LIV. 40. LK DHAME PE PONTCIIAItHA. p MLMKRp
». S'AL.MKRiî. — J. ROlPF ET CX", KD. u\\ 4.^
manquait? Vous ignoriez que j'étais là ; donc vous croyiez qu'elle venait ici à mon insu, donc vous l'encouragiez dans cet esprit de révolte contre ma volonté qui l'avait amenée dans le principe. Cela est-il vrai, monsieur?
Gaétan courba la tête.
— Je vousledis, reprit M. Darneville avec amertume. Vous autres, jeunes gens, qui nous reprochez notre égoïsme, vous ne savez pas aimer et vous êtes plus égoïstes que nous cent fois, ou plutôt ce n'est pas l'amour qui vous guide, c'est l'ambition.
— L'ambition! se récria le blessé.
— Eh ! sans doute, fit M. Darneville en s'animant. Vous rencontrez une jeune fille belle et riche, vous, monsieur, qui n'avez rien, vous qui savez combien est facile à surprendre l'innocence, et vous vous dites : la beauté, voilà pour ma satisfaction personnelle et mon amourpropre ; la richesse, voilà pour ma vanité. Et vous poursuivez la pauvre enfant de vos assiduités, jusqu'à ce qu'elle vous rende les armes.
Vous faites bon marché de son honneur, dont vous devriez prendre souci plus que de toute autre chose, puisque vous espérez un jour en être le gardien; vous méconnaissez l'autorité paternelle, vous foulez aux pieds les lois sociales..; peu vous importe! vous avez réussi, et, comme dit le proverbe, la fin justifie les moyens, n'est-ce pas, monsieur?
— Vous vous méprenez étrangement, répondit Gaétan. Vous croyez que c'est la cupidité qui m'a guidé, monsieur? Que répondriezvous donc si je vous disais qu'hier j'ai refusé le million que m'offrait M. Desrochers?
Oui? Ambroise? fit M. Darneville avec plus de dégoût que de
surprise.
Gaétan prêta curieusement l'oreille. M. Darneville connaissait donc l'avare? 11 ne le lui avait jamais dit.
- Oui, monsieur, poursuivit-il. Ambroise Desrochers m'a proposé hier la main de sa fille et un milhon. Eh bien! si vous connaissez Clara, vous devez savoir qu'elle est belle. Quant à la dot, elle aurait été bien tentante pour beaucoup d'autres. J'ai refusé pourtant. Vous voyez que ce n'est pas l'ambition seule qui me fait agir.
— Mais à propos de quoi ce Desrochers est-il venu vous offrir de semblables conditions? car enfin, de sa part c'est inexplicable !
— Cela tient, monsieur, à des raisons que je vous soumettrai prochainement, je l'espère, et qui sont beaucoup moins étonnantes que vous ne le croyez.
— Oh! pardon, fit vivement M. Darneville. C'est que je connais de longue date ce fieffé coquin! Je sais que c'est le plus fourbe des hypocrites et le plus ladre des avares.
— Je vois, en effet, que vous le connaissez à fond, dit le blessé en souriant.
— Malheureusementoui, fit tristement le père d'Alice. Eh! tenez, puisque son nom est tombé de vos lèvres, je ne vous cacherai pas qu'en apprenant que vous demeuriez chez lui, j'ai été sur le point de rompre avec vous toute relation. Je le disais tout à l'heure à ma fille : il me semble que toute calamité doit émaner de ce misérable, ou de ce qui rapproche.
— Ah ! c'est votre avis aussi? demanda Gaétan surpris. Lecrovezvous donc capable de se défaire par tous les moyens de quelqu'un qui l'embarrasse?
— Assurément.
— Même par un assassinat?
— Même à ce prix.
Le blessé tressaillit. Il ne s'était donc pas trompé en supposant qu'Alcibiade avait été l'instrument de Desrochers.
— 11 faut, fit-il observer pourtant, que vous ayez contre lui de graves préventions...
— Dites des convictions, monsieur, repartit nettement M. Darneville. Je ne me suis point gêné pour le lui dire, il y a vingt ans, lorsqu'il a réussi enfin à accaparer la fortune de son pauvre frère.
— Celle de Frédéric! s'écria Gaétan en se redressant. Ah! monsieur, que me dites-vous là? La même pensée m'est venue; mais je me refusais à y croire.
— Comment? interrogea M. Darneville. Vous connaissez donc également celte lugubre histoire?
— Si je la connais! soupira le blessé. Hélas!
— Eh bien! monsieur, sachez alors que j'étais le parent, je peux dire le véritable frère de Frédéric. Ma mère était la propre sœur de son père, nous étions donc cousins germains; mais vous comprenez que, depuis sa mort, j'ai mis le plus grand soin à cacher une parenté qui m'attachait à cet Ambroise. Quant à lui, je lui avais si expressément défendu de s'en vanter, qu'il a dû s'en cacher presque avec autant de soin que moi.
Il y avait intérêt, du reste. Il n'ignorait pas que je l'avais accusé, que je l'accusais, que je l'accuserai toujours du meurtre de son
frère. Avouer qu'il était mon cousin, c'était donner aux personnes avec lesquelles nous étions liés l'occasion de parler de lui, c'était me fournir un nouveau sujet de le perdre dans l'opinion publique. Il s'en est bien gardé, j'en suis sûr. Vous a-t-il jamais dit que nous étions cousins?
— Jamais.
— Il savait cependant que vous veniez chez moi?
— C'est plus que certain.
— Vous voyez donc bien, dit victorieusement M. Darneville. II craignait que je ne vous fisse partager mes convictions,
— Vous êtes donc intimement persuadé qu'il a tué son frère?
— Non pas lui, il est trop lâche ; mais sa haine et sa cupidité ont dû armer le bras de quelque spadassin besogneux, qu'il aura lancé en Suisse sur la piste du mallieureiix Frédéric. C'est un pays bien choisi que la Suisse, mon cher monsieur. Elle a dans ses montagnes des abîmes qui gardent éternellement leur victimes ; sans cela on aurait eu des nouvelles de Frédéric et d'Edmond. Un homme et un enfant ne disparaissent pas d'ordinaire sans laisser de traces, et des deux victimes il n'est rien resté. Qui s'en est occupé, d'ailleurs? Personne, excepté moi.
Aussi comme mes recherches ont été stériles, j'ai voulu perpétuer le souvenir de ce drame sanglant.
Quand le ciel m'a donné un fils, je l'ai appelé Edmond, du même nom que portait le fils de mon pauvre Frédéric. Un nom, voilà tout ce qui me reste de cette vieille amitié!
— Pardonnez-moi mon indiscrétion, monsieur, fit Gaétan, mais seriez-vous ce cousin dont on n'a punie dire le nom, qui a fait à cette époque une espèce d'instruction personnelle, qu'il a produite lors de l'enquête qui a été ordonnée par le tribunal?
— En effet, monsieur, c'est moi. Mais, à mon tour, permettezmoi de m'étonner que vous soyez si parfaitement au courant de toutes ces particularités. De quelle bouche les tenez-vous?
— De M. Henri Matifon, le neveu de M" Duval.
— En effet, vous ne pouviez être mieux renseigné. M* Duval était l'avocat d'Ambroise. J'ai eu avec lui de longues conférences secrètes. Je lui avais fait part de mes convictions, et il n'était pas loin de les partager. Sous prétexte d'élucider la question, nous cherchâmes ensemble quelle part avait prise son client dans cette disparition; mais ce fut en vain. Le drôle avait pris ses précautions. Il parvint à déjouer toutes nos investigations. Naturellement, M" Duval se garda
bien de divulguer le secret de nos conférences. C'est pour cela que son neveu, ou sa femme, a pu tout vous apprendre, excepté mon nom. En quoi, du reste, cela pouvait-il vous intéresser?
— C'est, répondit Gaétan, que je connais une histoire à peu près semblable à celle que nous venons de raconter.
— Quel en est le héros?
— Je l'ignore, monsieur, mais je le saurai bientôt.
— Et cette histoire est-elle exactement semblable à celle de Frédéric? demanda vivement M. Darneville. Parlez, monsieur, peutêtre renferme-t-elle les éclaircissements que j'ai si longtemps cherchés.
— Si elle n'est pas exactement semblable, répondit Gaétan, elle s'y rattache par tant de points, qu'on pourrait dire qu'elle en est la suite.
— Voyons, fit avidement le père d'Alice.
— Il s'agit d'un enfant, monsieur, d'un orphelin ramassé dans la poussière et dans le sang, à côté de son père assassiné par un inconnu, si bien volé, si bien dépouillé de tout ce qu'il possédait, que cette pauvre victime a été obscurément enterrée, sans que l'on puisse graver un nom sur la pierre qui recouvre son tombeau.
— Et cet enfant existe ?
— Il vit, oui, monsieur.
— Mais en quel endroit ce crime a-t-il été accompli?
— Sur la route de Chambéry à Grenoble, entre Francin et Pontcharra, à quelques lieues de la frontière suisse.
— A quelle époque ?
— En 1846.
— Et savez-vous la date exacte? demanda M. Darneville, en proie à une grande agitation.
— Dans la nuit du 7 au 8 août;
— Voilà qui est étrange ! s'écria le père d'Alice excessivement ému. Et quel nom porte cet enfant?
— Le nom qui figure sur le calen;lrier, à la date oh il a été recueilli, et celui du village dans lequel il a grandi.
— Avez-vous ici un calendrier?
— En voilà un, dit le blessé en montrant celui qui était accroché près de la cheminée.
I — M. Darneville le prit et y jeta rapidement les yeux.
— Gaétan! fit-il en regardant le blessé. Est-ce que... Mais oui! Vous avez été élevé àSainte-Hélène-du-Lac, m'avez-vous dit?
390; LE DRAME DE POiNTCHARRA
— C'est vrai, monsieur.
— Vous ! c'est vous ! Et vous croyez être le fils de Frédéric!
— On a presque fini par me le persuader.
— Mais, pour qu'une idée semblable ait germé dans votre esprit, il a fallu qu'un indice, si faible qu'il soit, vous mît sur cette voie.
— C'est, en effet, de cette façon que l'on a fait naître en moi cette pensée, répondit Gaétan,
— Et ce point de départ, quel est-il?...
— C'est une montre que je portais enroulée par une chaîne longue autour de mon cou, qu'on a trouvée sur moi, qu'on a supposée avoir appartenu à mon père, et dont je ne me suis jamais séparé.
Un jour que je la montrais à Henri, dont le père était fabricant à Genève , il l'examina et reconnut à certaine marque particulière qu'elle sortait de ses ateliers. Quelques jours après, il partit pour Genève, consulta les livres de son père, et reconnut que ce bijou avait été vendu à un M. Desrochers.
Or, comme ce n'était pas à Ambroise, ce premier renseignement me détermina à partir moi-même, et je sollicitai de vous le congé que vous m'avez accordé. A mon retour, je ne pouvais plus douter : c'était bien le nom de Frédéric et son adresse qui figuraient sur le livre de vente.
— Hôtel de l'Ecu? demanda vivement M. Darneville.
— Précisément, répondit Gaétan. En arrivant à Paris, je voulais suivre cette affaire sans aucun retard, lorsque Ambroise, dont j'avais éveillé les soupçons, s'occupa sans relâche de contrecarrer mes projets. Je le devine maintenant, c'est lui qui, pour empêcher entre nous toute explication, vous a écrit cette lettre signée d'un personnage imaginaire, c'est lui qui m'a fait chasser de chez vous; c'est lui qui, le même jour, m'a dépêché cet Alcibiade Fontagnol, un spadassin lâche et poltron, qui a failli réaliser les secrètes espérances que nourrissait Tavare. Mais il a échoué, ou du moins il n'a réussi qu'à demi. Comprenez-vous alors pourquoi Ambroise m'offrait hier sa fille et un million?
— Oui, je comprends, s'écriaM. Darneville, subitement illuminé. Mais rassurez-vous, mon cher monsieur, reprit-il avec chaleur. C'est moi qui me charge de vous faire rendre votre nom et votre fortune, c'est moi qui vengerai Frédéric, moi qui ferai pour vous toutes les démarches nécessaires . . .
En ce moment, la sonnette retentit et un pas précipité se fit entendre.
— Victoire ! victoire! cria la voix de Henri, qui fit irruption dans la chambre.
Le matin à dix heures, conformément à la lettre qu'il avait adressée, Henri était arrivé de Genève, et, sans même se donner le temps de changer d'habits, était entré chez Gaétan.
Sa surprise fut extrême de le trouver couché et si faible que sa voix elle-même avait perdu de sa sonorité.
Dame Balbine et Gaétan lui racontèrent dans leurs moindres détails les événements qui étaient survenus en son abscence, et quel rôle y avaient joué, tour à tour, les principaux personnages de ce récit.
Henri était d'avis de porter plainte, sur-le-champ, contre Alcibiade, mais Gaétan s'y opposa.
— Il me semble impossible, fit-il observer, que l'instruction à laquelle cette plainte donnerait lieu, ne compromette pas Desrochers. Or, j'ai contracté envers Clara trop de reconnaissance pour ne pas lui éviter cette humiliation, si cela m'est possible. En outre, si je suis réellement appelé à revendiquer l'état et la fortune de Frédéric, je ne veux pas flétrir le nom que je dois porter un jour,
— Mais alors il ne faut pas perdre une minute, s'écria Henri avec feu.
— Aussi, mon cher ami, ne pouvant pas faire moi-même les démarches indispensables, j'ai compté sur vous.
— Et vous avez bien fait. Je ne suis venu que pour cela. Je ne comprenais rien à votre silence, je pre ssentais le malheur qui vous a frappé.
— Grâce au ciel, il est temps encore de le réparer.
— Oui, mais à la condition d'agir sur-le-champ, et de faire savoir nettement à vos ennemis que vous réclamez dès à présent votre nom et votre fortune.
Là, continua Henri, est votre meilleqre sauvegarde, croyez-moi, car à dater du moment oh vos prétentions seront pour la justice un fait acquis, elle aura les yeux sur ceux que vous aurez signalés à son attention.
— C'est aussi mon opinion, fit Gaétan, et dès demain...
— Demain, se récria Henri, mais c'est à l'instant qu'il faut agir.
— Y pensez-vous? vous descendez à peine de wagon!
— La belle fatigue à mon âge, qu'une nuit passée en chemin de fer, dit Matifon. Un bout de toilette, et il n'y paraîtra plus.
— Comment! vous voulez aujourd'hui...
— Non pas seulement aujourd'hui, mais sur l'heure, sans perdre une minute, une seconde...
A ces mots, Henri, se leva.
— Préparez-moi l'extrait des registres de mon père que nous avons fait légaliser, la copie de l'instruction dressée par le parquet de Grenoble et que l'abbé Théroin vous a donnée. Dans dix minutes, je viendrai les prendre, dans vingt minutes, je serai au Palais.
Il sortit, et redescendit au bout de quelque temps dans une tenue plus correcte.
Il saisit rapidement les papiers que Gaétan avait fait prendre dans son armoire, et partit.
Il était à peu près onze heures.
M. Darneville était venu chez Gaétan vers une heure et demie; l'explication qu'il venait d'avoir avait duré une demi-heure environ.
Il était donc deux heures, lorsque Henri fit dans l'appartement cette bruyante entrée, qu'il accompagnait d'un cri de victoire.
En apercevant M. Darneville^ il s'arrêta court.
— Oh! pardon, monsieur, fit-il, tout décontenancé. Puis, reconnaissant alors seulement le père d'Alice :
— Mais c'est bien monsieur Darneville que j'ai l'honneur de saluer... s'écria-t-il.
— En effet, monsieur...
— Ah! parbleu, monsieur, on a bien raison de dire qu'il n'y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas. Si je m'attendais à vous trouver ici!... Je viens justement du boulevard Malesherbes.
— Vous désiriez me parler?
— Eh! sans doute, monsieur. C'est vous qui êtes le cousin de Frédéric, vous qui avez fait, lors de sa disparition, une sorte d'enquête, dans laquelle vous avez relevé la date précise à laquelle il a quitté l'hôtel de YÉct/^ les vêtements qu'il portait, la disposition toute particulière du sac qu'il avait sur le dos...
— C'est bien moi, oui, monsieur.
— Auriez-vous encore présents à la mémoire ces détails précieux ?
— Sans doute, j'ai conservé chez moi la copie de cette pièce. En avez-vous besoin?
— Pas pour le moment, dit Henri. J'arrive du Palais, j'y ai lu attentivement l'enquête que vous avez dressée à cette époque, et, cette fois, le doute ne m'est plus permis.
— A quel sujet?
LE DRAME DE POiNTCHARRA
Furent précipités dans le Qeuve. (P. 400.)
— Au sujet de l'identité de Gaétan, je veux dire d'Edmond Desrochers.
— Comment! vous en avez trouvé une preuve?
— Flagrante, indiscutable, mon cher ami, dit Matifon en serrant la main du blessé. Voilà pourquoi je chantais victoire en arrivant.
— Ah! que Dieu vous entende, mon cher Henri! fit Gaétan dont le cœur débordait de joie.
UV. 50. — LE DK.\aE DE PONTCllAUllA. — P. SAUNIÈRE. — .'. ROUFF ET C'o ED. UV. S«
— Et celte preuve, mon cher ami, continua le jeune avocat, qui n'était guère moins joyeux que lui, vous allez juger de son éloquence.
— Quelle est-elle? demanda Gaétan. Parlez, je vous en conjure.
— Non, je me tairai, mais elle parlera pour moi, car je l'ai là, sous la main, la voici :
Aces mots, il désigna du geste M.Darneville et se tourna vers lui.
— Oui, monsieur, poursuivit-il d'une voix grave, c'est vous qui allez prononcer.
Il tira de sa poche les papiers que Gaétan lui avait remis dans la matinée.
— Voici, dit-il, l'instruction qui a été dressée par le parquet de Grenoble, lors du crime qui a plongé mon ami Gaétan dans l'incertitude au sein de laquelle il a vécu jusqu'ici.
Lisez-la, monsieur, je n'ai pas besoin de vous signaler les analogies évidentes qu'elle a sous plus d'un rapport avec la vôtre.
M. Darneville s'empressa de jeter les yeux sur ce document.
A mesure qu'il le parcourait, son visage prenait une expression de plus en plus marquée de joyeux étonnement.
— Vous avez raison, monsieur, murmurait-il... le même signalement... les mêmes vêtements... la même date... la même disposition de ce sac dont on cherchait vainement le pareil... Il n'est pas jusqu'à cet extrait de vos registres qui ne vienne confirmer hautement cette identité incontestable.
— Aussi, dit Henri, je n'ai pas voulu perdre un instant. Aujourd'hui même, Ambroise recevra une sommation motivée, au nom d'Edmond Desrochers. Êtes-vous convaincu comme moi?
— Plus que vous encore, monsieur, répondit Darneville, excessivement agité. Ainsi ce serait ce brave capitaine Théroin qui, après avoir renoncé à son amour et à sa fortune en faveur de mon pauvre Frédéric, aurait, sans le savoir, recueilli, élevé, instruit le fils de Julie Lapalme? Et j'accusais Dieu d'injustice!
Il tendit silencieusement la main à Gaétan.
— Oh! mon pauvre ami, fit-il, me pardonnerez-vous jamais mon aveuglement?
— Quoi ! s'écria Gaétan transporté, yous croyez donc sincèrement que j'ai quelques droits à revendiquer le nom de celui que devant moi vous appeliez votre frère?
— Vous en doutez donc encore?
— Je ne vous le cache pas, monsieur. Le rêv» est trop beau. J'ai peur qu'il s'évanouisse.
LE DRAME DEPONTCHARRA 395
— Oh! ne craignez rien, protesta chaleureusement M. Darneville. Quand même une justice honteuse vous contesterait un nom et une fortune qui vous appartiennent bien légitimement, vous n'en seriez pas moins à mes yeux le fils de la victime que j'ai si longtemps pleurée, que l'insatiable Ambroise a immolée à sa cupidité. Car, remarquez-le bien, messieurs, tout s'enchaîne dans cette hideuse machination. A vingt-trois ans de distance, vous retrouvez les mêmes hommes se disputant la même proie. J'ai longtemps cherché quel misérable avait été le complice et l'instrument d'Ambroise. Aujourd'hui, je le connais, c'est Fontagnol! Fontagnol qui était l'ami d'Ambroise, Fontagnol qut a disparu vers l'époque où Frédéric a été assassiné, Fontagnol qui revient disputer à son fils le million dont il réclame sans doute la moitié.
■— En effet, s'écria Gaétan avec un geste d'horreur. Cet homme est venu hier ici. Il voulait me vendre contre la moitié de ma fortune le nom du meurtrier de mon père.
— Ah! je le savais bien, fit Darneville avec un geste de conviction. Ne cherchez pas ailleurs, messieurs, les deux coupables, les voilà! Il y a vingt-trois ans que je le devine, que je le sens, que je le répète à qui veut l'entendre, que j'ai jeté cette accusation à la face même de l'infâme Desrochers. Et la justice humaine ne peut plus rien contre ces deux scélérats ! Dieu permettra qu'ils s'abritent derrière la prescription qui leur assure l'impunité, et ils jouiront en paix des richesses qu'ils ont amassées! Non, ce n'est pas possible, car il faudrait douter de la puissance divine.
A ces mots, M. Darneville, en proie à une émotion qu'il ne pou vait surmonter, se dirigea vers la fenêtre, et l'ouvrit pour se remettre de ces secousses douloureuses.
Machinalement, il jetâtes yeux sur le quai. Bien qu'il y eut peu de monde dans ces parages, une foule de curieux se penchait sur les parapets.
Henri s'approcha à son tour.
— Tiens! fit-il, c'est une dispute. Que dis-je? c'est une bataille. Gaétan, dont le lit était auprès de la fenêtre, se leva sur son séant
pour mieux voir.
— Oui, c'est une bataille, dit-il. Mais ils sont sur la berge, les malheureux. Le moindre faux pas peut les faire tomber à l'eau. Comment! pas un de ces badauds ne tentera de les séparer.
— Oh! c'est curieux, ht Henri. Il me semble avoir reconnu Desrochers parmi ces deux hommes.
— Croyez-vous? demanda Gaétan très attentif. Mais oui, c'est lui. Et l'autre... je ne me trompe pas?... l'autre c'est Fontagnol. Courez, Henri, je vous en supplie... Ah! je ne vois plus rien... Oh sont-ils? Est-ce qu'ils sont tombés à l'eau tous les deux?...
Il se détourna avec horreur et retomba sans force sur les oreillers.
On a vu dans quel état d'irritation Fontagnol était sorti la veille de chez Gaétan, en apprenant que Desrochers avait offert à ce jeune homme Clara, qu'il avait promise à Alcibiade, et le miUion à la moitié duquel prétendait le contrebandier.
— Ah! pensait Fontagnol, il veut me jouer! ah! il espère m'échapper cette fois encore. C'est ce que nous verrons.
Fontagnol rentra chez lui, exaspéré.
Alcibiade, depuis longtemps sur pied, mais le bras encore en écharpe, l'attendait avec impatience.
— Eh bien? lui demanda-t-il. As-tu vu le père Desrochers?.Veutil enfin me donner sa fille?
— Sa fille? Ah! bien oui. Elle n'est pas pour toi, mon cher. Sais-tu à qui il veut la marier maintenant ?
— Non. A qui?
— A M. Gaétan.
— Pas possible!
— Bien plus, insista Fontagnol, il lui donne en dot le double de ce que je lui avais demandé.
— Oh! par exemple, non, fit Alcibiade en frappant la table de son pomg fermé. Je veux Clara, j'aurai Clara!
— Et comment t'y prendras-tu, imbécile? Tu n'es même pas capable d'embrocher proprement un homme!
— Je ne sais pas comment je ferai, mais il ne l'épousera pas, je te le garantis.
— Décidément, tu l'aimes donc cette petite?
— Je suis pincé, je ne m'en cache pas.
— Il y a bien de quoi! s'écria Fontagnol. Une fille qui, dit-on, a cascade avec un tas de monde.
— Ça m'est bien égal, fit Alcibiade. Elle cascadera avec moi, voilà tout. Pourquoi ne vas-tu pas dire cela à M. Gaétan? Ça l'empêcherait peut-être de la prendre, lui?
— Il le sait probablement, puisqu'il n'en veut pas.
— Vrai? demanda Alcibiade radieux. Qui te l'a dit?
— Lui-même.
LE DRAME DE POxNTGHARRA 397
— Tu l'as donc vu?
— Parbleu ! Ne fallait-il pas réparer tes sottises ?
— Il ne va donc pas me poursuivre?
— Non.
— Parfait. Et il refuse la main de Clara?
— 11 refuse même le million de Desrochers.
— De mieux en mieux. Mais alors cela va tout seul. Je reste à Paris, je fais ma cour, j'épouse Clara ou je ne l'épouse pas, ça m'est égal, et nous nous aimons comme deux tourtereaux...
Fontagnol haussa les épaules avec dédain.
— Pas du tout, répliqua-t-il. Tu fais ta malle et nous partons. ■ — Jamais de la vio! protesta Alcibiade.
— Plaît-il? dit FoQtagnol, en fronçant ses énormes sourcils. Nous partons demain, entends-tu?
— Mais puisque nous ne courons plus aucun danger...
— Possible, mais lu ne supposes pas que je vais me laisser berner par ce Desrochers? Ah! vrai Dieu, non! quand je devrais y laisser ma peaii ! . . .
— Que veux-tu donc faire?
— Ça me regarde ; mais puisqu'il ne veut pas me payer le secret dont je suis maître, ça lui coûtera cher, je t'en réponds. Demain, pas plus tard que demain, s'il me laisse partir, je mettrai à la poste, avant de monter en chemin de fer, une petite lettre... je ne te dis que ça !i
Alcibiade fît un geste de colère, mais il fila doux. 11 savait bien que quand son père se mêlait de vouloir une chose, il la voulait ferme.
Le soir, en effet, avant de se coucher, Fontagnol s'assit devant une table et écrivit une longue lettre, qu'il ghssa sous enveloppe, et sur laquelle il traça l'adresse suivante :
« A M. le procureur impérial, à Paris. »
Le lendemain, après déjeuner, il s'habilla.
— Je vais chez Desrochers, dit-il à son fils. Nos malles sont faites; nous partons à huit heures pour Bruxelles. Tiens-toi prêt. Je serai de retour au plus tard à l'heure du dîner.
Il sortit et se rendit chez Ambroise.
— Ahçà! fit-il brusquement. Il s'agit de s'expliquer une bonne fois, monsieur Desrochers.
Celui-ci posa un doigt sur sa bouche et lui fit signe que Clara était dans sa chambre.
— Alors sortons, dit Fontagnol. J'aime mieux cela.
L'avare ne le suivit qu'à contre-cœur; mais il connaissait le
caractère violent du contrebandier, et il avait peur d'un esclandre. Dehors, peu lui importait; mais chez lui!... dans sa maison!...
Comme ils l'avaient fait la veille, ils descendirent, non seulement sur le quai, mais sur la berge, afm de ne pas être entendus. Là, du moins, ils n'étaient exposés qu'à rencontrer des charbonniers occupés de charger des sacs à bord des chalands qui stationnaient le long de la rive.
— 11 faut pourtant en finir, dit carrément Fontagnol en se croisant les bras.
— Comment? demanda hypocritement Desrochers.
• — Oh! pas de simagrées, je vous en prie. Vous avez lassé ma patience, mon cher. Ah! vous allez à mon insu chez M. Gaétan. Ah! vous lui proposez la main de Clara avec un million.
— Quoi! l'on vous a dit... balbutia l'avare avec un peu d'embarras. Eh bien! c'est la vérité; mais que voulez-vous? puisque je suis forcé de restituer...
— Et moi? ne m'aviez-vous pas promis votre fille?
— Mais je vous la promets encore, si vous y tenez.
— Avec les cinq cent mille francs dont nons étions convenus?
— Ah! non, fit vivement l'avare, puisque je suis ruiné.
— Ruiné! vous! vous qui possédez encore plus d'un million! — • Oui, mais celui-là est bien à moi, je pense?
— Eh ! que m'importe qu'il soit à vous ou à un autre, dit Fontagnol avec colère. Oui ou non, voulez-vous remplir l'engagement que vous avez pris ?
— Non, puisque vous n'avez pas tenu le vôtre.
— Moi !
— Sans doute. Vous deviez me débarrasser de ce Gaétan, l'avezvous fait?
— Eh! si ce n'est pas fait, vous savez bien que ce n'est pas ma faute. N'ai-je pas risqué pour vous satisfaire l'honneur et la vie de mon fils?
— L'enjeu en valait bien la peine.
— 11 reste le même pour moi, répliqua Fontagnol. Je suis fatigué de jouer le rôle de dupe, entendez-vous? cria-t-il d'une voix menaçante. Comment! je me serai exposé pour vous, à la mort et au bagne, j'y aurai exposé mon fils, toujours pour vous, et vous vous imaginez que je me contenterai de cette réponse : Je ne peux pas?
— Il le faut bien, répondit Desrochers, ou alors achevez ce que vous avez commencé.
— Ecoutez, reprit Fontagnol d'une voix tremblante, ne me poussez pas à bout, ou, par le soleil qui nous éclaire, vous vous en repentiriez. Vous avez essayé lâchement de vous soustraire au pacte que nous avons signé, en allant au-devant de la restitution dont vous êtes menacé. Personne ne s'y est trompé, M. Gaétan pas plus que moi, il me l'a dit.
— Vous êtes donc allé chez lui? interrogea Desrochers qui devint blême.
— Eh bien! oui, fit cyniquement Fontagnol. Que ce fût de sa main ou de la vôtre, je voulais avoir ma part du million; je la lui ai demandée.
— En échange de quoi?
— En échange du nom de celui qui avait fait assassiner son père.
— Et vous le lui avez appris !
— Pas encore, mais je le lui apprendrai, je vous le jure, si vous ne vous exécutez pas sur l'heure. Ah! vous voilà moins rassuré, misérable. Eh bien! puisqu'il n'y a pas d'autre moyen, à présent que je vous tiens dans mes griffes, je ne vous lâcherai plus que vous n'ayez sué votre demi-million.
Desrochers lui tourna le dos et fit quelques pas en avant. Mais Fontagnol le saisit au collet et l'arrêta.
— Je t'ai dit que je ne te lâcherais pas, dit-il en le secouant violemment. Réponds : veux-tu payer le sang que tu m'as fait verser?
— Non, fit l'avare avec véhémence. Je ne te le dois pas. Tu es un misérable toi-même, toi qui m'as volé mon argent, toi qui veux me le voler encore.
Et il fit un effort pour se dégager.
— Ah! c'est ainsi, rugit Fontagnol exaspéré. Ah! c'est moi qui suis ton instrument, ta dupe, et tu crois que je vais te laisser échapper sans me venger une bonne fois des impostures à l'aide desquelles tu as abusé de ma crédulité.
Par une impulsion vigoureuse, il l'entraîna vers le bord du quai.
— Tu vois bien cette eau qui mugit à nos pieds, dit-il. Eh bien ! je t'y jette comme un chien, si tu ne fais droit sur-le-champ à mes légitimes exigences.
Desrochers se sentait irrésistiblement emporté. Guidé par l'instinct de la conservation, il se cramponna avec force à l'habit de Fontagnol, qui chercha à se dégager à son tour.
Alors commença entre ces deux hommes une lutte d'autant plus
terrible qu'elle ne pouvait se traduire par aucun cri, puisque le moindre mot les aurait perdus tous les deux.
Fontagnol, gros et robuste, aveuglé par la colère, dominé par une soif de vengeance brutale ; Desrochers, chétif et nerveux, mais soutenu par cette énergie suprême que donne le désespoir.
Le premier, frappant et meurtrissant sa victime, qu'il poussait de plus en plus vers le fleuve ; le second luttant inutilement contre le poids du colosse, mais plus tenace qu'un crampon de fer, et Tétreignant de ses doigts crispés.
Bientôt pourtant Fontagnol atteignit la bordure de pierre, au bas de laquelle la Seine, très rapide en cet endroit, roule ses flots tumultueux
— Une dernière fois, veux-tu? demanda-t-il.
— Non, fit Desrochers grimaçant de rage impuissante. Fontagnol lui asséna alors en pleine figure un coup de poing à
tuer un bœuf; mais Desrochers, le visage en sang, s'arc-bouta des deux pieds sur la pierre, l'entraîna dans sa chute, et les deux misérables furent précipités dans le fleuve...
A ce moment, la foule des curieux accourut, tandis que les mariniers des chalands voisins détachaient leurs canots pour gagner la prime de sauvetage.
Ce fut alors que Henri arriva tous essoufflé sur la berge.
— Dépêchez-vous! cria-t-il. Les voilà qui disparaissent sous les bateaux.