II
COMME>'T d'un capitaine DE CUIRASSIERS l'oN FAIT UN ABBÉ.
En sortant de chez M. Ambroise Desrochers, Gaétan éprouva quelque chose qui ressemblait à un regret. L'extrême répugnance que lui avait inspirée l'aspect de l'appartement et de l'individu ne s'était pas dissipée, même à l'apparition de la jeune fille, si jolie qu'il la trouvât.
Cependant cette impression désagréable s'évanouit peu à peu.
Le logement qu'il avait loué lui convenait on ne peut plus, à cause de la vue dont on jouissait, de l'air qu'on y respirait.
Or, une fois enfermé chez lui, que lui importait que son propriétaire fût un avare sordide? Il n'avait pas l'intention de se her, ni même d'avoir avec lui la moindre relation. Le pire était de se croiser avec lui dans l'escalier et d'être obligé de le saluer. Ce n'était rien.
Donc, Gaétan revint au chemin de fer, loua dans le premier hôtel
des environs deux chambres, dans lesquelles il fit transporter ses malles, et se mit sur-le-champ en quête d'un mobilier.
Il savait que le faubourg Saint-Antoine regorgeait de marchands de meubles et de tapissiers; il s'y rendit, accompagné de dame Balbine, après avoir frugalement déjeuné dans une crémerie voisine.
Il voulait trouver un ameublement tout prêt, que l'on pût transporter et monter en deux ou trois jours. Rien n'est plus facile à Paris avec de Fargent.
Mais, avant de rien décider à cet égard, il fallait arrêter laquelle des deux chambres il habiterait.
La première donnait sur la rue du Petit-Musc, la seconde sur le quai.
Gaétan aurait préféré la seconde à cause de la vue; mais, pour y arriver, il aurait été forcé de traverser celle do la vieille fille, ce qui les aurait gênés tous les deux. En conséquence, il lui annonça qu il prendrait la première chambre et qu'il lui abandonnerait la seconde.
Dame Balbine ne l'entendait pas ainsi. Elle protesta.
— Non pas, non pas, dit-elle. J'ai déjà mon plan tout formé dans la tête; nous n'y changerons rien, sil vous plaît. <
— Eh bien! voyons voire plan, fit docilement Gaétan.
— Vous comprenez, monsieur, commença-t-elle, que sij'ai voulu venir à Paris avec vous, ce n'est pas pour vous gêner et y prendre mes aises à vos dépens. Il a été convenu entre nous, malgré votre longue résistance, que je fournirais le mobilier de ma chambre, ce qui n'est que juste, puisque je suis plus riche que vous. Aussi, je veux le choisir à mon idée.
— Mais je ne vous en empêche pas, fit observer Gaétan.
— Alors cela ira tout seul, continua dame Balbine. Et pour commencer, qu'est-ce que c'est, je vous le demande, qu'un appartement oh. l'on entre tout de go dans la chambre à coucher? Ce n'est pas convenable. Il est possible que la pièce ne soit pas faite, qu'on soit malade, et alors où recevra-t-on les visites?
— Mais je n'ai pas de visites à recevoir, je ne connais personne à Paris.
— • Vous y connaîtrez quelqu'un si vous y demeurez.
— C'est possible. En ce cas, continuez, je vous écoute.
— Il est donc indispensable de disposer cette pièce en manière de salon, ce qui est très facile, en achetant en guise de lit un divan garni d'tm matelas, qu'on sort le soir avant de se codcher, qu'on rentre le matin en se levant. Ajoutons-y deux fauteuils, un secrétaire,
•28 LE DRAME DE PONïCIIARRA
quatre chaises, une table ronde couverte d'un tapis et qui nous sert à prendre nos repas, voilà ce qu'il y aura de plus commode et de plus simple. Je couche dans cette pièce, je fais ma toilette dans la cuisine, je mets tout en ordre, et nous avons un salon décent, propre à recevoir ceux qui se présenteront.
— Le plan est très plaisant, mais il est impraticable.
— Pourquoi?
— Si je rentre après que vous serez couchée, si je sors avant que vous soyez levée...
— Ah çà! est-ce que vous vous figurez sérieusement que vous êtes un homme pour dame Balbine? fit-elle en se croisant les bras. Mais rappelez-vous donc, grand bambin, combien de fois je vous ai fessé, culotté, déculotté, levé, couché, soigné, dorloté. Il y a longtemps, me direz-vous. Juste Dieu! je le sais bien; mais vous auriez beau porter barbe grise au menton, il me semblerait toujours que c'était hier, et vous ne seriez pour moi qu'un enfant.
— Soit, consentit Gaétan en souriant. Mais si vous êtes malade...
— Vous savez bien que je ne l'ai jamais été.
— Pourtant si cela arrivait...
— C'est que je serais bien près de ma fin, répondit Balbine ; mais je n'en suis pas là. Dieu merci! J'ai encore bon pied, bon œil; ainsi nous avons le temps de prévoir ce malheur-là.
— Vous désirez donc que nous adoptions cette disposition d'appartement?
— Non seulement je le désire, mais je le veux, et vous vous souvenez de ce que disait mon pauvre maître :
« Quand dame Balbine a quelque chose dans la tête, elle ne l'a pas... »
— Oui, je m'en souviens, interrompit Gaétan en riant.
— Bon! le mot que j'allais lâcher vous effraye, dit-elle en haussant les épaules.
C'est que M. Théroin avait été capitaine avant d'être abbé, ce qui ne l'a pas empêché de faire un curé comme il y en a peu, vous en savez quelque chose.
— Oh! pour cela vous avez raison, dame Balbine, fit Gaétan avec feu.
— Alors, voilà qui est bien convenu. J'arrange ma chambre comme je vous ai dit, vous disposez la vôtre à votre idée; et quant à la
batterie de cuisine, la vaisselle et autres accessoires, nous achèterons tout à la fois demain ou après-demain.
— C'est entendu, approuva Gaétan. En route!
De tapissiers en marchands de meubles et de marchands de meubles en brocanteurs, ils finirent par trouver le jour même ce qui leur était indispensable, y compris les rideaux et les garnitures de cheminée.
Le lendemain, à huit heures, ils étaient dans leur nouvel appartement, recevant et payant les différentes choses qu'on leur apportait. Le surlendemain tout était en place.
La chambre à coucher de Gaétan était tout en acajou, et les tentures en perse de laine à grands ramages sur fond noir.
Dame Balbine avait choisi une paire de magnifiques rideaux, en reps fort et épais, à dessins orientaux, relevés de soie de couleurs vives, qui pouvaient aller avec toute espèce d'ameublement.
Dès que le dernier ouvrier fut parti, ils se regardèrent avec une mutuelle satisfaction.
— Hein! fit dame Balbine. Ça sera-t-il assez coquet?
Il est certain que, dans son extrême simplicité, le petit appartement, bien éclairé, bien décoré, bien arrangé, avait un aspect des plus réjouissants.
— C'est un peu mieux que chez M. Desrochers, ici, dit la vieille fille en se frottant les mains. Mais, à propos, reprit-elle, vous connaissez donc à Paris un M. Desrochers?
— Moi! fit Gaétan un peu embarrassé. Pourquoi me demandezvous cela?
— C'est que l'autre jour, lorsque le concierge a prononcé le nom du propriétaire, vous vous êtes informé si son prénom n'était pas Frédéric.
— C'est vrai.
— Donc, vous connaissez M. Frédéric Desrochers.
— Pas le moins du monde.
— Alors pourquoi lui avoir adressé cette question?
— C'est, répondit Gaétan, en rougissant légèrement, que M. Théroin m'a parlé deux ou trois fois d'un monsieur qui s'appelait ainsi.
— Et qu'il avait connu?
— Autrefois, à Paris.
— Tiens! c'est singulier, fit dame Balbine, il ne m'en a jamais parlé,' à moi.
— C'est que l'occasion ne s'en est jamais présentée.
— Peut-être. Et ce M. Frédéric Desrochers était sans doute un compagnon d'armes de mon pauvre maître?
— Du tout, c'était, paraît-il, un très jeune et très savant docteur, que son travail, sa bonne conduite, son érudition et les circonstances avaient fmi par élever à une excellente position de fortune.
— Et qui était devenu l'ami de M. Théroin?
— Non pas son ami, mais son rival.
— Son rival, en quoi?
— En amour.
— Comment, en amour! se récria dame Balbine scandalisée. Allez- vous me faire croire que M. le curé courait la prétentaine?
— Non, ma bonne, mais vous êtes-vous jamais demandé comment d'un capitaine de cuirassiers on pouvait faire un curé?
— Oh! oui, monsieur, bien souvent.
— Et en avez-vous trouvé l'explication?
— Pas encore.
— Eh bien! je vais vous la donner, rhino iJEiii..:.vj. Il est probable que si votre maître ne l'a pas fait q'; ccix vivant, c'est qu'il redoutait un peu vos commérages; mais aujourd'hui qu'il est mort, que nous sommes à cent cinquante lieues de Sainte-Hélène-du-Lac, je vais vous raconter cette histoire, si elle vous intéresse.
— Si elle m'intéresse, mon doux Jésus ! Une histoire qui crmcerne mon digne et regretté maître !
— Et je vous la conterai d'autant plus volontiers, dame Balbine, que, loin de nuire à la mémoire de celui que nous pleurons, elle est au contraire une preuve édifiante de la charité et de l'abnégation qui constituaient essentiellement le fond du caractère de mon généreux bienfaiteur.
La vieille fdle se recueillit afin de mieux entendre.
— Il y a trente et quelques années, commença Gaétan, M. Théroin, qui avait vingt-huit ans environ, faisait partie du 2* cuirassier, dans lequel il venait d'être nommé capitaine.
Je n'ai pas besoin de vous dire quel homme était M. Théroin. Sorti le second de l'école de Saint-Cyr, et le premier de l'école de Saumur, c'était un jeune homme doué d'une instruction solide, connaissant à fond la théorie militaire, manœuvrant un peloton comme un vieux sous-offîcier et un régiment mieux qu'un colonel, désigné d'avance par ses aptitudes spéciales à l'emporter au choix sur tous ses camarades, appelé en un mot à l'avenir le plus brillant qu'on puisse rêver dans la carrière qu'il avait embrassée.
Joig^iiez à ces aptitudes spéciales une foule de connaissances accessoires telles que la musique, l'anglais, l'allemand, quelques qualités physiques qui faisaient de lui un des plus beaux officiers de l'armée française, et vous avouerez, vous qui Tavez connu, que je n'ai
rien exagéré.
— Ça, c'est vrai que c'était un bel homme, confessa dame Balbine.
— Donc, à l'époque dont je vous parle, le capitaine Théroin était en garnison à Paris, continua Gaétan. 11 y rendait fréquemment visite à un ancien ami de son père, M. Lapalme, et d'autant plus fréquemment que M. Lapalme avait une adorable fdle de vingt ans, nommée Julie .
Cette blonde et belle enfant était l'unique adoration de son père. Privée des soins maternels dès sa plus tendre enfance, Julie avait une santé délicate, que la sollicitude paternelle n'était parvenue à raffermir qu'au prix des plus grands sacrifices.
La difiiculté que M. Lapalme avait eue à élever cette chère petite redoubla l'affection qu'il ressentait podr elle et fit de lui l'esclave le plus aveuglément soumis à tout ce qu'exigeait de tendresses et de prévenances la frêle constitution de la pauvre fille.
Le ciel avait du reste récompensé ses efforts, car Julie, au lieu de devenir un de ces terribles enfants gâtés dont les caprices ne connaissent aucun frein, était au contraire bonne, douce, docile aux moindres désirs de la volonté paternelle.
A vingt ans, elle jouissait en apparence d'une assez bonne santé. M. Lapalme s'applaudissait enfin d'avoir écarté les dangers dont la jeunesse de sa fille avait été entourée.
Cependant, bien qu'à deux ou trois reprises on lui eût demandé la main de Julie, il hésitait à la marier, tant il redoutait pour elle les inconvénients de la maternité.
11 avait bien un peu raison, paraît-il, car Julie ressemblait plutôt à un ange qu'aune jeune fille, à une apparition plutôt qu'à une réalité.
Son père habitait la rue de Vaugirard. Aussi c'était vers le Luxembourg que tous les jours il dirigeait sa promenade, à moins que, par un temps exceptionnellement beau, il n'emmenât sa fille faire eu rase campagne une excursion salutaire.
Le jardin du Luxembourg, on le sait, est fréquenté par toute la jeunesse des écoles de droit et de médecine. M. Lapalme s'était donc croisé souvent avec des jeunes gens du quartier, que la beauté de sa fille avait frappés, qui l'avaient témoigné soit par des gestes, soit par
des exclamations, toutes admirations que l'heureux père recueillait avec orgueil.
Il avait même remarqué qu'il était presque tous les jours suivi à distance respectueuse par un jeune homme entièrement vêtu de noir, et exerçant, autant qu'on en pouvait juger par le costume, la profession de médecin ou d'avocat.
Ce jeune homme était du reste fort bien de sa personne, très réservé, très distingué d'allures. Jamais il n'avait essayé de lier conversation avec M. Lapalme. Si c'était un admirateur de Juhe, c'était donc un admirateur discret et peu dangereux.
Julie l'avait-elle également remarqué? Son père l'ignorait. Pas un mot sorti de sa bouche ne le lui avait fait craindre. Aussi, de son côté, s'était-il bien gardé de lui en parler.
Ce fut sur ces entrefaites que le capitaine Théroin se présenta chez M. Lapalme, recommandé tout naturellement par l'amitié qui unissait son père à celui de Julie.
Le brillant officier fut accueilli comme l'est partout le fils d'un ami intime, et devint promptement un des familiers de la maison.
Tout capitaine et tout soldat qu'il était, M. Théroin, vous le savez, dame Balbine, n'avait aucun des goûts tapageurs que l'on attribue généralement aux gens de sa profession. Il fuyait le café comme la peste, buvait peu, ne fumait que juste assez pour ne pas se rendre ridicule aux yeux de ses camarades, et s'ennuyait profondément de la vie de garnison.
La beauté angélique et diaphane de Julie produisit en lui une véritable révolution. C'était un contraste si frappant avec le milieu dans lequel il vivait habituellement, que ses yeux se reposèrent délicieusement sur cette gracieuse vision et qu'il se sentit envahir par un de ces amours étranges, que lui-même .était fort embarrassé pour définir.
Cet amour était, selon ses propres expressions, une sorte d'admiration tendre et respectueuse, quelque chose comme le sentiment qu'éprouve le fort auprès du faible, c'est-à-dire une protection chevaleresque, une espèce de mission providentielle, consistant à défendre contre les orages de la vie cette fleur fragile que le moindre vent aurait brisée.
Je ne prétends pas que tout désir charnel fût étranger à l'amour bizarre que ce genre de beauté lui inspira, mais je garantis qu'il le trouva disposé d'avance à tous les sacrifices le jour ob. il envahit son cœur.
Jurez-moi que si je la sauve, elle m'appartiendra. (P. 39.)
De son côté, Julie ne demeura pas insensible à la mâle figure de l'officier, à son mérite, à sa distinction. Plus que personne, avec sa nature de sensitive, elle était à même d'apprécier les qualités dont le jeune capitaine était doué.
M. Lapalme ne vit pas se développer sans une certaine terreur cet amour contre lequel il était impuissant à lutter. Il en surveilla
UV. 5.— LIi DRAME DE PONTCHARRA. — P. SAUMÈRE. — J. ROUFF ET C'", ÉD. LIV. 0.
anxieusement les progrès, n'osant pas le combattre ouvertement, de peur qu'il se terminât par une horrible catastrophe.
Aussi le jour où l'officier demanda la main de Julie, le malheureux père se vit obhgé, entre deux dangers, de choisir le moindre, c'est-à-dire de donner son consentement. Il est vrai qu'il en fut amplement dédommagé par la joie qui rayonna aussitôt sur le visage de sa fille.
Il s'habitua donc peu à peu à cette idée, continua ses promenades quotidiennes au Luxembourg, promenades dont le jeune capitaine fut admis désormais à faire partie.
Derrière eux. toujours à la même distance, aussi respectueux, aussi inconnu, pourrait-on dire, mais plus pâle et plus triste que jamais, cheminait, comme leur ombre, le jeune homme que M. Lapalme avait remarqué.
Évidemment ce jeune homme aimait secrètement Julie ; sans cela, pourquoi Faurait-il suivie avec une si étrange persistance?
Ce fantôme douloureux, qui promenait ses souffrances si près du bonheur que la jeune fille allait goûter, effraya M. Lapalme. Il résolut de ne pas retourner au Luxembourg.
Le lendemain, bien qu'il en fût assez éloigné, ce fut vers les Tuileries qu'il se dirigea.
— Ah ! nous n'allons donc pas au Luxembourg? demanda Juhe.
— Non, pas de quelque temps, lui répondit son père.
— Ah! tant mieux, dit-elle en frissonnant de plaisir.
M. Lapalme ne jugea pas à propos de l'interroger plus longuement. 11 demeura convaincu que sa fille avait remarqué, comme lui, les assuidités de l'inconnu, et qu'elle n'était pas fâchée de s'y soustraire.
Le Luxembourg fut donc définitivement abandonné.
Les premiers bans venaient d'être publiés, quand Julie tomba malade. Pendant les premiers jours, la fièvre qui s'était déclarée n'offrit aucun danger, mais le quatrième jour, elle redoubla d'intensité, et dégénéra promptement en fièvre typhoïde.
Bien entendu, M. Lapalme avait appelé près de sa fille les plus habiles médecins. Ils étaient trois, et des plus en renom. Mohère n'aurait pas manqué de dire que c'était trois fois plus qu'il n'en fallait pour tuer un malade, mais, de nos jours, la médecine et la chirurgie ont fourni tant de preuves de leur véritable science qu'on ne rit plus des médecins.
11 y avait donc lieu d'espérer que ces trois gloires feraient le
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possible et Fimpossible pour sauver la palieiile et réussiraient à la remettre sur pied.
Cependaut son état avait grandement empiré, lorsqu'on remit à M. Lapalme une carte de visite, sur laquelle était écrit ce nom: « Lt» docteur Frédéric Desrocliers. »
— Qu'il entre ! s'écria le désolé père, décidé à épuiser toutes les branches de salut.
Mais, dès que ce docteur fut introduit, M. Lapalme devint pâle et chancela. Il venait de reconnaître le silencieux promeneur du Luxembourg.
— Comment! s'écria-t-il. Qui vous a indiqué mon nom et mon adresse ?
— - Voilà plus d'un an que je les connais, monsieur, répondit le jeune médecin avec un triste sourire.
— Vous m'avez donc suivi ?
— Oui, monsieur, je ne saurais le nier.
— Bref, que me voulez-vous?
— J ai appris, monsieur, que mademoiselle votre fille est gravement atteinte de la fièvre typhoïde, et je viens vous proposer mes services.
— Je vous remercie, monsieur, mais vous ignorez peut-être qu'elle est déjà soignée par plusieurs de vos confrères.
— Trois, je le sais, je pourrais môme vous citer leurs noms, mais ils ne sauveront pas M''° Julie.
— Qui vous l'a dit ?
— Personne ; seulement ce n'est pas en employant les moyens ordinaires qu'on peut la guérir.
M. Lapalme haussa les épaules d'une manière imperceptible.
Le jeune docteur surprit ce mouvement. Il ne s'en formalisa p:is. Il eut ce même sourire empreint de tristesse, d'amertume et de résignation.
— Vous ne me croyez pas? fit-il. Vous me prenez pour un empirique, pour un charlatan; vous vous imaginez peut-être que j'ai choisi ce nu yen-là pour me présenter chez vous?
M. Lapalme ne répondit pas.
— J'ai deviné juste, je le vois, dit Frédéric. Je ne chercherai donc pas à vous désillusionner, monsieur. Je vous demanderai seulement pourquoi j'aurais attendu ce jour de deuil et de larmes pour venir ici, alors que, depuis plus d'un an, ainsi que je vous l'affirmais tout à l'heure, je sais votre nom et votre adresse?
— Je l'ignore, monsieur... balbutia M. Lapalme.
— Que je vous sois antipathique, continua le jeune docteur, je le conçois : la sympathie ne se commanda pas ; mais que je passe à vos yeux pour un malhonnête homme, voilà ce dont je désirerais me défendre. Cela ne sera pas long, si vous voulez bien me permettre d'ajouter deux mots,
— Je vous écoute, fit M. Lapalme, qui concevait de cette visite inattendue certaines espérances vagues.
— Puisque vous m'avez si bien remarqué, monsieur, que ma seule présence a produit sur vous une impression si pénible, vous vous êtes peut-être demandé pourquoi je m'attachais à vos pas avec tant d'obstination?
— Je ne vous le cache pas, monsieur.
— Pourtant vous n'avez à vous plaindre nidemadiscrétion ni de ma loyauté, puisque j'aime depuis plus d'un an mademoiselle votre fille et que je n'ai cherché par aucun moyen à vous en instruire. C'est tout simple, monsieur. Je me suis informé de vous, j'ai appris que vous étiez riche, et comme je suis pauvre, j'ai senti que tout espoir m'était interdit. Voilà pourquoi je ne me suis ni présenté, ni déclaré. Sans cela quoi de plus naturel de ma part qu'une démarche dans laquelle je vous aurais dit :
« Monsieur, j'exerce la profession de médecin, j'ai fait des études remarquées, je gagne déjà ma vie, j'appartiens à une famille honorable, j'ai vingt-huit ans, je viens vous demander la main de votre fille. »
Avouez, monsieur, que cette démarche n'aurait rien eu que de très honnête, dût-elle être couronnée par un refus. Si donc je ne l'ai pas tentée, c'est que je pressentais un échec. Peut-être ai-je eu tort, puisque, depuis quelque temps, un autre a trouvé grâce à vos yeux et est appelé à devenir l'heureux époux de M"° Julie. Dans tous les cas, je vous en fais juge, je ne crois avoir péché en rien contre les plus strictes convenances. Au contraire, je crains de n'avoir que trop écouté le sentiment de mon humihté. Donc, répondez, monsieur. Avez-vous quelque autre chose à me reprocher?
— Non, monsieur, dit le pauvre père, forcé de se rendre à l'évidence.
Il écoutait avecplus d'attention. Sans qu'il s'en rendît parfaitement compte, l'accent mélancolique, la franchise de ce jeune homme commençaient à le toucher.
— J'essayai de guérir ma folle passion, poursuivit Frédéric, je me jetai dans l'étude avec une sorte de désespoir; mais, comme il
faut à l'esprit ainsi qu'au corps un repos nécessaire, j'interrompais presque forcément mes travaux. Eh bien! monsieur, fatalement, machinalement, avec la bête régularité d'une horloge, c'était toujours à la même heure que je me levais, et vers le Luxembourg que mes pas me conduisaient.
Les amours sans espoir sont, je crois, les plus violents. J'avais beau combattre, prendre un autre chemin, mon cœur, à l'insu de ma pensée, me ramenait toujours à l'endroit oii j'avais rencontré pour la première fois celle que j'aimais; et ma curiosité, pour ne pas dire ma jalousie, me poussait malgré moi à m'occuper d'elle.
C'est ainsi que j'ai eu connaissance du mariage de votre fille avec le capitaine Théroin. Si j'avais conservé le plus petit espoir, ce mariage était certes bien fait pour l'anéantir à jamais ; mais allez donc persuader à un noyé qu'il est inutile de se débattre ! Je ne perdais pas courage. Pourquoi? Je n'en sais rien. Qui pourrait expliquer cette bizarrerie du cœur humain?
Ne me demandez pas à l'aide de quels moyens je suis au courant de ce qui se passe chez vous. Rien n'est trivial et grossier comme ces moyens-là, car ils sont à la disposition du premier venu. Le fait est que j'ai suivi jour par jour, presque heure par heure, les phases de la maladie dont votre fdle est atteinte. Le danger qu'elle court m'a donné le courage que je n'avais pas su puiser dans mon amour et je suis venu vous offrir mes services.
ïlemarquez bien, monsieur, que je n'ai pas cru un moment que vous les accepteriez, que je suis sûr encore que vous les refuserez.
— Qu'en savez-vous? interrompit brusquement M. Lapalme.
— J'en suis certain et je vais vous dire pourquoi : c'est que le système de médication que j'emploierais ne serait pas approuvé par les docteurs éminents dont vous êtes entouré.
— N'est-il donc pas bon?
— Il est excellent, je l'ai expérimenté dix fois déjà avec succès, mais il dépend de la médecine homéopathique, et vos trois docteurs sont des allopathes.
— Qu'importe! s'écria M. Lapalme avec chaleur.
— Il importe beaucoup, monsieur, car mes confrères se retireraient à l'instant, si vous accueilliez ma proposition, alors même qu'ils seraient convaincus de l'efficacité de mon remède.
— Mais ce serait monstrueux!
— Du tout, monsieur, c'est une question d'école.
— Et c'est pour des questions d'école que l'on sacrifie les malades! qu'on plouge une famille daus le deuil!
— Tous les jours, oui, monsieur.
— Vous êtes donc un disciple d'Halinemami?
— Non, monsieur, jen'apparlielis à aucune autre école que celle du bon sens. Je prends indistinctement dans les deux systèmes ce que j'y trouve de bon, et je l'applique selon mes études et ma conscience.
Je peux échouer, ajouta Frédéric d'une voix que l'émotion faisait trembler, mais je remplis mon devoir sans distinction de secte et sans parti pris. Ce que je suis venu vous dire se borne donc à ceci: demain, après demain peut-être, vos trois docteurs vous déclareront que votre pauvre enfant est perdue...
— Que dites-vous? gémit douloureusement le malheureux père.
— La vérité, monsieur. Je vous ai annoncé que j'avais suivi toutes les phases de la maladie, je ne puis pas me tromper de beaucoup. Eh bien! tout ce que je vous demande, c'est, dès que votre fille aura été condamné par eux, de me faire appeler.
— Et vous la sauverez! s'écria M. Lapalme, qui, cette fois, ne haussait plus les épaules..
— Je ne prétends pas cela, répondit tristement le jeune médecin; mais, ajouta-t-il avec force, tout ce qu'il sera humainement possible de tenter pour la sauver, je le tenterais, je vous le jure !
Il avait prononcé ces paroles avec tant de chaleur et de conviction, que M. Lapalme était ébranlé.
11 avait eu le temps de considérer le jeune homme avec attention. Rien ne lui avait échappé, ni sa distinction, ni sa discrétion, ni sa modestie, ni la farouche énergie qui brillait dans ses regards.
Évidement, ce n'était pas d'un amoureux transi qu'il s'agissait, mais d'un homme sérieusement épris, et, qui plus est, d'un homme de mérite.
Aussi le pauvrepère ne riait plus, ne ressentait même plus la répugnance qu'il éprouvait la veille encore contre ce taciturne persécuteui.
Lorsque le capitaine Théroin vint aux nouvelles, M. Lapalme ne crut devoir rien lui cacher de la visite bizarre qu'il avait reçue, et consultaTofficier sur ce qu'il devait faire, dans le cas où se' réaliserait la fatale prophétie du jeune docteur.
Le capitaine hésita longtemps; mais il n'était pas homme à sacrifier sa conscience à son égoïsme.
— Si ce médecin a dit vrai, fit-il avec un visible effort, si Julie est condamnée, il faut faire appeler M. Desrochers.
— C'est votre avis? dit M. Lapalme avec joie.
— Vous devez recourir à tous les moyens pour sauver la pauvre enfant, ajouta le jeune officier. Ah! que ne puis-je la disputer moimême à la mort I
Il s'éloigna, le cœur agité d'un sinistre pressentiment.
Le lendemain, en effet, ainsi que l'avait pronostiqué Frédéric, les médecins annoncèrent au père de Julie que tout espoir était perdu, et que la jeune fille ne passerait peut-être pas la nuit.
— Ainsi, demanda le père entre deux sanglots, je puis tout tenter pour la sauver?
— Tout.
— Même les moyens les moins usités ?
— Tout ce qu'un docteur pourra vou^ conseiller, s'il en est un qui accepte après nous une si grande responsabilité.
— Bien. C'est tout ce que je voulais savoir, fît M. Lapalme. sans s'offenser de leurs rires ironiques.
Et il envoya chercher M. Desrochers.
Frédéric demeurait rue de F Ancienne-Comédie, c'est-à-dire à deux pas de la rue de Vaugirard.
Il accourut aussitôt.
— Hélas! monsieur, le malheur vous donne cruellement raison! soupira le désolé père en l'apercevant; mais sauvez mon enfant, monsieur, sauvez-la et la moitié de ma fortune est à vous.
— Vous l'aimez donc bien? demanda Frédéric.
— Si je l'aime, monsieur! mais vous ignorez donc qu'elle est toute ma vie, toute mon adoration!
— Alors, dit résolument le jeune docteur, jurez-moi que si je la sauve elle m'appartiendra.
M. Lapalme était loin de s'attendre à une telle proposition. Il tressaillit.
— Mais, monsieur, fit-il observer, vous savez bien que cela ne se peut pas, que j'ai engagé ma parole...
— Je ne Fignore pas, monsieur. C'est précisément ce qui m'a donné le courage qui me manquait. Tant que je voyais votre fille se promener à votre bras, je pouvais la contempler à l'aise, conserver quelque vague et secret espoir que je nourrissais follement au fond de l'obscurité où je me tenais caché. Je pouvais croire enfin que vous ne vouhez pas la marier. Aujourd'hui, cette dernière illusion ne me reste plus. Alors je me suis dit :
u Pourquoi serait-ce un autre plutôt que toi? »
Et je suis venu. Eh bien! monsieur, je puis tuer votre fille plus impunément et plus facilement que la sauver. Dès à présent, son corps est à moi comme docteur, tandis qu'elle est perdue pour vous, de l'aveu même des [médecins. Si donc je ressuscite ce corps, il est juste qu'il m'appartienne. Ne pouvant pas devoir Julie à l'amour, je prétends la devoir à la science. Prononcez.
— Mais que dira le capitaine Théroin?
— Aimez-vous mieux perdre votre fdle que l'amitié de cet officier? v.
— Je tiens essentiellement à l'une et à l'autre.
— Pourtant, il faut choisir entre les deux, il le faut absolument — à moins que le capitaine ne soit un homme raisonnable, et ne comprenne le sacrifice que vous êtes obligé de faire.
M. Lapalme hésitait encore.
— Dépêchez-vous, dit le jeune docteur. Chaque seconde d'hésitation de votre part est une chance de salut que vous volez à votre enfant.
— Oui, vous avez raison, fît le pauvre père avec agitation. J'y suis décidé maintenant.
— Alors jurez! ordonna impérieusement Frédéric.
— Je jure, dit solennellement M. Lapalme, que si vous ressuscitez Julie elle est à vous... Allez, monsieur, je vous la confie.
Le traitement qu'avait résolu d'employer Desrochers lui avait été révélé par un de ses confrères, arrivé d'Amérique à Paris pour y exercer la médecine, et qu'on avait forcé de regagner son pays, sous prétexte que ses diplômes ne lui donnaient pas le droit de pratiquer en France. Ce traitement, que le jeune docteur avait employé déjà, lui avait toujours réussi. C'était une nouvelle expérience qu'il allait tenter.
Quant il se vit en face de ce petit corps fragile, miné par la fièvre et le masque déjà couvert des ombres de la mort, il éprouva une douleur immense et fut contraint de faire appel à toute son énergie pour ne pas la laisser éclater.
Cependant il se mit à l'œuvre à l'instant, noya des poudres dans un verre, fît dissoudre une douzaine de globules dans l'autre, et ne permit pas qu'un autre que lui les administrât.
C'était un spectacle étrange que la vue de ces deux hommes en face l'un de l'autre : le jeune docteur, calme en apparence, assis devant ce lit d'agonie, le visage voilé de ses deux mains, comme s'il craignait que la maladie ne mît sa science en défaut ; le père, anxieux
Vous avez tort, monsieur, dit froidement Desrochers. (P. 48.)
LIV. 6. — LE DRAME DE PONTCHARRA. — P. S-AUNIÈRE. — J. ROUFF El' C'^, ÉD. LIV. 6.
bouleversé, interrogeant de l'œil cette statue qui ne laissait rien deviner des émotions qui la torturaient.
Ce fut en cet état que les surprit le capitaine Tbéroin.
Le jeune docteur et l'officier échangèrent un regard dans lequel éclata la même haine. Ils sentaient que la vie ou la mort de Julie était l'enjeu suprême qui allait décider de leur sort.
M. Lapalme ne cacha pas au capitaine à quel prix il essayait de racheter l'existence de sa fille.
L'officier porta la main à son cœur, comme pour l'empêcher de se briser, mais ne prolesta pas.
— Vous avez bien fait, di^-il. Dès à présent, je vous rends votre parole.
— Vous ne m'en voulez donc pas? fit le père étonné.
— Non, car pour sauver Julie, j'en aurais fait autant, répondit le capitaine.
M. Lapalme était enchanté. Il commençait à regretter d'avoir promis sa fille à Tbéroin, et à trouver qu'en prenant pour gendre un médecin, il avait bien plus de chances de conserver sa fille. Il ne put dissimuler entièrement la joie qu'il ressentait.
L'officier comprit et sourit avec amertume. Puis, sans ajouter un seul mot, il serra la main de son vieil ami et se retira.
Pendant toute la nuit, le père et le jeune docteur ne quittèrent pas le chevet de la malade.
Au silence, à l'immobilité qu'ils gardaient, on aurait pu croire qu'ils dormaient, si de temps en temps le médecin n'avait consulté sa montre. De demi-heure en demi-heure il se levait, faisait boire à la jeune fille une petite cuillerée de la potion qu'il avait préparée; M. Lapalme suivait tous ses mouvements avec la jalousie d'un amant, et tous deux venaient reprendre sur leur fauteuil leur silence et leur immobilité.
De deux heures en deux heures, le capitaine Théroin venait s'informer.
Le lendemain à midi, contrairement à l'oracle des trois sommités .de la science, non seulement la jeune fille n'était pas morte, mais son œil commençait à briller, son visage à se colorer.
Le père renaissait à l'espérance et interrogeait en vain la figure impassible du médecin; mais celui-ci ne se prononçait pas encore.
Ce ne fut que le soir, à une heure avancée, qu'il laissa tomber ces quelques paroles :
— J'espère que nous la sauverons.
M. Lapalme se jeta à ses genoux et lui baisa les mains.
Le surlendemain, à la même heure, le docteur annonça enfin que tout danger avait disparu.
Cette fois l'heureux père ne put retenir deux larmes d'allégresse, et lui sauta au cou.
Depuis plus de quarante-huit heures, le jeune médecin n'avait pas quitté le chevet de la malade et n'avait pris aucun repos.
Pendant ce temps, le capitaine Théroin s'était informé partout de Frédéric Desrochers et n'avait recueilli sur son compte que des renseignements excellents. Il poussa la minutie jusqu'à se rendre chez un des grands médecins qui avaient condamné Juhe.
— Connaissez-vous le docteur Frédéric Desrochers ? demanda-t-il.
— Oui... ce nom ne m'est pas inconnu.
— C'est lui qui soigne la fille de M. Lapalme.
— Eh bien! votre M. Lapalme a eu la main heureuse, fit le médecin, car je me souviens à présent que ce jeune Desrochers a tenté à l'hôpital deux expériences successives sur deux malades atteints de la fièvre typhoïde et que nous croyions perdus.
— Et il les a guéris ?
— Sous nos yeux, mais par des moyens absurdes.
— Y a-t-il des moyens absurdes, quand il s'agit de la vie d'un homme? s'écria le capitaine indigné.
— Certainement, quand c'est le hasard seul qui les fait réussir.
— Dites donc que vous êtes absolus et aveugles, répliqua l'officier; car vous avez eu deux exemples sous les yeux, et M. Desrochers va vous en fournir un troisième dans la personne de cette enfant.
— Je le souhaite, fit le médecin; mais cela ne me convaincra pas davantage.
— Alors, c'est bien pour vous qu'ont été écrites ces paroles de l'Évangile : Aures Iiabent et non audient, oculos habent et non videbunt...
Et il sortit, exaspéré à la seule pensée que Julie serai' infailliblement morte, si ce jeune docteur ne s'était pas trouvé sur son chemin.
Ainsi, il résultait de tous les renseignements pris que Frédéric était un homme de mérite, et par conséquent, un rival redoutable.
D'ailleurs, il avait déclaré que Julie ne courait plus aucun danger; il avait le droit de réclamer l'exécution de la promesse que lui avait faite M. Lapalme.
Le capitaine voyait donc se réaliser les tristes pressentiments qui
l'animaient. 11 comprenait que c'en était fait de son amour, si les événements suivaient le cours que la Providence semblait leur avoir fixé.
Huit jours se passèrent ainsi. Grâce aux soins de Frédéric et de son père, Julie était presque complètement rétablie. L'officier venait tous les jours prendre régulièrement de ses nouvelles, mais il ne franchissait plus le seuil de la chambre.
La douleur lui fît perdre la raison.
— Eh bien! fît-il résolument, si elle n'est pas à moi, elle ne sera pas à un autre.
Fort de cette détermination, il se rendit chez son rival. Le jeune docteur le reçut avec une exquise politesse.
— Monsieur, lui dit brusquement le capitaine, vous comprenez que cela ne peut pas se terminer ainsi et que l'un de nous deux doit mourir.
— Je m'attendais à cette démarche de votre part, répondit en souriant tristement Frédéric.
— Alors veuillez, monsieur, me désigner vos témoins.
— Je n'en ai pas besoin, monsieur, car je ne puis me battre avec vous à armes égales. Je ne connais ni l'épée ni le pistolet; je n'ai jamais manié que le bistouri.
— Battons-nous au bistouri, proposa l'officier.
— Si c'était possible, j'accepterais, dit Frédéric, mais j'aurais trop d'avantages. En outre, un tel duel n'aboutirait qu'aune mutilation réciproque, sans profit et peut-être sans résultat pour l'un ni pour l'autre.
— Cependant, monsieur, je ne sortirai pas d'ici sans que vous m'ayez donné satisfaction, riposta Théroin, qui s'imagina que son adversaire reculait.
— Voici qui égalisera les chances, fit le jeune docteur sans rien perdre de son sang-froid.
A ces mots, il prit sur une table une petite fiole pleine d'un liquide blanchâtre.
Frédéric agita la liqueur, qu'il éleva à la hauteur de l'œil comme pour s'assurer qu'elle réunissait bien toutes les qualités voulues, puis, satisfait sans doute de cet examen :
— Il y a là-dedans, reprit-il, de quoi tuer quatre hommes aussi robustes que vous et moi.
Le capitaine tressaillit. 11 commençait à deviner quel genre de duel allait lui proposer le docteur.
— Pourquoi je vous propose ce moyen, je vais vous le dire, continua froidement Frédéric. Si nous nous battions à l'épée, au sabre, au,pistolet, voire même au bistouri, ce duel causerait un certain bruit, et, je le crains, ne nous avancerait à rien qu'à faire inutilement une victime — à moins, ce que je ne suppose pas, que Julie ne mette crânement sa main dans celle du meurtrier; mais le ferait-elle? Je n"ose pas le croire.
— Ni moi non plus, appuya le capitaine Théroin.
— Tandis que le système de duel que je vais avoir l'honneur de vous soumettre n'oifre aucun de ces inconvénients, poursuivit le docteur.
Nous prenons deux verres d'eau pure. Dans l'un de ces deux verres, je verse devant vous le quart de ce que contient cette petite fiole. Le liquide qu'elle renferme ne donnera à l'eau ni couleur, ni odeur. Par conséquent, rien n'indiquera à l'un de nous dans quel verre se trouve le poison, ni lequel de nous l'aura bu, tant que les premiers symptômes ne se manifesteront pas.
— Et comment se manifesteront-ils? interrogea Fofficier avec un reste d'émotion, car ce genre de combat ne laissait pas que de l'ébranler un peu.
— Ils se manifesteront par un engourdissement général, qui aboutira à un sommeil léthargique d'abord, à la mort ensuite.
Le docteur était si calme et donnait ces explications d'une voix si nette, que le capitaine Théroin eut honte de sa faiblesse momentanée.
— Très bien, monsieur, approuva-t-il. Je suis prêt.
— Je n'ai pas fini, monsieur, poursuivit Frédéric.
Pour écarter tout soupçon, il serait bon que vous missiez dans votre portefeuille un billet signé de votre main et conçu à peu près dans les mêmes termes que celui-ci.
A ces mots, il tira de sa poche un papier soigneusement plié, qu'il tendit. à l'officier.
— Qu'est cela? interrogea Théroin.
— C'est un billel que j'avais préparé d'avance en attendant votre visite, répondit le docteur.
Le capitaine l'ouvrit et lut :
(( C'est volontairement, et las d'une existence qui me pèse, que je me suis donné la mort... »
Cette déclaration était datée, signée et écrite d'une main ferme.
— Donnez-moi du papier et de l'encre, dit l'officier. Frédéric lui donna ce qu'il désirait.
Théroin copia de sa plus belle anglaise une déclaration semblable et la soumit à son rival.
— Cela suffit, dit le docteur, mettez-la comme moi dans votre poche.
L'officier avait beau se raidir, il était beaucoup moins calme et moins résolu que Desroclicrs. Il avait pourtant affronté vingt fois la mort, mais il ne l'avait jamais envisagée à ce point de vue froid et raisonné .
Pendant ce temps, Frédéric était allé chercher deux verres.
— Veuillez examiner ces verres, dit-il, et vous assurer qu'ils sont parfaitement semblables, qu'aucune marque ne les distingue Tun de l'autre.
— C'est inutile, se défendit le capitaine. Vous êtes homme d'honneur, j'en ai la certitude.
Le jeune docteur s'inclina, remplit d'eau les deux verres et versa dans l'un d'eux le quart du contenu de la fiole qu'il tenait à la main.
L'eau se colora d'abord imperceptiblement, mais reprit presque aussitôt sa transparence.
— Maintenant, ajouta le docteur, je vais tourner le dos, vous changerez de place ces deux verres pleins autant de fois qu'il vous plaira, et quand ce sera fait, vous m'avertirez.
A ces mots, joignant le geste à la parole, il se retourna.
L'officier changea soigneusement les verres de place sans les perdre de vue, ou plutôt il se contenta de placer devant lui le verre dans lequel Frédéric avait versé le poison.
— Voilà qui est fait, dit-il alors.
Le docteur revint lentement auprès de la table... Le même sourire mélancolique qui ne l'avait pas quitté errait sur ses lèvres.
— Encore une recommandation, fit-il. Si c'est moi qui avale le poison, fuyez dès que vous me verrez m'endormir.
— Et si c'est moi? demanda le capitaine.
— Je m'en apercevrai plus tôt que vous et j'aurai le temps de vous reconduire, répondit Frédéric.
— Très bien! Choisissez, dit Théroin d'une voix mal affermie.
— Selon toute probabdité, monsieur, fit le jeune docteur, vous avez placé devant vous le verre empoisonné; mais j'ai le choix et, tant pis! je cours la chance de vous faire cette impolitesse.
En même temps, il saisit le verre que le capitaine avait mis eu face de lui.
Celui-ci devint pâle comme un mort. Frédéric portait déjà son verre à ses lèvres.
* — Un instant! monsieur, s'écria l'officier. Puisque vous savez d'avance ce que vous prenez, le duel n'est pas loyal.
— Il l'est, monsieur, car avec tout autre que vous, c'est l'autre verre que j'aurais choisi.
Il approcha le verre à la hauteur de sa houclie et éleva le coude en même temps qu'il se renversait en arrière par un brusque mouvement.
Mais plus rapide que la pensée, Théroin détourna le verre d'un geste énergique et le liquide se répandit sur la taijle, sur le parquet el sur les habits de son rival.
— Vous avez tort, monsieur, dit froidement Desrochers. Tout est à recommencer.
— A recommencer! s'écria Théroin. Non pas, monsieur. Vous êtes le plus grand courage que j'aie rencontré de ma vie! Je vous admire, je vous aime; j'implore votre amitié.
— Je vous sais gré de ces sentiments généreux, et j'en suis extrêmement flatté, dit Frédéric. Malheureusement il est trop tard. J'ai perdu la partie, je dois payer l'enjeu qui est ma vie. Dès que vous serez parti, je me tuerai, monsieur. Je vous en donne ma parole d'honneur.
— Vous ne ferez pas cela, monsieur, je vous en conjure! supplia le capitaine.
— Sur mon âme, je le ferai! répondit le docteur.
Théroin était plus que tout autre en état de comprendre et do partager cette excessive susceptibilité relativement au point d'honneur. Tant de résolution et de courage le remuèrent profondément.
— Gomment! murmura-t-il, il n'y a donc pas un moyen de l'en empêcher?
— Il n'y en aurait qu'un, fit observer Frédéric, mais c'est le seul que vous ne puissiez pas employer.
— Lequel?
— C'est de renoncer volontairement à la main de Julie.
— Et pas d'autre?
— Pas d'autre, capitaine.
Théroin demeura un instaui abimé dans ses réflexions. Un combat terrible se livrait eu lui entre son amour et l'aduiiration qu'il ressentait pour le sublime caractère qui se révélait à lui.
— Eh bien! dit-il d'une voix rauque, vivez, monsieur, car votre
i!t-!lliilliil!
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Le jeune provincial fut un peu troublé. (P. 54.)
mort pèserait éternellement sur ma conscience. Je renonce à tout plutôt que d'avoir un tel crime à me reprocher.
— Pourtant vous m'auriez tué sans regret d'une balle ou d'un coup d'épée.
— Peut-être. Que voulez-vous? Je suis soldat. Desrochers ne put réprimer un geste de pitié.
— Jurez donc! reprit-il d'une voix brève.
UV.l. — LE DRAME DE PONTCHARRA. — P. SAUNIÈRE. - - J. ROUFF ET C'^, ÉD.
uv. 7.
— Je n'aurai pas le courage de jurer, répondit l'oilicier; mais vous ave zv nia parole, cela doit vous suffire.
— i?as tout' à. fait, répliqua le jeune docteur, vaincu à son tour pan tit^nlf dîabnégation.
— %ie vous faut-il de plu&? demanda Théroin profondément blessi^^:
— M faut me jurer encore que vous ne vous» tuerez pas, cairpour moiiauss^i'volre suicide serait un remords impl&cablh.,
lie ■ capitaine hésitait.
— U me faut ce serment, monsieur, insista Fiiédéric, ou, rien n'esilfaiil.
TlUénoini fit! un, efrbntihérioîquei.
~- Par Ife'DieujWfc^nt', je wus le jprellditHlienflm.
lis^se rogardèrenti, attendris,. &aiBi&^Hun'pou^ l'autt^ dfime adiniratiomnéciproquo;. Sans prtononoer une parole, ilfe- se serrèrent élroltementllUi muini oti se jetèrent dans- Ibs- bras l'un- do Tau tt>e..
(luiiiaejours^agTOs>. Julie était! défiuitiN^emeut sauvée et promeliait à son^père de tenir pour luiilë sermentqfiîillamitprêté.
llh' mois plus tard!, elle épousait' Frédéric DBsrocliem,
Gé jpur-là même, mi: notaire remettait' aui j§une dbctDur une sommedb deuxv oentmille francs,, qpià^'^itilài&sée pour lUiiettpouirJiilic le capitaine Théroin!,. avantde quitter Pani&i
Eus ofllûti, llbfficièr avait disparu tout à coup.
— - Ai'^ousr&eulfe, dàmeBalbino, etmoi^ achevai0ràétani,.nou8 savons oe qpiest; devenu;le capitaine Tliéroiui duant à^luii,. il était mort! pour le monde. Aussi ne voulutHl.jamai&-&-'inqpiéten dbson mvil. ïïtmaiutienaut vous connaissez, aussi; bien qiiO'mojiHMdérib. Desrodlens,.