‹ Le drame de PontcharraChapitre 4 sur 77 · ENTRE LOCATAIRES · texte numérisé non relu

ENTRE LOCATAIRES

A la suite de ce récit, qui lui révélait enfin les motifs qui avaient dr-terminé son ancien maître à quitter Fépée pour la robe, dame Balbine, qui longtemps avait inutilement cherché l'explication de ce phénomène curieux, demeura triste et rêveuse.

— Ainsi, disait-elle, M. le curé n'avait pas en moi assez de confiance pour me livrer son secret et il n'avait pas eu envers vous

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les mêmes scrupules... Il est vrai que je n'étais que sa gouvérnanfe et que vous étiez son chéruiiin, son gâté, son lils, on }3eut bien dire le mot.

— Eli! ma chère clame, répondit doucement Gaétan, de tels secrets ne se confient pas à tout le monde, à une femme surtout.

— Croyez-vous donc que je n'aurais pas su le garder?

— Je ne dis pas cela, mais toute femme en pareil cas éprouve )les démangeaisons de langue auxquelles il est prudent de ne pas l'exposer. Or, vous comprenez que si l'abbé Tliéroin a voulu obstinément conserver l'humble cure de Sainte-IIélène-du-Lac, alors que l'évoque de Grenoble, qui appréciait ses mérites, lui avait offert cent fois de rattacher à sa personne, c'est que M. Théroin tenait à rester dans l'obscurité, et que la moindre indiscrétion pouvait le trahir.

— Oui, je comprends à présent, fît dame Balbine.

Et moi qui lui reprochais souvent son entêtement, qui le poussais à accepter les propositions de M^"" l'évêque! Il ne me répondait pas, le digne homme; il souriait et s'en allait rêvasser sousles platanes de son jardin... Voyez pourtant, s'il m'avait tout dit, je lui aurais épargné ce supplice... Mais c'est égal, il y a une chose qui me semble monstrueuse.

" — Laquelle?

— C'est qu'après avoir renoncé à son amour, à sa fortune même, en faveur de ce Frédéric Desrochers, M. Théroin n'ait jamais cherché à savoir ce que cet homme était devenu.

— C'est cependant bien simple, ma chère. L'abbé connaissait trop bien ce Desrochers pour ne pas être persuadé que celui-ci ferait tout au monde pour restituer la fortune qu'on lui avait abandonnée.

— Or, continuaGaétan, une démarche inconsidérée pouvait indiquer la retraite que le capitaine avait choisie et rendre inutile le sacrifice qu'il avait fait. A quoi aurait servi à M. Théroin cette fortune? Le peu qu'il en avait gardé suffisait à ses aumônes, à ses largesses, devrais-je dire, car jamais Sainte-Hélène-du-Lac ne sera plus riche et plus heureuse qu'elle ne l'a été du vivant de ce digne pasteur.

— Assurément, fit dame Balbine; cependant il me semble que je n'aurais pas eu le courage de résister à ma curiosité. Quand on aime comme aimait mon pauvre maître, c'est-à-dire au point de rompre brusquement avec le monde, de briser une si belle carrière, n'est-il pas tout naturel qu'on s'inquiète de la femme qui a été la cause involontaire de toutes ces douleurs?

— Non, ma bonne. Lorsqu'on s'est consacré à Dieu, il ne faut

pas le faire à demi. Les distractions mondaines détournent du culte divin Rappelez-vous les pères chartreux, éternellement enfermés dans leur cellule, voués à un silence absolu, séparés du monde pai un tel abîme, que nul autre que le supérieur ne sait leur nom, et qu'il ne figure même pas sur la croix de bois qui surmonte leur sépulture.

— Oui, fit dame Balbine, mal convaincue. Je n'ignore pas que M. le curé devait avoir raison et que vous pensez comme lui...

Elle n'osa pas insister, mais il était évident qu'elle n'aurait pas eu le même désintéressement et qu'elle aurait tenu à savoir comment ses bienfaits avaient été employés par ce Frédéric Desrochers.

Elle se leva pour essuyer une dixième fois la poussière qui recouvrait les meubles et les cheminées, sans permettre que Gaétan l'aidât en quoi que ce fût.

A peine avait-elle terminé cette besogne méticuleuse, que la sonnette de l'antichambre fut timidement ébranlée.

Elle se tourna vers Gaétan :

— Tiens! fit-elle. Est-ce que vous attendez d'autres objets?

— Non, répondit-il étonné.

— C'est peut-être le concierge, reprit-elle, car pour des visites il est impossible que nous en recevions.

Elle se dirigea vers la porte qu'elle ouvrit. Sa surprise fut extrême de reconnaître M"^ Clara, la fille du propriétaire.

— Pardonnez-moi de vous déranger, dit la jeune fille, mais je viens au nom de mon père remplir une dernière formalité.

Gaétan fronça les sourcils avec une impatience mal déguisée. Cependant il n'osa pas faire mauvais accueil à Clara.

— Qu'y a-t-il pour votre service, mademoiselle? demanda-t-il en s'avançant.

— Peu de chose, monsieur, répondit la jeune fille, je viens seulement m'assurer par une visite sommaire que vos meubles répondent du prix du loyer.

— Mais j'ai payé d'avance, fit observer Gaétan.

— Jusqu'en octobre, jelesais, monsieur; mais, comme d'octobre à janvier mon père ne vous fera remettre sa quittance qu'une fois le trimestre écoulé, je viens selon l'usage...

— Donnez-vous la peine d'entrer, interrompit Gaétan.

Il comprenait, en effet, que la jeune fille était attirée chez lui par la curiosité, bien plus que par le motif banal qu'elle avait invoqué. Le

concierge n'avait-il pas vu défiler un à un les meubles qu'on avait apportés? Ne suffirait-il pas à renseigner le propriétaire?

Cependant Gaétan voulut bien accorder à Clara ce qu'il aurait certainement refusé à son père. Il lui ouvrit donc successivement les deux pièces, quoique avec une mauvaise hunieur manifeste.

— Oh! c'est charmant! s'écriait-elle. Comme c'est bien arrangé! Avec quel goût! Et en si peu de temps! Quand je compare cet intérieur si coquet aux vieilles loques qui pendent dans le nôtre et dont mon père ne veut pas se séparer, il me semble que je suis dans un palais !

Gaétan ne put réprimer un sourire. Évidemment la même pensée lui était venue.

Clara remarqua ce sourire, tout comme elle avait remarqué d'abord la froideur du premier accueil.

— Je suis désolée de vous avoir dérangé, monsieur, reprit-elle avec une grâce enchanteresse; et je vous avouerai même que le motif sous lequel je me suis présenté n'est qu'un prétexte.

— Comment! fit Gaétan surpris.

— Oui, monsieur, confessa-t-elle avec un sourire qui découvrit des dents admirables. Aussi je vais vous dire franchement ce qui m'amène...

Gaétan ne pouvait pas faire moins que d'offrir un siège à une aussi charmante visiteuse.

— Oh! ce n'est pas la peine, fît-elle en minaudant; ce que j'ai à vous dire n'est ni long ni intéressant.

— Qu'est-ce donc? interrogea Gaétan.

— J'ai appris par mon père que vous et votre gouvernante n'étiez jamais venus à Paris. J'en ai naturellement conclu que vous n'étiez au courant de rien, et que vous seriez fort embarrassés de trouver les choses, non pas essentielles, mais les objets de menu détail dont vous aurez besoin. J'étais donc venu offrir à votre gouvernante de l'accompagner, de lui indiquer les endroits oii elle doit se fournir de préférence à d'autres, en un mot de lui aplanir les difficultés qui résultent toujours d'une première installation, surtout dans un pays que Ton ne connaît pas.

— Je vous remercie, mademoiselle, répondit Gaétan, réellement touché de ces offres de service.

— Bien entendu, ajouta-t-elle d'un ton discret, mon père ignore la démarche que je fais de mon plein gré et dans l'unique désir de vous être utile.

Gaétan s'inclina pour répondre à cette nouvelle gracieuseté.

— Je ne sais pas si vous vous en êtes aperçu, continua-t-elle légèrement, mais mon père n'est pas beaucoup plus gai qu'une porte de prison, et ne me fournit guère d'occasions de me distraire ou de me promener. Il est vrai que je m'en passe quelquefois, poursuivit-elle en baissant les yeux, mais une demoiselle seule... dans les rues de Paris... c'est très épineux... Voilà pourquoi, si dame Balbine...

— Ah! vous savez son nom?

— Oui, balbulia-t-elle, c'est le père Goussard qui me l'a appris. Je disais donc que si dame Balbine, qui a Fair d'une bonne et respectable personne, voulait bien me permettre de raccompagner, jeu serais très heureuse et très flattée. D'ailleurs, j'adore acheter! C'est peut-être parce que mon père est avare et ne me donne que très peu d'argent.

— Mademoiselle, dit Gaétan, charmé de ce qu'il prenait pour l'expansion de la jeunesse et la naïveté de l'innocence, dame Balbine ne sera pas moins flattée que vous d'une oITre aussi aimable, et je vous promets pour elle qu'à la première occasion...

— Alors, ce ne sera pas long, car j'ai remarqué en passant que vous n'aviez ni batterie de cuisine, ni vaisselle, ni rien de ce qui complète un ménage. Aussi, savez -vous ce que je vais faire?

— Non, mademoiselle.

— Je vais dresser une liste exacte de tout ce qui vous est indispensable et je vous l'apporterai.

Gaétan se sentait confus. 11 allait balbutier un nouveau remerciement, lorsque, sans plus attendre., Clara lui fît une révérence gracieuse, accompagnée d'un frais sourire; puis, par un geste adorable, elle releva ses jupes de chaque main, et s'enfuit précipitamment, en laissant voir un bas de jambe admirablement pris, un pied bien cam- .bré, coquettement chaussé, et, sous les phs de sa robe ramenée en avant, des formes d'un réalisme fort attrayant.

Le jeune provincial fut un peu troublé, car il n'était pas de ceux qui ont des yeux pour ne pas voir.

Or il avait remarqué que les cheveux noirs de Clara pendaient sur son dos en nattes opulentes, que ses yeux noirs étaient pétillants d'esprit et de vivacité, que de longs cils noirs recourbés en atténuaient l'éclat par un voile voluptueux, que sa bouche rose découvrait des dents irréprochables, que sa taille était bien prise et accusait de riches contours, toutes choses auxquelles on n'est jamais indifférent quand on a vingt-cinq ans.

S'il avait eu plus d'expérience de la vie, il se serait peut-être étonné que Clara lui eût permis de faire tant de découvertes en si peu dd temps; il aurait pu croire qu'il y avait plus de coquetterie calculée que de naïveté réelle dans les paroles, la tenue et la démarche de la jeune fille; mais il était si naïf lui-même et s'ignorait si profondément qu'il ne supposa pas même un instant que Clara eût fait tant de frais pour lui plaire.

11 en valait cependant la peine, rien que par les qualités physiques dont il était doué.

D'une taille bien au-dessus de la moyenne, bien pris et merveilleusement proportionné, il représentait on ne peut mieux le type de ces anciens preux, dont les corps sont depuis longtemps en poussière mais dont les cuirasses qu'ils portaient attestent encore la haute stature et le& forces herculéennes.

Sous les habits qui recouvraient ses membres robustes et finement attachés, on voyait pour ainsi dire les muscles saillir.

La poitrine développée s'effaçait avec une correction de formes antiques pour dessiner une taille souple, moins épaisse que celle d'Hercule, moins grêle que celle d' Antinous.

11 était vêtu d'un costume complet de ce drap gris foncé qui se fabrique à Sassenage, à cinq kilomètres de Grenoble. Ces habits, d'une extrême simphcité, ne nuisaient en rien à l'élégance native qui présidait au moindre de ses mouvements.

Tout ce qui frappait les yeux indiquait en lui une grande pureté de race. Il avait la force avec la distinction, la beauté mâle avec la grâce, l'énergie avec la souplesse.

Le pied court, fortement cambré, semblait se cramponner au sol; les mains petites, blanches, un peu plus^ larges qu'il n'aurait fallu, malgré des doigts longs et effilés, étaient une nouvelle preuve de cette exubérance de vie qu'il avait puisée dans son origine, non moins que dans les montagnes au sein desquelles il avait été élevé.

Son cou blanc et nerveux, dont un large col rabattu laissait voir l'attache puissante, était surmonté d'une tête expres-sive et dont les Iraits semblaient avoir été taillés dans le marbre par le ciseau inspiré d'un moderne Phidias.

D'épais cheveux noirs bouclés, ramenés sans ordre, sinon sans art, encadraient un front large et intelligent.

Les sourcils noirs, également épais, mais fins et purement arqués, dessinaient l'arcade d'un œd bleu, limpide et profond, à travers la prunelle duquel semblait luire la pensée et briller la franchise.

Le nez droit, terminé par deux narines minces qui se dilataient à la moindre contrariété, la bouche nettement accusée, les lèvres rouges comme le corail, le menton légèrement proéminent, carré plutôt que rond, dénotaient un courage et une énergie qui complétaient et couronnaient l'ensemble vigoureux de cette physionomie caractéristique.

Pourtant à peine savait-il qu'il était fort, et il ne se doutaitpas qu'il fût beau.

Ainsi que tous les hommes véritablement énergiques et forts, il avait la voix douce et persuasive, et une mansuétude qu'on aurait pu prendre pour de la faiblesse, tant que l'on ne parvenait pas à lasser sa patiente longanimité.

Mais dès que s'éveillait sa colère, dès qu'un événement quelconque réclamait de lui une décision, un acte spontané de courage, son visage tout entier se transformait en un masque terrible comme celui du lion.

Dans ce cas, nul obstacle n'était capable d'arrêter l'irrésistible élan auquel sa nature obéissait.

On a vu avec quelle rapidité il s'était élancé au secours de cet inconnu, sans tenir compte des cris désespérés de dame Balbine, sans chercher même à savoir quel était celui qu'il venait d'arracher a la mort.

Une constitution si robuste n'indique pas un tempérament paresseux ou indifférent. Il n'est donc pas étonnant que les charmes de Clara, si savamment mis en relief par la coquette jeune fille, eussent produit sur Gaétan une certaine impression.

Chassé par la mort de l'abbé Théroin de la maison oh il avait grandi, du village obscur au fond duquel il avait vécu, il ne connaissait du monde que ce que les leçons du prêtre et son propre instinct lui avaient appris.

11 est vrai que ce curé avait été soldat, qu'il avait passé dix ans au miheu du bruit et des plaisirs, mais il ne pouvait pas joindre l'exemple aux préceptes, et la pratique forme l'expérience |bien plutôt que la théorie.

Avant de venir à Paris, Gaétan n'avait guère dépassé Chambéry d'un côté, Grenoble de l'autre.

Or, Chambéry n'est que pittoresque. Quant à Grenoble, ce n'est qu'une ville de province et rien de plus. Lorsqu'on a fait le tour des quais, lorsque, par la rue Montorge ou la Grand'Rue, on est arrivé sur la place Grenette, on a pour ainsi dire tout vu.

Clara appelait à haute voix. (P. 58.)

Le type féminin, avec ses petits yeux ronds, ses larges pommettes et son nez épaté, n'a rien de bien séduisant et ne rachète même pas sou imperfection par son élégance.

II y a certainement des exceptions, comme à toute règle générale mais elles se cachent si bien qu'il est malaisé de les rencontrer

Gaétan ne connaissait donc guère de la femme que l'habit et la lorme, mais il n'en soupçonnait ni la beauté, ni la grâce. Et voilà

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qu'en arrivant à Paris il tombait sur une ravissante créature, — et créature coquette par-dessus le marché!

S'il n'était pas fiisciné, il était séduit. Néanmoins, en dépit de tant de perfections, Clara n'était pas tout à fait la femme qu'il aurait choisie. Il aurait souhaité trouver en elle moins de vivacité, moins d'expansion, moins de hardiesse.

Gaétan était de ceux pour qui le fruit qu'on ne peut pas atteindre paraît plus savoureux que celui qu'on a sous la main; de même, il se sentait plus fort contre une femme qui attaque, que contre celle qui se défend. Il y avait de FEve au fond de cette nature ardente.

Aussi trouva-t-il tout simplement que Clara était une fille fori jolie et fort bien faite. Si, au lieu de le lui faire voir si habilement, elle le lui avait caché avec plus de soin, peut-être s'en serait-il épris.

Cette analyse rapide de ses goûts et de ses penchants, Gaétan ne l'avait pas faite. L'instinct seul avait fait entendre sa voix; si ses sens avaient un moment parlé, son cœur était resté muet.

Néanmoins, ce ne fut pas sans un certain plaisir qu'il vit revenii- Clara au bout d'une demi-heure, tenant dans sa main une longue liste qu'elle lui soumit.

— Oh! comme il y en a long! s'écria Gaétan.

— Et encore, je suis sûre d'avoir oublié bien des choses, répondit Clara. Voulez-vous que nous examinions cette liste?

— Si cela ne vous dérange pas trop, mademoiselle.

— Oh! pas du tout, je n'ai rien à faire.

Aussitôt, sans même y avoir été invitée d'un geste, elle approcha une chaise de la table sur laquelle elle posa sa note.

— Venez vous mettre là, dit-elle, en faisant signe à Gaétan de s'asseoir à côté d'elle.

Il obéit.

Tous deux alors se penchèrent à la fois sur le papier et commencèrent rénumération des objets que Clara avait alignés.

Leurs genoux se touchaient, leurs mains se rencontraient, leurs cheveux se caressaient, leur haleine se confondait.

Espiègle et rieuse, Clara appelait à haute voix chacun des instruments qu'elle avait désignés, et accompagnait ces noms de réflexions plus ou moins, spirituelles. Elle paraissait dans tous les cas prendre à ce jeu un plaisir infini.

Quant à Gaétan, il était fort mal à l'aise. Ce contact voluptueux, ce mol abandon, cette chaleur tiède, ce parfum pénétrant qui se

dégageait du corps et des vêtements de Clara allumaient en lui un feu dévorant, de désirs inconnus.

— Si nous appelions dame Balbine pour la consulter? proposat-II. Elle a bien plus que moi voix au chapitre.

— Comme il vous plaira, fit Clara avec un peu de dépit, (iaétan s'était déjà levé et dirigé vers la porte.

Sur le consentement, accordé par Clara d'assez mauvaise grâce, il ouvrit et appela :

— Dame Balbine ! venez. Nous avons besoin des conseils de votre haute sagesse,

La vieille fille accourut.

Loin de laisser percer la moindre contrariété, Clara redoubla envers elle d'affabilité, de prévenance et de politesse.

C'était tout simplement.politique, mais Gaétan trouva le procédé délicat.

La jeune fille fut donc aussi enjouée, aussi gaie qu'elle l'était tout à l'heure, et témoigna à la gouvernante une telle déférence que celle-ci, malgré sa raideur et sa défiance, ne put faire autrement que de s'y montrer très senèible.

Aussi lorsque Clara sortit, après s'être mise une dernière fois aux ordres de dame Balbine, elle avait décidément conquis les bonnes grâces de la digne femme.

C'était, en effet, une précieuse ressource pour la vieille fille, qui ji'aurait pas pu faire cent pas hors de chez elle sans s'égarer, que de rencontrer un guide si complaisant.

Elle en usa et en abusa pendant quelques jours, sans jamais lasser la patience de Clara, qui ne manquait pas de venir s'informer au contraire si dame Balbine n'avait besoin de rien.

C'était probablement tout ce que voulait la jeune fille. Elle n'avait circonvenu la gouvernante que pour s'en faire une alliée ; et elle y avait si bien réussi, que Gaétan, que ces visites troublaient de plus en plus, ayant demandé si a M"" Desrochers allait prendre l'habitude de venir ainsi tous les jours » , dame Balbine lui répliqua avec un peu d'aigreur, qu'elle s'estimait fort heureuse d'avoir rencontré une si aimable demoiselle, et que certainement ce ne serait pas elle qui la mettrait à la porte.

Gaétan ne trouva rien à répondre. Qu'avait-il à dire, en eliet, tant que les assiduités de Clara ne dépasseraient pas les bornes de la discrétion?

C'était, sans qu'il s'en rendît compte, une première concession

faite au plaisir secret qu'il ressentait h voir cette jolie fille. Le chaste Joseph aurait peut-être évité ce premier danger, mais rien ne prouve que M"^ Putiphar fût aussi jolie que l'était Clara.

Gaétan assista donc à ce spectacle quotidien de voir venir chez lui la jeune fille, chaque jour plus fraîche, plus jolie, plus provocante.

Quant à dame Balbine, elle jouait à son insu le rôle de pavillon : elle abritait la marchandise.

Cependant Clara n'était pas complètement satisfaite. Elle se savait assez jolie et assez désirable pour que sa présence ne fût pas un supplice; elle avait même surpris chez Gaétan les éclairs furtifs qui jaillissaient parfois de sa prunelle, et cependant il ne s'était pas encore déclaré !

C'est que l'occasion ne s'en était pas présentée.

Comment la faire naître?

On a pu remarquer déjà quelle précoce expérience de la coquetterie possédait cette jeune fille de dix-huit ans. Plus tard on jugera si elle méritait le blâme plutôt que la pitié. Pour le moment, ne nous occupons que des faits.

Il est évident que Gaétan lui plaisait. Qile ce fût une question d'amour ou de caprice, peu importe. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle avait eu recours à tous les moyens de se rapprocher de lui, à tous les raffinememts de la séduction pour lui plaire. Maintenant elle voulait qu'il se déclarât, dût-elle être dévorée par l'incendie qu'elle brûlait d'allumer. C'était la conclusion logique de tout ce qu'elle avait fait jusqu'ici.

Gaétan ne s'en était pas méfié tout d'abord, mais il le sentait à présent, et n'hésitait que par un sentiment de délicatesse facile à deviner.

Certes, la possession de Clara avait de quoi flatter l'amour-propre du plus exigeant gourmet, mais à quoi devait-elle aboutir?

A un mariage ou à une chaîne?

Or, le mariage était impossible entre deux natures si contraires. Au Heu d'attaquer, Gaétan se défendait. Les rôles étaient singulièrement intervertis! Ce qui lui semblait tout naturel de la part d'un homme, lui paraissait monstrueux chez une femme, et, disons le mot, l'effrayait un peu.

Quant à contracter une chaîne, c'est-à-dire une liaison difficile et peut-être impossible à briser, Gaétan ne le voulait pas.

Ces susceptibilités, ridicules chez un habitant des grands centres, dont la contagion elles mauvais exemples ont dépravé la déhcalesse,

n'avaient rien que de très naturel chez un jeune garçon élevé par un curé et une vieille dévote, dans un village perdu au fin fond de ces neigeuses montagnes qui se rattachent à la chaîne des Alpes.

Chez lui ce n'était pas bégueulerie,mais pure honnêteté. Il aurait pu s'oublier avec une femme ; il n'aurait jamais détourné une jeune fille de ses devoirs.

Clara était-elle femme ou fille ? N'avait-elle de la demoiselle que le nom? C'était vraisemblable, car elle avait de la femme, et même de la femme passionnée, toute la coquetterie, toutes les formes, tous les appétits.

Pourtant Gaétan n'avait pas de la vie une assez grande expérience pour résoudre ce problème, dont la solution aurait été si facile pour tout autre, qu'elle n'aurait pas embarrassé le plus sot de nos petits crevés.

Afin de ne pas succombera la tentation, il résolut brutalement d'éviter Clara. C'était un bien gros moyen!

Sous prétexte qu'il avait un travail important à faire, il s'enferma dans sa chambre et défendit à dame Balbine de le déranger.

La gouvernante obéit au pied de la lettre. Lorsque Clara se fut présentée plusieurs jours de suite, sans avoir vu Gaétan, elle demanda s'il était malade. La réponse de dame Balbine fut juste assez équivoque pour lui permettre de comprendre que Gaétan l'évitait, mais elle cacha son dépit avec tant de soin qu'à travers sa porte close le reclus entendait distinctement les frais éclats de rire de la jeune fille.

A la vérité, il ne travaillait pas; mais il lisait pendant tout le temps que lui laissaient ses promenades ou ses affaires.

En effet, il était venu à Paris sans plan bien arrêté, attiré par les charmes si vantés de ce pays de cocagne. Il espérait, non pas en goûter les félicités inconnues, mais y vivre dans un milieu plus en rapport avec les vagues aspirations que l'éducation lui avait données.

Car il savait bien qu'il ne pouvait pas vivre des modiques ressources qu'il possédait, et dont le prix de son loyer absorbait à lui seul près de la moitié.

Il chercha donc à s'occuper.

L'abbé Théroin lui avait dit qu'en cas de malheur ou de besoin, il était parfaitement en état de se charger de l'éducation d'un ou de plusieurs élèves. Gaétan songea donc immédiatement à utiliser ces aptitudes.

En conséquence, il rédigea un avis ainsi conçu :

« Un jeune homme, connaissant les langues mortes, sachant

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parler le fi-ancais, l'anglais et l'allemand, désire trouver un emploi de précepteur. S'adressera M. G..., rue du Petit-Musc, n" 1. »

Puis il porta cette annonce place de la Bourse et la fit insérer dans les grands journaux.

C'était encore de l'argent dépensé, mais comme il ne connaissait personne à Paris il était bien forcé de se faire connaître lui-même.

Fort heureusement pour lui, Gaétan n'avait aucune timidité dans les détails de la vie vulgaire.

D'ailleurs, la faim chasse le loup du bois...

Il se rendit donc successivement aux adresses qu'on lui avait indiquées ; mais les uns exigèrent qu'il montrât ses diplômes — et il n'avait absolument que celui de bachelier; les autres le trouvèrent trop jeune pour exercer une autorité suffisante sur des adolescents de quatorze à quinze ans.

Gaétan attendit quelques jours encore, espérant que l'annonce insérée par lui produirait quelques fruits tardifs.

Deux nouvelles lettres succédèrent, en effet, aux quatre premières; l'espérance fit de nouveau battre le cœur de Gaétan, que le découragement commençait à gagner.

Sans perdre un instant, il se mit en quête : mais, comme la première fois, on le trouva trop jeune.

11 s'en alla, pensif, froissé de cette réponse uniforme qui paralysait invariablement ses efforts.

— Trop jeune! murmurait-il avec amertume.

11 faut donc être un Mathusalem pour enseigner le grec ou l'anglais ?

Il revint, fort triste, et même un peu démoralisé. Qu'àllait-il devenir s'il ne trouvait pas d'occupation à Paris, après avoir fait les frais d'une installation onéreuse?

Il était parti, plein de cette confiance de la jeunesse, qui ne recule devant aucun obstacle, qui ne doute de rien. Il s'imaginait qu'avec du travail et de la bonne volonté on arrivait partout à quelque chose, et voilà qu'il se heurtait à des impossibilités invincibles en dépit de leur insignifiance, à des difficultés si fragiles en apparence qu'il ne les avait même pas soupçonnées !

Il remontait lentement et la tête baissée son escalier, quand arrivé sur le palier du premier, il entendit s'ouvrir la porte d'un appartement, et se croisa avec un jeune homme qui en sortait.

Involontairement il releva la tête. Au même instant, les regards de ce jeune homme s'arrêtèrent sur lui avec un étonnement joyeux.

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— Ail! par exemple! s'écria-t-il. C'est bien vous, celte fois. Je TOUS tiens, monsieur. Je ne vous quitte plus!

Gaétan demeura stupéfait. Cependant, en examinant attentivement les traits de cet inconnu, il se rappela vaguement avoir vu quelque part une figure qui ressemblait à celle-là.

— Je vous demande bien pardon, monsieur, fit-il, mais je ne vous remets pas très bien.

— Comment! s'écria le jeune homme en lui prenant la main, vous ne me reconnaissez pas.^

— Pas parfaitement, quoique votre visage ne me soit pas tout à fait étranger.

— Heureusement que jai meilleure mémoire que vous ! Il est vrai que vous ne m'avez vu que dans l'eau et faisant probablement une assez vilaine grimace.

— Ali! fit Gaétan eu riant, c'est donc vous?

— C'est moi, Matifon, Henri Matifon, pour vous servir, répondit rinconnu, qui serj-a de nouveau avec énergie la main de son sauveur.

— Allons, monsieur V dit Gaétan, qui répondit à cette étreinte et voulut passer outre, je suis enchanté de vous retrouver en bonne santé.

— Oh! un moment! répliqua Henri en l'arrêtant. Voilà douze jours que je vous cherche, monsieur, et puisque le hasard nous réunit si miraculeusement, je ne vous laisserai pas partir sans que vous me donniez votre nom et votre adresse.

— Y tenez- vous beaucoup? demanda Gaétan.

— Essentiellement, monsieur.

— Eh bien! je me nomme Gaétan du Lac.

— Et vous demeurez^?

— Dans cette maison.

— Dans cette maison! fit Henri abasourdi. A quel étage?

— Au second.

— En face du propriétaire alors?

— Précisément.

— Et depuis combien de temps?

— Depuis onze jours.

— Pour le coup, voilà qui est extraordinaire ! s'écria Henri, de plus en plus étourdi.

— Ouoi donc?

— Moi aussi, monsieur, j'habite cette maison.

— Vous ?

— Depuis plus de six aus, oui, monsieur.

— C'est donc de chez vous que vous sortiez quand je vous ai rencontré?

— Pas tout à fait. C'était de chez M"" Duval, ma tante.

— Vous ne demeurez donc pas chez elle?

— J'y déjeûne et j'y dîne, mais j'occupe au quatrième un logement absolument pareil au vôtre.

— Le proverbe a bien raison de dire qu'il n'y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas, dit Gaétan, car si je m'attendais à pareille surprise...

— Et moi donc! repartit Henri. Quand je pense que vous et moi, depuis onze jours, nous avons descendu peut-être quarante fois chacun cet escalier, sans nous douter que nous étions si près l'un de l'autre... Aussi, n'espérez pas vous dérober comme l'autre jour à ma reconnaissance. Je vous dois la vie, mon cher monsieur, et je n'en ai qu'une, je ne l'oublierai pas.

— Oh! de grâce, ne parlons pas de cela ! suppha Gaétan. Vous m'ôteriez tout le plaisir que j'éprouve de vous revoir.

• — J'y consens, mais aune condition...

— Laquelle?

— C'est que vous viendrez sans façon dîner ce soir chez ma lante.

— Y pensez-vous? s'écria Gaétan confus...

— J'y pense très sérieusement et j'y compte. Ma tante m'aime beaucoup; je lui ai conté le danger que j'avais couru, &es cheveux s'en sont hérissés sur sa tête.

« Si jamais tu retrouves ce courageux jeune homme, m'a-t-elle dit, je veux que tu me l'amènes, afin que je puisse lui exprimer combien je lui ai de gratitude pour un tel acte de dévouement. »

— Encore! fit Gaétan d'un ton de reproche.

— Ah! se défendit vivement Henri, ce n'est pas moi, mon cher monsieur, c'est M"* Duval qui parle. Ainsi, vous me donnez votre parole?

— Pas du tout, il m'est absolument impossible...

— Oh! quand je devrais aller vous chercher moi-même, vous ne m'échapperez pas, riposta Henri.

— Réellement, monsieur, essaya de protester Gaétan, je ne puis pas accepter.

— Vous aurez beau faire, vous viendrez, j'y tiens. Si à six heures, vous n'êtes pas descendu, je monterai vous prendre, et à moins que

LE DRAME DE POiNTCHARRA

Abl moDsieur, soupira-t-elle. (P. 67.)

VOUS ne poussiez la sauvagerie jusqu'à fuir votre maison pour m'éviter. . .

Gaétan fut désarmé par cette chaleureuse insistance. 11 ne put réprimer un sourire. Il était vaincu,

— A la bonne heure! fit joyeusement Henri. Je vois que vous ne me tenez pas rigueur. Surtout, pas de toilette. Ma tante est une bonne et simple personne, pour qui tous vos frais seraient inutiles. Elle

UV. 9. —LE DRAME DE PONTCHARRA. — P. SAUMKHE. — }. BOUFF ET C'"^, ÉD.

UV. 9.

prétère le cœur à l'habit, et sous ce rapport-là, vous avez foutes les magnificences.

Gaétan s'inclina,

— A six heures je serai chez vous, monsieur, dit-il.

— Et vous n'avez qu'une parole, j'espère?

— Est-ce que Ton en a deux à Paris? demanda Gaétan.

— Oh! il y a des gens qui les comptent par douzaines, répondit Henri en riant. .

— Je les plains.

— Et moi je les méprise.

— Je n'osais pas le dire, fit Gaétan qui, cette fois, serra cordialement la main de Henri.

Ils se séparèrent. ,

Gaétan rentra et raconta à dame Balbine de quelle surprise inattendue il venait d'être l'objet.

Celle-ci poussa les hauts cris. Les mots miracle, providence, hasard, tombaient dru comme grêle de sa bouche, accompagnés de gestes non moins expressifs, car dame Balbine était très démonstrative.

Elle avait bien un peu raison. Cette rencontre avait relevé le moral un peu abattu de Gaétan.

A la suite des désillusions qu'il venait d'éprouver coup sur coup, Gaétan se sentait bien triste et bien seul au milieu de cette immense tour de Babel, dans laquelle il était venu se perdre.

La société de dame Balbine était, en effet, bien insuffisante, ou pour mieux dire bien incomplète.

De quoi causer avec la vieille fdle, une fois qu'on avait épuisé tous les regrets que lui causait la mort de M. Théroin, tous les racontars de Sainte-Hélène-du-Lac et des environs? A peine savait-elle lire sa messe et signer son nom. C'était donc une médiocre société pour Gaétan, à part les immenses services qu'elle lui rendait dans l'intérieur du ménage par son activité, son ordre et son économie.

Il fut donc heureux d'avoir retrouvé Henri Matifon.

Autant qu'il avait pu en juger à première vue, ce jeune homme était franc, loyal et bon.

Il est vrai que la première impression ne signifie pas grand'choso pour beaucoup de gens; mais pour Gaétan elle se résumait en deux mots : sympathie ou antipathie.

Maintes fois il l'avait éprouvé, et rarement son instinct l'avait mal servi. Il ne jugeait pas un homme à première vue au point de lui

sauter au cou ou de lui tourner le dos ; mais selon qu'il se sentait attiré ou repoussé, il obéissait à ce mouvement.

C'est ainsi que l'aspect seul de M. Ambroise Desrochers lui avait inspiré une insurmontable répugnance. De même, Clara lui avait déplu tout d'abord par sa hardiesse. Ce n'était que par degrés qu'il avait rendu hommage aux incontestables qualités physiques qu'elle avait eu le talent de faire ressortir.

Au contraire, Gaétan se sentait entraîné vers Henri. Entre eux, il y avait communauté de jeunesse d'abord, et ensuite- communauté d'idées peut-être, s'il fallait s'en rapporter à la cordialité des témoignages que Matifon avait prodigués à son sauveur.

Aussi, quand vint le soir, et malgré l'expresse recommandation d'Henri, Gaétan fit un peu de toilette, c'est-à-dire qu'il boutonna une redingote noire sur un gilet blanc, mit une paire de ^ants, et, au moment précis ou six heures sonnaient, descendit chez M""" Duval.

Il semblait que derrière la porte Henri épiât son arrivée, car à peine la sonnette avait-elle tinté, que la porte s'ouvrit.

— Bravo! s'écria Henri. Croiriez-vous que j'avais une peur atroce que vous ne vinssiez pas?

— Pourquoi? Ne vous l'avais-je pas promis?

— Sans doute, mais vous vous étiez esquivé si lestement l'autre jour, en me laissant sur la berge, que je craignais que vous ne me jouassiez le même tour.

Il lui prit la main, l'entraîna, et l'amena au milieu du salon.

En le voyant entrer, une femme d'un certain âge se leva.

Elle était vêtue d'une robe de soie noire. Deux longues coques de cheveux grisonnants, roulés avec soin, encadraient un visage que les rides commençaient à sillonner, sans lui rien ôlcr de son expression bienveillante. Deux yeux noirs, encore brillants d'un certain éclat, se levèrent sur Gaétan avec un attendrissement réel.

Elle saisit ses deux maius dans les siennes, et les serra avec force.

— Ah! monsieur, soupira-t-clle, quel bien vous m'avez fait sans vous en douter!

En même temps, deux grosses larmes coulèrent de ses paupières et glissèrent lentement sur sa joue.

Gaétan se sentit tout remué. Cet accueil si naïvement ému fit fondre toute la réserve dont il s'était cuirassé.

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