DESROCHERS PREND DEUX PARTIS EXTRÊMES
M. Darneville chancela. Cette apostrophe du médecin contenait sous sa forme rude, un blâme sévère.
— C'est bien, monsieur, répondit-il au docteur. J'aviserai.
— Hâtez-vous alors, fit le médecin, en se retirant. Le père resta seul en présence de sa fille.
— Es-tu en état de m'entendre? lui demanda-t-il. Elle fit de la tête un signe affirmatif.
— Tu veux donc mourir? reprit-il.
— Oui.
— Ou épouser M. Gaétan, si je te donne à lui, n'est-ce pas?
— Je ne demande pas cela, dit-elle.
— Alors parle, je t' écoute.
— Je veux le sauver.
— Et pas autre chose? fit M. Darneville étonné.
— Pas autre chose, répondit Alice.
— Et pour le sauver, que faut-il faire?
— Me laisser aller vers lui, s'il est encore vivant.
— Si pourtant il était perdu...
— Tant qu'il lui restera un souffle de vie, je réponds de sa résurrection.
— Et me permettras-tu de t'accompagner?
— Je ne demande pas mieux, si tu consens à ne pas le montrer avant que ce soit possible.
— Mais je pourrai tout voir, tout entendre?
— Entendre, oui. Voir, non.
— Comment?
— Tu seras dans la chambre voisine.
— Est-ce tout? interrogea M. Darneville.
— Oui.
— Allons! reprit-il avec amertume. Puisque le monde est bouleversé, puisque aujourd'hui ce sont les pères qui reçoivent la loi de leurs enfants, je me soumets, j'obéirai, et demain...
— Demain, il sera peut-être trop tard.
— Mais, dans l'état oti tu es, tu n'auras jamais la force... ■ — Je l'aurai.
■ — Eh bien! nous essayerons, promit M. Darneville. Le visage d'Alice s'éclaira aussitôt d'une joie ineffable.
— Mais, à mon tour, lui dit son père, m'est-il permis de poser mes conditions, ou plutôt de t' adresser mes humbles supplications?
— Tout ce que tu voudras, je consens atout.
■ — Ainsi tu ne me forceras pas, le couteau sur la gorge, comme en ce moment, à prendre pour gendre ce... monsieur.
— Non.
— Et tu ne renouvelleras, sous aucune forme, la tentative de suicide à laquelle tu as eu recours?
— A quoi bon? fit Alice avec un sourire résigné. Le chagrin me tuera assez vite.
M. Darneville frissonna.
— Et si je te jure de suivre à la lettre les conventions que nous venons d'arrêter, lu prendras quelque chose?
— Je m'y engage.
— Alors, moi aussi je t'engage ma parole d'honneur.
— Merci! dit vivement la jeune fille en lui tendant la main. Mais le pauvre père était si joyeux d'avoir obtenu cette promesse,
qu'il sauta sur le cordon de sonnette, sans voir le mouvement de reconnaissance qu'Alice avait laissé échapper.
Au bruit de la sonnette, la femme de chambre accourut.
— Vite! ordonna son maître, le bouillon de poulet que je vous ai commandé de faire préparer, et un doigt de bordeaux.
Irma sortit, enchantée, et revint presque aussitôt, portant sur un plateau ce que M. Darneville lui avait demandé.
Lui-même prit le bol, et, avec une sollicitude maternelle, en fit boire, par petites gorgées, le contenu à sa fille. Puis il versa dans le verre un doigt de vin — pas plus — elle porta aux lèvres d'Ahce, qui se laissait faire docilement.
Irma, debout, attendait de nouveaux ordres.
Autant dans une heure, fit M. Darneville. Vous ajouterezun biscuit.
Si légère qu'elle fût, cette première collation produisit une révolution dans le corps de la jeune fille.
Avez-vous, une fois dans votre vie, sauvé quelqu'un qui meurt de faim? Un atome de bouillon, un doigt de vin, font affluer le sang à la tête, comme si l'apoplexie allait s'ensuivre.
Les yeux éteints se raniment et prennent un éclat qu'ils n'ont jamais dans la vie ordinaire. Et l'effet ne se fait pas attendre; il est
pour ainsi dire instantané.
M. Darneville le savait bien, alors qu'il prenait ces sages précautions. Il avait consulté sa montre.
— Il est neuf heures, se disait-il. A midi, Alice aura pris trois bouillons, aura bu la valeur d'un verre de vin, aura mangé deux ou trois biscuits, et sera de force à se lever, si elle le veut absolument.
Ce régime, prudemment observé, opéra chez la jeune fille une transformation immédiate.
A midi et demi, Irma l'aida à se lever, à s'habiller. A une heure, elle montait en voiture avec son père.
Pendant ces trois jours, Gaétan avait eu recours à un procédé à peu près analogue. Une seconde fois, il avait arraché son appareil. Son médecin déclara formellement à dame Balbine qu'il ne répondait plus de rien, si l'on n'employait pas les moyens extrêmes.
Ces moyens consistaient à attacher les bras du blessé, de façon à ne leur permettre aucun mouvement. La gouvernante y avait consenti en gémissant.
Quant à Gaétan, il ne s'en était pas aperçu. Le sang qu'il avait perdu l'avait laissé dans un tel état de faiblesse qu'il n'avait même plus la force d'avoir la fièvre.
Sa fille 1 (P. 360.)
C'était un cadavre, dont la respiration imperceptible aurait à peine terni un miroir, si on l'avait approché de ses lèvres.
Clara était en proie à une douleur morne, et telle qu'elle n'en avait jamais éprouvée.
Desrocliers continuait à examiner ce baromètre vivant, plus infaillible qu'un bulletin officiel, et se frottait les mains. Cette fois, il n'y avait plus de ressources.
UV. 45. - LE DRAME DE POMCnARRA. — P. SAUNIÈRE. - J. ROUFF ET C'*, ED.
UV. kè.
A une heure et demie, dame Balbine entendit sonner à sa porte. Le docteur venait de sortir... Clara ne sonnait jamais; elle frappait... Qui donc pouvait sonner? Les témoins de Gaétan, sans doute, qui venaient, comme à l'ordinaire, prendre des nouvelles du malade... Cependant ils ne venaient guère qu'à l'heure du dîner... Elle pensa bien à Alice, mais quelle apparence? Clara lui avait raconté par suite de quelle imprudence M. Darneville avait tout découvert. Donc, c'était impossible!
Mais comme ce sont les choses impossibles qui arrivent le plus souvent, il se trouva que dame Balbine, en ouvrant la porte, reconnut Alice, et aperçut derrière elle un personnage grave et digne, dont la .cjnue correcte et la distinction lui imposèrent sur-le-champ
— Mon père, dit Alice en le présentant à la gouvernante.
— Ah! monsieur, que vous êtes bon! s'écria Balbine, et que M. Gaétan sera flatté...
— C'est bien, interrompit froidement M. Darneville. Oti est la chambre de ce monsieur?
— Là, répondit la vieille fille, en désignant la pièce contiguë, dont la porte était toujours ouverte.
— Alors, je serai fort bien ici, dit-il en s'asseyant sur le divan. Il tira de sa poche un journal et feignit de le parcourir.
Dame Balbine était interdite.
— Comment va-t-il? demanda Alice à demi-voix.
— Est-ce que je sais? s'écria douloureusement la pauvre femme. 11 ne donne pas signe de vie; on l'a attaché, comme un galérien.
— Venez, dit la jeune fille, en l'entraînant.
Et elle entra résolument dans la chambre du blessé, mais elle était si faible elle-même, qu'à la vue de ce corps livide elle tomba sur un fauteuil.
— Qu'avez-vous? fit la gouvernante avec intérêt. Vous êtes donc malade aussi?
— Oui. J'ai été un peu souffrante, mais ce n'est rien. Elle reprit courage et s'approcha du lit.
— Gaétan ! appela-t-elle avec un accent déchirant. Le malade entr'ouvrit les yeux.
— Oui m'appelle? fit-il d'une voix éteinte.
-7- C'est moi, Alice, moi, qui ai juré de vous sauver, moi qui veux que vous viviez !
Qu'on nie le magnétisme, c'est possible; mais il est incontestable qu'entre certaines natures il existe des affinités sympathiques — inex-
plicables si l'on veut, mais réelles, et si puissantes que mille barrières ne sauraient arrêter leurs irrésistibles manifestations.
Au son de cette voix, au contact de cette main, Gaétan ressentit la même commotion que la première fois. Il sortit de sa léthargie, on pourrait dire presque de son tombeau.
— Vous ne m'avez donc pas abandonné? demanda-t-il.
— Jamais. Et cependant j'ai appris que vous aviez repoussé le salut, la vie, la santé que je vous avais rendus.
— C'est vrai. On m'avait dit que je ne vous verrais plus.
— Et vous l'avez cru?
— Oui, quand j'ai vu que vous ne veniez pas.
— Vous n'avez donc pas deviné que j'étais malade moi-même et qu'il m'était impossible...
— Quoi! c'est pour cela...
— Sans doute.
— Oh! mon Dieu! soupira-t-il.
Il voulut joindre les mains et s'aperçut qu'il avait les bras attachés.
Alice surprit ce mouvement.
— Voulez-vous avoir les mains libres? demanda-t-elle.
— Oh! oui.
— Et vous me promettez que vous ne renouvellerez pas vos tentatives criminelles?
— Je vous le promets.
— Même si je ne venais pas?
11 devint plus livide encore.
— Mais je reviendrai, s'empressa d'ajouter la jeune fille. Aussi j'exige un gros serment, un serment que vous respecterez, j'en suis sûre. Jurez par l'abbé Théroin!
— Par mon vénéré bienfaiteur, je vous le jure! dit Gaétan. Alors elle dénoua les cordons des longues manches fermées, dont
les bras du malade étaient enveloppés.
— Ah! fit-il dans une sainte extase, que j'ai eu tort de vouloir aller au ciel pour y chercher des anges!
Ce fut tout ce qu'il put dire. Sa bouche essaya de balbutier quelques mots qui expirèrent sur ses lèvres.
Alice se leva, serra anxieusement la main de dame Balbine et passa dans la pièce voisine.
I Elle trouva son pore debout, le long du chambranle de la porte.
Si bas que Gaétan eût parlé, il avait tout entendu.
356 LE DRAME DE POiNTCHARRA
En sortant, il toussait horriblement. Il n'en serait pas convenu pour toutes les mines de Golconde; mais c'était l'émotion qui lui serrait la gorge.
Pendant huit jours, avec des scènes à peu près identiques, Alice accomplit avec persistance ce miracle de résurrection, qu'elle avait fait une première fois. Maintenant que Gaétan avait juré de lui obéir, elle était plus tranquille lorsqu'elle quittait le chevet du blessé.
M. Darneville avait assisté, témoin invisible, à ces heures de conversation que sanctionnait sa présence, et avait pu se convaincre que sa fille lui avait dit la vérité : pas un mot d'amour n'avait été échangé entre les deux jeunes gens.
Il s'en serait réjoui certainement s'il n'avait fort bien su que de part et d'autre cette froideur et ce respect n'étaient que superficiels, et qu'Alice aimait éperdument Gaétan.
Cependant, en dehors des heures que la jeune fille, en compagnie de son père, consacrait à la cure du malade, le nom de Gaétan n'avait pas été prononcé une seule fois.
La jeune fille tenait fidèlement sa parole. Elle n'espérait rien au delà de ce qu'elle avait demandé.
Clara, aujourd'hui presque effacée devant l'importance du rôle que prenait Alice et devant l'influence incroyable que sa rivale exerçait sur Gaétan, avait définitivement accepté le deuxième rang et ne faisait que seconder dame Balbine dans les soins assidus dont le malade avait besoin.
Ces deux cœurs déjeunes filles, si dissemblables à tous égards^ si opposés de type et de caractère, que séparait tout un monde d'idées, de sentiments, d'éducation, s'étaient cependant rencontrées dans la même pensée : sauver leur amant.
Et toutes deux s'y dévouaient à leur manière : Alice avec la chasteté de la vierge, Clara avec l'ardeur de la femme à qui la possession crée des droits impérissables.
Malheureusement, Clara comprenait aujourd'hui que la lutte était impossible. Elle ne se faisait plus illusion. Elle savait bien que, pour avoir triomphé des sens, elle n'obtiendrait jamais le cœur de Gaétan. Elle y était résignée.
Comment finiraitcet amour? Gomment oubherait-elle? Quel seraitle dénouement du drame dont sa passion serait la victime? Elle l'ignorait encore, mais elle poursuivait de son côté son œuvre de dévouement.
Ballotté entre la crainte et l'espoir, Desrochers étudiait sur le
visage de sa fille les chances qu'il avait de garder le million qu'il avait acquis au prix du sang.
Or, de jour en jour, Clara était plus calme, et le calme était pour l'avare un symptôme déplorable. C'était son million perdu! c'était sa ruine! c'était sa mort!
Le même silence de mauvais augure régnait entre le père et la fille, aux heures où les nécessités de la vie les réunissaient devant la même table.
Clara devinait instinctivement que Desrochers était l'ennemi (\e Gaétan; l'avare n'ignorait pas que Clara était son ennemi le plus acharné, puisqu'elle s'obstinait à vouloir sauver celui qu'il avait intérêt à perdre.
— 11 faudra pourtant bien en finir, pensait Desrochers, j'ai dit qu'il n'en réchapperait pas, je ne veux pas qu'il en réchappe.
En même temps, il tirait de sa poche une petite fiole pleine d'un hquide clair et transparent comme de l'eau de roche, et il l'agitait en souriant d'une manière étrange.
Il observait tout, le rusé coquin! Il avait remarqué que dame Balbine sortait fréquemment, pour aller acheter les provisions qui lui étaient nécessaires, ouïes médicaments qu'avait ordonnés le médecin, et que, les trois quarts du temps, elle laissait entr'ouverte la porte de l'appartement.
C'était bien imprudent, car en son absence, quelqu'un de malintentionné pouvait entrer, et assassiner son Gaétan, sans que personne pût lui porter secours.
De même, Ambroise avait remarqué que Clara n'allait jamais chez le voisin entre midi et trois heures.
Elle s'enfermait dans sa chambre, ou profitait de ce moment pour faire ses courses du dehors.
Par le père Goussard, il avait appris encore qu'une jeune fille était venue seule, régulièrement, pendant six jours, à la même heure ; puis on ne l'avait pas revue de trois jours, et, enfin, elle était revenue le quatrième jour et les jours suivants, accompagnée d'un monsieurà Textérieur respectable, qu'on pouvait croire être son père.
Ces renseignements avaient fortement impressionné Desrochers.
Quels pouvaient être ce père et cette jeune fille? A part
M°" Duval, Henri et les amis de Henri, qui donc Gaétan connaissait-il
à Paris? De Clara et de lui, il ne pouvait pas être question. Restait
Alice et M. Darneville.
Darneville! A cette idée Desrochers bondit. Comment! il était
possible que Darneville vînt avec sa fille chez Gaétan qu'il avait chassé! Mais alors les éclaircissements que redoutait si fort Ambroise finiraient par aboutir.
Il aurait donc écrit pour rien cette lettre — une inspiration qui avait si bien réussi tout d'abord !
A tout prix, il fallait s'en assurer. Quoi de plus facile? On lui précisait l'heure exacte à laquelle venaient cette jeune fille et ce père mystérieux, sur les pas desquels entrait la santé. Il n'avait qu'à se trouver « par hasard », à cette heure-là, dans la loge du père Goussard. C'est ce qu'il fit, mais en se dissimulant soigneusement, afin de ne pas être vu.
Plus de doute! C'était bien Darneville! Mais alors tout était perdu.
Ah! l'on peut dire que cette certitude révolutionna singulièrement cet avare, qui n'avait pourtant pas l'émotion facile! Mais, la réflexion parvint à le calmer.
Il songea que Gaétan était trop malade pour qu'une explication pût avoir eu lieu entre lui et M. Darneville. Mais il se rétablissait, il reprenait des forces; une seconde fois, il renaissait à la vie par un inexplicable miracle.
D'un jour à l'autre cette explication pouvait surgir du miheu de la conversation. Et non seulement il ne fallait pas qu'elle eût lieu, mais il ne fallait même pas que Gaétan vécût.
Diable! Et le milhon de Frédéric? Ce million acquis déjà au prix d'un crime, au prix de remords éternels...
Mais Fontagnol? Qu'étaient donc devenus le père et le fils, depuis plus de quinze grands jours qu'on ne les avait pas vus? Étaient-ils partis de Paris? 0 chance inespérée! Si cela pouvait être vrai! Desrochers resterait donc seul à le posséder, ce milhon?
Seul!...
Que lui importait d'ailleurs ce que faisaient les Fontagnol, tant qu'ils ne donnaient pas signe de vie?
Le principal était que Gaétan ne se rétablît pas. Il y avait songé déjà. Ce n'était pas sans raison que le cupide assassin de son frère contemplait cette petite fiole, qu'il portait toujours dans son gousset. Or il y avait urgence. Le blessé allait de mieux en mieux. Que faire? Par quel moyen...
Justement on ouvrait la porte d'en face. Ambroise regarda par le trou de la serrure.
C'était dame Balbine qui sortait et qui laissait la porte entr'ou- Ycrte. Elle tenait un papier à la main — probablement une nouvelle
ordonnance du docteur, qu'elle allait faire exécuter chez le pharmacien.
Donc son absence durerait au moins un quart d'heure, au moins dix minutes... C'était plus de temps qu'il n'en fallait pour...
Tout le favorisait, ce Desrochers ! Clara était sortie et n'était pas rentrée pour se déshabiller, comme elle le faisait toujours avant de se rendre chez le voisin; donc elle n'était pas chez lui, donc il était seul.
L'avare fît glisser doucement le pêne de la serrure, ouvrit avec précaution sa porte qu'il laissa en tre-bâillée, traversa le carré à pas de loup, et poussa la porte d'en face.
Il s'arrêta pour prêter l'oreille.
Aucun bruit ne se faisait entendre.
Il était deux heures et demie, l'heure oh M. Darneville et sa fdle venaient de quitter le blessé. Celui-ci, fatigué d'une longue conversation, reposait, dormait peut-être...
Desrochers fît un pas, puis deux; puis il traversa l'antichambre, et pénétra dans la première pièce. Partout un silence absolu.
Tout à coup, il s'arrêta. Il lui avait semblé entendre dans l'autre chambre un bruit semblable au froissement d'une étoffe. Il écouta : rien, plus rien!
C'était sans doute le malade qui s'était retourné dans son lit, qui avait remué ses couvertures, qui avait agité ses rideaux.
Il s'avança sur la pointe du pied, atteignit la porte de communication, se pencha, risqua un œil, deux yeux, parcourut la chambre d'un regard minutieux et reconnut qu'elle était vide.
Devant lui, gisait Gaétan, étendu sur son lit, le visage et la poitrine découverts, les bras à l'air.
Il dormait. Un sommeil paisible fermait ses yeux; sa respiration, lente et régulière, était aussi calme que celle d'un enfant.
— Décidément! pensa Desrochers, Dieu est avec moi.
Il parlait de Dieu, le misérable!
Au moment de franchir le seuil de cette porte, il hésita. Une sueur froide perlait à son front. Il avait fait assassiner déjà, mais il n'avait pas encore assassiné lui-même. C'était son début.
Il surmonta promptement cette timidité. Il entra.
Devant lui, sur la table de nuit, se trouvaient un sucrier, une théière, et une tasse, à moitié pleine d'une tisane jaunâtre. Ce sont les accessoires obligés de toute maladie grave. Ambroise ne l'ignorait pas.
Il promena de nouveau autour de lui un regard inquisiteur, tira
de son gousset la fiole dont il était porteur, ôta le bouchon et étendit le bras dans la direction de la tasse.
Il tremblait si fort, qu'il lui fut impossible de verser. La sueur qui l'inondait était si abondante, qu'il fut contraint de prendre son mouchoir pour l'essuyer.
Un instant, il craignit de se trouver mal.
L'idée que sa faiblesse lui coûterait un million lui rendit toute son énergie.
Il fit un dernier pas en avant, versa dans la tasse le contenu de sa fiole, et poussa même la minutie jusqu'à remuer avec la cuillère pour bien opérer la mixtion des deux substances.
Soudain, les rideaux qui pendaient au pied du lit s'agitèrent, un corps humain en surgit, et l'avare aperçut devant lui... sa fille!
Il demeura pétrifié de honte, et plus encore de terreur.
Clara était sortie après déjeuner, mais n'avait fait qu'une promenade purement hygiénique.
Au moment oii elle revenait, elle avait vu de loin M. Darneville et sa fille qui remontaient en voiture et s'éloignaient.
Aussi, sans rentrer chez son père, ainsi qu'elle le faisait d'habitude, sûre qu'elle ne rencontrerait chez Gaétan que dame Balbine, elle frappa doucement et pénétra dans la chambre du blessé.
— Justement, je vous attendais, dit la vieille fille dès qu'elle l'aperçut, en frappant des mains avec joie.
— Il y a donc du nouveau? fit Clara qui s'épanouit à son tour.
— Je le crois bien. Le docteur sort d'ici. 11 m'a fait une ordonnance qui doit remettre Gaétan sur pied en quelques jours. 11 lui permet les œufs, le poulet, le vin de Bordeaux... J'en danserais de plaisir, si ce n'était pas si ridicule. Mais pour faire tous mes achats, je resterai absente un peu plus longtemps que d'ordinaire, et je ne voulais pas laisser seul mon cher malade. Donc, entrez et attendezmoi.
— Que fait-il en ce moment?
— Il dort. Il a très longuement causé avec M'" Alice. Il lui a de nouveau promis de vivre, quoi qu'il arrive, et même de se rétablir le plus tôt possible, afin de poursuivre une affaire qui l'intéresse au plus haut point.
— Quelle affaire? demanda Clara pensive.
— Ah! je l'ignore, répondit dame Balbine, qui eut le courage de mentir. C'est peut-être un secret entre eux deux.
— Et M. Darneville?
4e croyais qu'il ue devait pas eu réchapper. ^P. 36S.)
UV. 45. — LE DRAMli D^i VOS
>O.MCH.Vni!A. — p. S.VC.VIÈK.'^;. — J. IlOUKF ET G'B, KO.
UV. 40.
— Selon sa coutume, il est resté sur le divan, tenant un journa^ à la main pour se donner une contenance. Mais à présent il m'impose moins ; je l'observe du coin de l'œil, de temps en temps, et je vois bien que son journal ne lui sert à rien. Il reste immobile dans son coin, mais il ne perd pas un mot de ce qui se dit.
— Et jamais il n'est entré dans la chambre de M. Gaétan?
— Jamais. Il ne l'a même pas vu.
— Et M. Gaétan ignore toujours que ce monsieur est là?
— Toujours. M. Darneville a formellement défendu à sa fille de le lui dire et, le premier jour qu'il est venu, il m'a fait jurer que je n'en dirais rien moi-même. Aussi, comment voulez-vous que Gaétan s'en aperçoive? Quand il est avec cette jeune fille, on pourrait bien faire et dire tout ce qu'on voudrait dans ma chambre, sans qu'il entendît rien, et M. Darneville ne bouge pas plus qu'une statue.
— Mais moi qui n'ai rien juré, vous ne voulez toujours pas que je le lui apprenne?
— Non, mon enfant, répliqua nettement dame Balbine. M. Darneville nous rend un assez grand service pour que nous respections l'incognito qu'il désire garder.
— Il faudra pourtant bien que cela finisse, dit Clara.
— Cela regarde ce monsieur. Qu'il trahisse sa présence d'une manière ou d'une autre, qu'il continue à se cacher, pourvu que Gaétan vive, je m'en lave les mains.
— Soit. Je ne dirai rien.
— Alors, à tout à l'heure, fît la gouvernante.
Elle sortit, laissant la porte entr'ouverte. Clara resta seule. Elle était debout devant le lit du blessé, pensive et douloureusement absorbée, lorsqu'il lui sembla entendre crier le parquet de la pièce voisine. En face de la porte de communication, mais en obliquant à gauche, se trouvait une cheminée surmontée d'une glace.
Clara qui connaissait à merveille la disposition des lieux, n'eut pas besoin de sortir de la chambre pour voir ce qui s'y passait.
Elle jeta les yeux sur la glace et aperçut un homme qui s'avançait avec précautions. Elle allait s'élancer, crier, lorsqu'elle reconnut son père.
^H Que venait-il faire ici? Pourquoi tant de précautions? Curieuse
^H de s'expliquer ce phénomène, elle souleva les rideaux du lit et s'ac- ^m croupit derrière le panneau. C'était ce bruit d'étoffe froissée qui avait ^K un moment arrêté Desrochers.
^H Clara l'entendit s'approcher sur la pointe du pied et prêta l'oreille.
Au bruit de la cuillère qu'on agitait dans la tasse, elle sortit brusquement de sa retraite.
Elle avait de son père une bien mauvaise opinion, mais la pensée ne lui vint pas tout d'abord qu'il pût être un assassin.
Ce fut l'attitude terrifiée d'Ambroise qui éveilla les premiers soupçons de Clara. Cependant, elle refusait encore de croire à un crime, car elle lui demanda :
— Que fais-tu là?
— Rien... balbutia Desrochers. J'étais inquiet de toi... et je venais voir...
La jeune fdle savait à quoi s'en tenir sur la sollicitude paternelle. Il mentait.
— Quelle est cette fiole? reprit-elle. Qu'as-tu versé dans cette tasse?
— Rien. ,
— Mais j'ai entendu couler le liquide, je t'ai entendu agiter la cuillère.
— Non, c'est une erreur.
Clara était bien sûre de ne pas se tromper.
— Ainsi, poursuivit-elle, il n'y a rien dans cette tasse?
— Absolument rien.
— Rien que de la tisane?
— Certainement.
Clara prit la tasse.
— Alors, dit-elle, je puis en boire le contenu sans danger?
— Assurément, répondit Desrochers, qui essaya de dissimuler derrière un sourire la terreur qu'il ressentait. Il espérait sans doute que cette simple affirmation suffirait à rassurer sa fille ; mais à peine avait-il répondu que Clara porta la tasse à ses lèvres.
L'avare bondit et la lui arracha des mains. Une partie du liquide se répandit sur le tapis.
Elle le regarda alors avec des yeux dont il serait impossible de décrire l'expression d'épouvante et d'horreur.
— Tu es bête, fit Ambroise. Tu n'es pas malade, toi.
En disant ces mots, il ouvrit la fenêtre et lança sur le quai la tasse et tout ce qu'elle contenait.
Clara s'avança vers lui, terriblement menaçante, si efTrayante qu'il recula et n'eut pas le cynisme de la braver; mais elle s'arrêta brusquement et plongea dans ses deux mains son visage rouge de douleur et de honte.
— Oh! mon Dieu! gémit-elle accablée, en se laissant tomber sur un fauteuil.
Le bruit de la fenêtre qui s'ouvrait avait réveillé Gaétan. 11 se tourna lentement et reconnut Desrochers.
— Qu'y a-t-il? demanda-t-il en se dressant tout à coup, comme pour parer à quelque danger. Que me voulez-vous? reprit-il en s'adressant à l'avare.
Clara se leva aussitôt.
— Rien, dit-elle avec un sourire contraint. C'est mon père qui venait voir comme vous alliez, monsieur; mais comme je lui ai fait observer que vous reposiez, il s'en allait... il s'en va...
Et, d'un regard impérieux, elle montra la porte à Desrochers.
Il se retira, heureux d'en être quitte à si bon marché.
On conçoit sans peine à quelle terrible émotion la jeune fille était encore en proie.
— Mais vous, mademoiselle, qu'avez-vous? fit Gaétan qui remarqua cette extrême agitation.
— Rien, monsieur Gaétan... un malaise... je ne sais pas... j'étouffais... j'ai ouvert la fenêtre...
— Aussi, dit le blessé, pourquoi vous obstiner à rester dans la chambre d'un malade? Ce n'est pas sain, mon enfant. Laissez-moi, je n'ai plus besoin de vous.
— Oh! non, s'écria la jeune fille avec terreur.
— Pourquoi? Je vais bien à présent, très bien même, grâce à dame Balbine, grâce à vous.
Il eut le bon goût de ne pas ajouter : grâce à Alice.
— N'importe, monsieur Gaétan, fit Clara. A moins que vous ne me chassiez, je ne vous laisserai jamais seul, tant que vous ne serez pas debout.
— Je ne vous chasserai pas, mon amie, rassurez-vous. J'ai contracté bien des obligations envers vous. Ne croyez pas que je sois ingrat au point de les méconnaître. Vous êtes une bonne fille, Clara; vous avez eu pour moi toutes les délicatesses, vous avez mis tous les torts de mon côté, et je vous aime bien, je vous le jure! Mais que voulez-vous?... Il ne faut pas m'en vouloir si je ne puis vous donner que mon amitié. Ce n'est pas ma faute. Je ne pourrais pas vous expliquer ce que j'éprouve, et pourtant il me semble qu'il y a un abîme qui nous sépare...
— Oh! oui, fit Clara d'une voix sourde, en songeant à son père... il y a un abîme, vous l'avez dit.
— Vous le comprenez donc à présent?
— Mieux que vous encore, monsieur Gaétan. En disant ces mots, elle frissonnait de terreur.
Tout à coup, comme si elle ne voulait pas s'appesantir plus longtemps sur ce sujet, elle détourna la conversation :
— A propos, fît-elle, dame Balbine va me gronder. Tout à l'heure, en voulant jeter par la fenêtre le contenu de votre tasse, elle m'a échappé des mains et est allée se briser sur le pavé du quai.
— Bon! ce n'est rien, dit Gaétan en riant. Si vous voulez, je dirai que c'est moi.
Quelques minutes après, la gouvernante était de retour. Clara sortit, mais avant de s'en aller, elle prit la vieille fille à part.
— Dame Balbine, lui dit-elle d'un ton grave, suivez à la lettre le conseil que je vais vous donner.
Et comme la digne femme la considérait d'un air étonné :
— Croyez-moi, reprit Clara, quand vous sortirez, ne laissez jamais votre porte ouverte.
Elle partit, sans donner d'autres exphcations ; mais au ton dont la jeune fille avait prononcé ces paroles, dame Balbine devina qu'en son absence il était survenu quelque grave événement.
Quant à Clara, elle rentra chez elle, le cœur ulcéré.
— Je ne m'étonne plus, pensait-elle, que le nom de mon père inspire une telle horreur à M. Darneville... Qu'a-t-il donc fait?
Elle était vraiment à plaindre, cette malheureuse fille.
A dix-huit ans, elle ne pleurait déjà plus que sur des ruines. Elle avait perdu sa mère, ses illusions de jeune fille, son honneur. Il était dit qu'elle perdrait jusqu'au respect de son père !
Comment pourrait-elle habiter avec cet homme, à présent? De quel front supporterait-il, lui-même, la vue de sa fille? A tout prix, il fallait rompre en visière à cette insupportable existence, i Vivre auprès de son père, auprès de son père assassin, était au-
dessus de ses forces. Que ferait-elle? Elle n'en savait rien encore, mais elle voulait fuir, fuir au plus vite.
En vérité, la destinée impitoyable semblait vouloir la rejeter au fond de l'abîme, auquel son amour pour Gaétan l'avait un moment arrachée.
En entrant, elle entendit causer dans le cabinet de son père.
— Qui est là? demanda-t-elle à la bonne.
— C'est M. Fontagnol qui vient d'arriver. Clara s'élança dans sa chambre.
— Ah! si je pouvais les surprendre, murmura-t-elle.
Mais, au bruit des portes qui se fermaient, Desrochers et Fontagnol interrompirent leur conversation.
La jeune fille, qui écoutait, les entendit se lever, se diriger vers l'antichambre et sortir.
— Ils se défient de moi, pensa-t-elle. Donc ils sont complices, et trament ensemble quelque nouvelle perfidie dont Gaétan sera la victime.
Dans le duel, qui avait été une des conséquences de cette association tacite, Alcibiade avait-il également été complice ou simple instrument? se demandait Clara.
Quel autre danger menace Gaétan? Pourquoi est-il en butte à ces tentatives monstrueuses? Fontagnol et Desrochers ont intérêt à sa mort, évidemment, mais quel intérêt?
Si la malheureuse jeune fille avait reçu les confidences de Gaétan, elle aurait immédiatement tranché le nœud gordien ; mais elle était la fille d'Ambroise et, malgré le dévouement dont elle avait fait preuve, ni Gaétan ni dame Balbine ne pouvaient supposer qu'elle aurait sacrifié son père à son amant.
Clara se débattait donc dans les ténèbres, au milieu des fils invisibles que Fontagnol et Desrochers avaient tendus, et dans lesquels elle se trouvait invinciblement enveloppée.
Quel désastre, quelle catastrophe lui apporterait la lumière? Elle la cherchait vainement. D'ailleurs, il serait peut-être trop tard.
A tout prix, il fallait réduire à l'impuissance les ennemis de Gaétan, et, puisque son père figurait à leur tête, elle commencerait par son père.
Décidée à exécuter le plan qu'elle avait conçu, elle se mit devant une table, prit une plume et la fit courir sur le papier avec une vivacité de mauvais augure.
Pendant ce temps, Fontagnol et Desrochers avaient gagné les quais; mais là, ne se croyant pas encore en sûreté, ils étaient descendus sur la berge et se promenaient de long en large au bord de l'eau.
— Ainsi, dit Fontagnol, qui reprit la conversation au point où. l'arrivée de Clara l'avait interrompue, vous n'avez encore rien résolu à l'égard des cinq cent mille francs que je vous ai demandés?
— Naturellement, répondit l'avare, et je le puis moins que jamais, à présent que ce Gaétan est pour la seconde fois hors de danger.
— Je croyais qu'il ne devait pas en réchapper, fit observer le contrebandier.
— Sans doute, mais cet homme-là a toutes les chances, répliqua Desrochers avec un accent de haine.
Fontagnol haussa les épaules d'un air méprisant.
— C'est bien, fît-il d'un ton colère, puisque c'est ainsi que vous tenez vos engagements, je sais ce qu'il me reste à faire; mais quoi qu'il arrive, tant pis pour vous, mon cher! Je vous ai prévenu.
A ces mots, il quitta brusquement Ambroise, remonta sur le quai et s'éloigna.
— Que va-t-il faire? pensa Desrochers. Comment parer le coup qui me menace? Décidément, puisque ce Gaétan ne veut pas mourir, je ne vois qu'un moyen... c'est de m'arrêter à l'idée qui m'était déjà venue...
Il remonta chez lui, et ne fut pas peu surpris de trouver sa fille assise devant son bureau, et relisant une lettre qu'elle venait d'écrire.
— Tiens, tu arrives à propos, fît-elle en l'apercevant.
— Pourquoi? demanda son père, qui avait pris son visage le plus souriant.
— Ecoute, dit simplement Clara.
Elle lut à haute voix l'espèce de « factum » qui suit :
« S'il arrive malheur à M. Gaétan du Lac et si l'on ne découvre "pas immédiatement les auteurs de cette catastrophe, il suffira, pour se renseigner à cet égard, d'interroger MM. Fontagnol père et fils et Ambroise Desrochers. »
L'avare tressaillit et devint livide d'épouvante.
Sans y prendre garde, la jeune fille continua :
(( Les tentatives criminelles exercées contre M. Gaétan remontent :
« 1° A la lettre calomniatrice qu'a reçue M. Darneville ;
« 2° Au duel dans lequel M. Alcibiade a joué le rôle de complice ou d'instrument stupide ;
u 3° A la tentative d'empoisonnement accomplie ce 30 août 1869 par Ambroise Desrochers ;
(( 4° A l'événement qui motivera, en dernier lieu, la rupture du cachet apposé par moi sur l'enveloppe qui renferme ces révélations. »
LE DRAMK DE POiNTGHARRA
Voici des lettres, dit-elle. (P. 372.)
•=" Mais tu es folle! s'écria l'avare, qu'un tremblement nerveux vint agiter.
— Pour ma part, poursuivit Clara sans s'émouvoir, voici ce qub j'ai vu :
« Ce 30 août, me trouvant dans la chambre de M. Gaétan, cachée derrière les rideaux de son lit, j'ai vu Ambroise Desrochers verser
UV. 47. — LE DRAME DE I'ONTCIIARR.\ . — P. SAUNIÈRE. — J. ROl'FF ET C'e, ^u ly. 47
370 LE DRAME DE PONÏCiiARRA
dans la tasse du malade une substance inconnue. Je me suis montrée et lui ai demandé si cette substance n'était pas un poison.
a Sur sa réponse négative, j'ai porté pour la boire la tasse à mes lèvres ; mais Ambroise Desrochers me l'a arrachée des mains, a ouvert la fenêtre et a jeté la tasse avec ce qu'elle contenait sur le quai.
« M. Gaétan s'est éveillé. Dans l'espoir que cette tentative ne se renouvellerait sous aucune forme, j'ai donné de ces faits une explication menteuse à M. Gaétan et à sa gouvernante ; mais aujourd'hui je considère qu'il est de mon devoir de rétabhr la vérité.
« En conséquence, j'ai signé le jour même la présente déclaration, que je m'engage à soutenir par serment et devant qui il appartiendra. En foi de quoi, je signe :
« Clara Desroghers. »
Quand elle eut fini, elle plaça cette déclaration sous enveloppe, la cacheta à la flamme d'une bougie qu'elle avait allumée d'avance et ghssa l'enveloppe sous son corsage.
— ]Mais que veux-tu faire de cela? lui demanda son père d'une voix étranglée.
■ — Je t'ai dit que je voulais que M. Gaétan vécût, répondit froidement Clara. Aussi, comme Fontagnol et toi vous vous obstinez à le tuer, je prends mes précautions.
— A qui donc est destinée cette délation ?
— Je vais la remettre immédiatement à dame Balbine, en lui faisant jurer de ne l'ouvrir que dans le cas oti il arriverait malheur à M. Gaétan. De cette façon, je vous tiendrai en respect tous les deux, et, si je ne parviens pas à vous imposer l'inaction, j'appellerai du moins sur vous le châtiment que vous mentez.
A ces mots, toujours aussi calme et aussi résolue, Clara se leva. Elle allait se diriger vers la porte, lorsque son père l'arrêta d'un geste.
— Tu ne feras pas cela, dit-il.
— C'est ce que tu vas voir, fit Clara d'un air menaçant.
— Non pas avant de m'avoir entendu, j'espère.
— Soit! pourvu que ce ne soit pas long.
— Je te le promets.
— Alors, j'écoute.
— Tu m'as dit que tu aimais ce Gaétan, n'est-ce pas?
— Qu'importe? fit douloureusement la jeune fille.
— Il importe beaucoup, si je puis te le faire épouser. Clara devint plus blanche que la neige.
— L'épouser, dit-elle à demi-voix. Est-ce qu'il voudrait de moi?
— Pourquoi pas?
— Il en aime une autre.
— Qui? W Darneville?
— Peut-être.
— Ce serait un obstacle, sans doute, si son père pouvait consentir à un tel mariage, mais il est trop fier et trop vaniteux pour s'y résoudre. Et puis es-tu bien sûre, que de son côté, M. Gaétan soit purement et simplement épris d'Alice? T'imagines-tu que la fortune considérable de M. Darneville n'entre pas pour beaucoup dans les espérances que ce jeune homme a osé concevoir?
— Oh! j'en jurerais, fit Clara sur un ton d'ardente conviction.
— Tu es bien jeune, mon enfant, dit Ambroise avec un sourire sceptique. Quant à moi, qui ai plus d'expérience que toi en pareille matière, — j'espère que tu voudras bien en convenir, — je n'ai pas dans le désintéressement des hommes, en général, une foi si robuste que la tienne. Aussi je ne puis pas admettre que M. Gaétan n'ait pas fait entrer en Hgne de compte les cent mille francs de rente du père Darneville, le jour oh il s'est féru des charmes de sa fdle.
— Non... c'est impossible... se défendit Clara avec un peu d'hésitation.
— Admettons-le, insinua Desrochers, et tu comprendras aisément que ton mariage avec ce jeune homme n'a rien d'irréalisable. Si ce n'est, en effet, qu'aux cent mille francs de rentes qu'il aspire par-dessus tout, ne les lui apporteras-tu pas aussi bien que M"' Darneville? Ne le sait-il pas? N'a-t-il pas pris soin de se rcn-oigner si exactement qu'il t'en a instruite devant moi? Et qui sait?... Peut-être n'était-ce de sa part qu'une manière adroite de s'informer...
Clara ne le croyait pas, mais elle était ébranlée.
— Mais quelles raisons peuvent te déterminer à tenter une pareille démarche? demanda-t-elle curieusement.
— Qu'est-ce que cela te fait, pourvu que je réussisse? répliqua l'avare.
Clara hocha la tête avec un reste d'incrédulité.
— Soit! consentit-elle pourtant. A la condition que je serai dans la pièce voisine, que je verrai tout, que j'entendrai tout.
Pauvre Clara! son père avait presque réussi à lui faire partager cette dernière espérance qu'on pouvait acheter la main, sinon le cœur de son amant ! C'était bien définitivement la mort de son amour.
Pendant que le père et la fille, d'accord pour une fois, ce qui ne
s'était pas vu depuis trois semaines, concertaient ce nouveau plan, dame Balbine faisait boire et manger le malade, que le bonheur, plus encore que la Faculté, avait enfin rappelé à la vie.
Son rétablissement n'était plus, en effet qu'une question de
temps.
Il n'était faible que par suite de l'énorme quantité de sang qu'il avait perdue. Quant aux organes essentiels, ils n'avaient pas été attaqués.
Après avoir assisté au repas frugal qu'elle avait préparé, la gouvernante se leva et revint presque aussitôt tenant trois lettres à la main.
— Voici des lettres, dit-elle, qui sont arrivées pendant votre maladie. La première remonte à douze jours environ, la seconde à quatre jours, la troisième est de ce matin. Toutes les trois sont de la même écriture et viennent du même endroit.
Gaéton les prit et les regarda.
— Ah! de Genève, fit-il. Elles sont d'Henri Matifon.
— C'est ce que j'avais pensé, dit la vieille fille. Gaétan les ouvrit et les lut par ordre de date.
Henri lui demandait s'il s'était occupé de l'affaire qui l'intéressait, et le priait de lui donner quelques détails sur les démarches qu'il avait faites.
Puis, celte première lettre étant restée sans réponse, Henri manifestait une grande inquiétude et lui recommandait toujours de se bien défier de Desrochers.
Il le pressait ensuite de répondre, ajouta nt que si, dans un delà de quatre jours, il n'avait reçu ni lettre ni dépêche, il reviendrait ai Paris.
Enfin, dans la dernière lettre, celle qui était arrivée le matin même, il annonçait à Gaétan que, comme aucune nouvelle ne lui était parvenue, il se mettrait en route le lendemain, pour découvrir la cause de cet inexplicable silence.
— Alors il sera ici demain, s'écria joyeusement Gaétan. Tant mieux! Il fera ce que je voulais faire le jour oii la main de ce misérable m'a cloué sur ce lit de souffrance.
A peine avait-il prononcé ces paroles, que l'on sonnait à la porte. C'était Desrochers, suivi de Clara.
Comme on le voit, la confiance de la pa uvre fille dans la loyauté de son père n'allait pas jusqu'à lui permettre de venir seul chez son amant.
— Introduisez mon père auprès de M. Gaétan, dit-elle à dame Balbine, et surtout ne les perdez pas de vue ni l'un ni l'autre, ajoutat-elle h voix basse.
Tout étonnée de cette recommandation, la gouvernante fit entrer Desrochers dans la chambre du blessé, et se tint debout entre les deux pièces, adossée au chambranle de la porte qui les séparait.
Ambroise avait certainement la conviction de réussir, car il s'assit sans embarras sur le siège que lui désigna Gaétan.
— Monsieur, commença-t-il, on n'est pas toujours le maître de faire ce que l'on voudrait. 11 est certain que sans des circonstances décisives, tout à fait indépendantes de ma volonté, je n'aurais pas entrepris la démarche assez extraordinaire que je tente aujourd'hui ; mais un père se doit avant tout au bonheur de ses enfants. C'est à ce sentiment que j'ai été contraint d'obéir.
Ce début hypocrite et embrouillé surprit fort le malade. Desrochers parlant d'amour paternel, du bonheur de sa fille... C'était chose nouvelle, en vérité.
— Monsieur, continua Ambroise, je ne crois commettre d'indiscrétion envers personne, en vous disant que ma fille vous aime. La pauvre enfant m'a longtemps caché son amour, et, si je l'ai découvert, je le dois beaucoup à la douleur qu'elle a éprouvée de l'accident dont vous avez été victime.
— Dites l'assassinat, monsieur, corrigea Gaétan.
— Assassinat, si vous voulez, fit docilement l'avare.
Quoi qu'il en soit, je n'ai pu me résoudre à rester spectateur impassible des souffrances de mon enfant, et je viens essayer d'y mettre un terme.
— De quelle façon, monsieur? demanda naïvement le blessé.
— En vous proposant la main de Clara, répondit l'avare avec un imperturbable sang-froid.
Gaétan s'attendait si peu à une proposition de ce genre, qu'il fit un brusque mouvement en arrière.
Mais Desrochers ne se déconcerta pas.
— Permettez-moi donc, monsieur, reprit-il, de vous exposer clairement la situation...
— Monsieur, interrompit le malade, cette situation a été déjà nettement définie entre Clara et moi. En lui témoignant ma reconnaissance, en lui exprimant mes remerciements des soins que sa pitié charitable a eus pour moi, je lui ai manifesté le regret de ne pouvoir lui donner en échange que mon amitié. De ma part, dites-le-lui bien,
374 LE DRAME DE POiNTCHARRA
monsieur, cette amitié est sincère, véritable, profonde; mais, de quelque bonne volonté que je sois animé, elle n'ira jamais au delà.
— Peut-être... hasarda Ambroise avec un sourire confiant.
— Qu'espérez-vous donc, monsieur? fit Gaétan.
— J'espère qu'il est certaines considérations devant lesquelles votre décision pourrait se modifier.
— Quelles considérations?
— Des considérations de fortune, par exemple.
— Jamais, protesta le blessé.
— Oui, je sais, poursuivit l'avare. On m'a fait une réputation déplorable. On s'imagine que je reculerai en présence des sacrifices qu'un tel mariage nécessiterait. On se trompe, monsieur. Pour rendre Clara heureuse, je suis prêt à tout, et quelle que soit la somme que vous exigez, vous qui connaissez si parfaitement le chiffre de ma fortune, je souscris d'avance...
— Halte-là, monsieur! l'arrêta Gaétan. Si c'est par des chiffres que vous avez cru me tenter, vous avez fait erreur, je ne suis point de ceux qui marchandent le bonheur et pour qui l'avenir n'est qu'une question de capital.
— Si pourtant je donnais à Clara cinq cent mille...
— Arrêtez, de grâce! monsieur! vous ne m'ébranlerez pas.
— Et si je vous comptais un million? fît l'avare à qui ces paroles déchiraient l'âme.
Gaétan sourit et secoua négativement la tête.
— Un million, monsieur I vous refusez un million ! s'écria l'avare, incapable d'ajouter foi à une telle monstruosité. Mais vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un million? Vous ignorez donc ce qu'il y a dans ce seul mot de jouissances incalculables?
— Je l'ignore, en effet, répondit Gaétan d'une voix ferme. 3Iais tenez-vous-le pour dit une bonne fois, monsieur, tous les trésors réunis de la terre ne parviendraient pas à m'aclieter, — non pas que je m'estime à si haut prix, mais uniquement parce que je ne veux pas me vendre.
— C'est impossible, fit Ambroise, qui n'en pouvait croire ses oreilles, ce n'est pas votre dernier mot!
— C'est le dernier, monsieur, et ajouteriez-vous votre propre million à celui de Frédéric Desrochers, que vous m'offrez sans doute, rien ne me ferait changer de résolution.
L'avare tressaillit.
Gaétan avait-il donc lu dans son jeu? Savait-il déjà à quoi s'en
tenir? Ce n'était pas possible, puisqu'il n'avait pu s'en éclairer d'aucune façon depuis qu'il gardait la chambre.
Ainsi, c'était bien vrai,? Ce jeune homme refusait un million! deux millions !
— Allons donc ! pensa Desrochers. C'est une feinte. Il veut me dépouiller entièrement, mais je tiendrai bon.
— Laissez-moi croire, monsieur, fit-il en se levant, que votre refus n'est pas définitif, et que vous reviendrez à des idées plus raisonnables. Je n'accepte pas cette réponse comme décisive, et je vous donne jusqu'à demain pour réfléchir...
— C'est inutile, monsieur. Vingt-quatre heures ne changeront rien à une résolution que j'ai arrêtée depuis longtemps. Je vous serai donc obligé de ne plus insister à cet égard.
A ces mots, pour couper court à la conversation, Gaétan se tourna vers sa gouvernante :
— Dame Balbine, dit-il, ayez la bonté de reconduire M. Desrochers.
Il ne se doutait pas que Clara l'entendait et qu'il venait de briser la dernière branche à laquelle l'infortunée se raccrochait.
Elle laissa partir son père, sans lui adresser môme un seul regard de remerciement. Puis quand dame Balbine revint, elle tira de son sein la lettre qu'elle y avait cachée.
— Tenez, madame, lui dit-elle, voici un papier que je confie à votre honneur, et dont M. Gaétan ne doit pas même soupçonner l'existence. Jurez-moi que vous ne l'ouvrirez que dans le cas oii il lui arriverait malheur, — mais dans ce cas-là seulement, jurez-le-moi bien!
— Je vous le jure par la Vierge, mon enfant!
— Merci, fit brièvement Clara.
Et elle sortit.
Dame Balbine n'y était plus. Qu'était-ce que cette lettre, dont l'enveloppe ne portaitaucun nom? Quelque nouveau malheur menaçait donc Gaétan? Gaétan à qui on venait d'offrir un million !
La tête de la vieille fille se perdait dans ce dédale d'inextricables complications.
Aussi ne chercha-t-elle pas plus longtemps à les pénétrer.
Fidèle au serment qu'elle avait prêté, elle serra dans sa malle le pli que Clara lui avait confié et attendit.
L Quant à Gaétan, s'il comprenait mieux, il n'était guère moins surpris. Desrochers venant s'informer de sa santé! Desrochers lui
rendant de son plein gré le million de Frédéric! De la part de l'avare c'était inimaginable, inouï!
Maintenant, croyait-il à la pureté de Clara, où voulait-il tout bonnement se débarrasser d'elle? Cette dernière version était plus probable.
Dans tous les cas, pour que le cupide Ambroise adoptât le parti extrême auquel il s'était résigné, il fallait qu'il eût la presque certitude que Gaétan fût bien réellement le fils de Frédéric Desrochers. C'était donc vrai?
— Ah! si je pouvais marcher, agir... soupira le blessé. Heureusement qu'Henri sera ici demain.
SUR QUEL TEIIRAIN M. DARNEVILLE ET GAETAN SE RENCOiNTRÈRENT
Il était dit que Gaétan épuiserait ce jour-là tous les étonnements.
A peine Desrochers et Clara étaient-ils partis que retentit de nouveau la sonnette de l'antichambre. C'était l'heure où venaient habituellement Raoul et René, car pas un jour ces deux jeunes gens n'avaient manqué de s'informer de l'état du blessé.
Dame Balbine courut ouvrir la porte avec empressement. Quelle bonne nouvelle à leur annoncer! Gaétan entrait en pleine convalescence !
Sa déception fut grande, quand elle se trouva en face d'un homme d'un certain âge, gros et court, mis avec prétention, dont la chemise était ornée de deux superbes boutons en diamant, et sur le gilet duquel s'étalait une lourde chaîne de montre.
— Monsieur Gaétan du Lac? demanda-t-il.
— C'est ici, monsieur, fît la gouvernante, qui s'effaça pour le laisser passer. Qui aurai-je l'honneur de lui annoncer?
— Oh! répondit le visiteur, mon nom n'apprendrait rien à M. du Lac, et il me connaît à peine de vue. Dites-lui seulement que je désire lui parler d'une affaire qui l'intéresse.
La vieille fille introduisit le visiteur. (P. 377.)
Dame Balbine le pria d'attendre, et alla transmettre à Gaétan les paroles de rmconnu.
— Qu'il entre, ordonna le malade.
La vieille fille introduisit le visiteur dans la chambre du blessé qui lit en 1 apercevant un brusque mouvement de surprise
- Mais je ne me trompe pas! s'écria-t-il. C'est bien vous,
monsieur, que j'ai rencontré en chemin de fer il y a trois semaines?
— C'est vrai, monsieur; je n'espérais pas que mon visage fût si présent à votre mémoire.
— Mais alors vous êtes le père de M. Alcibiade, vous êtes M. Fontagnol!
— Lui-même, monsieur. Je venais d'abord m'excuser de l'agression brutale dont mon fils vous a rendu victime; et ensuite, vous fournir des explications qui vous seront d'une grande utilité pour l'avenir, si vous daignez répondre aux questions préalables que je prendrai la liberté de vous adresser.
— Pour l'avenir, répéta Gaétan interdit. Voyons, monsieur, interrogez, je répondrai peut-être.
— Vous avez été élevé, m'a-t-on dit, à Sainte-Hélène du Lac?
— C'est vrai, monsieur.
— Mais vous n'êtes pas né dans cet endroit?
— Non, monsieur.
— Et vous n'y avez pas de famille?
— Je l'avoue.
— Vous avez été recueilli par un prêtre sur la route de Francin à Pontcharra...
— Oui, fit Gaétan de plus en plus étonné.
— A côté de votre père, qu'un malheureux accident...
— C'est encore vrai!
— Et c'était dans la matinée du 8 août 1846?
— Vous l'avez dit, monsieur. Mais comment savez-vous vousmême...
— Oh! je sais bien d'autres choses, ricana Fontagnol.
— Alors, parlez, monsieur, dit Gaétan stupéfait. Vous le voyez, j'ai répondu à toutes vos questions.
— Aussi je m'explique, monsieur. D'abord je puis vous donner le nom de votre père, et ensuite je puis vous apprendre par qui il a été assassiné.
Gaétan pâlit horriblement à ce lugubre souvenir.
— Eh bien! je vous écoute, monsieur, dit-il enfin avec une ardente curiosité,
— Seulement, reprit Fontagnol, je suis homme d'affaires, monsieur, et j'estime qu'en ce monde on ne doit rien faire pour rien. N'êtes-vous pas d'avis vous-même qu'un tel service vaut son prix ?
— Je ne dis pas le contraire, répondit Gaétan avec une nuance de mépris. Cela dépend des prétentions que vous élèverez.
LE DRAME DE POiNTCIIARRA 379
— Quel que soit le chiffre de la fortune dans laquelle mes révélations vous feront entrer, j'en demande la moitié, fit nettement Fontagnol.
— Pas davantage? dit Gaétan avec une ironie san.s^lante.
— G'est.trop juste, sq récria l'ancien contrebandier. Vous n'avez pas de nom, je vous en donne un; vous ne possédez rien, je vous enrichis; vous ne savez rien, je vous appren ds toute la vérité.
— C'est beaucoup, en effet, répliqua le blessé sur le même ton railleur. Ainsi, dans le cas où la fortune de m on père se monterait à douze cent mille francs, vous en voudriez six cent mille? Dans le cas où elle serait entre les mains d'Ambroise Desrochers, vous m'aideriez à dépouiller votre meilleur ami? Vous avez eu raison de me dire que vous étiez homme d'affaires, monsieur.
Fonta2:nol se mordit les lèvres. Evidemment Gaétan en savait aussi long que lui sur le nom de son père, sur le chiffre de sa fortune, sur la restitution qu'il était en droit d'exiger.
— Je vois que j'arrive un peu tard, fit-il avec un peu de contrainte ; mais il est une chose que vous ignorez, sans doute ; c'est contre qu] votre vengeance doit s'exercer. 11 est impossible à vous d'oublier que c'est par suite d'un Crime, et par la faute d'un miséral)le, que vous avez été privé pendant vingt-trois ans de votre nom, de votre fortune, de la position que vous auriez dû occuper.
— Je ne l'oublierai pas, assurément, mais à quoi m'avancerait de connaître le nom de ce misérable?
— A vous venger.
— Comment?
— Ah! cela vous regarde, répondit Fontagnol embarrassé,
— Me croyez-vous homme à me servir des mêmes armes que l'assassin? demanda froidement Gaétan.
— Je ne dis pas cela, mais...
— Mais quoi? continua Gaétan. Si je ne le tue pas comme il a tué mon père, quand l'assassin serait là, devant moi, quand il me dirai! : C'est mon bras qui a frappé, — que pourrais-je faire? Ce misérable ne sait-il pas que la prescription lui est acquise, qu'il peut se vanter impunément de son forfait, que les tribunaux ne sauraient l'atteindre?
Fontagnol ne répondit pas. 11 ne s'attendait pas à un raisonnement si sensé, alors qu'il parlait de venger son père à un lîls qui, selon lui, devait nourrir une rancune morteUe contre les hommes et la destinée.
— Si donc ce scélérat vit encore, poursuivit Gaétan, je le plains.
Ses remords me vengent assez pour le moment; mais si Dieu permet que je sorte de mon néant, que je revendique hautement le nom qui m'appartient, c'est que l'heure de sa justice est proche ! Elle n'a pas de code, la justice divine, monsieur Fontagnol; elle ne se prescrit pas par un nombre d'années plus ou moins long, elle a l'éternité pour frapper le coupable, et quand sa patience est lassée, elle fait descendre le châtiment sur la tête du criminel, qu'elle atteint au milieu de sa quiétude, et qu'elle foudroie par un épouvantable châtiment.
Si vous connaissez l'assassin, monsieur, conseillez-lui de se repentir pendant qu'il en est temps encore ; car, je vous le dis, l'heure de l'expiation a sonné pour lui.
Fontagnol écoutait, immobile, les paroles prophétiques que Gaétan venait de prononcer; mais il releva soudain la tète et se leva, en faisant entendre un rire strident.
— Comme il vous plaira, dit-il en haussant les épaules.
Il attendit quelques instants, espérant peut-être que Gaétan reviendrait sur sa décision.
— Dans tous les cas, dit le blessé, je vous remercie de votre démarche, car elle concorde si merveilleusement avec celle d'Ambroise Desrochers, qu'à présent le doute ne m'est plus permis, je suis bien le fds de Frédéric.
— Ah! M. Desrochers est venu? demanda Fontagnol avec une sourde colère.
— Il sort d'ici, répondit Gaétan.
Il avait surpris dans la voix et sur le visage de l'ancien contrebandier le courroux subil que la visite de l'avare avait allumé.
Il goûtait une satisfaction secrète à mettre aux prises ces deux hommes, qu'un même sentiment de cupidité avait amenés chez lui, le même jour, presque à la même heure.
— Vous a-t-d fait, lui aussi, des propositions analogues? demanda Fontagnol.
— Pas tout à fait, il m'a offert sa fille et un million.
— Lui! s'écria le négociant furieux. Ah ! il me le payera. Et il sortit, en faisant un geste de menace.
Gaétan le regarda s'éloigner avec une pitié méprisante.
— Comment! pensa-t-il, ces deux coquins sont maîtres de mon secret? Qui donc le leur a appris? Qui donc, excepté Henri et dame Balbiiie, a reçu mes confidences? Personne, et à moins qu'ils n'aient trempé eux-mêmes dans cet assassinat...
11 s'arrêta, effrayé de la pensée qui lui venait à l'esprit.
LE DRAME DE POiNTCHARRA. 381
— Ambroise! fit-il avec liorreur. Son frère!... Oli! non. C'est impossible!
Et cependant, plus il voulait chasser cette idée, plus elle l'obsédait. Ainsi s'expliquait, en effet, l'incroyable provocation d'Alcibiade, déchaîné par eux sous un prétexte spécieux.
Ils avaient tenté d'assassiner le fils, comme ils avaient assassiné le père, afin de se partager ses dépouilles. Cette tentative ayant avorté, ils essayaient maintenant, chacun de son côté, de tirer parti du secret dont ils étaient maîtres.
C'était bien clair, mais Gaétan ne pouvait pas y croire. Pourtant il fut forcé d'évoquer l'image d'Alice pour se soustraire à cette pensée persistante.
Que de reconnaissance il devait à cette généreuse enfant! Que de sacrifices elle avait faits pour le sauver! Et il la perdrait! Et il serait à jamais séparé d'elle? Il ne s'y trompait pas. Le serment qu'elle avait exigé de lui prouvait infailliblement qu'un jour où l'autre elle cesserait ses visites. Donc, c'était àl'iusu de son père qu'elle était venue; donc, après avoir rempli la mission qu'elle avait acceptée, elle comptait disparaître à jamais.
L'œuvre qu'elle ne pouvait pas achever, c'était à lui de la poursuivre. Et il était condamné à rimmobilité, à l'impuissance! Ah! de quels vœux il appelait le retour d'Henri.
Aussi, jamais rayon de soleil en hiver ne fut salué d'un si grand cri de joie, que ne le fut le lendemain matin Matifon, faisant irruption dans la chambre avec sa valise à la main.
Comme si toute pensée devrait être commune à ces deux esprits, qu'unissaient des hens mystérieux, Alice songeait précisément à la séparation nécessaire que les événements semblaient lui imposer.
A présent, en effet, que Gaétan était en pleine convalescence, devait-elle abuser plus longtemps de la patiente longanimité de son père? Assurément non.
Son devoir lui traçait nettement la conduite qu'elle devait tenir. Elle ne pouvait rien exiger de plus qu'elle n'avait demandé. Elle avait voulu sauver Gaétan. Or, Gaétan était sauvé; donc elle avait fini sa tâche.
Il est vrai que M. Dariieville n'avait pas élevé une plainte, n'avait pas fait entendre une observation; mais c'était une raison de plus pour que la jeune fille s'en tînt scrupuleusement aux conditions qui avaient été stipulées de part et d'antre.
Elle ne se dissimulait pas qu'elle faisait le sacrifice de son cœur.
de sa vie peut-être ; mais la loyauté parlait en elle un langage bien autrement impérieux.
Chaque jour, aux heures des repas, M. Darneville, profondément attristé, venait s'asseoir en face de sa fille, qu'en dehors des heures où il la conduisait chez Gaétan, il évitait soigneusement de rencontrer.
Le déjeuner terminé, il fit dire à Alice qu'il était prêt. A sa grande surprise, Irma vint lui répondre que mademoiselle l'attendait dans sa chambre et désirait lui parler.
M. Darneville se rendit auprès d'elle. Il ne fut pas médiocrement étonné de voir sa fille en déshabillé du matin, telle encore qu'elle avait paru à table .
— Eh bien! tu n'es pas prête? demanda-t-il.
— Non, père, répondit-elle avec un sourire, je ne veux pas lasser ton indulgente bonté. J'ai résolu de cesser les visites que tu avais autorisées.
— Ah! fît M. Darneville avec une satisfaction visible. Tu crois donc que M. Gaétan est hors de danger?
— Oui, je crois qu'il guérira de sa blessure.
— Du corps, bien ; mais de l'esprit, du cœur?
— Ah! celles-là... soupira Alice, je n'y puis rien.
— Nous n'y pouvons rien, c'est vrai! dit son père. Ah! le jour oii j'ai su que ce jeune homme habitait dans la maison de Desrochers, j'aurais dû suivre mon inspiration, le congédier. Tout ce qui, de près ou de loin, se rattache à cet Ambroise est un souffle de malheur. Tu sais quelle est ma conviction à l'égard de ce misérable; je ne t'ai pas caché qu'à mes yeux il est coupable du meurtre de Frédéric. Eh bien! c'est plus fort que moi, je ne puis me défendre d'une insurmontable appréhension contre tout ce qui l'approche. Lorsque M. Gaétan m'a appris qu'il demeurait dans sa maison, en face de lui, sur le même carré, je n'ai pu maîtriser un serrement de cœur involontaire.
Certes, je ne croyais pas que mes pressentiments se réaliseraient si tôt. Et aujourd'hui me voilà forcé de choisir entre le malheur de mon enfant ou une alliance indigne d'elle. A quelle inexplicable pitié ai-je cédé en laissant ma porte ouverte à ce M. Gaétan? Je ne m'en rends pas compte. Ah ! s'il ne s'était pas recommandé près de moi du nom de ce digne abbé Théroin, de ce bienfaiteur de mon pauvre Frédéric!... Voilà ce qui m'a retenu. Je ne pouvais pas admettre que le déshonneur pénétrât dans ma maison à l'abri de ce nom vénérable... C'est ma faute, ma très grande faute !
— Est-ce un déshonneur à tes yeux d'aimer et d'être aimé? fit Alice d'une voix attristée. Tu professes des idées libérales, dis-tu. Et
LE DRAME DEPONTGHARRA 38:
cependant tu es le premier à établir des distinctions de caste et de fortune.
Appartenons-nous à quelque vieille souche d'aristocratie dont tu craignes de ternir le blason? Non, nous ne sommes que des bourgeois un peu plus aisés que les autres. Est-ce cette aisance que tu redoutes de partager? C'est bien simple, garde-la.
Mais alors tu as eu tort de m'élever à ton école, mon pauvre père! Tu m'as répété sans cesse que les hommes n'avaient de valeur personnelle qu'en raison de leur éducation, de leurs sentiments, de leurs principes. Je l'ai cru, moi. J'ai rencontré un homme jeune et beau entre tous. Lui contesteras-tu cela? Non, puisque tu gardes le silence. Est -il instruit? Est-il distingué? A-t-il des sentiments ou des opinions qui froissent ta loyauté ou ton indépendance? Non, puisque pendant deux mois tu n'as cessé d'en faire l'éloge à tout venant.
Donc, il n'a d'autre tort à tes yeux que d'être pauvre, et c'est devant une question d'argent que ton libéralisme vient échouer. Tu en es le maître. Tu m'as signifié ta volonté, j'obéirai ; mais pourquoi ne m'as-tu pas appris dès l'enfance, que si les hommes sont égaux devant la loi et la société, ils ne le sont plus devant les sacs d'écus? J'aurais compté, je me serais dit : M. Gaétan n'a que trois ou quatre sacs, tandis que mon père en a une centaine, par conséquent je ne puis pas l'aimer.
Au contraire, je me suis laissé prendre à tes phrases égalitaires, et je n'ai pu me défendre de l'aimer. C'est un malheur puisque cela choque tes idées; mais avoue que, si tu appliquais ce que tu enseignes ce serait la consécration la plus éclatante de tes doctrines.
— Tu en parles à ton aise, répondit M, Darneville, mais quand il s'agit du bonheur de son enfant...
— Mais mon bonheur consiste précisément dans la réalisation de ces idées, puisque c'est pour ne pas en vouloir faire l'application que tu me condamnes, sinon à la mort, du moins à un désespoir éternel.
— Ainsi tu persistes à vouloir épouser ce jeune homme?
— Non, car je me suis engagée à ne rien faire contre ton gré. Je m'en tiens h ce que j'ai promis, et rien de plus. Voilà pourquoi je désire abréger un supplice qui n'aurait pas de fin, et je m'abstiens de retourner chez M. Gaétan...
— Et tu ne renouvelleras sur toi-même aucune tentative ?em.blable à la première? tu vivras?
— Tant que je pourrai.
384 LE DEiAMEDE PONTCHARRA
— Ainsi je pars d'ici, bien tranquille à cet égard?
— De même que je n'ai qu'un cœur, je n'ai qu'une parole.
Sur cette phrase rassurante, M. Darneville sortit. Il était évidemment dans cet état de fluctuation de l'homme qui voudrait adopter un parti et qui a de la peine à s'y résoudre.
Alice venait de le battre avec ses propres armes, de telle façon qu'il n'avait rien trouvé à répliquer. Bien plus, il était de l'avis de sa fiHe ; mais le père et l'homme pratique se livraient en lui un combat acharné, et ce combat durait depuis dix jours.
Quand il avait pris Théroïque résolution d'accompagner Alice chez Gaétan, c'était bien plutôt pour étudier l'homme que pour sauvegarder la vertu d'Alice, dont il ne doutait pas. Or, dans les conversations qu'il avait entendues, il n'avait pas surpris un mot à leur reprocher, pas un argument par conséquent en sa faveur.
Il cheminait lentement, et, soit qu'il obéît à une idée préconçue, soit qu'il suivît machinalement un chemin qu'il avait souvent parcouru, il longeait les quais et s'arrêtait au coin de la rue du Petit-Musc. — Allons, fit-il à demi-voix. Il faut que je sache décidément ce que ce jeune homme a dans le ventre.
Il monta.
Dame Balbine eut peur en le voyant seul. Mais lui, sans prendre garde à l'inquiétude de la vieille fille, il entra dans la chambre du blessé.
— M. Darneville! s'écria Gaétan tout bouleversé.
— Moi-même, monsieur. Oh! ne la cherchez pas ainsi des yeux, Alice ne viendra pas aujourd'hui.
— Comment, monsieur, vous savez donc...
— Voici dix jours écoulés, monsieur, que j'accompagne ici ma fille, qui s'était imprudemment compromise pour vous sauver.
— Que dites-vous, monsieur? Et je l'ignorais !
— 11 a bien fallu que je répare le mal que vous avez fait, répondit tristement M. Darnevifle. Nous avons chacun notre manière d'aimer, monsieur; vous, vous avez sacrifié l'honneur d'Ahce à votre amour; moi, j'ai sacrifié mon amour paternel à son honneur. Lequel de nous deux aime le mieux, à votre avis?
— Vous, monsieur, sans aucun doute, répondit Gaétan ; mais laissez-moi vous faire observer que ce n'est pas moi qui ai attiré ici mademoiselle votre fille. Croyez bien que, si l'homme était maître des divagations que lui arrache le délire de la fièvre, jamais mou secret, dûtil m'étouffcr, ne serait sorti de mes lèvres. Vous ne devez pas l'ignorez,
LE DRAME DE HÛiMCHARRA
Victo
ire ! cria la voix dHeiiri. (P. 391.)
puisque vous savez tout: c'est à l'entremise d'une amie que ie doi^ 1. bonheur inespéré d'avoir revu Alice ^
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perare la vie que de renoncer à ses visites? A'est ce pas vo s nui 1 a'^z ûétournée de son devoir, au lieu de l..i f.l.-. , ^""'^'^^^^
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