurance l’exaspérait, voulut tailler une nouvelle banque avec le billet de mille francs qui lui restait.

Les premières failles furent heureuses; en moins de dix minutes, il quadrupla son capital, aux dépens de tous les joueurs réunis. Vibert seul ne tint aucun coup; il s'était levé, et, adossé à la cheminée, il fumait une cigarette d’un air indifférent ; mais après deux abattages du banquier, il s’avança vers la table de jeu et dit, commeil

‘avait fait précédemment : « Banquo! »

— Encore! s’écria Savari effrayé.

— Vous avez le droit de quitter la banque, lui fit-on observer.

— Eh bien ! non, s’écria-t-il ; je ne la quitterai pas.

— À votre aise, dit Vibert, en jetant sur la table son portefeuille, où de véritables billets de banque étaient venus remplacer depuis un instant les fausses liasses qu il avait imaginées.

Un coup presque analogue au nremier se représenta.

SR

La banque santa une seconde fois, et l'argent amassé par Savari passa dans les mains de Vibert. Cette fois il y eut des applaudissements. L’Italien était décidément en hausse auprès des femmes.

Savari, à bout de ressources, quitta la banque, et Vibert la prit à son tour. Mais, au lieu de mettre un millier de francs comme enjeu, il étala devant lui quinze mille francs. Grâce à cette mise de fonds, il allait étayer sa veine d’une force considérable : la force du capital. |

En effet, ce qui donne une grande puissance aux établissements de jeu d'Allemagne, ce ne sont pas seulement les zéros de la roulette et les refaits du trente-etquarante, c'est la somme considérable mise à la disposition de la banque. Toutes les petites bourses viennent se déverser dans cette grosse bourse, par suite du proverbe: l’eau va toujours à la rivière.

existe à Paris un homme bien connu, dont la fortune monte, dit-on, à huit ou dix millions. 1l la doit principalement au jeu, qui pour lui a été une sorte de profession, d'entreprise commerciale. Dans l'exercice de cette industrie, il a apporté une probité relative, et n’a jamais eu recours, durant sa longue carrière, ni aux cartes bizeautées, ni aux mains préparées, ni à toutes les infâmes petites roueries qui sont en usage parini les joueurs déloyaux. Il s'est contenté, au lieu de jouer contre la Banque, de se faire banquier et d’avoir toujours, devant lui, des sommes importantes avec lesquelles il pouvait tenir tête à la mauvaise fortune et attendre la veine. Son salon, où s’est réunie pendant assez longtemps une société d'élite, était devenu une succursale des jeux d'Allemagne. Au lieu de partir pour Hombourg, on se faisait conduire, après son diner, chez X..., qui vous reeevait à ravir, vous offrait

des cigares, des rafratchissements, vous charmait par son esprit des plus vifs, et, par-dessus le marché, vous gagnait votre argent.

Vibert, en sa qualité d’ancien secrétaire d’un commissariat de police, connaissait toutes les étrangetés parisiennes ; il avait sans doute entendu parler de X..., de sa façon d’opérer et il essayait de limiter. Ses quinze mille francs firent merveille ; au bout de quelques instants tout l'argent qui était répandu sur la table vint grossir sa banque ; le gros capital absorbait les petits capitaux.

Alors il arriva ce qui arrive toujours dans des parties de ce genre, qui ne sont pas régulières et où aucun statut ne rappelle à l’ordre : après avoir joué de l’argent comptant on joua sur parole. |

C'est là que Vibert attendait Savari.

Celui-ci, intimidé par les premiers succès de son adversaire, et connaissant, par suite d’une longue expérience, les dangers de la nouvelle partie qui s’était engagée, ne se risqua d’abord qu'avec une grande réserve. Peut-être mème aurait-il renoncé à lutter plus longtemps contre la mauvaise fortune, s’il eût commencé par perdre. Mais le hasard voulut qu'il gagriât les premiers cinq cents francs faits sur parole ; il crut que la veine lui était revenue et qu'il allait reprendre à Vibert tout ce que celui-ci lui avait enlevé. Îl joua, il joua sans prudence, avec une sorte d’emportement et de fièvre, et il recommença à perdre. Toute l’habileté que dix ans de pratique lui avaient donnée, ne lui servit à rien. C’est qu’il ne s'agissait pas seulement pour lui, comme dans les parties précédentes, de perdre de l'argent ou d’en gagner, il ne luttait plus contre un être impersonnél : un banquier, ou contre une chose matérielle : un jéu de cartes, il luttait contre un

homme, contre Vibert, dont le bonheur constant l’exaspérait, dont le sang-froid l’irritait, dont les manières càlines, le ton patelin, la politesse exagérée, surexcitaient son système nerveux au delà de toute expression. [Il sentait que cet adversaire lui était hostile; il ne savait pas pourquoi, il était à cent lieues de se douter des projets de Vibert ; il le prenait de bonne foi pour un étranger, mais quelque chose lui disait : Tu es en face d’un ennemi, méfie-toi.

Et plus il allait, plus il s’opiniâtrait à vaincre cet invincible ennemi.

Une sorte d'ivresse, la plus dangereuse de toutes, celle que procure le jeu, s’était emparée de son esprit; les cartes étalées sur la table n'étaient plus des cartes pour lui, c’étaient des épées dont il essayait de diriger la pointe contre la poitrine de Vibert. Mais celui-ci, prompt à la riposte, parait le coup de son adversaire, et lui portait, à chaque reprise, une botte nouvelle. Du reste, la lutte était devenue générale, la mêlée terrible. Depuis que l’argent de tous les joueurs avait passé dans la banque de Vibert, des papiers de toutes les formes, de toutes les dimensions, des pavillons de toutes sortes encombraient la table de jeu. Celui-ci écrivait surun chiffon de papier : « bon pour dix louis, bon pour mille francs. » Celui-là avançait une bague, et disait : elle vaut vingt-cinq louis. Cet autre, qui avait déjà mis en gage ses clefs, sa montre ses boutons de manchettes, fouillait une dernière fois dans sa poche, n'y trouvait qu'un cure-dents, et le remetiant au banquier, s’écriait : ce cure-dent représente nc GA EU de renis objets sans Valeur. ne valeur exagérée à ces diffé-

ur, se les disputant avec opiniâtreté,

comme s’il se fût agi d’une fortune. Et cependant, la puissance de l'or est telle que si, par aventure, il arrivait Âun véritable louis de s’égarer sur la table, chaque

joueur faisait aussitôt mille efforts pour le posséder; tel

qui n’avait pas confiance dans un coup, se décidait à le tenir, parce que dans la masse de son adversaire, il avait vu subitement étinceler ce louis solitaire. .

À huit heures dn matin, Vibert tenait toujours la banque. Il avait eu seulement, depuis longtemps, l'extrême

prudence d’étouffer, dans son portefeuille et dans ses

poches, tous les billets signés Savari et tout l'argent monnayé. Îl ne jouait plus qu'avec l’argent qui lui était

dû, etaux cure-dents qu’on avançait conire lui, il se

contentait d’opposer d’autres cure-dents ou des objets d’une valeur purement morale. Il ne semblait attacher une réelle importance qu’aux pavillons qui lui venaient de Savari. Ceux-là, Vibert les respectait à l’égal des billets de banque; il les mettait, en tas, dans un petit coin, et ne s’en servait jamais pour payer les coups qu’il perdait.Il arriva même qu'ayant à remettre cinq cents francs à l’Es-

pagnole, il préféra lui donner vingt-cinq. louis tirés de sa

poehe, qu’un bon signé « Savari » qu’il avait sous la main. Enfin, lorsque le tas Savari eut atteint des proportions

respectables, Vibert déclara qu’il était brisé, et que son

lit le réclamaït impérieusement. Cette déclaration n'avait rien d’insolite. On avait commencé par se promettre de quitter le jeu à huit heures, puis à neuf puis à dix, il était onze heures, ei ceux qui gagnaient le plus pouvaient se retirer sans être accusés de faire Charlemagne.

On obtint cependant de Vibert qu'il conserverait encore les cartes pendant une taille. Il y consentit et tint cette dernière banque avec un laisser-aller, des manières de

grand seigneur qui lui valurent toutes les sympathies. Il paraissait même désirer faire des fautes pour que chacun

pût s'acquitter. Aussi, à la fin de la taille, ces dames :

avaient-elles regagné leurs bagues, tous ces messieurs leurs bons, leurs bijoux et leurs cure-dents. Savari seul, tous comptes faits, restait devoir, sur parole, quatorze mille francs à Vibert.

La partie était finie : on se leva, on se détira les bras et les jambes; mille fatigues diverses, que la fièvre du jeu

faisait oublier, accablèrent chacun dès qu’on ne joua plus. En même temps, grâce aux rideaux trop brusquement

ouverts, le soleil pénétra à flots dans le salon et vint :

humilier de ses brillantes clartés les bougies expirantes. On se regarda, et on se trouva horriblement laid; les femmes présentaient surtout un assez désillusionnant

spectacle : le blanc de perle, le rouge dont elles s'étaient parées la veille, le noir qui leur avait servi à agrandir

leurs yeux, toutes choses à peu près inaperçues à la lumière, mais qui ne pouvaient supporter l'éclat du grand jour, leur donnaient un aspect étrange.

On envoya chercher des voitures, et chacun regagna son domicile. |

Avant de prendre congé de Vibert, Savari lui avait dit : — Où dois-je, monsieur, vous faire rémetire le montant de ma dette ? oe |

— Si vous le voulez bien, rue Richelieu, à l'hôtel des Princes, où j'habite provisoirement, avait répondu sans hésiter l'agent de police, qui s'attendait à cette question.

Ils s'étaient salués courtoisement et chacun d’eux était parti de son côté.

Vibert descendit à pied la rue Blanche. Il avait besoin de marcher, de respirer. Sa tête était lourde, ses yeux le brûlaient, il se sentait des douleurs dans les articulations. | °

On serait fatigué à moins : s’asseoir sur une chaise à minuit, rester à la même place jasqu'à onze heures du matin, et pendant tout ce temps, tourner toujours des cartes, dire sans cesse les mêmes paroles, faire les mêmes : gestes, n’oser ni se lever, ni marcher, de peur de changer la veine, avoir faim et ne pas manger pour ne pas perdre une minute, mourir de soif et ne pas boire dans la crainte de laisser, dans son verre, le sang-froid qui est si nécessaire au jeu, vivre enfin dans une atmosphère malsaine, au milieu d’une fumée de tabac qui vous aveugle!

Mais la passion du jeu rend insensible à toutes les privations, à toutes les souffrances physiques et morales. Un joueur, tant qu'il a des cartes, de l'argent et un adversaire, nest jamais malheureux : rien ne l’atteint. Enfermez quatre véritables joueurs dans le même cachot, en leur donnant Jes moyens de satisfaire leur passion, et vous r’aurez à leur reprocher aucune tentative d’évasion. Bien plus, le jour de la délivrance, si quelque grosse partie est engagée entre eux, ils vous demanderont un supplément de prison.

Au milieu de ses fatigues, Vibert ne sowfrait pas du besoin de dormir ; on n’a pas sommeil lorsqu'on a gagné äu jeu. On compte son argent, on fait des calculs qui

tiennent éveillé; on se livre à mille folies. Ce sont les . joueurs malheureux qui s’endorment d’un lourd sommeil en rentrant chez eux; ils oublient ainsi une perte toujours sensible, quelle qu’elle soit et quelle que soit leur fortune. Puis il leur faut recouvrer des forces pour courir le lendemain à la recherche de sommes considérables, qu’ils ont souvent perdues sur parole et qu’ils n’ont pas chez eux.

| Cependant Vibert ne devait pas être absolument rangé dans la catégorie des joueurs heureux. Ce n’était pas le bonheur d’avoir gagné et de compter de l’or dans sa poche qui le tenait éveillé; c'était la satisfaction d’avoir remporté une première victoire, d’avoir fait une belle entrée en campagne. Il ne se disait pas : avec tous ces billets de banque, quels caprices je vais satisfaire! Il s’écriait : mon débiteur Savari se trouve à ma merci, c’est ma chose, je l’emprisonne plus étroitement qu’on ne l'avait emprisonné à la Conciergerie; je le tiens au secret, et il faudra bien qu’il parle. Je suis un plus terrible juge d'instruction que M. Gourhet, car j'ai le temps et l’espace devant moi et une femme à mes côtés, une femme dont.je dispose, une femme plus dévouée que moi-même à mes projets. Puis il ajoutait : Avec l’argent conrptant que j'ai gagné et que je sens là, dans ma poche, je puis vivre de la même vie que Savari, partager ses goûts, ses plaisirs, le suivre pas à pas, dîner au Café Anglais s’il le faut, moi l'homme des restaurants à vingtdeux sous ; prendre un remise, moi qui hésitais à monter dans un omnibus. Enfin, je puis m’entourer de tout le luxe désirable et tromper chacun sur ma personnalité ; Car aucune personne douée de raison ne supposera qu'un employé subalterne du gouvernement

jette l'argent par la fenêtre. Cela ne se serait jamais vu.

Et, s'arrêtant tout à coup, Vibert s’écriait encore :

« Dire que j'arriverai au résultat désiré avec mes seules ressources, sans avoir recours à la bourse que le marquis de X... a mise à ma disposition, et sags que le Ministre de l’intérieur ait à m’octroyer des fonds secrets. Fonds secrets, ajoutait-il en ‘souriant, expression des plus justes. Ces fonds-là sont si secrets, si secrets, que nous, les employés de la police secrète, nous ne les voyons jamais. Et il y a encore des gens qui nous soupçonnent de vivre sur le pied de cinquante mille livres de rente; comme on se trompe ! »

Tout en causant ainsi avec lui-même, Vibert, après avoir descendu la rue Blanche, aväit gagné les boulevards par la Chaussée-d’Antin. Sa tête lui semblait plus légère ; ses jambes avaient plus de souplesse, le grand air avait

‘mfraichi ses yeux; ilse sentait dispos, alerte, prêt à recommencer. En même temps, comme un général prudent qui ne s’endort pas sur le succès, il venait d’échafauder un nouveau plan. Îl ne s'agissait plus que de le mettre à exécution, et il s’en occupa immédiatement.

‘ Î monta d’abord dans le premier fiacre qu'il rencontra et se fit conduire rue de l’Arbre-Sec, devant la modeste maison qu'il habitait. Parvenu à son cinquième étage, il mit un peu d'ordre dans sa toilette, plaça la plus grande partie de son argent en lieu sûr, écrivit au marquis de X..., suivant la promesse qu’il lui en avait faite dans sa dernière lettre, et redescendit rejoindre son fiacre qui le conduisit rue de la Paix.

Julia Vidal l’attendait.

I lui fit part de ce qui s'était passé chez Pélagie d’Ermont, dans la seconde moitié de la nuit, et lui commu-

niqua ensuite ses nouveaux projets qu'elle approuva.

— Du moment où vous consentez à vous rencontrer le plus souvent possible avec Savari, dit-il en terminant, vous

ne pouvez pas continuer à vivre dans cette maison. Si

l’idée lui venait un jour de vous suivre jusqu'ici, il saurait qui vous êtes, et tout serait perdu.

— Évidemment.

— Vous êtes décidée alors à changer de domicile ?

— Non, je garde eet appartement; il me rappelle trop de souvenirs pour que je consente à le quitter. Mais j'en puis louer un autre où je me rendrai quand il le faudra.

— M'autorisez-vous à choisir cé logement ?

— Oui.

— Où désirez-vous habiter ?

— Peu m'importe. Vous me ferez simple.nent parvenir

ma nouvelle adresse.

— Vous la recevrez ce soir.

En quittant Julia, Vibert, soigneux-des moindres détails: |

se dirigea vers le marché du Temple. Il y acheta deux malles d'occasion ; elles devaient avoir appartenu à quelque riche étranger et portaient encore le cachet des pays qu'elles avaient traversés. Il les remplit d’une infinité de choses qui se trouvaient pour ainsi dire sous la main dans ce vaste marché : nécessaires de toilette armoriés. buvards avec chiffres, cannes à pommes d’or, chemises toutes faites, vêtements élégants. L'aspect de ces malles pleines à déborder devait inspirer une confiance sans limite aux gens de l'hôtel qu'il allait habiter.

Î ne s'agissait plus que de trouver à se loger dans l'hôtel désigné d'avance à Savari, et où celui-ci, d’après les calculs de Vibert, ne devait pas tarder à se rendre.

L'hôtel des Princes, sur l'emplacement duquel est con

DE LA RUE DE LA PAIX 134 struit aujourd’hui le passage Mirès, jouissait en 14847 d'une

certaine renommée. C'était le Grand-Hôtel de l’époque. Le seul appartement qu'on put offrir à Vibert revenait à

quinze francs par jour; mais le comte de Rubini ne regar-

dait plus à la dépense. Depuis le matin il était devenu si prodigue qu'il ne se reconnaissait plus lui-même; aussi Son premier soin, lorsqu'on le laissa seul, fut-il de se re-

garder à une glace, pour voir si c'était bien lui, Vibert,

qui prenait des voitures à l'heure et qui demeurait au

second, sur la rue, à l'hôtel des Princes.

La glace lui renvoya sa fidèle image. Seulement il

se trouva embelli ; le luxe, paraît-il, lui allait bien.

Lorsqu’il eut ouvert et vidé ses malles, étalé ses nécessaires sur les commodes, rempli les armoires de vêtements et de linge, lorsqu'il se fut livré enfin à toute la mise en scène qu’il avait imaginée, il sortit de son appartement avec fracas, prit de grands airs pourpasser devant lesgens de la maison, donna des ordres au bureau, afin qu'on fit venir le lendemain, à son lever, le coiffeur, le

bottier et le chapelier de l'hôtel, et gagna le boulevard

pour se mettre en quête du logement destiné à Julia Vidal.

ll eût cependant été préférable qu'elle demeurât comme lui à l'hôtel des Princes, et s’il était venu lui dire : J’ai trouvé un appartement pour vous à côté du mien, elle n'aurait probablement fait aucune observation.

Julia n’avait qu’une préoccupation : se venger ! Vibert, pour elle, n’était pas un homme, c’était un moyen.

Et tous les moyens étaient bons à cette épouse outragée, à cette Italienne, dominée parla plus grande des passions : la haine!

Mais si, pour elle, il n’était pas un homme, pour lui elle était peut-être uné femme. Et l’agent de police avait,

132 LE DRAME à l’égard de cette femme, de bizarres délicatesses. I ne

consentait à la compromettre qu’autant qu'il ne pouvait agir autrement. Îl avait une préoccupation constante :

arriver à son but, sans que Julia Vidal eût à souffrir dans sa dignité de femme.

Aussi, se montra-t-il très-difficile dans le choix de : l'appartement qu’il avait mission de trouver. L’un était trop rapproché de l’hôtel des Princes, l’autre en était

trop éloigné. Celui-ci était au quatrième étage, madame Vidal ne pouyait monter si haut. Ici, les cheminées fumaient 4 là, il y avait un fâcheux vis-à-vis. Ce dernier

logement convenait sous tous les rapports, mais il était,

trop cher, et comme Julia n'avait pas gagné d’argent au . jeu, qu’elle ne recevait aucun subside de la police et

qu’elle allait vivre à ses frais, Vibert, si prodigue pour son

pfopre compte, se montrait économe pour elle.

Enfin, après avoir longtemps cherché, il choisit un appartement situé rue de Grammont. Il déclara l'arrêter pour une de ses parcntes qui portait le même nom que lui, la comtesse de Rubini.

Cet appartement avait un grand avantage ; il se trouvait être tout meublé, sans faire partie cependant d’une maison meublée. Le locataire qui l’habitait précédemment, obligé de quitter subitement Paris, essayait de tirer parti, pendant son absence, de son bail et de son mobilier. Sans être neuf, ce mobilier était encore frais et de bon goût ; il ne pouvait froisser aucune des légitimes susceptibilités d’une femme élégante. Mais ce qui parut séduire principalement Vibert, c’est que ce logement se trouvait avoir deux entrées sur deux escaliers différents. Ainsi, le salon, outre sa principale communication avec la salle à manger et l’entrée priacipale, s’ouvrait encore,

à l’aide d’une porte vitrée, sur un petit corrider conduisant à un escalier de service.

Vibert, toujours prévoyant, s’arrangea de façon à rester seul un instant dans l’appartement qu'on lui faisait visiter. Il profita de cette solitude pour mettre dans sa’ po— che la clef du petit escalier de service, et pour ménager dans la porte vitrée une ouverture qui pouvait permettre de voir et d'entendre ce qui se passait dans le salon. « On ne sait pas ce qui peut arriver, pensait-il, toute précaution est bonne à prendre. Elle est quelquefois inutile, mais elle ne nuit jamais. »

Depuis plus de trente-six heures, l’agent de police n'avait pas goûté un instant de repos. Il rentra de bonne heure et se coucha aussitôt. Cependant il ne dormit pas du profond sommeil qui semblait lui être dû. Habitué à être mal couché, rue de l’Arbre-Sec, il se trouvait peutêtre gêné sur son sommier élastique, ses trois matelas et son lit de plume de l’hôtel des Princes.

Peut-être, aussi, quelque souvenir le tenait-il éveillé ?

Le lendemain, Vibert, après avoir conféré avec ses différents fournisseurs, se fit servir à déjeuner et attendit de pied ferme Savari. Les dettes de jeu se payant d'ordinaire dans les vingt-quatre heures, il était en droit d’espérer queson débiteur de la veille ne tarderait pas à apparaître.

-Ï n’avait qu’une crainte, c'était que Savari fût parvenu à se procurer les quatorze mille francs dus, et qu'il les apportât. Cette exactitude eüt comblé de joie tout autre

‘ créancier, mais elle causait à Vibert les plus grandes inquiétudes, car tout son plan reposait sur impossibilité probable où devait se trouver son débiteur, de régler sa dette. Quant à se dire : il se contentera de ne pas payer et ne don-" nera pas signe d'existence, ce qui s’est vu et se voit tous les jours, l’idée ne lui en vint même pas. Savari, depuis son arrestation, se trouvait dans une position trop fausse pour se permettre de telles incartades. Il était aussi trop prudent pour blesser, en ce moment, de justes susceptibilités, pour faire du bruit autour de son nom, ei réveiller ainsi forcément l'attention sur la triste affaire où il avait été mêlé. [1 était donc évident pour Vibert que son débiteur païerait, ou bien, ce qui était plus probable, que, nepouvant payer, il demanderait du temps.

À une heure de l'après-midi, Savari cependant ne s'était pas encore fait annoncer, et Vibert, à qui l'inaction et l'isolement portaient sur les nerfs, ne pouvait s'empêcher de concevoir quelques craintes : « Si, aulieu de s'expliquer verbalement avec moi, il allait m'écrire, se disait-il. Pourtant, il me semble difficile qu'il ne désire pas se rencontrer de nouveau avec elle !.. il est impossible, tout blasé qu'il soit, qu'elle n'ait pas produit une impression sur son esprit. » Vibert n’admettait pas que Julia Vidal pût passer maperçue, et qu'après l'avoir vue, on ne désirât pas la revoir.

À trois heures, son irritation nerveuse se calma, ses incertitudes cessèrent ; un garçon de l'hôtel vint le pré- . venir que quelqu'un demandait à être introduit auprès du comte de Ruübini.

— Faites entrer, dit Vibert qui faillit ne pas se reconnaître, tant le nom dont il s’était affublé était” nouveau pour lui.

__ DE LA RÜE DE LA PAIX 135 | Dès qu’Albert Savari parut, l’agent de police courut à sa rencontre. | ___ — Ah! c’est vous, cher monsieur, lui dit-il en reprenant son accent italien, son intempérance de langue . etses manières engageantes, entrez donc, je vous prie. Je suis enchanté de vous voir. Vous êtes-vous bien porté depuis hier ? Je parie, que vous avez passé tout votre temps au lit. C’est comme moi ; j'ai pris un bain hier en rentrant, j'ai déjeuné au champagne. Ah! que votre champagne est bon! on viendrait en France, seulement pour en boire. Ensuite je me suis couché, je dormais encore il y a une heure à peine.

— J'ai moins dormi que vous, dit Savari, lorsqu’ enfin il put placer un mot.

— Et pourquoi? Vous deviez être fatigué, cependant.

— Oui, mais j'étais préoccupé.

— Préoccupé, allons donc! Est-ce que le sommeil ne doit pas avoir raison des plus grandes préoccupätions. Ah! je devine, je gagerais que vous êtes amoureux d’une des jolies personnes qui se trouvaient chez mâdame d’Ermont. Le fait est qu’il y en avait de charmantes. Quelle grâce, quel esprit, quelle élégance ! Ah ! les Parisiennes ! On a bien raison de les vanter. Nos Italiennes ne sont rien auprès d'elles.

— Monsieur... hasarda Savari. |

—Non, non; par politesse, vous allez me dire du bien de mes compatriotes. Mais vous ne changerez pas mon opinion sur leur compte ; je vous soutiens qu’elles ne valent pas les vôtres. Tenez, ma parente que je vous ai présentée…

— Votre parente ? dit Savari-avec étonnement, comme Vibert l'avait prévu, |

— Oui, ne vous la rappelez-vous pas ?

__ — Au contraire; mais je ne la croyais pas votre parente. ; — Pourquoi cela ?

= — Mais... parce que vous l’avez conduite chez madame d'Ermont.

— Qu’'y a-t-il là d’étonnant ? demanda Vibert, le plus naïvement du monde. "

, — Vous ne savez donc pas dans quelle société vous étiez ? demanda Savari à son tour.

— Dans une société... une société où l’on joue amx cartes. Ne m’a-t-on pas dit qu’on jouait maintenant, à Paris, dans tous les salons.

— Peut-être. Mais on ne joue, d’une certaine façon et jusqu’à onze heures du matin, que dans certains salons et dans un certain monde.

__ — Que me dites-vous là ? Ma parente était donc déplacée chez madame Pélagie ?

— Puisque vous m’interrogez, je vous répondrai : oui.

— Ah! mon Dieu! Ce que c’est que d’être étranger, de ne pas connaître les usages, et moi qui croyais... Un

de mes amis m'avait dit, lorsque j'ai quitté Naples : allez de ma part chez madame d’Ermont, rue Blanche, 10, c’est une charmante femme ; sa maison est très-agréable et on y reçoit très-bien. |

— En effet, on reçoit beaucoup, fit observer Savari en! souriant.

— Et moi, je n’ai rien eu de plus pressé que de faire ma visite et de présenter ma parente. Heureusement qu'elle n’a causé avec personne, tout le monde jouait et on ne s'est pas occupé d'elle. Mais savez-vous que Paris ne ressemble pas à nos villes d'Italie; j’ai toute une éducation à faire.

La

! — Sous certains rapports seulement, dit poliment Savari.

— Ah ! si quelqu'un voulait s’en charger, continua Vibert, Je tremble à la pensée de faire une nouvelle gaucherie. Cette madame Pélagie d'Ermont, lorsque je suis allé la voir dans la journée, m'avait paru si bien.

- — En votre qualité d’étranger, vous pouviez, en effet, vous y tromper. Madame d'Érmont a été autrefois une femme mariée, une femme du monde, mais... très autrefois. Elle à encore de bonnes manières lorsqu’elle le veut, et probablement elle l’a voulu avec vous.

— Au point que je m’y suis laissé prendre. Ah [ mon Dieu ! si ma parente se doutait ! C’est cependant avec une bonne intention que je l’ai conduite à cette soirée. Pauvre femme ! Elle est veuve depuis six mois et d'une tristesse qui aurait fini par déranger sa santé, si elle ne s’était pas décidée à venir en France avec moi. Le voyage ‘lui avait déjà fait un peu de bien, et dès mon arrivée à Paris, j’essayais de lui procurer quelque distraction. Il paraît que pour mon début je n’ai pas eu la main heureuse. J'aurais dû demander plus de renseignements à l’ami qui m'avait parlé de madame d’Ermont. Ïl a cru que je voyageais en garçon, et il m’aura indiqué une maison où l’on ne reçoit ! que les garçons.

— Oh! Pélagie n’est pas si exclusive, fit observer Savari, elle reçoit aussi les maris, mais sans leurs femmes.

— Je ne pardonnerai jamais à madame d'Ermont de ne m'avoir pas averti.

— Vous auriez peut-être tort. Mettez-vous à sa place. Îl lui était difficile de vous dire: Vous me prenez, mon-

Sieur, pour une honnête femme, je n’en suis pas une.

— C'est juste. Vous avez raison. C’est très-juste.

— Puis Pélagie a peut-être cru que cette dame n’était pas votre parente autant que vous le disiez. Nous autres Français, lorsque nous voyageons avec notre maîtresse, il nous arrive” quelquefois d’essayer de là faire passer pour une parente, afin de sauver, dans son intérêt et dans le nôtre, certaines apparences.

— Ce n’est pas ici le cas, je vous assure, s’écria Vibert, avec une vivacité parfaitement jouée, ma parente est bien ma parente, une Rubini comme moi, elle avait épousé un de ses cousins qui était aussi le mien.

— Je n’en doute pas, monsieur.

— C’est par suite de son état de santé qu’elle s’est décidée à voyager avec moi; mais nous ne demeurons même pas ensemble; je suis descendu à l’hôtel et elle habite rue de Grammont. Vous voyez bien que.

— Je vous le répète, monsieur, je n’ai aucun doute à cet égard, s’empressa de répliquer Savari, que l’insistance naïve du comte de Rubini commençait à fatiguer J'étais venu, continua-t-il.…

Vibert s’empressa de l’interrompre.

— Vous étiez venu pour régler certaine petite affaire, allez vous dire. Ne parlons donc pas de cette bagatelle.

— Cependant.

— Permettez-moi plutôt de croire que vous désiriez nouer avec nioi de bonnes relations qui me seraient vraiment précieuses. Quant à la petite somme que j'ai et le malheur de vous gagner, veuillez Ja mettre là, sur cette table, et causons d’autre chose.

— C’est que... dit Savari, d'autant plus mal à l'aise vis-à-vis de son créancier, que celui-ci traitait plus légèrement sa dette.

— C'est que...? demanda négligemment Vibert,

— Je me trouve forcé de rester quelques jours encore votre débiteur. Par suite de différentes pertes, je suis en ce moment fort gêné, et...

— Quoi! vraiment! fit l'agent de police, du ton d’une personne qui trouve étonnant qu’on soit gèné pour si peu.

— Et je viens, monsieur le comte, continua Savari, vous prier, d'une part, de.me garder le secret sur ma gène momentanée, et d’autre part, de me donrier un peu de temps pour Mm'äcquitter envers vous.

— Mais avec un plaisir extrême, répliqua Vibert, je vous donne, mon cher monsieur, tout le temps qu’il vous faudra. Huit jours, quinze jours même. Vous avez sans doute des fonds à déplacer, c’est tout naturel. J'aurais mauvaise grâce à vous refuser ce que vous désirez, moi qui me trouve avoir un service important à réclamer de votre courtoisie.

— Vous?

— Mon Dieu, oui; me permettez-vous de m’expliquer ?

— Je vous en prie.

— Vous avez pu en juger par vous-même, reprit Vibert avec cet sbandon et cette bonhomie dornit il savait faire un si habile usage : je n’ai aucune expérience du monde

parisien et je suis exposé à m'y fourvoyer à chaque

pas, Si je de suis pas guidé pas un intelligent cicerone. Aussi, ai-je saisi avec empressement l’occas'oh de faire F] connaissance d’un homme tel que vous, et viens-je lui demander franchement de m'aider de ses cohseils’et de ses lumières. ;

— Je suis à votre disposition, monsieur, répondit viverhetit Savari.

La proposition qu’on lui faisait était trop belle pour qu’il ne s’empressât pas de l’accepter. Îl entrevoyait déjà vaguement la possibilité de n’avoir plus à s'occuper d’une dette qui depuis la veille, par les raisons que nous avons expliquées et qu'avait parfaitement devinées Vibert, lui causait de grands soucis. En effet, les dettes de jeu

‘ne peuvent être considérées comme véritablement sérieuses qu'entre étrangers ou au moins entre simples connaissances. L’intimité de deux personnes ne suffit pas pour annuler leurs dettes vis-à-vis l’une de l’autre ; mais elle exclut toute espèce de rigueur, toute échéance trop rapprochée, toute mise en demeure brutale.

— Je vous remercie de votre amabilité, dit Vibert à

Savari, lorsque celui-ci eut déclaré se mettre à sa disposition. Cependant prenez garde de vous engager au delà de vos forces. Je ne suis pas seul ; j’ai avec moi une personne triste, souffrante, que j'ai mission de distraire. Entre garçons nous nous arrangerions toujours ; je parviendrais peut-être même à vous rendre ma société supportable, car je partagerais vos goûts, je me plierais à vos habitudes, j'aimerais vos plaisirs, qui deviendraient les miens. Mais, en vous chargeant de moi, vous vous chargez de ma parente. C'est d’elle surtout qu'il faudra vous occuper : c’est moins facile.

!— Pourquoi cela? répondit Savari; dans le court entretien que j'ai pu avoir avoir madame votre parente, elle m'a paru une très-aimable personne.

| — Sans doute, sans doute, elle est très-aimable, pour des Italiens. Elle avait même, j’en conviens, dans le monde, à Naples, avant et pendant son mariage, une

grande réputation d'esprit. Mais vous êtes gâtés sous ce rapport et sous bien d’autres, messieurs les Parisiens,

D ne em nd 2

N’essayez donc pas de me donner le change : en fous occupant de nous, c’est un service que vous nous rendrez, pas autre chose.

— Si vous l’exigez, ce sera un service.

— À la bonne heure! Alors j’accepte et je ne tarderai pas à mettre votre amabilité à l'épreuve, je vous en avertis.

— Tant mieux.

— J'ai d’abord une foule de petits renseignements précieux à vous demander ; des adresses, des noms de fournisseurs, puis des conseils, beaucoup de conseils ; nous comptons rester à Paris au moins tout l'hiver, et nous voudrions le passer le plus agréablement possible. Que doit-on voir ? Où faut-il aller? Tout cela est fort embarrassant, je vous assure, et vous pouvez nous être d'une grande utilité. Quand puis-je vous présenter à ma parente, chez elle, d’une façon plus correcte que Ja première fois ?

— Mais quand vous voudrez ?

— Alors demain, je vous prends au mot.

— Demain, soit. |

Ils se séparèrent un quart d’heure après. Vibert était ravi. Quant à Savari, peut-être n’était-il pas trop mécontent du marché qu'il venait de conclure.

Trois semaines se sont écoulées, pendant lesquelles Albert Savari est devenu le compagnon inséparable de ibert. Îl se lève, il sort et il se rend à l’hôtel des Princes où il déjeune d’ordinaire avec l’agent de police, de plus

en plus déguisé, de mieux en mieux travesti en homme riche et en étranger.

En effet, Vibert s’est si bien identifié avec le comte de Rubini, qu’il lui arrive de se prendre au sérieux et d’oublier qu’il joue un rôle. Il est tellement habitué à ce qu’on l'appelle : Monsieur le comte, qu’un Monsieur tout court éveillerait sa susceptibilité. C’est à peine s’il consent, dans le silence du cabinet, en tète-à-tête avec lui-même, seul à seul avec sa conscience, à se reconnaître pour l’ancien Vibert et à s’avouer qu’il est un simple roturier.

« Lorsque j'en aurai fini avec cette affaire de la rue de de la Paix, écrivait-il un jour, à ee sujet, à son puissant protecteur, le marquis de X..., il faudra que je m'occupe de rechercher mon arbre généalogique, de fouiller dans - mon passé et dans celui de mes ascendants, il doit y avoir dans mes veines quelques onces de bon vieux sang aristocratique. » — « Eh bien ! admettons qu’il y en ait, imbécile! après ? » répondäit le marquis de X..., toujours encourageant.

Au point de vue de la dépense, Vibert ne se refuse rien; on dirait qu’il a toujours vécu sur le pied de vingtcinq mille francs de rente. Il n’hésite pas à déjeuner au champagne frappé toutes les fois qu’Albert Savari lui tient tête, et il n’a pas craint de faire dire au fameux Privat, le maître de l’hôtel des Princes, de lui réserver ses meilleurs vins.

Pour être juste cependant, et pour rendre hommage aux qualités généreuses et vraiment hospitalières du comte de .Rubini, disons qu'il n’est prodigue qu’avec son hôte. Lorsque celui-ci lui fait défaut, Vibert remplace ses grands crus par un petit vin ordinaire qu’il tient-en réserve au fond d’une malle. Îlen est de même d'une

foule de détails : si, par exemple, Savari passe avec lui la soirée, il éclaire son appartement à giorno ; mais, dès qu’il est seul, il s’empresse d’allumer un petit rat de cave économique. S’il s’enferme dans sa chambre pour écrire au marquis de X... ou à la préfecture, il retire sa redingote, sortie des ateliers d’un bon faiseur, et passe un vêtement qu’il a rapporté de la rue de l’ArbreSec et pour lequel il paraît avoir un culte tout particulier, car, de peur d’en user les bras, il les recouvre de manches en hstrine. Enfin, Vibert excelle à se dédoubler : d’un côté apparaît majestueusement lé comte de Rubini, grand seigneur jusqu’au bout des ongles, de l’autre on voit circuler modestement l'ancien petit employé à douze cents francs, économe par habitude et par nécessité. C'était le plus souvent à la fin du déjeuner, entre deux

cigares, que Vibert discutait avec Savari l’emploi de la journée.

: — Voyons, mio caro, disait le comte en lançant une bouffée de tabac avec une désinvolture charmante, vous êtes aimable, empressé, plein de prévenances pour ma parente, et je vous en remercie de tout mon cœur. Mais ce fameux programme que nous avons arrêté, de concert avec vous, nous ne nous y conformons pas. C’est à peine sinous connaissons Paris depuis tantôt six semaines. Voulez-vous récapituler avec moi ce que nous avons fait? le voulez-vous ?

— Je n’y vois pas d’obstacles.

.— D'abrrd, vous nous avez conduits diner au Palais- Royal; vous savez bien ce jour où vous nous avez donné ‘une si prodigieuse idée de votre tête, vous rappelez-vous, her ami? ;

— Parfaitement,

és LE DRAME

— Madame de Rubini voulait vous griser, caprice de jolie femme, et je la secondais de mon mieux. Bast ! impossible, vous avez bu ce que nous avons voulu et vous avez conservé le sang-froid le plus imperturbable. Il n'y a/pas eu moyen d'obtenir une seule petite confidence.

— Je n’en avais peut-être pas à faire.

— On en a toujours : un jeune homme, un viveut comme vous. Ah! vous êtes discret avec vos amis, vous ne vous livrez pas. Prenez done exemple sur moi, je suis la franchise même, vous connaissez toute ma vie, je vous ai raconté mes plus petits secrets. Mais ce n’est pas de cela qu'il s’agit. Depuis le dîner en question, qu'avonsnous fait, je vous prie ? Rien, absolument rien. Nous devions visiter tous les monuments de Paris, je n’en ai pas vu un seul. Je ne puis cependant pas retourner à Naples, et dire : je n’ai pas vu les monuments.

— Ce serait déplorable.

— Vous avez l’air de plaisanter; certainement ce Serait déplorable. C’est bien asséz de ne pouvoir aller dans aucun théâtre, à cause de notre deuil. Les monuments nous restent, voyons les monuments. Quand vous déciderez-vous à nous conduire à Notre-Dame, au Louvre, au Luxembourg, aux Tuileries, au Palais-de-Justice; je brûle surtout de visiter le Palais-de-Justice.

— Bast! Ce n’est pas très-curieux.

e À . L 2 LA LA | — Ah! je reconnais bien là messieurs les Parisiens.

ls sont si gâtés qu'ils n’admirent plus rien, absolument

rien. C’est à peine s’ils daignent jeter un regard dédai-

gneux sur leurs curiosités. Tenez, je parie que vousn’avez jamais demandé de permission pour visiter vos prisons.

— Ma foi non, je l’avoue, je les ai visitées sans permission.

— Vraiment! Et comment cela ?

— Ce serait trop long à vous expliquer; j'avais des intelligences dans la place.

— Êtes-vous heureux! Et vous ne pourriez pas m'obtenir la même faveur? Voyons, un peu de bonne volonté. Vous y retournerez avec moi.

— Je n’y tiens pas.

— Vous n’êtes donc pas curieux de ces choses-là ?

— ]l me suffit de les avoir vues une fois.

— Alors, ayez-moi quelque laisser-passer, j'irai seul.

— C’est entendu, je m’en occuperai.

— Et le Musée d'artillerie que je grille de visiter, et les Gobelins, etc., etc., car je n’en finirais pas.

— C’est pour cela qu’il ne faut pas commencer.

— Mais si, mais si, je veux commencer, et le plus tôt possible. Dire que je ne connais même pas vos principales rues; vous nous avez conduits, un soir, rue Vivienne, rue de la Chaussée-d’Antin, rue Laffitte, mais nous n’avons pas jeté le plus petit coup d’œil sur la rue de la Paix, dont il est si souvent question là-bas. Dites-le franchement, pourquoi ne sommes-nous pas allés nous promener rue de la Paix?

— Parce qu’elle ne s’est probablement päs trouvée sur notre chemin, répondait très-simplement Savari, tandis que Vibert l’observait.

— Enfin, quand verrons-nous tout cela ?

— Quand vous voudrez.

— Aujourd’hui, alors.

— Aujourd’hui, soit.

Tels étaient les projets qu’on formait sans cesse et qu’on n’exécutait jamais. Une fois sa comédie jouée, l’agent de police, qui trouvait inutile de se montrer en pu-

blic avec madame Julia Vidal, ne rappelait plus à Savaril ses promesses, et celui-ci n'avait aucune bonne raison “ pour rafraîchir la mémoire de Vibert. : A Après le déjeuner, vers les trois heures, on se rendait‘ rue de Grammont, chez Julia. On causait au coin du feu: quelquefois, le plus rarement possible, on sortait en voi, ture fermée. Le dîner réunissait aussi de temps à autre”! les deux voyageurs et leur cicerone, et la soirée s’ache- ” vait en commun. .

Ainsi, à force d’habileté, Vipert avait organisé atour : de Savari une des plus étroites et des plus étranges ; surveillances qu’on pût imaginer. Étroite, en ce sens ï qu’il surveillait non-seulement l'individu lui-même, mais !° ses moindres gestes, ses moindres paroles, ses regards ses intentions les plus cachées. Étrange, parce que c'était : la persénne surveillée qui venait tous les jours chercher : l'agent dé police à domicile et se livrer à lui. Sans se | déranger, les pieds sur ses chenets ou sur les chenets de Julia, Vibert faisait son service. Et quel service! Toujours prêt à tendre un piége à son adversaire, à profiter de ses moindres fautes, à scruter toutes ses actions, toutes ses paroles, à s’entourer de preuves morales et matérielles, qui, pensait-il toujours, ne pouvaient manquer tôt outard de lui être données.

Cependant, s'il était permis de juger la conduite d’un agent aussi habile que Vibert, nous dirions qu’il com- : ‘mettait depuis quelque temps une maladresse. Quel avait | été son but en priant Julia de s’adjoindre à lui? Quels discours lui avait-il tenus ? Après avoir clairement établi que Savari, par suite de son existence dissipée, n'avait jamais dû aimer aucune femme, il s'était écrié : « Ï1 faut qu'il vous aimel » Et comme Julia, stupé-

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