RUE DE RIVOLI
« Renseignements de toute espèce concernant les familles. Tous les jours de deux à cinq heures. Célérité et discrétion. Affranchir, si l'on écrit, et envoyer un timbre-poste, si l'on demande une réponse.
— Oui, en effet, dirent à la fois André et Ernest. J'ai la quelque chose de semblable...
Delarue fit un geste désintéressé.
— Eh bien! qu'est-ce que cette agence Aubert? demanda-t-il pourtant.
— Je ne le sais pas plus que toi, répondit Fernand, mais cette phrase « renseignements de toute espèce concernant les familles » est K"ntt. explicite? il me semble.
— je le crois.
LE DRAME DE PONTCHARRA 7ai
— Bah! dil Matifon en haussant les épaules. Quelque banquiste aux abois, qui veut spéculer sur la crédulité des gogos.
— C'est indubitable en principe, accorda Fernand, mais il paraît que cette agence possède réellement des documents précieux. Voilà plusieurs fois que j'en entends parler, par mes confrères, — à voix basse, cela va sans dire, — et, d'après ce qu'ils m'ont affirmé, certains de leurs clients ont trouvé dans cette boutique de faiseur des notes qui ont contribué puissamment au gain de leur procès.
— Ainsi, cela existe? demanda André pensif.
— Cela existe, c'est positif. Et si tu en veux une preuve authentique, je te répéterai ce que me disait l'autre jour le substitut Galendier, un de mes camarades de l'École de droit.
— Que te disait-il donc?
— Que des bruits fâcheux étaient arrivés au parquet relativement à l'agence Aubert, et qu'on n'attendait qu'une plainte pour faire une perquisiton domiciliaire chez son directeur.
— Cela prouve par conséquent, qu'à supposer qu'elle fonctionne, cette agence est un coupe-gorge, répliqua Matifon avec vivacité. Aussi je m'étonne que toi, Fernand Trigomec, un Breton bretonnant, c'est-à-dire un homme honnête et loyal par excellence, tu nous proposes de pénétrer dans un antre pareil !
— Oh! un instant! se défendit Fernand. Je ne propose rien. Vous discutez avec moi sur le mérite de M""' de Varlades, vous me poussez à bout, naturellement je vous indique le moyen de vous mettre d'accord. Maintenant, si vous vous adressez à ma loyauté, je vous répondrai : non seulement ce moyen répugne à mon caractère, mais encore nous n'avons pas le droit d'y recourir.
— A la bonne heure! fit Matifon qui poussa un soupir de satisfaction.
— C'est à vous de prononcer, poursuivit Fernand. Du reste, s'il faut vous l'avouer, je suis aux regrets d avoir conté cette sotte histoire de jambe de bois, car je crains fort d'avoir blessé quelqu'un sans le vouloir. Je ne me le pardonnerais pas, si celui dont il s'agit éprouvait pour M"' de Varlades un sentiment voisin de l'admiration, si ce n'est de l'amour. J'ai pu être inconséquent, je n'ai pas été intentionnellement méchant. Accusez ma légèreté si vous le voulez, mais n'accusez pas mon cœur.
En prononçant ces dernières paroles, Fernand avait fixé André, comme si elles s'adressaient à lui plutôt qu'à fout autre. D'Estival se leva.
— Je ne veux pas non plus, dit-il, que Fernand emporte avec lui la moindre arrière-pensée. Je proteste donc, au nom de tous, contre les sentiments qu'il attribue à celui que, du reste, il n'a pas désigné. Certes, nous trouvons que M""' de Varlades est belle, et nous ne dissimulons pas l'admiration que sa beauté nous inspire, mais il ne nous est jamais venu à l'idée de supposer que Fernand obéisse en cette circonstance à une animosité quelconque. Aussi je propose de boire à notre santé et à nos succès ce dernier verre de Champagne !
— Bravo! s'écria-t-on de toutes parts.
Aussitôt nos cinq amis choquèrent loyalement leurs verres, qu'ils vidèrent d'un seul trait.
— A présent, le café, dit André.
Sur un geste de lui, Antoine ouvrit la porte du salon, au milieu duquel le café était servi à côté d'une boîte d'excellents cigares.
Une minute plus tard, on ne pensait déjà plus à M"^' de Varlades. Les conversations avaient repris leur cours avec le même entrain que tout à Pheure, comme si pas un nuage ne s'était élevé entre les invités à ce pantagruélique festin.
Nous avons dit qu'André d'Estival passait. pour un original aux yeux du monde ; il faut bien que nous expliquions pourquoi.
Par sa naissance, sa distinction, sa fortune, André appartenait essentiellement à l'aristocratie, et, par aristocratie, nous ne voulons pas désigner seulement celle du nom, mais encore celle qui est issue de notre société moderne, c'est-à-dire celle de la diplomatie, de l'art, de l'intelligence, et il faut bien ajouter celle de la finance, puisqu'elle a conquis de notre temps une si grande importance.
Dans cette aristocratie factice, composée des éléments les plus hétérogènes, une chose manquait : le trait d'union. Tel de nos anciens ducs et pairs, qui rencontrait sur le boulevard le banquier X... et qui lui serrait la main en l'appelant « mon cher ami », n'aurait pas permis à ce traitant de franchir.la porte massive de son hôtel. Si le faubourg Saint- Germain est un peu passé à l'état de légende, si les grandes familles, qui l'habitaient presque exclusivement jadis, l'ont en partie abandonné pour se répandre dans les nouveaux quartiers de Paris, un grand nombre de ces familles ont obstinément gardé leur vanité d'autrefois, et poursuivent encore d'un ostracisme rigoureux quiconque ne se rattache pas à elles par le sang, par les principes, par les croyances.
Partant de là, toutes relations suivies devenaient impossibles entre gens que les nécessités de la vie mettaient cependant chaque
jour en présence, qui s'estimaient les uns et les autres et que séparait seulement l'absurdité d'un préjugé. Il fallut bien trouver un terrain neutre, sur lequel on se rencontrât sans froisser les susceptibilités de chacun. Ce fut ainsi que le Cercle fut créé.
Après avoir servi presque uniquement de trait d'union dans son origine, le Cercle se modifia peu à peu, à mesure que changèrent les goûts, les modes, les habitudes de ceux qui le composaient. Chaque génération poussant l'autre, le Cercle devint ce qu'il est aujourd'hui : non plus simple heu de réunion pour des individus appartenant à toutes les castes, à toutes les professions, à toutes les religions, mais une sorte d'exutoire dans lequel il devint loisible de faire tout ce qu'on ne pouvait pas se permettre décemment en famille. Et alors on y fuma comme dans un estaminet, on y joua un jeu d'enfer, on y parla le jargon du turf, et enfin la société s'y trouva tellement mêlée qu'on dut en expulser des escrocs appartenant, du reste, à des familles dont les noms sans tache avaient impunément traversé des siècles de gloire.
En vain essaya-t-on de réagir, de former à côté du premier un second Cercle, puis un troisième... puis un dixième... puis un nombre infini, le dernier fut entaché comme le premier par son vice d'origine, et devint ce qu'avaient été les autres.
Ce singulier milieu, tenant le haut du pavé, nous dicta ses lois et créa une sorte de code du bon ton, en dehors duquel il n'était point de salut.
Dans ce code qui nous régit et auquel obéit aveuglément la jeunesse actuelle, il fut convenu que tout homme qui se respecte doit assister h iouies les premières, ne pas manquer une course de chevaux, parler anglais plutôt que français, faire tous les jours, de quatre à sept heures, une promenade au Bois, et se compromettre le plus possible avec les filles les plus corrompues, les plus vieilles, les plus fanées, — qu'un caprice de la mode élevait au pinacle, après qu'elles avaient été pendant quinze ans le rebut de trois générations.
Eh bien! André d'Estival ne faisait rien de tout cela. Son code à lui, c'était sa fantaisie. Tantôt il était ici, tantôt il était là, un peu partout, il est vrai, mais jamais avec la stupidité d'une horloge ou d'une mécanique. Pas une des plus chevronnées de nos hétaïres ne pouvait se flatter de lui avoir touché la main. C'était absurde, en vérité! Aussi l>armi les jeunes gommeux de sa connaissance, — il faut bien leur donner ce nom-là puisqu'ils n'ont pas su en mériter d'autre, — André passait pour un original.
Comment! se disaient-ils, voilà un garçon dont le père a cent cinquante mille francs de rentes et il ne fait pas un sou de dettes ! Quoi! on'ne le voit régulièrement ni à Chantilly, ni à Longcliamp, ni à La Marche, ni àAuteuil! Il ne figure pas même sur la liste de nos Booh7îa/ce?'s! Wn a. iam-dh mis les pieds chez Catinette, ni chez Peau-de-Satin ! Et il va chez des artistes passer le plus clair de sa journée. Et il a pour amis intimes un architecte, un méchant peintre et deux mauvais petits avocats ! Et il préfère à la nôtre cette société ! C'est monstrueux!
Qu'on ne s'imagine pourtant pas que ce jeune baron d'Estival fût un pur bohème. Il avait sa voiture et son cheval, il était au courant de toutes les nouveautés littéraires et artistiques, ilallaitbeaucoup dans le monde. Seulement il n'avait pas donné à son cheval l'habitude de suivre le même chemin et de s'arrêter toujoursau même endroit; il ne jetait pas son or à la tête des marchands de billets pour avoir un fauteuil à toutes premières, et quand sa soirée était inoccupée, il aimait mieux la passer avec un ou plusieurs amis que de s'enfermer dans un cercle jusqu'à trois heures du matin devant une table de baccarat.
Il n'avait de préférence pour aucune classe, pour aucun monde. Partout 011 il trouvait de la cordialité, de l'esprit, du bon goût, il allait. Hâtons-nous de dire qu'en dépit des gommeux, partout où il daignait se présenter, il était accueilh à bras ouverts.
Il n'était pas beau comme son ami Fernand Trigonec, ses traits étaient même assez irréguliers, mais il avait le regard franc, la bouche souriante, la physionomie très mobile et la tête intelligente. Sa voix était bien timbrée, sa parole facile, ses manières douces et affables. Malgré ses légères imperfections, il plaisait à première vue. On devinait en lui une nature loyale, chevaleresque, une âme ardeii!3, un cœur d'élite.
Quant à lui, loin de se livrer à première vue, il se tenait envers ceux qu'il ne connaissait pas sur une réserve prudente. De ceux dont il serrait la main, on pouvait dire : ce sont d'honnêtes gens. Peut-être se montrait-il un peu indulgent envers les femmes. C'était du moins ce qu'avait paru lui reprocher Fernand, quand il avait été question de M°^^ de Yarlades.
André l'avait rencontrée pour la première fois chez son notaire, dont elle était également la cliente. Il avait été émerveillé de sa beauté, et, après avoir sollicité l'honneur de lui être présenté, il avait causé avec elle pendant cinq grandes minutes, entre une valse et un
quadrille. Ce peu de temps lui avait suffi pour acquérir la certitude que .AP" de Yarlades était une femme d'esprit.
Elle avait un an de veuvage à l'époque où il fit sa connaissance. Depuis ce moment, c'est-à-dire depuis deux ans, André l'avait revue cinq ou six fois dans de très honorables maisons. Ils avaient causé de nouveau et, sans être liés pour cela, ils éprouvaient l'un et l'autre à se rencontrer le plaisir que ressentent toujours deux esprits délicats à se trouver ensemble.
Aussi ne fut-il pas trop étonné de recevoir, huit jours avant le copieux déjeuner auquel nous venons d'assister, une lettre ainsi conçue :
« M"' la comtesse de Yarlades prie M. le baron d'Estival de bien vouloir assister à la soirée qu'elle donnerale 7 novembre 1877.
« On dansera. »
Suivait l'adresse : 47, rue de Chateaubriand.
— Diable! pensa André. Il paraît que le veuvage commence à nous peser et que nous voulons l'égayer un peu... Eh bien! je n'y vois pas d'inconvénient. Il est certain qu'une aussi jolie femme ne peut rester éternellement veuve. Deux ans de mariage avec un homme de soixante-douze ans!... ce serait presque coiffer sainte Catherine que lui garder une fidélité d'outre-tombe.
Quoi qu'en eût ditFernand, André s'était renseigné auprès de son notaire, très sommairement, il est vrai, et par pure curiosité.
Il avait appris de lui que cette jeune femme étaitla veuve du comte de Yarlades, qu'elle jouissait d'une fortune considérable et qu'elle avait apporté en dot une somme de quinze cent mille francs. Une la connaissait d'ailleurs que depuis cette époque et ne pouvait fournir aucun renseignement sur son passé, ni sur celui de M"' Yincent, sa mère, avec qui elle demeurait.
Quant au feu comte de Yarlades, il portait un des plus vieux noms de France, nom authentique et très honorablement connu. Dans un certainmonde on savait qu'il avait été fort riche ; mais il passait aussi pour avoir mangé toute sa fortune. On disait même qu'il n'avait épousé la fille de AP^ Yincent que pour suppléer aux ressources qui lui manquaient.
A cela il n'y avait rien à redire. Il est depuis longtemps admis dans les plus grandes familles qu'on peut impunément épouser une rustaude, sans déroger aux lois de la noblesse. Cela s'appelle « redorer son blason ».
Donc, 3P° de Yarlades n'avait aux yeux du monde d'autre défaut
apparent que d'être entachée de roture ; donc elle était très légitimement comtesse et nul ne pouvaitlui contesterle titre dont elle se parait. Avec cela elle était riche: c'était assez pour que les portes de tous les salons lui fussent ouvertes.
C'est ce qu'avait pensé André avec beaucoup d'autres, sans chercher, comme on dit, « la petite bête », si toulefois.il y en avait une.
Pourtant, sans qu'il voulût en convenir, le jeune baron étaitébranlé. Les arguments qu'avait fait valoir Fernand se représentaient à sa pensée, alors que depuis longtemps Fernand et ses amis l'avaient quitté.
Tout ce qu'il n'avait pas vu jusqu'alors, ou du moins tout ce à quoi il ne s'était pas arrêté, lui revenait en mémoire à présent qu'il
était seul
Oui, Fernand disait vrai quand il soutenait que M"'^ Vincent était épaisse et rougeaude, qu'elle était commune dans son langage et dans ses manières.
Oui, il avait jugé sainement et sans aucune exagération de sévérité la mère de M'^Me Varlades. Oui, il avait pu flétrir avec quelque raison le calcul en vertu duquel une jeune fille de vingt-trois ans s'était éveillée un jour dans les bras d'un septuagénaire.
— Mais quoi? objectait André. Tout le monde n'est pas issu de la cuisse de Jupiter! Mais ces calculs qui consistent à donner un nom à une jeune fille, en échange de sa fortune, sont aujourd'hui parfaitement admis. Ce n'est peut-être pas très-délicat, mais il faut bien que ce soit raisonnable, puisque l'on a donné à ces alhances hybrides le nom de « mariages de raison » .
Aussi les objections de Fernand n'empêchèrent pas le baron d'Estival de s'habiller avec une extrême recherche et de monter en coupé, au moment où dix heures sonnaient.
Il allait chez M"' de Varlades.
Evidemment quelque chose l'y attirait, la beauté de cette magnifique créature avait fait impression sur lui.
11 y avait peu de monde chez la comtesse lorsqu André s'y fit annoncer.
Elle vint à lui avec vivacité et lui tendit sa main finement gantée, mais sans quitter des yeux la porte qui venait de se refermer, comme si elle s'était attendue à voir paraître quelqu'un derrière le baron.
— Seul? lui demanda- t-elle enfin, après s'être assurée que personne n'accompagnait André.
— Oui, répondit-t-il avec un peu d'étonnement. Vous pensiez que j'amènerais quelqu'un?
Si uu sergent de ville ne s'était pas trouvé là. ^f. 742.)
— Peut-être..,
— Qui donc?
— Mais... un ou deux de vos amis, répondit la belle veuve,
— Qui? Ernest Ilamil, Henri Malilon, Edouard Delarue?
— Et Fernand Trigomec, ajouta M"'' de Varlades.
— Vous les avez donc invités aussi?
LIY.'JJ. - LE DHAME DE PO.N TCll AIIUA. —T. SAUMKUE. — J. ROUF." ^^ C'
— Sans doute, monsieur. Je ne voulais pas que mon hôtel vous parût un désert.
— Un désert que vous habitez sera toujours un paradis, madame.
— Comment! s'écria la jeune veuve en riant. C'est vous qui osez me débiter une semblabe fadaise !
— Vous avez raison, madame, je suis un niais. Pourtant, permettez-moi de vous remercier. Vous ne pouviez pas me faire trouver votre salon plus agréable qu'en y appelant mes meilleurs amis.
— A la bonne heure! je vous reconnais, dit M""" de Varlades avec enjouement.
Au même moment parurent Ernest Hamil et Edouard Delarue.
Ils vinrent s'incliner devant la maîtresse de céans, dont le salon se peuplait insensiblement.
Vers dix heures et demie arriva Henri Matifon. Après avoir causé avec M""" de Varlades, qu'il semblait connaître de longue date, il vint se rallier au groupe déjà formé par ses trois amis.
Ils devisaient avec une grande animation depuis un grand quart d'heure, quand la jolie veuve passa près d'eux et les salua d'un regard amical.
Elle hésita un moment, fit un pas pour s'éloigner, puis s'arrêta subitement.
— Mais, à propos, messieurs, dit-elle en jouant l'étonnement, il me semble que vous n'êtes pas au complet.
— C'est vrai, madame, répondit Hamil.
— En effet, reprit-elle, maintenant que je vous compte, je m'aperçois que M. Fernand Trigomec n'est pas parmi vous.
— 11 n'espérait pas que son absence serait remarquée, madame, dit Matifon. Cependant, il m'avait prié de l'excuser auprès de vous, et je m'empresse de réparer l'oubli que j'avais commis,
— Il ne viendra donc pas?
— Je ne le pense pas, madame.
— Est-il donc indisposé?
— Non pas lui, madame, mais M"' Germaine, sa sœur.
— Charmante personne, dit enminaudant M°° de Varlades. Qu'at-elle donc, cette chère enfant?
— Peu de chose, madame. Elle a été renversée aujourd'hui par une voiture, en voulant préserver sa mère, et a reçu des contusions qui nécessitent un repos de quelques jours.
André ne disait mot et mordillait sa moustache.
— Encore Fernand! murmurait-il. Elle est donc bien occupée de lui?
— Je me serais d'autant moins attendu à l'absence de Fernand, dit-il à haute voix, que nous nous sommes quittés vers quatre heures dans les meilleures dispositions du monde.
— Ah! vous avez passé la journée ensemble? fit la belle veuve.
— Oui, madame, ces messieurs m'ont fait le plaisir de déjeuner chez moi ce matin et de me raconter leurs impressions de voyage.
— Vraiment! dit M"* de Varlades. Oh! comme j'aurais voulu être dans un petit coin pour vous entendre! Cela devait être gai, n'est-ce pas?
— Parfois, oui, répondit négligemment André. Fernand nou§ a raconté entre autres choses un épisode désopilant dont il a été témoin à Dieppe, et il l'a fait avec un esprit, un mordant...
En entendant prononcer ce mot « Dieppe », M"" de Varlades avait dressé l'oreille. Son regard inquisiteur s'était fixé sur celui d'André avec une telle persistance que celui-ci baissa les yeux.
— De sorte que vous vous êtes bien amusé, monsieur lè baron? dit-elle avec un imperceptible froncement des sourcils.
Dans l'intonation avec laquelle la belle comtesse venait de prononcer cette simple phrase, André crut distinguer quelque chose comme une menace. Aussi il releva vivement les paupières et regarda la jenne femme bien en face.
Son étonnement fut grand de la trouver aussi belle, aussi calme en apparence, qu'elle lui avait toujours paru.
Et, comme il ne trouvait rien à répondre, elle continua :
— Allons, j'en suis enchantée pour vous et pour ces messieurs. S'adressant ensuite à Matifon :
— Puisque c'est vous, monsieur, que M. Fernand Trigomec a chargé de l'excuser auprès de moi, je vous serais obligée de lui dire quelle part sincère je prends à l'accident qui m'a privée du plaisir de le voir.
— Je n'y manquerai pas, madame, répondit-il.
Alors elle s'inclina légèrement, et s'éloigua à pas lents, laissant voir au groupe de jeunes gens qui la dévoraient du regard, ses admirables épaules, ses bras arrondis et sa taille finement cambrée, dont l'imperceptible corsage qui la dessinait faisait valoir l'harmonieuse souplesse..
— Quelle ravissante femme! Quelle adorable créature ! Qu'elle est belle! s'écrièrent à la fois Ernest et Edouard.
Quant à André, il ne mêla pas sa voix au concert d'éloges que la jolie veuve avait provoqué; il lui semblait que M"'" de Varlades venait de se révéler à lui sous un jour nouveau. A travers le masque dinconstestable beauté qui la recouvrait, il avait cru deviner une femme vindicative, absolue, douée d'une volonté de fer.
Il avait dû se tromper pourtant, puisque pas un de ses amis n'avait paru s'apercevoir d'un changement quelconque dans la gracieuse attitude de la belle comtesse.
Au contraire, ils avaient parfaitement remarqué la singulière sortie d'André et ne pouvaient pas s'en expliquer les motifs.
— Ah çà! dit Matifon en le regardant en face, à qui diable en avais-tu tout à l'heure? A qui as-tu voulu être désagréable, en évoquant cette histoire? Ce n'est pas à Fernand, je suppose?
— A Fernand! par exemple! Avez-vous pu le penser? répondit André en rougissant.
— C'est donc à la comtesse? demanda le jeune avocat.
— Pas davantage.
— Alors pourquoi lui avoir lancé ce pétard dans les jambes? Pourquoi avoir fait allusion à cette sotte aventure de Dieppe?
ALdré était trop franc pour ne pas convenir de ses torts.
— Vous avez raison, répondit-il, j'ai commis une maladresse et je vous avoue en toute sincérité que je ne m'exphque pas à quelle impulsion stupide j'ai obéi. Il est de ces phrases qui vous échappent, on ne sait pourquoi, et que l'on voudrait rattraper aussitôt qu'elles ont été dites.
Pour ma part, je regrette vivement la bévue que j'ai commise; je me la reprocherais encore plus amèrement, si je croyais qu'elle ait pu faire à Fernand le moindre tort dans l'esprit de la comtesse. Fort heureusement, elle est femme d'esprit, vous avez dû vous en apercevoir, car elle s'est empressée de nous rassurer à cet égard, en chargeant Matifon de transmeltre à notre ami tous ses regrets.
— Je le crois comme toi, dit Delarue, mais tu conviendras que beaucoup de femmes que nous connaissons ne pardonneraient pas à ce pauvre garçon de s'être égayé à leurs dépens.
— J'ai été le premier à en convenir, fit André. Par conséquent vous n'avez plus à me demander que des excuses. Eh bien! je vous les adresse, aussi plates que vous pouvez les désirer. Est-ce assez? Oui, je pense. Alors, mon ami Matifon, tu vas nous parler, toi, d'une chose qui nous intéresse bien autrement, et nous dire quel est cet accident dont M'" Germaine a été victime.
— C'est vrai! s'écrièrent à la fois Ernest et Edouard.
André rejpira. Il avait enfin réussi à détourner la conversation.
— En peu de mots, voici le fait, dit Henri enchanté de voir que la conversation changeait enfin d'allure.
« En reconduisant aujourd'hui Fernand jusqu'à sa porte, je lui avais demandé s'il n'avait pas reçu comme nous une invitation de Ar" de Varlades.
« — C'est juste, me répondit-il, je n'y pensais plus.
(( — Y viendras-tu?
a — Je ne sais pas. Et toi?
« — Moi, j'irai certainement. Veux-tu que je vienne te chercher?
« — Je ne voudrais pas te déranger inutilement, médit Fernand. Je ne te cacherai même pas que je n'avais pas l'intention de répondre à l'invitation de la belle comtesse, mais puisque vous y allez tous, peut-être me déciderai-je. A tout hasard, passe par ici, puisque tu veux bien t'en donner la peine.
<( — Fort bien. A dix heures moins un quart je serai là, lui répondis-je.
« De la rue Vivienne, que j'habite, à la rue Thérèse, où demeure Fernand, il n'y a qu'un pas, continua Matifon. A l'heure dite, je sonnais à la porte. La domestique qui vint m'ouvrir me sembla tout ahurie. On aurait juré qu'elle ne me reconnaissait pas. J'allais lui tendre ma carte, lorsqu'elle me repoussa la main avec une brusquerie qui m'étonna.
« — r Je vais prévenir monsieur, me dit-elle.
« Et elle me planta là, dans l'antichambre!
« Une minute après entra Fernand, Il avait la figure pâle, les traits bouleversés, les yeux humides.
» — Décidément, il est arrivé quelque chose d'extraordinaire, dis-je en lui serrant la main avec émotion. Voyons, qu'as-tu?
« 11 de-vina ce qui se passait en moi.
« Merci de l'afTection que tu me témoignes, répondit-il. J'en suis heureux et fier. Aussi je veux te rassurer sur-le-champ. Xous avons eu, en effet, une émotion violente, mais tout danger a disparu.
« — Une émotion! Un danger! Que signifie...
« — Germaine était sortie aujourd'hui avec manière, dit-il. Elles suivaient le boulevard Poissonnière, et elles se dirigeaient vers la maison, lorsque arri/ées au coin du boulevard Montmartre...
« 11 s'arrêta pour passer la main sur son front ruisselant.
« — Tu sais, reprit-il, combien ce passage est dangereux, tu sais que l'argot populaire l'a baptisé de ce nom terrible : le Carrefour des écrasés.
a — Oui, répondis-je de plus en plus ému. (( — Eh bien! mon cher, au moment où elle allait traverser le faubourg Montmartre, ma mère ne vit pas une voiture de boucher qui descendait au grand trot. Elle allait être renversée, lorsque Germame, avec la rapidité de la pensée, se jeta à la bride du cheval, lui fit faire un demi-tour, et parvint à préserver notre mère d'une atroce mutdation, si ce n'est d'une mort horrible.
(( Malheureusement la pauvre enfant n'a pas autant de force que de courage. Cet effort une fois donné, elle n'eut pas la vigueur nécessaire pour contenir et pour arrêter le cheval, de sorte qu'elle fut renversée, piétinée, et qu'elle aurait été infailliblement écrasée si un ser gent de ville ne s^était trouvé là fort à point pour achever ce qu'elle avait si bien commencé.
« Quant à ma pauvre mère, en voyant tomber sa fille, elle avait poussé un grand cri et s'était voilé le visage de ses deux mains.
« Rendons celte justice au peuple de Paris : il est bon, il est humain. Dans un cas comme celui dont il s'agit, cinquante bras se tendent à la fois pour venir en aide à la victime.
(( En moins de dix secondes, Germaine était transportée chez un pharmacien qui se trouve à l'angle de la cité Bergère. Derrière le cortège lugubre, ma mère suivait en courant, affolée d'épouvante.
(c Le pharmacien commença par lui faire boire quelques gouttes d'arnica dans un verre d'eau, pendant qu'il envoyait un de ses commis chez le médecin le plus voisin.
« Germaine demeurait étendue sans connaissance, ma mère pleurait de grosses larmes de désespoir. Tu vois d'ici le tableau, mon pauvre Henri! El je n'étais pas là, moi, pour calmer cette mère désolée, pour secourir cette courageuse enfant !
(( Le médecin arriva enfin! Après un examen minutieux, il déclara que Germaine n'avait rien de cassé, mais qu'il ne pouvait répondre de ses jours, parce que de graves lésions internes étaient a redouter. 11 s'empressa autour d'elle avec un soin paternel et réussit à lui faire reprendre ses sens.
(( — Où souffrez-vous ? lui demanda-t-il dès qu'elle eut ouvert les yeux.
« La chère enfant aperçut sa mère, que la douleur et l'é'pouvante
avaient glacée. Elle lui sourit avec une douceur angélique et lui tendit les bras.
« — Je ne souffre pas, monsieur, dit-elle pendant que sa mère la couvrait de baisers.
« — Pourriez-vous vous lever, marcher?
« — Je vais l'essayer, monsieur.
« En effet, elle se leva et fit un pas en avant, mais, encore cette fois, les forces trahirent ce sublime courage. Elle fut obligée de se cramponner au bras du docteur.
« — Ne dites rien devant ma mère, je vous en conjure ! murmura-t-elle à son oreille.
« Le docteur comprit.
« — Si vous le voulez bien, proposa-t-il à M""" Trigomec, nous allons faire avancer une voiture ; nous reconduirons cette enfant chez elle, et là je me prononcerai avec plus de certitude.
« Au bout de vingt minutes, Germaine était dans son lit et le docteur, non seulement répondait de sa vie, mais espérait que huit jours de repos suffiraient à la remettre sur pied.
« Il doit avoir raison, ce digne homme, acheva Fernand, mais tu comprends que je n'ai pas le cœur à la danse. Ma mère n'est pas encore bien remise de la secousse qu'elle a éprouvée; Germaine a le corps meurtri, elle souffre, elle nous appelle à tout moment. Sois assez gentil pour m'excuser auprès de nos amis, auprès de M""" de Varlades, et merci encore une fois de l'intérêt que tu m'as montré. »
— S'il n'était pas si tard, je courrais à l'instant chez Fernand, dit André; mais demain matin, dès qu'il fera jour, j'y serai. Pauvre ami! lui qui aime tant sa mère!...
11 s'éloigna lentement et aperçut M™° de Varlades qui passait triomphalement au bras de son danseur.
— Oh! Fernand a beau dire que nous n'en avons pas le droit, murmura-t-il, il faudra que je sache...