‹ Le drame de PontcharraChapitre 33 sur 77 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

doigts si horriblement contractés, qu'il fut impossible de leur faire lâcher prise, et que l'on fut obligé de couper l'étoffe pour briser cette indissoluble étreinte.

Aux cris poussés par les témoins de la lutte, tous les voisins étaient accourus.

Leur stupéfaction fut grande lorsqu'ils virent Ambroise Desrochers.

Le père Goussard, qui avait quitté sa loge, reconnut son propriétaire, et le fît transporter chez lui, pendant qu'en grande hâte d allait chercher un médecin.

En effet. Desrochers avait entièrement perdu connaissance et ne donnait plus signe de vie.

Quant à Fontagnol, que personne ne connaissait dans les environs, on le laissa sur la berge.

Ce furent les mariniers qui, de leur propre mouvement, essayèrent de le rappeler à la vie.

Depuis plus de dix minutes, ils se consumaient en efforts inutiles, lorsque vint à passer un médecin.

La foule s'écarta devant lui avec curiosité.

Le docteur tâta le pouls du noyé, posa son oreille sur le cœur, et se releva en faisant un geste désespéré.

— Combien de temps cet homme est-il resté sous l'eau? demanda-t-il. Guère plus de cinq minutes, n'est-ce pas?

— Guère plus, répondit un des mariniers qui avaient fait le sauvetage.

— Eh bien! ce malheureux est mort, prononça le médecin.

— Mort! En si peu de temps... murmura la foule.

— Oui, mort de congestion cérébrale. Il n'y avait très probablement pas longtemps que cet homme avait déjeuné quand l'accident est arrivé. C'est ce qui l'a tué.

A ces mots, le docteur fît un mouvement pour s'éloigner.

— Ainsi il n'y a plus rien à faire? interrogea le marinier.

— Rien qu'à aller prévenir le commissaire de police, pour qu'il procède aux constatations légales.

Et, sans donner de plus amples explications, il disparut.

Le marinier fit une assez laide grimace. Cependant, comme il ne voulait pas perdre sa prime, il fît signe à son camarade de surveiller le cadavre, et se rendit chez le commissaire de police du quartier.

Une demi-heure après, le magistrat arrivait.

Il dressa procès-verbal de l'accident d'après le récit que lui en

firent les témoins, puis il se mit en devoir de constater l'identité du noyé.

11 sentit dans la poche de côté l'épaisseur d'un portefeuille. 11 s'en empara et l'ouvrit.

La première chose qui attira ses regards fut une enveloppe adressée au procureur général.

Il l'examina avec attention et la glissa dans sa poche.

C'était la lettre que Fontagnol avait préparée et qu'il devait mettre à la poste avant de monter en chemin de fer, dans le cas où son explication décisive avec Desrochers n'aurait abouti à aucun résultat satisfaisant.

Le commissaire continua d'inventorier le portefeuille et y découvrit plusieurs lettres à l'adresse de « M. Fontagnol, négociant à Castres», et enfin deux ou trois lettres plus récentes, portant le timbre de cette ville et adressées au même nom « hôtel de Provence, à Paris ».

Ces lettres traitaient d'affaires. Le magistrat supposa que M. Fontagnol était un commerçant de province, qu'il demeurait à l'hôtel et qu'il y avait de la famille. En conséquence, il donna l'ordre que l'on transportât le corps rue d'Orléans-Saint-Honoré.

Alors il se retira. Mais, à tout hasard, il prit le nom d'Ambroise Desrochers, que lui donnèrent les voisins, afin d'obtenir sur cette mort les renseignements nécessaires.

Pendant ce temps, l'avare avait été porté chez lui.

On peut aisément se faire une idée de la terreur qui s'empara de Clara et de Louise quand elles reconnurent le corps inanimé d'Ambroise, dont les vêtements ruisselaient encore.

Tandis que le père Goussard allait chercher le docteur, deux boutiquiers complaisants déshabillèrent Desrochers et le glissèrent dans son lit.

Jamais squelette semblable ne s'était offert à leurs yeux. La peau semblait littéralement ne recouvrir que les os. Le corps était réduit à sa plus simple expression.

Cela ne les étonna que médiocrement, car ils savaient, ainsi que tout le quartier, avec quelle déplorable parcimonie vivait l'avare.

Clara était fort embarrassée. Depuis la tentative d'empoisonnement sur Gaétan quelle avait fait avorter, son père lui inspirait une véritable horreur.

Aussi répugnait-elle à s'approcher de lui. Elle consultait du regard Louise, dont les yeux s'étaient allumés d'un éclair de joie.

— Qui sait?... fit à voix basse la vieille fille, il est peut-être mort...

Et alors c'est vous qui hériterez, mademoiselle, vous qui serez riche... Nous pourrons nous dédommager un peu de toutes les privations que ce ladre nous a fait endurer.

Clara ne songea pas à relever ces paroles peu respectueuses. Elle était absolument du même avis. Cependant, après quelques secondes de réflexion, elle surmonta le dégoût qu'elle ressentait et se dirigea vers la chambre.

— Il le faut bien, murmura-t-elle avec un soupir. Louise la suivit en rechignant.

Elles approchèrent du lit et entassèrent sur le noyé toutes les couvertures, tous les édredons, oreillers, qui se trouvaient dans la maison.

La vieille domestique alla chercher du feu à la cuisine, en remplit une bassinoire et se mit à frictionner son maître. Mais elle ne s'acquittait de cette besogne que lentement et pour ainsi dire à contrecœur.

Elle avait positivement peur que ses soins rappelassent Desrochers à la vie. On lisait clairement sur ses traits repoussants cette expression d'insurmontable anxiété.

Chez Clara, l'impression était à peu près la même, à cette différence près que nulle arrière-pensée d'intérêt ne faisait grimacer son joli visage. On devinait seulement qu'elle se faisait violence pour accomplir ce devoir sacré. Néanmoins, elle avait imbibé de vinaigre un mouchoir, à l'aide duquel elle humectait les tempes de l'avare, et dont elle lui faisait longuement respirer l'odeur.

Fort heureusement pour ces deux femmes inexpérimentées survint le docteur, que le concierge avait eu la chance de trouver à son domicile.

11 approuva de point en point ce que leur instinct leur avait conseillé, et donna des soins plus intelligents au noyé.

A peine était-il arrivé, que la figure d'Ambroise se colora légèrement, et qu'un léger soupir s'exhala de ses lèvres. — Il est sauvé! s'écria joyeusement le docteur. En même temps, il se tourna vers Clara et vers la domestique. Sa surprise fut extrême de ne pas leur voir partager le contentement qu'il éprouvait lui-même.

Il ne s'attendait pas à voir accueilli si froidement un diagnostic ordinairement désiré avec tant d'impatience.

En effet, Clara restait de glace et Louise se détournait avec un mouvement d'humeur bien prononcé.

— Bien, docteur, fit enfin la jeune fille. Que faut-il faire?

— Pas grand'chose, mademoiselle. Votre père avait-il déjeuné avant d'être victime de cet accident?

— Oui, monsieur.

— Copieusement?

— Comme à l'ordinaire.

— Oh ! ce ne sera jamais ce qu'il a mangé qui l'étouffera, fit la domestique, en haussant les épaules.

— N'importe, ordonna le médecin avec autorité. Courez préparer un peu de thé que l'on coupera avec du rhum.

— Ah! si vous croyez qu'il y a de tout ça dans la maison, ricana Louise.

— Vous irez le chercher, fit sèchement le docteur. Et comme elle ne se pressait nullement d'obéir :

— J'attends, reprit le médecin en frappant du pied.

— Allez donc, ajouta Clara, sans se départir de l'indifférence qu'elle affectait.

Le docteur resta seul en présence de la jeune fille.

— Votre concierge, dit-il, m'a raconté sommairement ce qui s'est passé. Le savez-vous, mademoiselle?

— J'ignore absolument tout, répondit Clara. Ma bonne m'a dit qu'un certain Fontagnol était venu tout à l'heure demander mon père et qu'ils étaient sortis ensemble. Voilà tout ce que je sais.

— Eh bien! il paraît que M. Desrochers s'est pris de querelle avec cet homme, qu'ils en sont venus aux plus extrêmes violences, qu'ils se sont colletés, et qu'en se débattant ils sont tombés tous les deux dans la Seine.

— Et Fontagnol? l'a-t-on sauvé également? demanda Clara.

— Je ne pourrais pas vous le dire, mademoiselle. Pourtant on les a retirés de l'eau tous les deux à la fois. Mais il est facile, si vous le désirez, de s'en informer. Vous n'avez qu'à envoyer votre concierge.

— Oh! je n'y tiens pas, interrompit Clara, je ne connais pas ce Fontagnol, et je me soucie fort peu de ce qui peut lui arriver.

Tout en échangeant ces quelques paroles, le docteur n'avait pas cessé de donner ses soins à Desrochers.

Enfin, celui-ci ouvrit vivement les yeux. Il promena d'abord autour de lui un regard effaré, reconnut Clara, qui se tenait immobile au pied du lit, et aperçut le médecin.

La cravate blanche, le costume noir de docteur le firent tressaillir malgré lui. Ses petites prunelles s'agrandirent.

— Qui êtes-vous? interrogea-t-il avec une secrète terreur. Le médecin lui expliqua pourquoi on l'avait fait venir.

— Ah! oui, fit Am?jroise, je me souviens à présent...

Puis, la réflexion lui vint sans doute qu'une visite de médecin coûtait de l'argent.

— C'est bien, ajouta-t-il brusquement. Je n'ai plus besoin de vous, monsieur. Vous pouvez vous retirer.

— Comme il vous plaira, dit le docteur, je reviendrai.

— Non, non, ne revenez pas, c'est inutile, répondit vivement l'avare. C'est fini, je me sens bien, très bien.

Il garda le silence pendant quelques secondes, puis, brusquement, il releva la tête.

— Et Fontagnol? demanda-t-il avec inquiétude. Au même instant, on sonnait à la porte.

C'était le père Goussard qui venait s'informer de la santé do M. Desrochers. Il pénétra dans la chambre.

— Fontagnol? fit précipitamment l'avare, à qui les forces étaient revenues comme par enchantement. Qu'est devenu Fontagnol?

— Môssieu Fontagnol, répondit le concierge, est mort d'une congestion cérébrale provenant d'un repas trop copieux.

— Mort! s'écria Ambroise dont les traits rayonnèrent de joie. Enfin, je suis libre à présent!

En présence de ce malade étrange, qui ne songeait même pas à le remercier, de cette fille, que le rétablissement de son père semblait si médiocrement intéresser, le docteur s'éloigna, en haussant les épaules avec dégoût.

Ambroise n'y prêta pas la moindre attention.

— Voyons, fit-il en s'adressant au concierge, contez-moi donc cela. Comment savez- vous que Fontagnol est mort, qui vous l'a dit?

— C'est un médecin qui l'a déclaré, répondit le père Goussard. On est allé chercher le commissaire de police, qui a trouvé sur lui des lettres, et qui a fait transporter le corps à son domicile.

— Ainsi Fontagnol na pas repris connaissance? il n'a pas parlé? interrogea Desrochers palpitant.

— Il n'a pas seulement pu faire ouf! dit le concierge.

— Bien, laissez-moi reposer maintenant, dit l'avare. Le père Goussard se retira, en saluant humblement.

Aussitôt arriva Louise, portant sur un Dlat»\m le thé et une bouteille de rhum.

— Qu'est-ce que c'est que cela? s'écria Ambroise interdit.

— Ça, c'est ce que le docteur a commandé, dit Louise.

— Comment! du thé, une bouteille de rhum! Êtes-vous folle? Croyez-vous déjà que le moment soit venu de jeter l'argent par les fenêtres? Répondez.

— Dame!... Si vous ne voulez pas le boire, on le jettera, répondit la domestique. Je n'ai fait que ce que l'on m'a commandé.

— Qui?

— Le docteur. M"* Clara elle-même.

— Ah! fit l'avare, en se radoucissant, — car il avait tout intérêt à ménager sa fille en ce moment, — si c'est Clara qui vous en a donné Tordre, c'est différent.

Sans daigner intervenir par un mot ni même par un geste, la jeune fille venait de servir une tasse de thé, dans laquelle elle versait une troisième cuillerée de rhum, lorsque son père l'arrêta.

— Tu perds donc la tête aussi, dit-il; tu veux donc me griser? Trois cuillerées de rhum dans une tasse de thé. C'est bon pour Fontagnol, cela.

Cependant il ingurgita ce breuvage salutaire, qui acheva de le ranimer.

— Vous êtes toujours avons plaindre, reprit-il en s'adressant à sa fille et à sa bonne. Vous vous moquez de moi, de la façon dont je pratique l'économie. Eh bien ! ai-je raison, oui ou non?

Personne ne lui répondit.

— A quoi cela Fa-t-il avancé, ce Fontagnol, continua-t-il , d'être gros comme un porc, fort comme un taureau, de manger à se gorger, de boire outre mesure? 11 en est mort, vous le voyez. Un simple bain froid l'a tué. Et moi, l'avare, le ladre Desrochers, à qui l'on ne donnait pas un souffle de vie, moi, qui, un moment, avais presque envié la superbe prestance de cette brute, je vis, je suis bien portant, je suis vigoureux encore. J'ai été plus fort que Fontagnol, moi. J'ai résisté. J'ai enterré ce colosse.

Et il se prit à rire si fort que le spasme s'en suivit.

— Ne riez pas tant, dit brutalement Louise, ou votre asthme va faire de vous ce que le bain froid a fait de votre ami.

Clara versa, toujours sans mot dire, une seconde tasse de thé, qu'elle présenta à son père, et qu'il but avec avidité. Son visage se colora instantanément.

— Ah! tu me rends la vie, fit-il avec béatitude.

Il n'essayait pas de cacher la joie qu'il ressentait. Fontagnol était

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Je ue sais.... balbutia Uesrochers. (P. 415.)

mort. Avec lui était donc mort le secret qu'il menaçait tout à l'heure encore de divulguer.

Donc tout n'était pas perdu. Il y avait moyen de lutter encore, de transiger, de conserver au moins une partie de cette fortune qu'il avait acquise au prix d'un meurtre. Qui le savait à présent? Qui pouvait le trahir? Personne. Fontagnol avait emporté dans la tombe le compromettant témoignage que seul il était à même de fournir.

LIV. r)2. — I.K DUAME DE PO.NTCIIAIIH V. — P SAUMICliK. — .1. ROITKF Kf c'o, Éa. LIV. j2.

Desrochers se voyait donc libre enfin, dégagé de tout pacte assujettissant, maître de sa fortune que le chantage du vieux contrebandier ne pouvait plus entamer. Il respirait, il était heureux, il ne se possédait plus.

Clara le contemplait avec une dédaigneuse pitié.

— Laissez-nous, Louise, dit-elle tout à coup à la domestique. Quand elle fut seule avec son père, elle se laissa tomber sans

façon sur le vieux fauteuil délabré qui se trouvait au pied du lit.

— Tu disais tout à l'heure que tu te sentais très bien, commençât-elle. Est-ce la vérité?

— Sans doute.

— Ainsi tu es parfaitement en état de m'entendre?

— On ne peut mieux.

— J'en suis ravie, car une explication définitive est devenue absolument nécessaire entre nous.

— Je t écoute, répondit docilement Desrochers.

— Mais te t'en préviens, ne te formalise de rien, fît observer Clara. Je te parlerai franc et clair, soit qu'il s'agisse de toi, soit que je me mette moi-même en scène. Est-ce bien convenu?

— Je n'y vois pas d'inconvénient.

— Et d'abord, dit Clara, il faut bien que je récapitule avec toi la vie que tu m'as fait mener depuis mon enfance jusqu'à ce jour. Ne parlons pas des soins que tu as donnés à ma jeunesse, tu ne t'en es pas occupé; ne parlons pas non plus de l'éducation que j'ai reçue, puisque je sais à peine écrire, lire, et à peu près compter. Ton avarice \ a reculé devant cette dépense. Il est trop tard pour récriminer. Cependant, tu conviendras que si tu l'avais voulu, je n'en serais pas là.

— Si je l'avais pu... essaya de corriger Ambroise.

— Oh! ne chicanons pas sur les mots, interrompit Clara. Je te connais, je t'ai jugé; toi-même as pris soin de m'ouvrir les yeux. Ainsi pas d'hypocrisie inutile de ta part, ni de la mienne. Nous n'en serions dupes ni l'un ni l'autre.

— Quand j'ai eu ce qu'on est convenu d'appeler l'âge de raison, continua-t-elle, tu m'as fait entrer en apprentissage. Et chez qui? chez une modiste! Tu ne me feras jamais croire qu'avec ton expérience de la vie, tu ne savais pas ce que tu faisais en me plaçant chez une modiste.

Tu n'ignorais pas que que c'était éveiller en moi tous les mauvais instincts, que c'était solliciter ma coquetterie, me vouer pour ainsi dire à un déshonneur précoce.

Tu le savais d'autant mieux que tu me laissais dans le plus

profond clénûment, et que tu ne me donnais pas une obole pour satisfaire aux goûts nouveaux qui se développaient en moi sous tes yeux. . Donc, ta parcimonie a fait entrer en ligne de compte mon inconduite. De même que la charité de tes locataires m'était venue en aide quand j'étais petite tille, tu comptais que la charité publique me tirerait d'embarras quand je serais femme.

— Par exemple! voulut protester l'avare.

— Encore! fit Clara en fronçant les sourcils, et en faisant peser sur son père un regard limpide, devant lequel il baissa les yeux.

En effet, poursuivit-elle alors, tu ne t'étais trompé dans aucun de tes calculs. Je ne te coûtais rien et pourtant j'avais de jolies toilettes. C'était tout honneur et profit pour toi. A l'apparition de la première far.freluche que j'apportais ici, tout autre père que toi se serait informé, se serait ému, aurait tonné.

Toi, je dois te rendre cette justice, tu ne bronchas même pas.

Ce luxe inusité, qui aurait fait ouvrir les yeux d'un indifférent, te rendit aveugle, mon père! C'est tout simple : cela rentrait dans tes idées d'économie domestique. Tu te serais bien gardé d'y rien changer. Il n'y a que le premier amant qui coûte, n'est-ce pas? fit Clara avec amertume. C'est tristement vrai. J'eus un amant, deux amants, trois amants; je devins une fille perdue. Tu le savais, mais tu continuais à entasser, cela suffisait à ton honneur.

— Pardon, fit observer Ambroise, tu vas peut-être un peu loin.

— Oh! je t'ai promis de ne pas me ménager plus aue toi. Pour sortir d'une position équivoque, il n'y a rien de tel qu'une expiic-A^i,.. catégorique. Je n'en démordrai pas.

Du reste, reprit-elle, je vivais alors dans un tel milieu que ma conduite étrange me paraissait toute naturelle.

Mes amies faisaient comme moi, ma maîtresse d'atelier fermait les yeux, personne ne m'adressait le moindre reproche, je n'avais pas même conscience de mon infamie.

Le jour où je commençai à sonder l'abîme de boue dans lequel je m'enfonçais chaque jour fut celui où je rencontrai Gaétan.

Jusque-là j'avais pris un amant comme on prend un objet de toilette, sans dévergondage comme sans amour, — uniquement pour me distraire et m'habiller à ma fantaisie. Mais je vis Gaétan et je l'aimai. Pourquoi? Je serais fort en peine dc^le dire. J'ai vu des hommes aussi jeunes, sinon aussi beaux, aussi élégants, plus élégants même, et je passais indifférente à côté d'eux.

Lui, il eut le talent de parler à mon cœur, à mes sens, sans le

vouloir, sans se donner le moindre mal, en m'évitant, en me rebutant, en me martyrisant même.

Ce fut alors que je me pris à regretter ce passé de honte, au fond duquel ta cupidité égoïste m'avait plongée. Je n'étais plus digne de lui, je le sentais, et j'en éprouvais une indicible douleur. Aussi, ne pouvant pas être sa femme, je résolus du moins d'être sa maîtresse. Je n'eus même pas cette consolation.

Une fois, une seule fois, par une surprise dont son inexpérience ne soupçonnait pas le danger, il s'oublia dans mes bras... mais ce fut tout. Saisi de je ne sais quel inexplicable remords, ou plutôt possédé déjà par les premières ardeurs d'un amour naissant, il me prit en horreur et me repoussa brutalement.

Ses procédés furent pohs, sa parole dorée, je le reconnais; mais ils ne pouvaient me laisser aucune illusion. Non seulement, il ne m'aimait pas, mais il en aimait une autre.

Ah! je crus que j'allais devenir folle, lorsque je fis cette horrible découverte. Tous mes instincts de femme se révoltèrent. Je me jurai à moi-même de combattre, de punir ma rivale... Insensée que j'étais, en effet! Je l'aimais malgré tout, ce Gaétan ; et, lorsque ma haine pour Alice me poussait à me venger, mon amour pour lui me forçait, pour l'arracher à la mort, de me traîner aux pieds de celle qu'il me préférait. Et je l'amenai ici, et je me déchirai les chairs... Mais j'avais réussi enfin.

Il savait à quel sacrifice sublime il devait la vie. A défaut de son amour, j'avais son estime, son amitié, lorsqu'un jour — oh! ce jour je ne l'oublierai jamais, fit-elle en se voilant le visage avec un geste d'horreur — tu as failh me faire perdre le résultat de tant de larmes, de tortures. Ah! ce jour-là, je te le jure, si j'avais eu sous la main un poignard, je crois que je t'aurais tué!...

Clara essuya vivement une larme qui tremblait à sa paupière, et essaya d'affermir sa voix tremblante :

— J'étais la fille d'un assassin, rien ne pouvait plus m'étonner, repril-clle; mais du moins je ne serais pas sa complice. Je te l'ai dit, je te le répète, je veux que Gaétan vive, il vivra. Si tu ne respectes pas celte volonté formelle, tant pis pour toi! Je serai sans pitié, je te dénoncerai moi-même.

J'espère, du reste, que tu vas devenir plus prudent. Fontagnol ne sera plus là pour t' assiéger de réclamations ou pour forger avec toi des projets de mariage tels que ceux dont j'étais l'objet.

Evidemment oe Fontagnol est un coquin. Il exerçait sur toi une

pression quelconque, j'en suis convaincue, car sachant aussi bien que moi ce que j'étais, tu n'aurais pas songé à proposer ma main à un honnête homme.

Quel lien mystérieux existait entre Fontagnol et toi? Je ne m'en rends pas plus compte que de l'aversion que ton nom seul inspire à M. Darneville et à sa fille.

Peut-être y a-t-il entre ces deux faits une corrélation mystérieuse et terrible. Je ne t'interroge pas, d'abord parce que tu ne me répondrais pas, ensuite parce que je craindrais de découvrir encore quelque nouvelle infamie.

— As-tu bientôt fini? demanda enfin Desrochers, sans paraître le moindrement déconcerté.

— Oui, répondit froidement Clara; il me reste peu de chose à ajouter. Après ce qui s'est passé, te connaissant comme je te connais, la vie commune serait pour nous deux un véritable supplice. 11 faut donc nous séparer.

Ambroise prêta l'oreille avec plus d'attention.

— C'est ce que je venais l'annoncer poursuivit Clara, et je voulais aussi te demander quelles seraient à cet égard tes dispositions, bien qu'elles ne doivent rien changer à la résolution que j'ai prise.

— Comment, mes dispositions? demanda l'avare.

— Sans doute. Tu parlais, il y a quelques jours, de fonder pour moi un magasin de modes. L'as-tu déjà oublié?

— Non, balbutia Desrochers ; mais en ce moment...

— Il me faudrait une vingtaine de mille francs pom- faire convenablement les choses, dit Clara.

— Vingt mille francs! s'écria l'avare qui bondit.

— Pas davantage. Remarque que je pourrais agir à la Fontagnol, te contraindre par le chantage à me donner cet argent ; mais ce moyen me répugne trop pour que je m'y arrête un instant. D ailleurs, j'ai une autre corde à mon arc.

— Laquelle? fit Ambroise avec un regard oblique.

— J'ai trouvé un honnête usurier qui consent à m'avancer sur ta succession la somme dont j'aurai besoin.

— Sur ma succession! gémit l'avare, mais je ne suis pas encore mort!

— Qu'importe? Cela arrivera tôt ou tard, répondit Clara avec la plus grande impassibilité.

— El tu oses me dire cela en face! fit Desrochers indigné. Tu ne sais donc pas que je pourrais te déshériter!

— Je sais au conlraire parfaitement à quoi m'en tenir ; tu aurais beau me déshériter, tu ne peux pas me dépouiller entièrement. Ah! ^ela t'étonne d'entendre tomber de ma bouche des paroles aussi nettes. C'est que, depuis quelques jours, j'ai rudement profité à ton école! Donc, mon honnête usurier me fera toutes les avances désirables. Seulement, c'est à un taux exorbitant, et, comme, en fin de compte, c'est toujours ton argent qui dansera, je viens te demander tout simplement si tu consens à verser vingt mille francs entre mes mains, ou si...

— Jamais, interrompit Desrochers avec un éclat de voix formidable.

— Allons, fit Clara en se levant, il faudra donc que je m'adresse à l'honnête homme qui m'a fait ses offres de service. J'aime autant cela. Si tu m'avais donné cet argent, j'aurais été tenue envers toi à une sorte de reconnaissance qui m'aurait pesé, je te le cache pas, tandis qu'à présent...

Elle n'acheva pas sa phrase et se dirigea vers la porte du salon.

— Où vas-tu? demanda Ambroise.

— Je vais faire mes malles avec Louise.

— Tu lui as donc annoncé que tu allais me quitter?

— Et elle a demandé à m'accompagner.

— Ainsi elle part avec toi?

— Sans doute.

— Et vous allez me laisser seul?

— Bah! fit Clara, tu t'en consoleras. Deux personnes de moins à nourrir par jour. Quelle économie !

A ces mots, elle ferma la porte et disparut.

Desrochers sauta en bas du lit et s'habilla.

Pour la première fois de sa vie, peut-être, il sentit au fond de sa conscience quelque chose qui ressemblait à un remords. Seul ! il allait rester seul ! à son âge !

Il était puni par où il avait péché. Il faisait horreur à Clara. A sa fille! C'était le premier, mais ce n'était pas le moins terrible des châtiments.

Il se demanda pendant quelques iiitants s'il ne vaudrait pas mieux faire la paix avec Clara, lui donner la somme qu'elle exigeait... Il est vrai que cette hésitation eut la durée d'un éclair. Ses instincts d'avarice se révoltèrent contre une pareille concession. Se dépouiller! lui! illons donc I

— Qu'elle aille au diable ! murmura-t-il avec humeur.

LE DRAME DE PONTCHAPxRA 4I0

Cependant, il avait beau se raidir, il allait et venait dans sa chambre, attentif au moindre bruit. Il entendait Clara ouvrir et refermer les portes des armoires, ou donner des ordres à la domestique.

C'était donc bien vrai? Elle allait partir. A cet égard, il ne pouvait se faire illusion. Le ton sur lequel lui avait parlé sa fille ne lui laissait aucun doute. Ce n'était pas un coup de tête qui la guidait, c'était une résolution bien arrêtée.

Mais à mesure que la chaleur pénétrait ses membres glacés, à mesure qu'il renaissait à la vie, il reprenait confiance.

— Elle a raison, cette petite, murmura-t-il tout à coup, ce sera une fameuse économie !

L'avare avait bien décidément tué le père en lui.

Au miheu de ses préoccupations du moment, il avait presque oublié Fontagnol, dont la mort, loin de lui arracher une larme, avait provoqué une telle joie qu'il n'avait pas eu la force de la contenir, même devant Clara.

Soudain, la sonnette de l'antichambre fut vivement ébranlée.

Ambroise écouta.

Louise avait couru dans l'antichambre; mais, avant qu'elle eût annoncé personne, un pas décidé retentit dans le salon, la porte de la chambre s'ouvrit brusquement et Alcibiade parut sur le seuil.

— A nous deux, monsieur Desrochers! dit-il avec une colère mal contenue.

L'avare recula involontairement.

Alcibiade tenait à la main un papier qu'il avait froissé convulsivement pendant le trajet.

Il le tendit à Ambroise.

— Qu'est-ce que c'est que ça? fit-il brutalement. Desrochers le prit, y jeta les yeux, et reconnut l'engagement que

lui avait fait signer Fontagnol avant de déchaîner son fils sur Gaétan. Il demeura interdit.

— Eh bien! répondrez-vous? dit Alcibiade en frappant du pied. Comment se fait-il que je trouve dans le secrétaire de mon père un engagement de cet espèce?

— Je ne sais... balbutia Desrochers.

— Oh! vous ne m'échapperez pas ainsi, fit Alcibiade d'une voix tonnante. Tout à llieure, je vous demanderai compte de la mort de mon père; mais, pour l'instant, je veux avoir l'exphcation de cet écrit. Parlez, monsieur, mais parlez donc!

— Mon Dieu!... c'est bien simple... répondit Ambroise avec embarras. Votre père m'avait demandé pour vous la main de ma fille, n'est-ce pas?

— Oui, oui, passons, interrompit Alcibiade.

— Eh bien! continua Desrochers qui se remettait peu à peu. Comme ma fille aimait M. Gaétan, et n'aurait pas consenti à vous épouser...

— Mais ces mots que vous avez ajoutés : « fût-ce par la mort ! » que signifient-ils? Nierez-vous qu'ils soient écrits de votre propre main, que les caractères aient une similitude parfaite avec ceux de votre signature, qui se trouve immédiatement au bas?

— Non, je ne le nie pas, fit l'avare, tout à fait maître de lui. N'était-ce pas, en effet, le meilleur moyen qu'aucun obstacle ne s'opposât plus à votre mariage?

— Je le reconnais, dit Alcibiade, et c'est justement ce qui me met si fort en colère : c'est de voir que je n'ai été entre vos mains qu'un instrument.

— Comment?

— N'est-ce pas pour vous débarrasser de ce Gaétan que vous m'avez lancé sur lui, que vous avez éveillé mon amour, ma jalousie? N'est-ce pas pour vous que j'ai risqué les galères?

— Du tout, répliqua Desrochers, c'est pour vous.

— C'est trop d'audace! s'écria le fils Fontagnol.

— Ah çà! ricana Ambroise, est-ce votre père ou moi qui devions épouser Clara?

— Ta, ta, ta, fit Alcibiade. Je ne suis pas votre dupe, mon cher. Entre mon père et vous il y avait autre chose que cela, vous le savez bien.

Desrochers pâlit visiblement. Son interlocuteur s'en aperçut.

— Avant même que nous vinssions à Paris, continua-t-il, avant que mon père eût avec vous le premier mot d'entretien, rappelez-vous donc qu'il disposait d'un moyen sûr pour vous forcer la main, moyen sans lequel, avare comme vous l'êtes, vous n'auriez jamais consenti à donner cinq cent mille francs de dot à Clara.

— J'ignore ce que vous voulez dire, balbutia Ambroise, que ses terreurs vinrent assaillir à nouveau.

— Ne mentez donc pas, mon cher, répliqua Alcibiade. J'en sais plus long que vous ne pensez à ce sujet.

— Quoi? Que savez-vous? fit Desrochers tremblant.

— Tout, répondit le fils Fontagnol avec aplomb.

LE DRAME DE PONTCHARhA

H se rua sur Alcibiade. (P. 421.)

.-- Comment ! dit l'avare à voix basse, en jetant autour de lui un regard niquiet, il est possible que votre père vous ait raconté

- Tout, vous dis-je, affirma Alcibiade, dont le regard inquisiteur semblait voulon- fouiller les moindres traits d'Ambroise, qui baissâtes yeux.

La vérité est que son père ne lui avait rien avoué, sinon qu'il avait un moyen infaillible d'amener l'avare à composition.

UV. 53. LE .,aAME DE PO.Vr.H A.mA. - p. SAl-.MÈRE. - J. nOUFE ET C- ÉD.

uv. 53.

Partant de cette donnée positive, éclairé déjà par le singulier compromis que son père avait échangé avec Desrochers, il avait pensé qu'une transaction semblable entre ces deux hommes devait avoir une origine mystérieuse.

A tout hasard il avait sondé le terrain

Le trouble, la pâleur d'Ambroise, lui prouvaient qu'il ne s'était pas trompé dans ses conjectures. Il avait feint de tout savoir pour apprendre quelque chose.

La ruse était grossière.

Pourtant, si fin qu'il se montrât d'ordinaire, l'avare, qui se croyait libre depuis que Fontagnol était mort, fut tellement effrayé qu'il perdit la tête.

— Alors, dit-il, vous devez savoir que Fontagnol est aussi coupable que moi.

— Oh ! pas tout à fait, fit Alcibiade en hochant la tête.

— Comment ! n'est-ce pas lui qui a frappé Frédéric ?

— Sans doute, balbutia Alcibiade interloqué, mais...

— C'est moi qui lui ai donné l'argent pour me débarrasser de mon frère, c'est vrai ; mais il devait tuer également le petit Edmond, son fils, et il ne l'a pas fait. Donc il m'a volé, continua Ambroise en s'animant; donc, puisque cet Edmond reparaissait sous les traits de Gaétan, il était juste que Fontagnol achevât de tenir sa promesse et me délivrât de Gaétan d'une manière ou d'une autre.

Alcibiade ne comprenait pas très bien.

Ce qui résultait de plus clair pour lui dans ces aveux, c'est aue Fontagnol et Desrochers étaient coupables d'un assassinat, dont Desrochers avait été l'instigateur.

— Ah ! misérable, rugit-il en sautant à la gorge d'Ambroise qu'il renversa.

Aux cris poussés par Desrochers, Clara et Louise accoururent.

La jeune fille aperçut Alcibiade penché sur son père, dont il serrait le cou avec force, en lui imprimant de violentes secousses.

Elle fit un signe à la domestique, que cette situation critique de son maître ne paraissait que modérément alarmer.

En réunissant leurs efforts, elles eurent toutes les peines du monde à arracher l'avare des mains du fils Fontagnol.

— Ah! mademoiselle... si vous saviez... disait Alcibiade, quel vieux coquin que votre père!... Et le mien... le mien! Oh! mon Dieu! mon Dieu I

LE DRAME DE PONTGHARRA il9

Il se détourna, rouge de honte encore plus que de colère :

— Mais qu'y a-t-il? fit Clara. Encore du nouveau?

— Oh! je n'oserai jamais vous répéter... Ce n'est pas possible. Il en a menti. Mon père, un assassin ! Je suis le fils de... moi! Non, je ne le crois pas.

Alcibiude était très agité. Clara ne comprenait pas.

Elle s'imaginait que la tentative d'empoisonnement que sa présence avait fait avorter avait été organisée par l'avare, de concert avec Fontagnol, et qu'Alcibiade n'y était pas étranger.

Elle ne soupçonnait pas qu'un crime plus ancien avait déjà créé entre ces deux hommes une mystérieuse et infâme complicité.

— Mais expliquez-vous donc, fit-elle avec impatience.

— Comment voulfiz-vous que j'explique une chose qui surpasse l'imagination? répondit Alcibiude éperdu. Concevez-vous qu'un Irère assassine son frère? que Frédéric Desrochers ail !;L3 tué par Ambroise? que ce soit Fontagnol, mon propre père, qui ait été l'instrument du crime? que M. Gaétan soit le fils de ce Frédéric, et que ce soit à moi qu'on ait eu recours pour s'en défaire? Non, vous ne le concevez pas, n'est-ce pas? moi non plus. C'est pourtant vrai, mademoiselle. Je n'invente rien. C'est M. Desrochers lui-même qui vient de me l'avouer.

Ce fut le tour de Clara de demeurer interdite.

Elle interrogea luiir à tour du regard son père. Alcibiade, Louise, comme pour leur demander si elle n'était pas le jouet d'un rêve, si elle avait bien entendu.

Or, Louise n'en savait pas plus qu'elle à cet égard.

Elle était paralysée de stupeur. Alcibiade jetait un regard chargé de menaces et de haine sur Desrochers, qui s'était assis et qui reprenait haleine.

En effet, cela dépassait toute imagination. Aussi Clara ne trouva pas un mot à dire.

— Oh! fit-elle en joignant les mains, qu'elle laissa retomber ensuite avec un découragement profond.

Mais Ambroise ne perdait pas la tête, lui.

Il se remettait peu à peu de cette deuxième secousse. Enfin il fit jouer son cou dans sa cravate, comme pour s'assurer qu'il fonctionnait encore, et tout à coup se leva de son siè^.

— Ah çà, dit-il brusquement, quand aurez-vous fini de vous entretenir de mes petites affaires ? Est-ce que cela vous regarde à la fin? Suis-je chez moi, oui ou non? Vous, monsieur Alcibiade, vous allez me faire le plaisir de sortir; toi, Clara, tu m'as annoncé que tu

420 LE DRAME DE POiNTGHARRA

me quittais, je ne te retiens plus. Comme cela, au moins, je serai tranquille.

Mais Alcibiade et Clara se regardaient sans bouger, épouvantés d'un cynisme semblable.

— M'avez-vous entendu? cria Desrochers, furieux de s'être si maladroitement laissé jouer par le fils du vieux contrebandier.

Celte fois, les deux jeunes gens commençaient un mouvement de retraite, lorsqu'on sonna de nouveau.

Louise courut ouvrir la porte et revint tenant à la main une feuille de papier timbré qu'un clerc d'huissier « parlant à sa personne )) venait de lui laisser.

— Pour M. Ambroise Desrochers, dit-elle.

L'avare ouvrit démesurément son petit œil gris et s'empara vivement de l'exploit, qu'il se mit à lire à demi-voix.

« L'an mil huit cent soixante-neuf, le 17 août, à la requête de M. le procureur impérial du tribunal de première instance de la Seine, agissant au nom et comme tuteur légal de l'absent Edmond Desrochers, fils légitime d'Eugène-Frédéric Desrochers et de Julie Lapalme... »

Ambroise devint hvide.

— Edmond Desrochers!... balbutia-t-il. Ainsi je ne me trompais pas. Ce Gaétan, c'est le fils... Mais alors il va me réclamer...

Il reprit le papier timbré, dont il continua la lecture.

Sa main tremblait si fort que les caractères de V exploit exécutaient devant ses yeux une ronde fantastique. Cependant il parvint à saisir au passage une vingtaine de mots qui l'édifièrent suffisamment sur la nature de l'acte qui lui était signifié.

— C'est cela, murmura-t-ilavec un sourire étrange, il me réclame la fortune de Frédéric. Un million. Ah! il s'imagine qu'on rend comme cela un million avec lequel on a vécu pendant vingt-trois ans ! . . .

Il haussa les épaules etlaissa échapper un ricanement satanique.

— C'est trop fort ! dit-il. Un million ! Moi, restituer un million à ce bâtard, à ce coureur d'aventures...

Mais, subitement, le sourire se figea sur ses lèvres, ses traits se décomposèrent, ses sourcils se froncèrent, ses yeux s'injectèrent et brillèrent d'une lueur sinistre.

• — Mais, au fait, reprit-il il n'y a pas à s'en défendre... voici la sommation... elle est régulière, authentique... c'est un commencement de procédure. Il faudra donc réellement que ie me sépare de... Voyons, j'ai mal lu...

Et, de nouveau, il examina attentivement l'exploit qu'il avait reçu.

— C'est écrit, fit-il en froissant dans une étreinte convulsive le papier inoffensif. Il a déjà fait toutes les démarches. Mais comment cela se peut-il? Il est malade, couché... Pourtant la vérité est là... Eh! reprit-il avec véhémence, en se frappant la poitrine, c'est ta faute, imbécile! Tu n'as pas osé vivre seul, tu as voulu te créer une famille, tu as compté stupidement sur la bonne foi d'un coquin dont tu as fait ton complice... tout ce monde-là s'est entendu pour te perdre... C'est bien fait! Récolte ce que tu as semé, père naïf, ami sentimental...

— Oui, poursuivit-il en se tournant vers Clara, c'est toi, misérable, qui m'arraches ce million que j'avais conquis. Sans toi, fille dénaturée, ce Gaétan serait mort. Il ne sortirait pas aujourd'hui de son tombeau pour me dépouiller- Et, comme si ce n'était pas assez d'être ingrate, tu deviendras parricide. Parricide, entends-tu? car tu sais bien que je mourrai plutôt que de me séparer de ce milhon que j'ai conquis au prix de tant de sacrifices !

En même temps, il attirait et repoussait par des secousses successives Clara, qui essayait en vain de se dégager. Alcibiade voulut intervenir.

— Allons, dit-il en prenant le bras de l'avare, laissez cette pauvre demoiselle, ou sinon...

Ambroise lâcha immédiatement le poignet de Clara, mais il darda sur Alcibiade ses petits yeux gris, et s'approcha de lui jusqu'à le toucher.

— Ou plutôt, c'est toi, fils de bandit, reprit-il, qui n'as pas su plus que ton père accomplir la mission dont tu t'étais chargé. Fontagnol et toi, vous êtes des lâches, vous êtes cause de tout ce qui m'arrive, vous m'avez volé mon argent. Je vous avais payé pour les tuer tous les deux, vous ne l'avez pas fait. Rendez-moi mon argent, vils banqueroutiers,, rendez-le-moi!

A ces mots, en proie à un véritable accès de rage, il se rua sur Alcibiade et voulut lui sauter au cou ; mais Alcibiade était jeune et fort, il se dégagea sans peine, et repoussa Desrochers avec une énergie doublée d'une telle horreur, que l'avare alla tomber dans la cheminée, et que sa tête porta sur un des chenets de fer qui garnissaient le foyer.

I Personne ne bougea, croyant que Desrochers allait se relever et se porter à de nouveaux excès, mais il demeurait exactement dans la même position qu'il était tombé.

Bientôt la cendre se colora d'une teinte rougeâtre.

— Ah ! mon Dieu, vous l'avez tué, s'écria Clara.

Elle se précipita au secours de son père, qu'elle releva. Un flot de sang s'échappait d'une large blessure à l'occiput.

— Vite, du linge, de l'eau fraîche, un médecin, dit-elle, déjà toute inondée de sang.

Louise sortit en rechignant, et rapporta ce qu'on lui demandait. Pendant ce temps, sur un geste suppliant de Clara, Alcibiade avait ramassé Ambroise et l'avait porté sur son lit.

— Allons, fit-il, j'irai encore chercher un médecin; mais c'est pour vous être agréable, mademoiselle, car, s'il ne s'agissait que de lui, je le laisserais crever comme un chien.

Il sortit.

Desrochers ne donnait plus signe de vie. Les linges que Clara accumulait sous sa tête étaient imbibés de sang en un instant. Que faire? Comment retenir la vie qui s'échappait?

— Ce n'est pas possible, murmurait Clara. Nous ne l'aurons pas arraché à la mort qui a tué Fontagnol, pour qu'il périsse aussitôt après d'une si terrible manière.

Et, malgré l'aversion qu'elle éprouvait, la pauvre Clara se multipliait. Elle voulait remplir jusqu'au bout son devoir de fille.

L'insensible Louise la regardait faire d'un œil sec, sans rien tenter de son côté pour disputer son maître au sort qui le menaçait.

Enfin Alcibiade revint avec le même médecin que Desrochers avait congédié tout à Theure, et qui ne s'était décidé à le suivre que sur les vives instances du fils Fontagnol.

Tout secours était inutile. La violence du coup avait brisé les vertèbres cervicales. Desrochers était mort.

11 l'avait bien dit : lui faire rendre le million qu'il avait acquis au prix d'un crime, c'était le tuer. Fontagnol et Ambroise ! Le même jour! Frédéric était vengé...

Louise avait profité de l'arrivée du médecin pour disparaître. L'égoïste et sèche duègne ne pouvait pas assister plus longtemps au spectacle de tant d'infamies.

Alcibiade et Clara restèrent seuls en face de ce cadavre et échangèrent un regard douloureux.

— Hélas! mademoiselle, dit Alcibiade, j'ai bien peur que la vengeance de Dieu ne punisse les crimes de nos pères jusque dans notre génération. Fils et fille d'assassins. Quelle révélation ! Fontagnol mourant de la main de Desrochers, Desrochers mourant de la

mienne. Quel châtiment! Et c'est nous, nous qui allons supporter tout le poids de la colère céleste. Voyez-vous, mademoiselle Clara, nous aurons beau faire, nous sommes liés l'un à l'autre pour la vie. Nous en savons trop long sur notre compte pour nous rencontrer désormais en indifférents. Si nous essayons de fuir, la destinée qui nous a déjà mis en présence nous rapprochera fatalement, en dépit des années, des distances, des impossibilités...

Clara l'écoutait d'une oreille distraite. Ses yeux ne pouvaient se détacher du corps de son père. Elle ne pleurait pas. L'épouvante avait tué la douleur en elle.

L'avare était mort sans qu'un baiser se posât sur son front, sans qu'une larme mouillât sa main glacée.

— J'espère que vous n'allez pas demeurer plus longtemps dans cet horrible taudis, reprit Alcibiade. Quant à moi, je vous jure que je ne ferai pas long feu à l'hôtel de Provence. Eh bien ! acquittons-nous donc, chacun de notre côté, du devoir plus pénible que douloureux qui nous reste à remphr... Puis, quand ce sera enfin terminé, nous verrons, nous aviserons.

Clara gardait toujours le même silence morne.

— Que vous en semble? interrogea Alcibiade. Elle leva sur lui un œil atone.

— Je prendrai la liberté, continua-t-il, de vous faiie parvenir chez le concierge de cette maison ma nouvelle adresse, aussitôt que j'aurai quitté l'hôtel, — et cela ne tardera pas, je vous en réponds. Voulez-vous me promettre d'en faire autant?

— Oui, répondit machinalement la pauvre fille.

— Alors je vous laisse, dit Alcibiade. Je ne regrette qu'une chose, c'est que vous n'ayez pas auprès de vous un parent, un ami qui soutienne votre courage; car vous êtes plus à plaindre encore que moi, ma bonne demoiselle. Moi, je puis du moins me vanter que le père Fontagnol m'aimait bien, tandis que vous...

— C'est vrai, je n'ai même pas cette consolation-là,, soupira Clara avec un sourire navrant.

Alcibiade s'éloigna et alla retrouver à l'hôtel la garde qu'avant départir il avait installée auprès de son père.

A dater de ce moment, il avait pris bien résolument son parti de la position dans laquelle il se trouvait. Les monstrueuses révélations de Desrochers avaient singulièrement atténué ses regrets.

D'ailleurs, Fontagnol n'avait pas voulu quitter Castres sans avoir entièrement liquidé sa situation.

Il avait converti en valeurs mobilières les huit cent mille francs qu'il avait réalisés. Alcibiade n'eut donc que la peine d'inventorier les titres qu'il trouva dans le secrétaire, et de mettre dans sa poche la clef qu'il avait prise dans celle de son père.

Quant aux formalités que nécessitèrent ces deux morts violentes, Alcibiade et Clara les subirent avec plus d'impatience que de chagrin.

Le bruit de la mort de Desrochers parvint chez Gaétan presque en même temps qu'il apprit celle de Fontagnol.

M. Darneville et Henri étaient encore là, lorsque le père Goussard, mandé par eux, leur raconta ces accidents successifs.

Ils en ressentirent plus d'effroi que de joie réelle.

Cependant ces événements simplifiaient beaucoup les choses.

Bien que M. Darneville ne doutât plus de l'identité de Gaétan, ou plutôt d'Edmond Desrochers, il voulait s'assurer par lui-même qu'Henri ne s'était pas trompé, avant d'annoncer à Alice cette heureuse nouvelle.

Le jeune avocat s'offrit à l'accompagner. Ils se transportèrent au parquet, consultèrent le dossier et acquirent la certitude morale qu'ils poursuivaient.

Mais la certitude matérielle manquait. Sans doute elle résulterait tôt ou tard de la procédure, mais elle ne frappait pas les yeux.

Le substitut qui les guidait dans leurs recherches leur en faisait l'observation, lorsqu'un huissier lui remit une lettre encore tout humide.

— C'est singulier, dit le magistrat. On croirait que cette lettre a séjourné dans l'eau...

Il ouvrit alors le procès-verbal dont elle était accompagnée, et le parcourut sommairement.

— Je ne me trompais pas, dit-il, cette lettre vient d'être trouvée sur un noyé qui se nommait Fontagnol.

— Fontagnol! s'écria M. Darneville. Mais c'était précisément l'ami de Desrochers.

Le substitut décacheta la lettre et y jeta ce regard rapide auquel l'habitude donne une si grande perspicacité.

— Oh! oh! fit-il. Yoilà qui vaut mieux pour vous, messieurs, que la plus intelligente des instructions.

— Quoi donc? demandèrent à la fois M. Darneville et Henri.

— C'est une confession, écrite etsignée par Fontagnol en personne, qui, au moment de quitter la France, voulait, — il le déclare lui-même — se venger d'Ambroise Desrochers qui l'avait trompé.

— Eh bien? fit M. Darneville.

LE DRAME DE POiNTCHARRA

En même temps, il lui ouvrit ses bras. (P. 42T.)

— Eh bien! Foiitagiiol déclare que c'est lui qui a assassiné Frédéric sur la roule de Fraiicinà Poutcharra, moyenuanl une somme de dix mille francs qu'Ambroise lui avait comptée...

— J'en étais sûr! s'écria M. Darneville triomphant.

— Lisez vous-même, du reste, fit le magistral, qui lui tendit la lettre de Fontagnol.

M. Darneville et Henri se penchèrent à la fois sur le précieux

UV. 54. — LE DIlAllK DU l'OMCllAllUA. — l'. SAU.Nllinii. - - J. UÛLTK ET O", ÉD. UV. 34.

document, et acquirent, cette fois, la preuve matérielle de ce qu'ils recherchaient.

— Et vite, dit le père d'Alice au jeune avocat, allez apprendre à Gaétan cet événement inattendu; moi, je cours rejoindre ma fille. Dans une heure, nous serons chez notre cher blessé.

— A ces mots, M. Darneville prit congé du substitut, sauta dans une voiture et revint à la maison.

AHce était encore un peu souffrante, un peu triste, mais elle avait repris ses forces.

Quand elle entendit le pas et la voix de son père, elle leva sur lui ses beaux yeuxalanguis.

Elle changea subitement de visage M. Darneville se frottait les mains, ses traits royonnaient d'une joie évidente,

— Qu'as-tu? lui demanda-t-elle vivement. Tu as l'air bien joyeux.

— On le serait à moins, répondit-il, en se contenant à grand' peine.

— Qu'est-il donc arrivé? fit-elle avec anxiété.

— Tu sais bien, Frédéric Desrochers... notre cousin... dont je t'ai si souvent parlé...

— Oui. Eh bien! Tu l'as vu? Il vit?

— Non, pas lui, hélas! Mais son fils Edmond.

— Tu l'as retrouvé... aujourd'hui?

— il n'y a qu'un instant, répondit M. Darneville. Et ce qu'il y a de curieux, c'est que le pauvre garçon ne s'en doutait pas quand nous Ttivoiis connu.

— Comment ! nous l'avons connu?

— Oui, il est resté environ trois mois auprès de nous, sans que, de part ni d'autre, le moindre mot nous mît sur la voie.

Ahce regarda son père en face.

Trois mois ! c'était juste le temps que Gaétau avait servi de précepteur à son jeune frère.

— Et quel nom portait-il alors? demanda-t-elle, en saisissant la main de son père.

— Devine... lui répondit-il en souriant.

— Oh! fit-elle, tu ne voudrais pas me tromper, faire naître en moi des espérances qui me tueraient si elles ne se réalisaient pas...

— Devine, répéta-t-il sur le même ton.

— C'est Gaétan! s'écria-t-elle sans hésitation.

Au heu de lui répondre, M. Darneville la considérait de son même air indulgent et paternel.

— N'est-ce pas que c'est lui? reprit Alice oppressée. Mais parle donc! Tu me fais mourir.

— Eh bien! oui, c'est lui ; mais ne te réjouis pas trop. Prometsmoi d'être sage.

— En même temps, il lui ouvrit ses bras, dans lesquels l'heureuse enfant se laissa tomber.

— Oui, c'est lui, continua M. Darneville. Et je viens te demander pardon d'avoir douté de toi. Est-ce qu'un ange comme toi pouvait se tromper, aimer un homme indigne d'elle? J'ai eu tort, c'est fini, oublions-le. Tu ne m'en veux plus?

Alice était incapable de prononcer un mot.

Elle riait et pleurait à la fois. '

— Ah! dit-elle enfin. Il me semble que je ressuscite... Gaétan... Edmond... notre cousin... Est-ce bien possible?

— Si possible que je venais te chercher pour lui faire ta visite de chaque jour, dit l'heureux père.

— Partons! fit Ahce, qui jeta à la hâte un chapeau sur sa tête et une confection sur ses épaules.

Elle entraîna son père, qui se laissa faire avec une docilité d'enfant.

Une demi-heure après, ils arrivaient chez Gaétan.

Henri avait déjcà fait part à son ami de l'importante pièce que le parquet avait reçue.

M. Darneville confirma de point en point les assertions du jeune avocat. Gaétan ne pouvait plus douter.

Dame Balbine n'avait pas assez d'yeux et d'oreilles pour voir et pour entendre.

Elle levait les mains au ciel, épuisait toutes les interjections de son pieux vocabulaire.

— Ah ! si mon pauvre et digne maître était là... murmura-t-elle. Quant à Gaétan, il serrait dans les siennes la main qu'Alice liu

abandonnait. Il croyait avoir triomphé de tous les obstacles et n'avoir plus rien à redouter. Hélas ! il n'avait pas encore acquith- la dette d'épreuves que nous contractons tous envers la vie. Ce n'était ju'une première victoire.

TB.OISIÈME PARTIE

La. Dame n.oir»e

l'ambulancière

Dix-sept mois se sont écoulés depuis le jour où s'est accompli kdénouement lugubre par lequel se terminent les deux premières parties de ce récit.

Si ces dix-sept mois n'offrent aucun intérêt au point de vue du drame qui nous occupe, ils ne sont pas les moins tristes et les moins douloureux de notre histoire.

Sans récriminer contre les faits accomplis, sans s'élever contre des trahisons énigmatiques, sans énumérer même les fatalités successives qui présidèrent à nos désastres — ce qui n'est pas de notre domaine — il n'est pas permis, néanmoins, de garder le silence sur les événements qui ont signalé cette désolante période.

Ne serait-ce' que pour bien préciser la date à laquelle s'ouvrent les premières pages de l'action, il est donc indispensable que nous touchions quelques mots de ce qu'était Paris au mois de décembre de l'année 1870.

Tous les désastres nous avaient accablés. Paris, bien approvisionné, bien défendu, restait le dernier rempart de la France.

Cernée par l'ennemi, isolée du reste du pays, sans communica lions, sans nouvelles, sans gouvernement même, puisque le gouvernement d'action s'était transféré à Tours, puis à Bordeaux, la pauvre ville, délaissée, tenait pourtant vaillamment tête à l'orage et prouvait que l'on n'avait pas trop présumé d'elle, en fondant sur sa défense la suprême espérance, la dernière et uniaue chance de salut.

Malheureusement la France n'était pas en état de la secourir; les forces militaires dont disposait la capitale n'étaient pas capables de

lutter avec avantage contre les troupes aguerries qui les bloquaient et contre les imposantes positions dans lesquelles l'ennemi s'était retranché.

Lorsque commença le siège de Paris, il ne restait plus de notre armée que la division incomplète sauvée par le général Vinoy d'un désastre auprès duquel pâlit Waterloo.

A ce fragment de division, on avait pu joindre à temps quatre ou cinq régiments de ligne, quelques bataillons de dépôt. C'était tout.

La formation et la mise en activité do la garde mobile avaient été trop tardives pour lui permettre de prendre part utilement aux premières opérations de la guerre, et cela même est une des causes qui ont le plus contribué aux inexplicables revers qui nous ont abattus dès le principe.

Malgré tout, on faisait son devoir. La faim, le froid, la neige, la pluie, la boue, la glace, on bravait tout, soutenu par cette espérance suprême qu'on briserait tôt ou tard le cercle de fer et de feu dans lequel on était enfermé.

Soldats, prêtres, vieillards, femmes de tout âge et de toute condition, payaient leur tribut à la défense. Les ambulances avaient été organisées et étaient desservies avec un zèle admirable.

Les dévouements obscurs se multipliaient et passaient presque inaperçus, tant ils étaient à Tordre du jour.

Quelques-uns cependant avaient fini par attirer l'attention.

En tête de ceux-là figurait une femme.

Quel âge avait-elle? On l'ignorait; mais à sa tournure élégante, à sa vivacité, à sa taille souple et bien cambrée, on devinait qu'elle était jeune.

Nul n'avait jamais vu ses traits derrière le voile épais de laine noire qui les recouvrait.

Habillée d'un costume de drap noir entièrement garni de fourrures noires, coiffée d'un chapeau de feutre noir surmonté de trois plumes de corbeau, gantée de noir, silencieuse, immobile, impassible au milieu des balles et des éclats d'obus, qu'elle semblait défier, la « Dame noire — c'est ainsi qu'on avait fini par la désigner — attendait, inébranlable comme un roc, le moment d'entrer en scène.

Sur tous les points où l'on voyait paraître la Dame noire, on pouvait être sûr qu'il y aurait balaille. Comment le savait-elle, alors que les soldats eux-mêmes l'ignoraient? on se le demandait. ]V Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à quelque heure du jour ou delà nuit que dût s'engager une action, elle était là avec sa voiture.

Cette voiture — un bijou de carrosserie sorti des ateliers de ginder — était ce qu'on appelle vulgairement un omnibus de famille, pouvant contenir à l'intérieur huit personnes, et, sur la banquette de devant, deux, trois personnes à l'extrême rigueur.

La caisse, le train et les roues étaient entièrement noirs, les deux magnifiques chevaux qui la traînaient étaient noirs également, mais noirs sans une étoile, sans un poil blanc.

Ces détails accessoires n'avaient pas moins contribué que la tenue uniforme de l'inconnue à lui mériter le surnom que les soldats lui avaient donné.

Ils la connaissaient tous de vue. Avec eux elle s'était trouvée aux batailles de l'Hay, Châtillon, Épinay, Bourget, Avron et Champigny.

Quand ils passaient à côté d'elle, ils se rangeaient et la saluaient respectueusement.

Elle était toujours sur le siège, à côté de son domestique, vêtu de noir aussi, les jambes enveloppées dans une épaisse et chaude fourrure d'ours noir. Tant que ses petites mains n'étaient pas glacées par le froid et qu'elle pouvait tenir les rênes, c'était elle qui conduisait ce superbe attelage.

L'unique détail qui tranchât sur la couleur sombre de sa livrée et de son costume, c'était le brassard qu'elle portait au bras, et les armoiries de circonstance qui figuraient sur les panneaux de sa voiture. L'un et l'autre représentaient la croix de Genève, qui se dessinait en rouge sur un fond blanc.

La voiture était donc une voiture d'ambulance; la Dame noire était une ambulancière.

Elle venait recueillir les blessés sur le champ de bataille et les transportait elle-même dans l'ambulance qu'elle avait organisée.

A cet égard, du moins, on savait à quoi s'en tenir.

Les soldats étaient allés voir des camarades blessés, et avaient rapporté sur la tenue de cette ambulance des détails circonstanciés qui n'avaient fait qu'accroître la curiosité provoquée par le dévouement et le courage de la Dame noire.

Dans une des maisons neuves qui bordent l'entrée du boulevard Haussmann, derrière le nouvel Opéra, dans un quartier sain et parfaitement aéré, la Dame noire avait loué au premier étage un splendide appartement de huit pièces, dont elle avait payé d'avance les six mois de loyer que le propriétaire avait exigés.

Dans ces huit pièces, elle n'avait apporté d'autres meubles que vingt lits.

Un chirurgien, deux élèves en chirurgie, six sœurs de l'Espérance s'empressaient autour des blessés.

Dans la cuisine, une cuisinière, assistée d'une fille de peine, préparait les bouillons et les tisanes, sous la direction d'un pharmacien.

Nulle part les soldats n'avaient rencontré ambulance plus saine, plus riante, plus complète et mieux tenue.

Aussi n'y avait-il pas encore d'exemple qu'un seul mort fût sorti de cet hôpital privilégié. Les guérisons s'opéraient comme à miracle.

Il semblait que la vue de ces lambris dorés, de ces hautes fenêtres, par lesquelles pénétraient joyeusement les rayons du soleil à travers des rideaux de simple mousseline, que l'atmosphère tiède et pure de cet appartement eussent une influence salutaire sur le moral des blessés et contribuassent à leur prompt rétablissement.

Pendant toute la journée, et souvent pendant une grande partie des nuits, la Dame noire était là, surveillant la parfaite exécution des ordonnances du docteur, servant elle-même aux patients la potion qu'elle avait fait préparer, accourant au moindre cri, attentive au moindre besoin, soigneuse des détails les plus minutieux.

Elle ne changeait rien à sa tenue. A l'exception du long pardessus fourré qu'elle dépouillait en arrivant, elle restait identiquement la même énigme vivante que personne encore n'avait pu déchiffrer.

Seulement, sous le corsage irréprochable de sa robe aux plis sévères, ses formes élégantes se dessinaient mieux.

On devinait alors, quoique son visage demeurât caché derrière les plis de son voile épais, que cette femme était jeune; bien plus, on devinait qu'elle était jolie.

De sa personne, de ses vêtements, s'exhalait un parfum délicieux, révélant à ne pouvoir s'y méprendre une femme habituée à toutes les délicatesses de la vie. Il fallait, du reste, qu'elle fût puissamment riche, pour avoir organisé et pour entretenir à ses frais l'ambulance qu'elle dirigeait, ou plutôt qu'elle surveillait.

Cependant, ce n'était pas sa richesse qui fascinait les yeux des administrateurs silencieux qu'elle s'était créés, c'était son courage, sa charité.

Pour qu'une femme jeune et jolie renonçât si absolument au bien-être dans lequel elle aurait pu se laisser vivre paresseusement, il fallait, ou que son patriotisme fût bien ardent, ou que sa bienfaisance l'emportât chez elle sur tout autre sentiment.

Quitter un appartement somptueux pour venir jour et nuit s'enfermer avec des blessôs, entendre leurs cris, panser leurs plaies,

étancher leur sang, assister, sans frémir, aux terribles opérations que nécessitent souvent les circonstances, c'était non seulement faire preuved'une inépuisable charité, mais c'était encore posséder une âm^ vigoureusement trempée, une énergie dont certains hommes même n'auraient pas été capables.

Si, dans le principe, quelques curieux avaient conçu la pensée de pénétrer le mystère dont la Dame noire paraissait vouloir s'entourer, ils y renoncèrent promptement, en présence de la sublime abnégation qu'elle déployait.

La curiosité fit place à l'admiration. Nul indiscret ne tenta de percer l'incognito que désirait évidemment garder l'inconnue.

C'est au Bourget surtout qu'on l'avait le plus remarquée. Toujours en tête du service des ambulances, elle allait chercher les blessés jusque sous le feu terrible qui les écrasait, frémissante, impatiente, indignée, sans plus de souci de sa propre vie et de sa personne que du magnifique attelage qu'elle conduisait, et que certains connaisseurs n'évaluaient pas à moins de dix mille francs.

On sentait que l'odeur de la poudre l'enivrait, et qu'elle aurait fait le coup de fusil, tout comme les francs-tireurs de la presse qui se faisaient décimer sous ses yeux.

Quand elle vit les marins hardis, emportés par un élan héroïque, se jeter la hache à la main.au miheu des ennemis, elle se leva sur son siège pour les suivre plus longtemps des yeux.

Autour d'elle sifflaient les balles, pleuvaient les éclats d'obus. Elle ne semblait pas y prendre garde. On aurait juré qu'elle désirait la mort et que la mort la fuyait. A coup sûr, elle ne la craignait pas.

Était-ce pour cela que les projectiles faisaient tant de victimes à ses côtés et la respectaient? Peut-être. La mort aime à surprendre surtout ceux qui la redoutent.

Pourtant, elle ne demeurait sur le champ de bataille que le temps nécessaire pour recueillir autant de blessés qu'elle avait de lits disponibles.

Elle ne choisissait pas, et recevait indistinctement tous ceux que leurs camarades ou les infirmiers lui apportaient.

Dès qu'elle avait terminé sa sanglante moisson, elle tournait bride et regagnait Paris à toute allure. Elle conduisait son attelage avec une légèreté et une sûreté de main qui prouvaient qu'elle avait pris des leçons du premier maître. Une demi-heure après, les blessés arrivaient à destination et recevaient les soins que réclamait leur état.

Ils ressorlireut de l'auberse, portaut dans hîurs ])ras un officier do francs-tireurs. (P. 434.)

Pendant les longues périodes d'inaction que le siège laissait aux défenseurs de Paris, elle parlait aussitôt qu'un lit était vide. Tantôt dans une direction, tantôt dans une autre, elle suivait d'aussi près que possible la ligne de nos avant-postes, et il était rare qu'elle rentrât sans ramener quelque victime.

Le rétablissement presque miraculeux des malheureux qu'elle

LIV. ,^5. — LE ORAJIE DS PO^rC^ARRA. — P. SALMÈRE. — J. ROl'FF ET C«, ÉD. UV. 5^

434 * LE DRAME DE PONTCHA.RRA

disputait à la mort, les soins exceptionnels dont ils étaient l'objet, avaient mis en réputation cette microscopique ambulance.

Des médecins, des cbirurgiens étaient venus en étudier la disposition, espérant y trouver un remède à la « pourriture d'hôpital », qui causait tant de ravages parmi leurs malades. i

Les amis et les parents de ceux qu'elle avait déjà sauvés étaient venus en foule la remercier. Quelques-uns lui avaient même demandé son nom, — « afin, disaient-ils, d'en garder pieusement le souvenir et de le mêler à leurs prières. »

— Oui, leur avait-elle répondu, priez pour moi, mes amis, j'en ai bien besoin. Quant à mon nom, il vous est absolument inutile. Vous avez demandé la Dame noire en venant ici, n'est-ce pas?

— Oui, madame, nous ne savions pas comment...

— Eh bien! répondait-elle, priez pour la Dame noire. Dieu ne s'y trompera pas, croyez-le bien.

Vers le milieu de décembre, par un temps froid et brumeux, elle faisait sa tournée ordinaire, en quête d'un blessé.

Au hasard, elle avait suivi la route d'Argenteuil; puis elle avait , pris sur la gauche le chemin qui va de Colombes. à Nanterre, lorsqu'en arrivant à l'endroit précis oii ce chemin se croise avec la route de Paris à Bezons, elle aperçut une auberge, à la porte de laquelle pendait une branche de pin desséchée.

Devant la porte, deux francs-tireurs promenaient autour d'eux un regard anxieux. En apercevant sur la voiture de la Dame noire la croix de Genève, ils lui firent signe d'arrêter.

Elle obéit.

Aussitôt ils rentrèrent dans l'auberge et en ressortirent, portant dans leurs bras un officier de francs-tireurs.

En l'apercevant, la Dame noire ramena précipitamment sur son visage les plis de son voile épais.

Cet officier était un capitaine, âgé de vingt-six ou vingt-huit ans au plus, à la barbe et aux cheveux châtains.

Le costume dont il était revêtu indiquait qu'il faisait partie des francs-tireurs de Neuilly.

La Dame noire ne s'y trompa pas un instant.

Depuis l'origine du siège, tous les uniformes des troupes, régulières ou non, avaient successivement défdé sous ses yeux expérimentés.

En apercevant le corps inanimé du jeune officier, elle confia les

rênes à son domestique, mit légèrement pied à terre et courut audevant du lugubre cortège.

Elle se pencha alors vivement sur la figure du blessé, comme pour mieux en étudier les traits.

Enfin, elle se redressa.

Sans doute elle avait acquis la certitude qu'elle y cherchait, car elle maintint, de sa petite main finement gantée, le voile qui couvrait son visage.

— Où cet officier a-t-il été blessé? demanda-t-elle.

— En avant de la redoute de Charlebourg, répondit un des francs-tireurs, tout près de la redoute du Moulin-Joly.

— Sur les bords de la Seine, alors?

— Oui, madame, à l'extrémité du pont de Bezons.

— Y a-t-il longtemps?

— Une demi-heure à peine, madame. Nous l'avons déposé à l'auberge des Quatre-Gliemins pour nous mettre en quête d'une voiture.

— C'est à la tête qu'il a été touché, je vois?

— Oui, madame, le chirurgien qui a fait le premier pansement prétend que la blessure n'est pas grave. Pourtant le capitaine n'a pas encore repris connaissance.

— Nous verrons cela, fit laconiquement la Dame noire.

En disant ces mots, elle ouvrit la portière, afin que les deux soldats pussent faire monter leur officier dans la voiture. Elle-même les y aida de son mieux.

— Si vous le permettez, madame, dit celui qui jusqu'alors avait pris la parole, nous accompagnerons le capitaine jusqu'à l'ambulance, pour le cas oti il reviendrait à lui pendant le trajet.

— C'est inutile, répondit-elle. Je vais montera côté du blessé, et je ne le quitterai pas.

— Qu'il soit fait selon votre volonté, madame ; mais comment saurons-nous où le capitaine a été transporté? Ses amis, ses collègues, ne manqueront pas de nous demander de ses nouvelles? ils voudront aller lui faire visite...

— Rien n'est plus facile. Dites-leur de se présenter boulevard llaussmann, à l'ambulance de la Dame noire, où cet officier sera installé dans une heure.

— Très bien! madame.

A ces mots, les deux francs-tireurs s'inclinèrent et saluèrent respectueusement.

— Veuillez, leur dit-elle, donner l'ordre à mon cocher de loucher à l'ambulance.

Aussitôt la voiture s'ébranla et disparut en un cliu d'œil aux yeux des deux soldats.

— Il a de la veine, le capitaine, de s'en aller dans un carrosse comme celui-là! s'écria le plus âgé avec une admiration naïve.

— Ma foi! j'aime encore mieux ne pas m'en aller du tout, répliqua l'autre en souriant.

Puis ils regagnèrent leur cantonnement, avec cette indifférence railleuse que le Français conserve toujours en face des plus grands dangers.

Quant à la Dame noire, elle avait relevé le long coussin qui garnissait une des banquettes, sur lequel elle avait appuyé la tête du blessé, afin d'amortir la violence du cahot que subissait la voiture, si bien suspendue qu'elle fût. Dans cette position, l'oiTicier était étendu comme sur un long fauteuil.

Assise en face de lui, retenant de ses deux petites mains ce corps inerte dès que les oscillations de la voiture compromettaient son équilibre, elle avait tiré de sa poche un superbe flacon de sels, dont elle avait ouvert le fermoir d'or, et qu'elle faisait de temps en temps respirer au blessé.

Déjà, au frémissement imperceptible des narines, des lèvres, ies paupières, elle avait pu se convaincre que ses soins Uniraient par jbtenir un résultat satisfaisant, lorsqu'un cahot plus fort que les '-lutres arracha un cri de douleur au jeune capitaine. Enfin il ouvrit :es yeux.

Son premier regard eut cette indécision particulière à ceux qui se réveillent dans un endroit qui ne leur est pas familier.

Il aperçut d'abord à travers les glaces les maisons qui fuyaient rapidement, puis la voiture dans laquelle il était étendu, puis une femme \ètue de noir, immobile en face de lui, et tenant encore entr'ouvert le flacon dont elle avait fait usage.

— Dieu! quel mal de tête j'ai! murmura-t-il.

En même temps, il porta la main à son front, et sentit les compresses et les bandages qui l'enveloppaient.

— Ahl oui, fit-il, je me souviens... j'ai été blessé... gueux de Prussien, va' \}\re que j'en étais à ma dix-huitième alouette!... Oue le tonnerre îb foudroie! Moi qui complais si bien régaler demain cette bonne dame Balbine. .

A mesure que la connaissance lui revenait, il jetait sur la Dame

noire un regard de plus en plus curieux. On aurait cru qu'ill'avait déjà rencontrée.

Elle supportait ce regard avec le plus grand calme, mais en se détournant légèrement, comme pour ne rien perdre des détails de la route.

— Oui, c'est bien cela, dit enfin l'officier, je vous remets, madame.

Elle tressaillit et ne prononça pas un mot.

— Je vous ai vue pour la première fois au combat de Cliâtillon, conduisant cette voiture et ces chevaux... Vous êtes la personne que nous avons surnommée la Dame noire, n'est-ce pas, madame?

Elle ne répondit que par une légère inclinaison.

— Dieu soit loué! balbutia le capitaine d'une voix affaiblie: je ne pouvais pas tomber en meilleures mains que les vôtres, madame...

Il voulut continuer, mais ses yeux se fermèrent, ses lèvres s'agitèrent sans articuler aucun son, et sa tête alourdie serait retombée avec force, si la Dame noire n'avait eu le temps et la présence d'esprit de la soutenir et de la poser doucement sur le coussin.

Quelques minutes après, la voiture faisait' son entrée dans Paris, ramenant son lugubre trophée.

Lorsqu'elle s'arrêta devant la porte de l'ambulance, deux infirmiers descendirent et prirent dans leurs bras le corps toujours inanimé du blessé, dont la Dame noire avait appuyé la tête sur son épaule avec des précautions infinies.

Arrivé au premier étage, au moment d'entrer dans l'appartement, on voulut introduire l'officier dans le salon oii se trouvait le lit disponible.

— Non pas, dit vivement la Dame noire ; dans la chambre qui donne sur le boulevard, la plus gaie.

— Mais le salon aussi donne sur le boulevard.

— Oui, mais il y a huit lits; ce jeune homme ne serait pas assez tranquille. Ne voyez-vous pas que c'est un capitaine et qu'il est blessé à la tête?

— Si, madame; mais les deux lits de la cbanibre bleue sont occupés, fit observer l'infirmier.

— Je le sais. Transportez le numéro 1 dans le salon, changez les draps, et installez cet officier à sa place, répliqua la Dame noire avec un peu d'impatience.

Aussitôt on se mit en devoir d'exécuter les ordres qu'elle avait donnés. On se pressa d'autant plus que jamais, jusqu'à ce jour, elle

n'avait témoigné plus de sollicitude pour un blessé que pour un autre, et qu'elle semblait porter à celui-là le plus vif intérêt.

Pendant ce rapide dialogue, on avait déposé l'ofllcier dans un fauteuil et l'on était allé prévenir le chirurgien.

Au bout de quelques instants, les infirmiers revinrent, déshabillèrent le capitaine et le couchèrent dans le lit qui avait été préparé.

Aussitôt arriva le chirurgien. Il enleva les bandages et la compresse qu'on avait momentanément appliqués sur la blessure et l'examina attentivement.

A côté de lui se tenait la Dame noire, suivant d'un œil anxieux à travers son voile les moindres mouvements qu'il faisait.

— Ce n'est rien, dit-il tout à coup, mais ce jeune homme l'a échappé belle. C'est probablement son képi qui lui a sauvé la vie.

— Pourtant, lit la Dame noire, cette horrible plaie...

— N'a aucune profondeur, madame, reprit le chirurgien. Voyez : c'est une contusion plutôt qu'une blessure, puisque le cuir chevelu a été à peine entamé, et que l'os du crâne n'est pas brisé. Cette tumeur qui vous effraye tant, l'évanouissement du blessé, proviennent tout simplement de la violence du coup. La balle s'est positivement aplatie sur la boîte osseuse. Ces accidents-là se présentent fréquemment. Un coup de marteau aurait produit presque exactement le même effet.

— Ainsi cet officier ne court aucun danger sérieux?

— Pas plus que vous, madame, si vous vous étiez cognée contre une porte. Quelques bains de pieds, des compresses, huit jours pour faire disparaître l'enflure et tout sera dit.

La Dame noire se redressa tout à coup, visiblement soulagée.

— Quand il aura repris connaissance, vous voudrez bien lui demander son nom et en prendre note, recommanda-t-elle. Ses amis ont, dit-on, l'intention de venir le voir.

— Vous ne le connaissez donc pas? fît le chirurgien.

— Mais non, monsieur. Comment l'avez-vou s supposé?

— A cause de l'intérêt qu'il semblait vous inspirer, de la chambre que vous lui avez donnée...

— Pouvais-je loger un capitaine dans la même pièce que sept soldats? Je m'en rapporte à vous, monsieur. Donc, à tout seigneur tout honneur. Voilà la seule raison pour laquelle j'ai pu me montrer plus prévenante.

A ces mots, la Dame noire, comme pour couper court à toute autre explication, salua légèrement et passa dans la pièce voisine.

La fraîcheur des draps, l'eau avec laquelle le chirurgien avait

lavé la plaie, produisit presque instantanément sur le blessé un effet salutaire. Il ouvrit les yeux et se prit à sourire.

— Ah! merci, ma bonne Balbine, dit-il, cela va mieux. Puis, apercevant le chirurgien :

— Oh! pardon, major! se reprit-il aussitôt.

Le blessé promena alors autour de lui un regard inquisiteur. Il aperçut à sa gauche, juste en face du sien, un lit de fer dans lequel un homme était couché.

— Où suis-je donc? demanda-t-il étonné.

— Dans une ambulance, capitaine.

— Comment! une ambulance! Ces riches tentures, ces corniches si bien décorées, ce parquet ciré avec tant de soin... ce n'est pas un hôpital!

— Non, c'est une ambulance particulière.

— Attendez donc... fît l'officier. L'ai-je rêvé ou non? Il me semblait que j'étais dans une belle et bonne voiture, en face d'une dame entièrement vêtue de noir, qui me faisait respirer des sels...

— Vous ne vous êtes pas trompé, capitaine.

— Elle est donc attachée à cette ambulance?

— Mieux que cela. C'est elle qui a loué l'appartement, qui a fourni les lits, les draps, le hnge, qui supporte tous les frais...

— Et combien y a-t-il de lits?

— Vingt.

— Diable! c'est une femme excessivement riche alors.

— C'est probable.

— Vous ne le savez donc pas?

— Pas plus que vous, capitaine.

— Cependant ce n'est pas bien difficile. Il suffit de connaître son nom...

— Ah! voilà... fit le chirurgien. C'est que nous ne le connaissons pas.

— Cet appartement n'est donc pas le sien?

— Non, capitaine; elle l'a loué tout exprès pour...

— Mais elle, où demeure-t-elle? interrompit l'officier avec une curiosité de plus en plus prononcée.

— Je serais fort en peine de vous le dire.

— Vous l'ignorez donc aussi?

— Totalement.

— Quoi! ni son nom ni son adresse?

— Ni l'un ni l'autre.

•^ — En ce cas, je suis aussi avancé que vous. N'a-t-on pas sur" nommé cette personne la Dame noire?

— Vous l'avez dit.

Le jeune officier garda pendant quelques instants le silence. Évidemment, ces renseignements, ou plutôt ce manque absolu de renseignements l'étonnait fort.

— Mais vous, reprit le chirurgien, vous semblez à peu près remis du choc que vous avez reçu?

— Si bien remis que j'ai un appétit d'assiégé.

— Patience! je vous enverrai tout à l'heure une aile de poulet et un verre de bordeaux.

— Du poulet! s'écria le jeune officier. Vous plaisantez. Du poulet le 15 décembre! quand nous mangeons du cheval, du chien, du chat, de l'ours, de l'éléphant, de l'hippopotame depuis plus d'un mois.

— C'est comme cela, fit le docteur en souriant.

— Ah ça! c'est donc une fée que la Dame noire?

— Non, c'est tout bonnement une femme qui ne compte pas avec les billets de mille francs. Nous n'avons jamais manqué de rien jusqu'à présent.

— Je ne vous quitte plus alors, dit le capitaine en souriant. Mais c'est bien vrai, n'est-ce pas, docteur? Ce n'est pas comme la tête de veau de dame Balbine?

— Qu'est-ce que dame Balbine?

— C'est la majordome d'un de mes bons amis.

— Et quelle est cette histoire de tête de veau?

— Ah! vous n'y avez pas encore été pris? demanda gaiement le jeune officier. En ce cas, il faut que je vous la raconte, elle est trop comique.

Figurez-vous, major, que je « popotte » avec un de mes amis qui demeure boulevard Malesherbes, à deux pas d'ici, et que dame Balbine, qui l'a élevé, qui l'adore, s'ingénie tous les jours à varier notre ordinaire.

Il y a deux jours, pas davantage, elle nous annonce qu'elle a pu se procurer la moitié d'une tête de veau, et qu'elle nous en régalera le soir même.

— Pardon, lui fis-je observer timidement, mais il y a longtemps que les bœufs, veaux, moutons et agneaux sont consommés, ma bonne dame. Comment avez-vous pu vous procurer une tête de veau?

Ï.E DRAME DE PONTCIIARRA

La DaiUL' noire s'appuya contre le umr. (P. 415.)

. 56. - LE DRAME DE PONTCnARR*. — p. SAUMÈRE. - J. ROUF? ET C^ rf«

uv. S6.

— Ah! je ne sais pas comment cela se fait, répond-elle; tout ce que je sais, c'est que j'en ai une.

— Méfîez-vous ! lui dis-je. On vend du chien pour de l'agneau, des pâtés de rats, des galantines de chat...

— Croyez-vous donc que je sois une imbécile? riposta dame Balbine offensée. Vous allez voir.

Elle sort et revient, apportant sur un plat le mets si pompeusement annoncé.

— Dieu! la belle tête de veau! Les yeux, les oreilles, les cornes naissantes, le naseau, les trous du poil des moustaches, rien n'y manquait. Et tout cela d'un blanc, d'un rose, d'un frais, d'un appétissant!...

Nous nous inclinâmes, convaincus. Dame Balbine s'en retourna plus fière qu'Artaban.

r Le soir, à l'heure du dîner, nous arrivons, alléchés d'avance par le succulent repas qui nous attendait. Nous pénétrons dans la cuisine. Quel délicieux fumet! Dame Balbine avait fait largement les choses. Le court-bouillon avait un parfum!...

Nous approchons. Elle a saisi l'écumoire et soulevé le couvercle de la marmite. Nous sommes là, tous les trois, le cou tendu, les narines dilatées, les yeux démesurément ouverts.

Nous voulons voir sortir de son bain embaumé ce morceau délicat que tout Paris nous envierait.

Enfin dame Balbine plonge l'écumoire dans la marmite et la ramène à la surface... rien! La tête de veau aura glissé et sera retombée au fond. Elle recommence... rien encore! Nous nous regardons avec anxiété. Une troisième fois, elle renouvelle sa tentative.

— Tiens! je ne sens rien, murmura-t-elle étonnée.

— Malheureusement! on vous l'aura volée, m'écriai-je.

— Volée! Personne n'est entré dans l'appartement.

Alors, d'une main fiévreuse, elle fouille de son écumoire, qu'elle promène dans tous les sens, les vastes flancs de la marmite... Rien! toujours rien ! !

Nous étions pâles, l'estomac serré, désespérés.

Enfin, elle prend un parti héroïque. Elle jette au loin cette écumoire insuffisante, prend la marmite par les oreilles et verse le courtbouillon. Mais la marmite se vidait, se vidait... si bien qu'il n'y restait plus rien qu'une carotte et un oignon.

— Et la tête de veau? fit le chirurgien surpris.

— Elle était en gélatine, docteur. Elle avait fondu.

Le major partit d'un si violent éclat de rire et le blessé faisait si vaillamment chorus avec lui que tout le monde, infirmiers, sœurs de charité, accourent à ce bruit inusité.

La Dame noire, elle-même, parut au seuil de la chambre; mais elle se tint discrètement à l'écart.

— Ce n'est rien, fit le docteur qui avait fini par se calmer, c'est le capitaine qui me racontait une histoire... Je vous la redirai, je vous le promets.

Tout à coup, il se tourna vers le blessé.

— A propos, fit-il brusquement, il paraît que vos amis comptent venir vous voir.

— Ils savent donc oii je suis?

— On Ta dit aux deux hommes qui vous ont mis en voiture?

— Tant mieux, alors, dit l'officier avec joie.

— Sans doute ; mais sous quel nom vous demanderont-ils?

— Sous le mien, parbleu!

— Et quel est-il?

— Ah! c'est juste, fit le jeune capitaine. Je me nomme Henri Matifon, docteur. En temps de paix, je suis avocat. En temps de guerre, je suis ce que je puis. On a fait de moi un capitaine, je ne sais trop pourquoi. J'ai accepté parce que je veux faire mon devoir comme les autres, mieux que les autres, si je puis...

— Et vous habitez Paris?

— Rue du Petit-Musc.

— Vous avez de la famille?

— Oui, mais elle n'est pas ici. Ma tante, qui est mon unique parente, est pour l'instant dans une petite maison que je possède sur les bords du lac de Genève.

— Et vous n'avez pas de domestique auprès de vous?

— Personne.

— Alors, nous vous garderons ici pendant les quelques jours que nécessitera votre rétablissement.

— Oh! le moins longtemps possible, docteur, dit Henri.

— Pourquoi? n'êtes-vous pas bien?

— Si, mais je ne veux pas occuper une place qui appartient de droit à plus écloppé que moi.

— Rassurez-vous, répondit le chirurgien. Ce ne sera pas long.

— Je l'espère bien. Je me porte comme un chêne.

La Dame noire était restée debout contre la parte, indifférente en apparence à tout ce qu'elle entendait.

Cependant, si les témoins de cette conversation avaient prêté moins d'attention aux indications sommaires fournies par le capitaine, ils auraient pu remarquer qu'à deux ou trois reprises, la Dame noire s'était penchée curieusement en avant, comme si elle espérait recueillir de la bouche du blessé des renseignements plus circonstanciés.

Mais, [quand elle vit le docteur se lever et faire signe à tous ceux qui l'entouraient de se retirer, elle fît un pas en avant pour s'éloigner.

Le frôlement de sa lourde robe de drap parvint aux oreilles d'Henri, qui se tourna de son côté.

— Oh! pardon, madame, balbutia-t-il, je ne vous avais pas vue. Qu'il me soit permis du moins de vous remercier de votre sollicitude. Je n'ai ni l'honneur de vous connaître, ni celui d'être connu de vous; mais j'ai entendu mille fois mes camarades parler de vous et vous bénir. Laissez-moi joindre ma voix à la leur et vous témoigner ma reconnaissance. Si c'est la seule récompense à laquelle aspire votre charité, il est juste qu'elle vous dédommage de la sainte ardeur que vous mettez à faire le bien.

La Dame noire s'inclina modestement et fit un nouveau mouvement de retraite.

Mais, au moment où elle allait sortir, une voix se fit entendre dans l'antichambre.

— N'est-ce pas ici qu'est le capitaine Matifon? demandait-elle encore tout essoufflée.

Le chirurgien courut sur-le-champ vers la porte qu'il ouvrit.

— C'est ici, monsieur, répondit-il avec empressement. Aussitôt parut sur le seuil un homme jeune encore, au visage ouvert, grand, vigoureux, vêtu de l'uniforme des francs-tireurs de Neuilly.

La Dame noire s'appuya contre le mur pour ne pas tomber et saisit avec force le bras du major.

— Ne me quittez pas, docteur! murmura-t-elle d'une voix étranglée.

Au son de cette voix bien connue, lejeune officier s'était retourné avec vivacité :

— C'est vous, Gaétan? s'écria-t-il en lui tendant la main, que le franc-tireur serra avec effusion.

— Moi-même, répondit-il alors. J'étais de garde quand l'accident vous est arrivé. On me l'a appris en me relevant de faction, j'ai demandé la permission de venir vous voir, on me l'a accordée à la

condition que je rapporterais aujourd'hui même de vos nouvelles au bataillon, et me voilà.

Pendant que les deux amis échangeaient ces quelques mots rapides, si franchement livrés au plaisir de se revoir, qu'ils ne songeaient point à ce qui se passait autour d'eux, la Dame noire, cramponnée au bras du major, chancelait de plus en plus.

Le chirurgien la soutint par la taille et l'entraîna dans l'unique pièce qui fût réservée au personnel de l'ambulance. Cette pâmoison le surprenait fort. Maintes fois, il avait vu cette femme assister sans pâlir aux plus terribles opérations; il savait avec quel courage elle affrontait la mort sur les champs de bataille.

D'où provenait cette inexplicable faiblesse? Était-ce l'arrivée de ce franc-tireur qui l'avait provoquée?

Il avait fait doucement asseoir la pauvre femme dans un fauteuil, et la croyait à peu près évanouie; car il avait beau l'appeler, lui demander comme elle se trouvait, elle ne répondait ni par un mot ni par un geste.

Afin de lui donner les soins nécessaires, il voulut soulever le voile de laine qui retombait sur son visage; mais ce mouvement rendit sa connaissance à la Dame noire, qui l'arrêta brusquement.

— Oh! pardon, madame, s'excusa-t-il aussitôt. Croyez que je n'obéissais pas à une banale curiosité. Je craignais que vous n'eussiez perdu connaissance, et je voulais m'en assurer avant d'appeler les sœurs à votre aide.

— Non, merci, répondit-elle avec effort; je me sens mieux, beaucoup mieux...

— N'éprouvez-vous aucun malaise?

— Non... balbutia-t-elle. C'était un étourdissement passager... la transition du froid au chaud probablement,. mais cela se dissipe... c'est fini.

— Ainsi vous n'avez besoin de rien, madame?

— Non, docteur. Encore une fois merci. Tout ce que je vous demanderai, c'est de vouloir bien me laisser seule pendant quelques instants.

— Volontiers, madame, mais si vous vous sentiez plus mal. promettez-moi d'appeler, de me faire avertir.

— Soyez sans crainte, docteur. Je n'y manquerai pas.

Le chirurgien sortit; mais, avant de fermer la porte, il jeta sur elle un dernier regard.

Elle était étendue dans le fauteuil, appuyant sa tête sur sa main

droite, que soutenait son bras gauche croisé sur la taille, et paraissait absorbée clans ses réflexions.

Il s'éloigna et alla passer l'inspection des salles, pour s'assurer que rien ne manquait aux blessés. Cependant, lui aussi, il était préoccupé. L'insistance qu'avait mise la Dame noire à faire placer le capitaine Matifon dans la chambre bleue lui avait déjà fait croire que le jeune officier n'était pas complètement indifférent à cette dame.

Cette faiblesse subite, qui coïncidait directement avec l'arrivée de Gaétan, corroborait ses soupçons. Car, il l'avait remarqué, c'était en l'entendant parler que la Dame noire avait tressailli. Donc, si réellement ce jeune homme ne lui était pas étranger, il fallait qu'elle fût liée avec lui assez intimement pour le reconnaître à travers les portes fermées au seul son de sa voix.

Néanmoins, rien ne lui prouvait qu'il ne se trompât pas. Les motifs d'indisposition qu'avait allégués la Dame noire étaient très plausibles. Il n'y avait rien d'étonnant, en effet, à ce que, après avoir demeuré plus de deux heures au grand air, par un froid de quinze degrés, elle eût ressenti la réaction que devait produire en y entrant la chaleur tiède de l'ambulance.

Ce fut même à cette hypothèse que s'arrêta définitivement le chirurgien. Depuis plus de deux mois et demi qu'il était aux ordres de la Dame noire, il avait souvent été témoin de cent actes de vaillantise et jamais d'un instant de faiblesse.

Pourtant, il se dirigea machinalement, après avoir terminé son inspection, vers la chambre où se trouvait le capitaine 3Iatifon.

Henri et Gaétan causaient. Celui-ci s'était assis à côté de l'officier. Ni l'un ni l'autre ne s'étaient aperçus de l'indisposition passagère de la Dame noire. Us avaient par conséquent continué leur conversation.

— Je vois avec plaisir, fit Gaétan, que vous n'avez pas été dangereusement atteint.

— Oh! mon cher, c'est honteux! dit Henri en riant. Comprenezvous une balle qui vous produit sur la tête l'effet d'un vulgaire coup de bâton.

— Mais c'est fort heureux, se récria Gaétan.

— Fort heureux... sans doute; mais c'est humiliant!

— Comme il vous plaira; mais où diable vous a-t-on conduit? fit Gaétan en promenant autour de lui un regard étonné.

— En plein mystère, vous le voyez, répondit Henri. Nous

sommes chez la Dame noire. C'est elle qui m'a recueilli, qui m'a transporté ici, qui a bien voulu présider à mon installation. N'avezvous pas entendu parler de la Dame noire?

— Au contraire. Je l'ai même vue à l'œuvre déjà. Seulement, nous sommes dans une telle situation, il se passe autour de nous depuis quelque temps des événements si étranges que, je l'avouerai, la Dame noire ne m'a jamais beaucoup occupé, ou, du moins, que je la considérais plutôt comme une légende que comme une réalité.

— Vous aviez tort. Elle existe, vous pouvez vous en convaincre.

— Mais quelle désignation porte cette ambulance?

— Je l'ignore.

— Dépend-elle, comme toutes les autres, du ministère de la guerre, ou bien est-elle purement et simplement sous les ordres de cette dame?

— Il n'y a guère que le major qui pourrait vous répondre, dit Henri. Je n'en sais rien, moi. Et tenez, justement, voici le docteur. Voulez-vous que nous l'interrogions?

— Volontiers.

— Docteur! s'écria Henri. Avez-vous un moment à nous consacrer?

Celui-ci, que la curiosité amenait précisément dans la chambre de l'officier, s'empressa d'accourir.

— Permettez-moi, lui dit Henri, de vous présenter mon meilleur ami, M. Gaétan Desrochers. Si mal accoutré que vous le voyiez, docteur, ce franc-tireur n'a pas moins de quatre-vingt mille francs de rente, est le mari d'une femme adorable et le père d'un gros bébé de cinq mois.

Cette énumération de ses prénoms, nom et quahtés, loin de faire sourire Gaétan, l'avait subitement attristé. Matifon s'en aperçut.

— C'est lui, continua-t-il pour dissiper cette tristesse, qui demeure boulevard Malesherbes.

— Et avec qui vous « popottez » ? ajouta le docteur.

— Justement.

— Alors c'est chez monsieur que s'est passée l'histoire de dame Balbine et de la tête de veau.

Ce souvenir plaisant eut le talent de dérider à la fois le docteur, le jeune officier et Gaétan lui-même.

— Comment! s'écria-t-il, Henri vous a déjà raconté... Oh! ces avocats! sont-ils bavards. Excusez-le, docteur, et surtout excusez-moi, car c'est moi qui l'ai prié de vous appeler.

Et reconduisant Gaétan jusqu'à la porte de l'ambulance. (P. 432.)

— Je suis à vos ordres, monsieur, fît ]e chirurgien.

— J'étais en train de m'étonner avec mon capitaine de voir une ambulance particulière si bien organisée, si bien pourvue.

Les hasards de la guerre m'ont mis en relations avec plusieurs ambulances, celle de la Presse entre autres, et principalement avec celle de Monceau, qui est dirigée par un de nos plus jeunes et de nos plus sympathiques journalistes.

UV. 57. — LE DRAMli DE PONTCnADRA. —V. SAUNIÈRE. — J. ROUFF ET C'*, ÉD.

r.tv. 5'

4b0 LE DRAME DE PONTCHARRA

— Je le connais également, dit le major. Ce journaliste n'est-il pas aussi un peu poète? N'a-t-il pas fait quelques chansons, celle du Chapeau de la Marguerite, par exemple?...

— C'est bien cela, fît Gaétan. Aussi c'est précisément lui qui m'a fourni sur l'organisation des ambulances des renseignements indiscutables. Ainsi je croyais, d'après lui, que, par arrêté du général Trochu, les ambulances étaient annexées au ministère de la guerre, que personne, en dehors des infirmiers ordinaires, n'avait le droit d'emmener chez lui les blessés; mais qu'on était forcé au contraire de les faire admettre dans les ambulances dont les chefs étaient spécialement commissionnés par le ministère. Et je me l'expliquais facilement, car les ambulances particuHères ne peuvent pas être pourvues d'un service complet de chirurgie, et ne sont visitées que par des médecins.

Or, comme ce n'est pas avec la main qu'on extrait une balle ou qu'on pratique une amputation, les blessés y meurent généralement, je ne dirai pas faute de soins, mais faute de chirurgiens.

— Vous avez parfaitement raison, monsieur, répondit le major; mais, pour l'ambulance du boulevard Haussmann, il a été fait une exception à la règle générale, en faveur des sacrifices que sa créatrice a faits pour l'organiser.

— Ainsi, vous ne dépendez pas du ministère de la guerre?

— Pardon, monsieur. Et non seulement je suis commissionné par lui, mais encore c'est moi qui suis nominativement le directeur de l'ambulance. Seulement, c'est la Dame noire qui a fourni tous les instruments de chirurgie, qui me paye mes appointements, qiîi assume en un mot toutes les charges et tous les frais que nécessite son entretien. De fait, c'est donc elle qui est la véritable directrice de notre ambulance.

On a considéré que les vingt Hts qu'elle offrait, et l'organisation qu'elle proposait, présentaient des garanties suffisantes pour la vie des blessés, et on l'a autorisée non seulement à les recueillir ellemême, mais encore à les transporter directement dans cette maison.

— Mais alors votre Dame noire est, à tous les points de vue, un trésor inépuisable de richesse, de puissance, de charité! fit Gaétan excessivement intrigué.

Le chirurgien hocha gravement la tête.

— Vous ne vous trompez pas, monsieur, dit-il. Le siège de Paris a fourni déjà des milliers de dévouements; mais je n'en ai pas

LE DRAME DE PONTCHARRA 4ol

encore rencontré d'aussi complet, d'aussi aveugle, d'aussi infatigable que celui dont cette dame nous donne le sublime exemple.

— Et personne ne sait qui elle est ?

— Personne.

— Pas même vous, docteur ?

— Pas même moi.

— Allons donc! fît Gaétan avec un geste d'incrédulité.

— Sur mon honneur! affirma le chirurgien.

— Je ne doute plus, alors ; mais je m'étonne que, depuis deux mois et demi, ainsi que vous l'avez dit vous-même, vous n'ayez pas percé ce sévère incognito.

— Et de quel droit l'aurais-je fait? interrogea le chirurgien. Si j'avais voulu le tenter, j'étais mieux que personne à même de réussir. Je vous avouerai même qu'un instant j'en ai eu là pensée; mais, en y réfléchissant, j'ai compris que je ne commettrais pas seulement une étourderie, mais une lâcheté.

Que peut-on demander de plus, en effet, à cette jeune femme, que de sacrifier, comme elle le fait, son temps, sa fortune, sa vie même, au soulagement de ses semblables? Si elle avait voulu se faire connaître, elle l'aurait fait.

Donc, ce serait lui être désagréable, pis encore peut-être, que de chercher à pénétrer son secret; donc ce serait manquer aux lois les plus élémentaires de la reconnaissance que vous, moi, tout le monde enfin doit ressentir pour une si touchante abnégation.

— Vous avez raison, docteur, répondit Gaétan; ce serait une lâcheté. Quittons donc ce sujet de conversation et causons de mon ami Matifon. Il paraît que sa blessure est insignifiante.

— Oui, monsieur; dans deux ou trois jours il pourra sortir, dans huit jours il se portera comme vous et moi.

— La balle s'est donc aplatie sur l'os du crâne?

— Aplatie n'est pas le mot, mais elle n'avait plus assez de force pour l'entamer.

— Après avoir produit une contusion semblable, c'est bien extraordinaire !

— Non, monsieur, c'est très fréquent. Et ne croyez même pas que ce soit la résistance de la boîte osseuse qui ait arrêté la balle. Un morceau de papier aurait amené le même résultat.

— Vous croyez?

— J'en suis sur. Tenez, pas plus tard qu'avant-hier, nous avons recueilli un soldat qui avait reçu une blessure à peu près identique.

non pas à la tête, mais au ventre. Vous ne direz pas que le ventre soit un corps résistant. Pourtant la balle, après avoir traversé les quatre épaisseurs de la capote croisée, la ceinture du pantalon, celle du caleçon, la chemise même, au point que le trou qu'elle y avait pratiqué semblait avoir été fait à l'emporte pièce, la balle, dis-je, s'est arrêtée net sur la peau et y a déterminé une enQure dont quelques ventouses ont eu promptemeht raison. Le blessé n'est pas resté plus de deux heures à l'ambulance. Il n'en revenait pas luimême.

— Tant mieux, s'écria Gaétan. Je vais rapporter cette excellente

nouvelle à nos amis.

A ces mots, il se leva.

— J'espère, reprit-il, pouvoir revenir tous les jours ou à peu près; mais, si les exigences du service m'en empêchaient, n'oubliez pas, mon cher Henri, d'aller voir dame Balbine. Vous n'en êtes qu'à deux pas , et à votre première sortie ...

— Je n'y manquerai point, promit l'officier.

— Quant à vous, docteur, acheva Gaétan, veuillez me pardonner de vous avoir dérangé.

Le chirurgien s'inclina en souriant et reconduisit Gaétan jusqu'à la porte de l'ambulance.

En se retournant, il aperçut la Dame noire, debout sur le seuil du cabinet dans lequel il l'avait laissée.

— Vous sentez-vous mieux, madame? demanda-t-il.

— Vous le voyez, docteur, j'allais sortir, répondit-elle.

En effet, d'un pas lent et encore mal assuré, elle se dirigea vers la porte, qu'elle ouvrit et qui se referma sur elle.

Le docteur prêta l'oreille ; mais comme aucun bruit fâcheux ne parvint jusqu'à lui, il alla se reposer à sou tour dans le cabinet qu'elle venait de quitter.

Pendant ce temps, Gaétan s'était dirigé vers le boulevard iMalesherbes, afin d'y changer de linge, de chaussures et d'apprendre à dame Balbine l'accident survenu à Henri.

Si le lecteur s'en souvient, cet appartement était celui de M. Darrieville.

Poui- expliquer comment Gaétan s'y trouvait, il faut remonter au mois d'août 1869, époque à laquelle s'est terminée la seconde partie de ce récit.

Fontagnol s'était noyé.

Desrocliers, après avoir échappé à la mort qui avait atteint son complice, n'avait pu survivre à la sommation qu'il avait reçue.

La seule pensée qu'il serait forcé de restituer le million de Frédéric l'avait tué bien plus sûrement que la chute qu'il avait faite.

Le sort de ces deux coquins, qu'un tenible châtiment avait atteints ^ -si peu de distance l'un de l'autre, simplifiait déjà beaucoup la procédure que Gaétan avait commencée. La confession de Fontagnol la renaît plus claire encore.

Personne ne repoussait plus les prétentions élevées par Edmond Desrochers.

On savait au juste où, comment et par qui Frédéric avait été assassiné. 11 n'y avait donc plus aucun doute sur l'identité du fils qu'il avait laissé.

Cependant, comme en matière de procédure les choses les plus simples sont toujours très compliquées, il fallut qu'Henri s'en occupât activement, pour atteindre le résultat qu'il avait pressenti si longtemps à l'avance.

Gaétan se rétablissait peu à peu; mais il lui aurait été impossible de suivre sa réclamation s'il n'avait eu sous la main M. Darneville et surtout le zélé Matifon.

On peut dire d'Henri qu'il fit des miracles. Il ne ménagea rien pour hâter la restitution qu'il poursuivait.

A sa requête on avait apposé les scellés chez Ambroise. Le père Goussard en avait été institué le gardien ; car ni Clara ni Louise n'avaient voulu rester un instant de plus dans l'appartement oii l'avare avait si misérablement péri.

La précaution prise par Henri était bonne, puisque, le jour où l'on procéda à l'inventaire, tous les meubles r.^gorgeaient de titres de rentes, d'actions et d'obligations. Ambroise ne laissait d'autre valeur immobilière que la maison qu'il habitait rue du Petit-Musc.

Chose étonnante! Clara ne d;<.igna même pas paraître. Elle avait donné procuration à un notaire, cU lui recommandant de ne discuter aucunement le chiffre de la somme revendiquée par Gaétan.

— Quant à moi, avait-elle dit, il m'en reviendra toujours assez.

Henri, à qui le mandataire de Clara répéta ses propres paroles, comprit à quel sentiment la jeune fille obéissait en refusant d'assister en personne à l'inventaire.

Sachant quel misérable était son père, elle n'avait pas voulu se trouver en contact avec la victime de sa cupidité. L'absence de Clara, son désintéressement, touchèrent profondément Henri, Gaétan, M. Darneville et Alice elle-même.

On retrouva, du reste, dans les papiers d'Ambroise la trace de toutes les opérations auxquelles il s'était livré.

Le compte entre Gaétan et Clara fut donc facile à établir, et, comme la succession se composait presque entièrement de valeurs en portefeuille, elle fut plus facile encore à liquider.

Gaétan toucha pour sa part un million cent quatre-vingt-sept mille huit cent soixante-deux francs cinquante centimes, et Clara hérita de son côté de quatorze cent mille francs environ.

Ainsi, l'avare Ambroise avait en caisse près de deux millions six cent mille francs. Et c'est à côté d'une fortune semblable qu'il mourait presque de faiui, qu'il avait condamné sa fille au désordre, qu'il avait spéculé sur son inconduite! On s'en doutait bien déjà, mais on n'en avait jamais eu entre les mains une preuve aussi convaincante.

— Pauvre Clara ! soupira Gaétan à qui Henri avait fait part de ces chiffres exorbitants.

Chaque jour M. Darneville et sa fille venaient passer deux heures à côté du convalescent. Lorsque enfin il put se lever et sortir, ils l'emmenèrent faire en voiture de longues et délicieuses promenades.

Jamais Gaétan n'avait été si heureux. Loin de s'opposer actuellement au mariage de sa fille, M. Darneville en souhaitait maintenant l'accomplissement avec autant d'ardeur qu'il avait montré jadis d'entêtement à l'empêcher.

— Ce n'est pas à cause de votre fortune, disait-il, c'est parce que vous êtes le fils de Frédéric, de mon meilleur ami, et qu'il me semble le voir revivre en vous.

Matifon jouait en cette occasion le rôle de père noble. C'était lui qui, dans l'intérêt de la santé de Gaétan, modérait les impatiences de son jeune ami, d'Alice, de M. Darneville lui-même.

Enfin, vers la fin d'octobre, le mariage fut célébré.

Le soir même, les nouveaux époux partaient pour Genève, et allaient habiter la maison qu'Henri avait généreusement mise à leur disposition.

En vain Gaétan l'avait-il supplié de partir avec eux, Matifon avait

promis de les rejoindre dans une quinzaine, mais avait prétexté de dernières formalités à accomplir avant de quitter Paris.

Les jeunes mariés ne furent pas dupes de cette mauvaise raison. Ils devinèrent qu'Henri voulait leur laisser savourer en paix les premiers jours de la lune de miel, et l'en remercièrent par un regard de reconnaissance.

Quinze jours après, en effet, M. Darneville et Henri partaient à leur tour pour Genève et allaient rejoindre l'heureux couple.

Edmond-Gaétan Desrochers nageait donc en plein bonheur, quand se leva à l'horizon cette année 1870, dont la France portera le deuil jusqu'à son dernier souffle de vie.

En reprenant le nom de Desrochers, qui était le sien, Gaétan avait désiré conserver celui que lui avait donné l'abbé Théroin.

Pour lui, c'était un dernier hommage rendu à la mémoire de ce vénérable bienfaiteur. En outre le prénom d'Edmond, que M. Darneville avait donné à son fils, pouvait faire naître parfois une confusion inutile.

Donc Gaétan et sa femme revinrent à Paris vers la fin de décembre 1869, et s'installèrent dans l'appartement de M. Darneville, qui en avait formellement exprimé le désir.

Dame Balbine loua une chambre dans la maison et y accumula tout ce qu'elle put y faire entrer du mobilier de la rue du Petit-Musc. Elle fut revêtue solennellement du titre d'intendante; mais, parle fait, se chargea presque exclusivement du service de M. et de M"^ Desrochers.

Quant à Matifon, il devint l'inséparable de la maison.

En vivant de la sorte, Gaétan et M. Darneville réunissaient environ le chiffre assez coquet de cent soixante mille francs de rentes.

Une telle fortune permettait bien des fantaisies.

Aussi Gaétan offrit à Alice pour le jour de Tan un délicieux coupé attelé d'un superbe cheval. Un mois après, il achetait un second cheval, de taille et de poil semblables au premier, et mettait sous la remise une grande calèche à huit ressorts.

Au commencement de février, lorsque le soleil parvint enfin à percer le brouillard glacial de Thiver, les jeunes époux firent ensemble, au bois de Boulogne, leur première promenade en voiture découverte.

Il y avait, ce jour-là, grande afQuence autour du lac. Les plus beaux attelages, les plus riches livrées, les plus élégantes toilettes s'y étaient donné rendez-vous.

Tout à coup, l'attention de Gaétan et de sa jeune femme fut attirée, comme celle de tous les promeneurs, par une magnifique calèche qui se croisait avec la leur.

Le cocher et le valet de pied, poudrés à frimats, chaussés de la botte à revers et portant la culotte blanche, étaient vêtus d'une jaquette rouge à collet de velours noir, boutonnant droit par des ])oulous noirs, sans aucun chiffre apparent.

La caisse de la calèche était entièrement noire, le train et les roues, de la même couleur, étaient ornés de rechampis rouges. Enfin l'intérieur de la calèche était tendu de salin rouge capitonné de noir.

Quant aux chevaux, ils étaient irréprochablement noirs des pieds à la tête. Le seul agrément qui tranchât sur le harnais également noir, sans chiffres ni armoiries, c'était la cocarde de satin rouge qui ornait le frontal de la têtière.

C'était voyant, assurément, mais c'était irréprochable comme goût et comme tenue. Le plus méticuleux des sportsmen du « highlife » n'aurait pas trouvé le plus petit détail d'imperfection à relever. Cela surprenait le regard, mais ne le choquait pas. Au contraire, cela avait grand air.

Dans le fond de cette calèche était étendue une jeune femme de dix-neuf ans au plus, brune, au teint mat, aux yeux noirs magnifiquement frangés de longs cils, à la bouche petite, fraîche et rose, entièrement vêtue d'un costume de deuil, crêpe et mérinos.

Cette femme était seule.

A la portière de la calèche caracolait un jeune cavalier de vingthuit ans environ, monté sur un magnifique cheval arabe, dont la soyeuse crinière et la longue queue ondulaient au vent et suivaient les courbes gracieuses que décrivait le capricieux animal.

En voyant passer ces deux personnages, Alice et Gaétan se redressèrent vivement. Puis, tous deux, croyant sans doute être le jouet d'une illusion, se renfoncèrent dans leur voiture sans échanger une parole.

Cependant, Gaétan donna l'ordre à son cocher de presser l'allure de ses chevaux. 11 espérait probablement se croiser une seconde fois avec l'équipage qui venait d'attirer son attention.

En effet, ses yeux, qui interrogeaient l'espace, découvrirent promptement la hvrée rouge et noire de la belle sohtaire. Du plus loin qu'il la vit, il jeta sur elle un regard curieux.

Elle demeurait nonchalamment étendue sur les coussins, sans

Lorsque je vis paraître Clara. (P. 461.)

paraître prendre garde à ce qui se passait autour d'elle, indilTérente, presque ennuyée.

Elle ne répondait même pas aux galanteries que lui débitait évidemment le prétentieux cavalier.

— Mais c'est Clara ! s'écria tout à coup Gaétan.

Alors il leva les yeux sur celui qui chevauchait à côté d'elle. Ce jeune homme était mis à la dernière mode, mais avec une élégance de

UV. 38. — LE DRAME DE PONTCH.\RI(.\. — P. SAL'.MftRK. — J. ÎIOUFF ET C'^", ÉD. UV. 58

mauvais goût. Il semblait fier et heureux d'escorter la jeune femme, et toisait d'un regard dédaigneux tous ceux qu'il rencontrait.

— Mais c'est M. Fontagnol! fit Gaétan de plus en plus étonné.

Au nom de Clara, Alice avait tressailli. Elle n'ignorait rien de ce que la fille d'Ambroise avait fait pour sauver son mari.

Aussi l'amitié que Gaétan avait pour Clara ne laissait pas que de porter légèrement ombrage à la jeune femme. Encore ne soupçonnaitelle pas le triomphe momentané que la fille de l'avare avait obtenu jadis sur l'inexpérience de Gaétan. Ce fut donc avec une hostilité manifeste qu'elle dévisagea Clara.

Quant à Gaétan, il était littéralement paralysé de surprise.

Clara reconnut-elle Gaétan et Ahce? Nul n'aurait pu le dire, car elle ne fit pas un mouvement, et son visage attristé ne se dérida même pas. Elle passa, aussi indifférente, aussi ennuyée qu'elle s'était montrée tout à Theure.

Trois ou quatre fois de suite les mêmes évolutions autour du lac les remirent en présence, sans que Clara manifestât par un signe qu'elle reconnût le jeune couple. Mais Alice, impatientée, ordonna au cocher de faire volte-face, afin d'éviter cette désagréable rencontre.

C'était une faute, puisque c'était montrer à Clara qu'elle la craignait.

Il est vrai que Clara ne le vit pas ou ne voulut pas le voir. Mah le lendemain, le surlendemain, les jours suivants, le même hasard les ramena sur le même terrain.

Alice résolut de rompre avec cette sotte habitude des Parisiens qui, tous les jours, à la même heure, s'en allaient autour du même lac, faire le même tour, comme s'ils étaient enfermés dans un manège ou dans un cirque. Elle déclara donc qu'elle voulait visiter un peu les environs; mais elle eut beau faire, elle fut bien obligée, de temps en temps, de revenir au bois.

On n'a souvent qu'une ou deux heures à soi pour faire une promenade, on est obligé de ménager ses chevaux, et, comme aucune promenade n'est située si près de Paris que le bois de Boulogne, on est presque toujours forcé d'y revenir.

Ces jours-là, elle rencontrait fatalement l'inévitable Clara.

Enfin, un jour qu'Henri se promenait avec Alice et Gaétan dans leur voilure, il sembla à Alice que Matifon avait échangé avec Clara un regard et un sourire d'intelligence.

Le soir, à dîner, comme la conversation roulait précisément sur les équipages qu'on avait rencontrés depuis le commencement de la

LE DRAME DE POiNTCHARRA 459

saison, on en arriva forcément à nommer tous ceux qui méritaient une mention. Cependant personne n'avait osé parler de celui de Clara.

Matifon mit, comme on dit vulgairement, « les pieds dans le plat ».

— Et celui de M""" de Saint-Rémy, vous n'en dites rien? fit-il d'un air railleur.

— Qu'est-ce que M"' de Saint-Rémy? demandèrent à la fois Alice et Gaétan.

— Vous savez bien... la dame à la livrée rouge et noire...

— Mais c'est Clara, fit observer Gaétan.

— Oui, mais c'est M""' de Saint-Rémy aussi.

— Ah! Elle s'est donc anoblie? dit ironiquement Alice.

— Le nom de son père lui faisait horreur. Que voulez-vous?... il a bien fallu en prendre un autre.

— Qui vous l'a dit?

— Elle-même.

— Vous la voyez donc quelquefois?

— Tous les jeudis au moins.

— Où?

^ — Chez elle.

— Elle a donc un chez elle.

— Et un merveilleux, je puis vous le garantir. Un délicieux petit hôtel de l'avenue Friedland, entre cour et jardin, avec une serre au fond du salon, des meubles étourdissants, un luxe asiatique, des laquais de la cave au grenier...

— Tout cela avec ses soixante-dix mille francs de rentes? demanda naïvement Alice.

— Ses rentes? ricana Henri. Oh! je crois bien qu'elle n'y touche pas.

— Qu'en savez-vous?

— Il est vrai que je n'en sais rien et que je vous en parle d'après mes impressions personnelles, mais enfin c'est mon idée.

— Eh bien! voyons, fit résolument Alice, pressentant quelque honteux mystère, faites-nous part de vos impressions personnelles, mon cher monsieur Matifon.

— Oh! c'est bien simple, dit Henri. Il y a environ deux mois, je longeais en flânant le trottoir du boulevard de la Madeleine, lorsqu'à deux pas de moi je vis s'arrêter un déhcieux coupé, doublé de satin

rouge. En même temps, une dame couverte d'un long voile de crêpe noir cria d'une voix douce :

— Monsieur Henri!

— Je regardais tout autour de moi, ne pouvant pas m'imaginer que ce fût à moi que s'adressaient cette élégante dame et cet organe enchanteur.

— Monsieur Matifon! reprit la même voix adorable.

Cette fois, je ne pouvais plus douter. Je mis respectueusement chapeau bas et je m'approchai.

Au même instant, la jeune femme releva son voile, et je reconnus... qui? Clara!

— Ah! par exemple, m'écriai-je, elle est trop forte! Est-ce depuis que je ne cours plus après vous que vous courez après moi! ... Oh! pardon, se reprit vivement Henri, j'avais oublié de vous dire qu'autrefois... j'avais essayé... Après tout, je suis garçon, n'est-ce pas?

Matifon avait rougi, s'était arrêté, tout confus de l'indiscrétion qu'il avait laissé échapper. Mais Alice ne le tint pas quitte à si bon marché.

Le luxe déployé par M"' de Saint-Rémy l'offusquait, comme femme honnête d'abord, mais plus encore comme épouse de Gaétan.

Elle avait flairé quelque nouvelle infamie. Les paroles qu'afait laissé tomber Henri lui prouvaient déjà qu'elle ne s'était pas trompée.

Elle ne se contenta pourtant pas de ce premier succès. Plus elle abaisserait Clara, moins elle aurait à la redouter, pensait-elle. Aussi ce fut avec l'intonation la plus indulgente qu'elle dit à Matifon :

— Eh bien! c'est tout? Continuez donc, mon ami.

— Vous le voulez? J'obéis, fit docilement Henri.

Après avoir échangé avec Clara quelques paroles insignifiantes, dans lesquelles elle évita soigneusement de parler de son père et de Gaétan, elle m'annonça qu'elle venait de s'installer, me donna son adresse, et me déclara que je serais chez elle mieux venu que qui que ce fût, puisque j'étais son plus ancien ami.

Elle recevait principalement tous les jeudis, me disait-elle ; mais elle n'entendait pas me fixer ce jour-là plutôt qu'un autre, et se ferait un plaisir de m'ouvrir sa porte toutes les fois que j'aurais un instant à perdre.

Elle insista avec tant de grâce que je lui promis de répondre à cette aimable invitation.

Elle me serra la main, me remercia avec effusion et s éloigna, pendant que, cloué à l'asphalte du trottoir, je regardais disparaître l'élégant coupé qui l'emportait.

A vous parler franc, c'était plutôt pour me débarrasser d'elle que je lui avais fait cette promesse: je n'avais pas l'intention de la tenir.

Depuis longtemps j'avais renoncé envers elle à toutes idées de conquête. Le luxe au sein duquel je la retrouvais n'était pas propre à les réveiller.

Mais la curiosité et le désœuvrement sont de terribles conseillers.

Un beau jour, je me dirigeai vers l'avenue Friedland.

Je sonne. Un grand diable de concierge, vêtu d'une longue houpelande rouge galonnée de noir, vient m'ouvrir la porte, me désigne l'escalier, et fait vibrer à son tour un second timbre, au son duquel se présente un valet de pied, portant la même livrée, les culottes courtes et les bas de soie.

J'étais un peu déconcerté, je ne vous le cache pas. Ce laquais m'introduit dans un petit salon, dans la cheminée duquel flaml)ait un grand feu de bois. Cette pièce était entièrement tendue d'une étoffe que je pris à première vue pour de la perse vulgaire, mais qu'après un examen plus attentif je reconnus être du taffetas de soie à grands ramages. Aux murs étaient accrochés des tableaux de chas>e, de course, d'écurie, représentant exclusivement des chevaux et des chiens, mais signés des noms les plus connus.

Un grand tapis de Smyrne était étendu sur le parquet. Sur la cheminée, je vis une magnifique garniture en onyx d'Algérie, montée sur bronze doré. C'était simple, mais riche et de bon goût, je vous le jure.

A peine avais-je eu dix minutes pour admirer ce salou-l)ijou, et je n'étais pas encore remis de mon étonnement lorsque je vis paraître Clara.

Elle portait une robe de chambre en cachemire noir, avec revers de satin noir piqué. Pas une bague, pas un bijou. Ses magnificjues cheveux noirs retombaient sur ses épaules et lui faisaient comme un long voile de veuve.

— Pardonnez-moi, monsieur Henri, me dit-elle. Je sors du bain et je n'ai pas encore eu le temps de me faire coiffer.

A ces mots, elle s'étendit à moitié sur une causeuse, par un mouvement qui me permit de distinguer un bas de soie noire et une mule de satin noir à talons Louis XV ; puis elle m'invita par un geste L-racieux à m'asseoir en face d'elle.

462 LE DRAMK DE PONTCHARRA

— Hein? me dit-elle en souriant, c'est un peu mieux ici que rue du Petit-Musc.

— C'est vrai, lui répondis-je. Si le petit père Desrochers voyait cela, il en pleurerait de rage.

Elle se redressa vivement, ou plutôt elle bondit. Le sourire se figea sur ses lèvres.

— Ecoutez, monsieur Henri, me dit-elle d'une voix altérée, si vous voulez bien être de mes amis, et si vous souhaitez que je reste la vôtre, ne me parlez jamais de mon père. Assez souvent, quand je suis seule, quand je m'arrache aux vains plaisirs que j'invente pour me distraire, je songe à ce passé maudit que je ne puis oublier. Fille d'assassin, fille perdue !... je sais que je suis tout cela...

Les crimes de cet homme pèsent sur moi du poids de toute leur monstruosité! Et encore il y a des infamies que vous ignorez... Si vous saviez ce dont j'ai été témoin... ce que j'ai vu, de mes propres yeux... Si vous saviez quel irréparable malheur j'ai empêché 1... Mais quelle mort hideuse aussi! Le spectacle en est toujours là... devant moi. Il me poursuit comme un châtiment.

De quoi suis-je coupable, pourtant?

Ah! monsieur Henri, si vous saviez combien il aurait fallu peu de chose pour faire de moi une brave et honnête fille... Mais non, Dieu ne l'a pas permis.

Il m'a maudite aussi. Il m'a forcée de fuir ceux que j'aurais le plus aimés au monde ; il m'a violemment séparée de mes affections par des abîmes d'une profondeur telle qu'ils sont infranchissables à jamais. Vous regardez mes vêtements de deuil, vous vous imaginez peut-être que je les porte par un reste de respect pour celui qui fut mon père... Hélas! mon pauvre monsieur Henri, je n'ai même pas cette consolation! Je cherche au contraire à oublier cet horrible souvenir, cet épouvantable passé. Quant à ces vêtements, je m'y suis condamnée ; ils ne me quitteront jamais. Ce sera pour moi un supplice éternel, une expiation. D'ailleurs, tout ce que j'aimais n'est-il pas mort pour moi?...

A ces mots, les larmes qui tremblaient à ses paupières coulèrent abondamment et un sanglot convulsif étouffa le son de sa voix.

Elle demeura ainsi quelques minutes.

— Pour moi, je la contemplais le cœur serré. Jamais la malheureuse fille ne s'était révélée sous ce jour douloureux. Je la plaignais, j'allais lui adresser quelques paroles de consolation banale, lorsque tout à coup elle releva la tête.

— N'est-ce pas, dit-elle, en essuyant ses beaux yeux, nous ne parlerons plus de cela?

Puis, brusquement, elle se leva.

— Voulez-vous que je vous fasse visiter mon hôtel? me proposât-elle.

— Volontiers, lui dis-je, enchanté de me soustraire à la pénible contrainte que ma phrase imprudente avait provoquée.

Alors elle me prit familièrement la main et m'entraîna. Je visitai successivement les chambres à coucher, le cabinet de toilette, la salle de bain; puis nous redescendîmes au rez-de-chaussée, oii se trouvaient le salon de réception, la bibliothèque, le fumoir, la salle à manger.

Je ne vous décrirai pas toutes les splendeurs dont je fus témoin. Clara se faisait une joie enfantine de mes surprises.

— Mais qui vous a meublé ce somptueux hôtel? lui demandaije interdit.

— Moi.

— Toute seule.

— Oui et non, répondit-elle. Au temps oii j'étais modiste, il m'arrivait souvent d'aller porter des chapeaux chez les riches clientes de notre maison. Souvent aussi l'on me faisait attendre pendant des heures. Alors, pour passer le temps, j'examinais les pièces dans lesquelles on me laissait; j'en étudiais la disposition, l'ameublement. Eh bien! chacune des pièces que vous venez de parcourir est la reproduction à peu près exacte de celles dont ma mémoire à peu près fidèle a gardé le souvenir.

— Ah! je comprends, m'écriai-je, mais cela a dû vous coûter les yeux de la tête !

— A moi ! ricana-t-elle avec un sourire cynique qui me donna le frisson. Pas une obole.

— Mais alors qui donc...

— Vous ne devinez pas?

— Ma foi! non.

— Ecoutez, fît-elle à voix basse en me prenant le bras, mon père est coupable, bien coupable, assurément; mais il n'était pas seul à accomplir cet exécrable forfait, il avait un complice...

— Fontagnol, oui. Eh bien?... Je ne comprenais pas encore.

— Fontagnol, reprit-ehe d'une voix sourde, qui est plus coupable que mon père, puisque c'est lui qui a frappé Frédéric.

— Sans doute, mais c'est à l'instigation de...

— Je le sais bien; mais supposez que Fontagnol n'eût pas été le dernier des misérables... le jour où mon père s'est ouvert à lui du projet monstrueux qu'il nourrissait, Fontagnol aurait refusé de le servir. Peut-être alors cette pensée infernale aurait-elle cessé de poursuivre l'avare et cupide Ambroise, peut-être ne serait-il pas devenu le misérable que vous avez connu, et moi-même... Mais rien de tout cela n'est arrivé, hélas! Fontagnol a accepté, il a touché le prix du sang.

Or, il est à remarquer que les brutes de cette espèce ont l'intelligence de certaines choses. Avec les dix mille francs que mon père lui avait comptés, Fontagnol a fondé une maison de commerce, a prospéré si bien que, lorsqu'il est arrivé de Castres à Paris, après avoir réalisé sa fortune, il avait en portefeuille huit cent cinquante mille francs de valeurs mobilières.

Fontagnol est mort, c'est vrai, mais il a laissé un héritier, le même qui involontairement, je le reconnais, et par une sorte de fatalité, a tué mon père en essayant de se soustraire à ses étreintes. Eh bien? cet Alcibiade vit. Il a hérité de cette fortune honteuse. C'est sur lui que j'ai entrepris de venger mon père et leur victime. Comprenez-vous, à présent?

Je demeurai pétrifié de stupeur, poursuivit Henri. Cet odieux calcul, les pensées qu'il fît naître dans mon esprit, me donnèrent le frisson.

— Quoi! lui dis-je, c'est Alcibiade Fontagnol qui...

— Oui, me répondit-elle avec cet étrange sourire que j'avais déjà vu errer sur ses lèvres.

— Et il est votre amant?

— Lui? fît Clara avec horreur. Ah çà! est-ce que sérieusement vous l'avez pensé ?

— Mais alors...

— Oui, je vous devine. Vous l'avez vu souvent caracoler au Bois à ma portière, il vient ici tous les jours, il me compromet, n'est-ce pas? 11 faut bien faire quelques sacrifices pour satisfaire la vanité des hommes.

— Ainsi, il se contente de ce semblant de possession? demandaije avec un reste d'incrédulité

— Lui! répondit-ejle en haussant les épaules avec pitié, il se contentera de tout ce que je voudrai bien lui ordonner de taire.

— Il vous aime donc?

— Éperdument. Il le prétend du moins. Et, en vérité, je mo

Allèrent se faire inscrire sur les registres d'enrôlement. (P. 472.)

demande parfois comment le Dieu qui voit tout autorise de pareilles choses, à moins qu'il ne les inflige comme châtiment. Pourquoi tout amour n'est-il pas partagé par l'objet qui l'inspire? Pourquoi tant de larmes, de désespoirs? Avez-vous jamais réfléchi à cela, vous, monsieur Henri?

-- Non, ma chère enfant, je ne vous le cache pas.

UV. 59. — LK DRAME DE POMCHARRA. — P. SAUMÈRK. - J. ROLFF ET c'%

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