‹ Le drame de PontcharraChapitre 48 sur 77 · LIT · texte numérisé non relu

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en ordre la garde-robe de son maître. C'était un homme à to ut faire et à tout faire avec un tel soin, que le plus exigeant et le plus méticuleux des spécialistes, n'aurait pu relever dans son service la plus légère imperfection.

Groom, valet de pied, cocher, valet de chambre, il était tout cela. C'était surtout de lui qu'on pouvait dire qu'il obéissait au moindre signe.

Aussi, lorsqu'André d'Estival vint habiter Paris, se garda-t-il bien d'oublier Antoine et n'eut-il qu'à se louer de l'élève qu'il avait formé.

Les amis du baron le connaissaient depuis plus de cinq ans, et, naturellement, ne se gênaient pas plus devant lui que s'il n'avait pas existé.

Aussi les joyeux propos se croisaient autour de la table avec une rapidité et un entrain que justifiaient amplement l'abondance des mets exquis et le bouquet des vins capiteux.

Le déjeuner était à peu près terminé. Sur la table figuraient encore les corbeilles de fruits, les pâtisseries fines, et tous ces menus raffinements dont se compose le dessert. Dans les coupes transparentes pétillait le Champagne des grands crus, ce vin si essentiellement français, dont la mousse parfumée semblait communiquer à tous ces jeunes cerveaux son exubérante gaieté.

Car ils étaient tous jeunes, ces cinq convives. Le plus âgé avait peut-être trente ans. Tous ils étaient camarades de collège. Depuis qu'ils avaient pris leur essor, ils s'étaient rassemblés en petit groupe, serrant les rangs, se voyant tous les jours, se venant en aide à l'occasion, s'aimant, réalisant en un mot ce rêve caressé par Scribe dans sa pièce /« Camaraderie, qui n'est certainement pas la plus mauvaise de son répertoire.

Ils n'étaient pas tous riches au même degré, mais tous ils appartenaient au monde de l'intelligence, tous ils étaient distingués par leurs relations, leurs goûts, l^urs penchants, leur manière de vivre, quelques-uns même par leur science

Henri Matifon était avocat et comptait dans le monde des relations nombreuses; Ernest Hamil était architecte; Edouard Delarue était peintre; Fernand Trigomec était également avocat et déjà célèbre par deux magnifiques succès de cour d'assises.

Seul, André d'Estival ne faisait rien. Ses parents étaient immensément riches, mais ils avaient Paris en horreur et ne voulaient pasl'habiter. Hiver comme été, ils ne quittaient pas leur somptueux château du Loiret.

Ils auraient bien voulu conserver leur fils auprès d'eux ; mais ils avaient compris combien il était difficile de cloîtrer ainsi un jeune homme qui ne leur avait jamais donné le moindre sujet de plainte.

Aussi, lorsqu'André avait manifesté l'intention d'habiter Paris et de ne pas se séparer de ses amis, ses parents ne s'y étaient pas opposés. Bien loin de là, ils lui avaient loué et meublé un fort bel appartement, dans lequel ils ne s'étaient réservé qu'une chambre, et lui avaient alloué une somme de trente mille francs par an,

Dans de semblables conditions de bien-être, André s'était fait naturellement l'amphitryon de ses amis. C'était chez lui qu'ils se réunissaient le plus fréquemment.

Le déjeuner d'aujourd'hui était presque une solennité.

C'était le 7 novembre 1877. On revenait à Paris à la suite d'un été accablant, pendant lequel chacun avait pris son vol au gré de sa fantaisie. On se communiquait ses impressions de voyage, on se racontait les incidents plus ou moins dramatiques qui avaient signalé ces diverses pérégrinations, on citait le nom des personnes que l'on avait rencontrées.

— Ah çà, fit tout à coup André, pas un de vous ne me parle de la belle M""" de Yarlades ! A-t-elle donc quitté la France pendant que j'étais chez mon père?

— Non, répondit Matifon, je me suis trouvé avec elle à Vichy, vers la fin de juin.

— Moi je l'ai vue sur la plage d'Étretat, dit le peintre Edouard Delarue.

— A quelle époque?

— Au mois de juillet.

— Moi, je l'ai aperçue à Fécamp, au mois d'août, dit Ernest Hamil.

— A la bonne heure! fit André. Il m'aurait semblé bien extraordinaire qu'une si adorable femme demeurât invisible pendant toute une saison d'été.

A ces mots il se tourna vers Fernand Trigomec, qui n'avait pas encore parlé.

— Et toi, demanda-t-il, seras-tu le seul aux yeux de qui cet astre éblouissant n'ait pas lui ?

— Oh! non, sois sans crainte, répondit Fernand.

— Tu l'as rencontrée aussi?

— Parbleu ! qui ne la rencontre pas? Elle est toujours par monts et par vaux.

— Et où était-elle?

— A Dieppe.

— A quelle époque? ^

— A la fin d'août.

— Tiens ! j'y étais aussi, dit Ernest Hamil ; tu le sais bien, puisque j'y ai passé trois jours avec toi. Comment se fait-il que je ne l'aie pas vue?

— Ah ! c'est qu'elle n'y est pas restée longtemps. Il lui est arrivé une aventure...

— Scandaleuse? fît André avec une nuance d'inquiétude.

— Non, ridicule tout simplement. Aussi s'est-elle hâtée de faire ses malles et de déguerpir.

— Mais pourquoi?

— On ne l'appelait plus que la dame à la jambe de bois.

— A la jambe de bois! s'écria André qui pâlit légèrement. Est-ce qu'elle aurait été victime de quelque accident?

— Non, rassure-toi, dit Fernand avec un sourire. Je vais te raconter cela.

La dame à la jambe de bois ! Ce sobriquet burlesque, décerné cà l'une des plus jolies femmes de Paris, avait excité la curiosité des jeunes gens.

— Je ne sais pas si vous connaissez M. Dubouleau? commença Fernand sous forme d'interrogation. Je n'avais pas cet honneur lorsque je fus témoin de l'incident que je vais vous raconter.

Permettez-moi, pour bien vous mettre au courant, d'esquisser en quelques mots le portrait de ce personnage.

C'est un ancien entrepreneur, colossalement riche, qu'un accident remontant à une date éloignée priva d'une de ses jambes. Ii a donc une jambe de bois.

Au physique, c'est un homme de soixante ans environ, prétentieux, méchant, hargneux, aigri par les innombrables plaisanteries que son infirmité lui a attirées, mais persuadé, malgré tout, qu'il n'est ni vieux ni laid, et convaincu qu'il peut plaire encore.

Afin de dissimuler son âge, il se teint les cheveux et la barbe, ce qui jure horriblement avec son visage osseux et parcheminé. En outre, il est tellement myope qu'il est obhgé de porter d'énormes lunettes. Ajoutons qu'il est grand, long, efilanqué, d'une propreté douteuse, qu'il n'a aucune élégance dans la l'orme, pas la moindre distinction dans les manières, et nous aurons une idée assez exacte de cette physionomie peu sympathique.

En dépit de tant d'imperfections et de printemps accumulés,

M. Diibouleau est un volcan à l'état de perpétuelle incandescence. II n'ajamais étéjusqu'à l'éruption ; on ne cite aucune victime, etje crois, en effet, que sa lave n'a jamais ostensiblement incendié personne, puisqu'il est encore célibataire à un âge où il pourrait être grand-père. La belle M""" de Varlades a probablement produit sur lui la même impression enchanteresse qu'elle me semble vous avoir laissée; car, du jour où il l'aperçut sur la place de Dieppe, il s'attacha à son char avec une ténacité dont la jeune veuve ne paraissait que médiocrement

flattée.

— Je conçois cela, fit André en haussant les épaules.

— Certain jour qu'il avait beaucoup plu et que l'on n'avait pas pu mettre le pied dehors de toute la journée, le ciel se rasséréna vers le soir; de sorte qu'après dîner tout le monde voulut profiter de l'embellie pour faire une courte promenade.

M"' de Yarlades et sa mère se dirigèrent vers le port et s'engaoèrent sur la jetée. A côté d'elles, marchait l'inévitable Dubouleau. 11 faisait un temps magnifique, un peu sombre cependant, car la nuit commençait à tomber et la lune ne faisait que paraître à l'horizon.

Ce groupe de trois personnes cheminait donc sur l'étroite jetée, les yeux fixés sur la mer, dont ils admiraient l'immensité. Tout à coup ce malheureux Dubouleau, qui est excessivement myope, je vous l'ai dit, n ayant pas aperçu le mât d'une barque de pêche qu'on avait posé sur la jetée, s'embarrassa dans les cordages, perdit l'équilibre et tomba.

Tout autre se serait relevé avec vivacité, mais vous n'ignorez pas combien c'est difficile pour un homme qui est affligé d'une jambe de bois. Dubouleau l'essayait pourtant; mais la pierre était encore humide de pluie, et, à chaque tentative que faisait l'infortuné pour se maintenir, la jambe de bois ghssait sur la pierre et Dubouleau retombait à plat, comme une sole.

Dix fois il se consuma en vains efforts, dix fois la maudite jambe de bois ghssa, dix fois mon Dubouleau retomba, tantôt pile, tantôt face.

M™' de Varlades riait à se tordre, sa mère se tenait les côtes. Les cinquante personnes qui assistaient à cette scène grotesque en faisaient autant. Pas un ne songeait à venir en aide à ce malheureux.

Dubouleau enrageait. 11 multipliait ses efforts pour sortir de cette position ridicule et ne parvenait qu'à redoubler l'hilarité générale.

C'était inhumain, je le sais bien ; mais il y a des instants où le rire vous prend les nerfs et vous secoue, sans que vous puissiez lui

résister. Moi-même, qui assistais à cette aventure, je riais si fort, je le confesse, que l'idée ne me vint même pas de tendre la main à ce funambule, qui se débattait en contorsions inénarrables.

Aussi Dubouleau fit un effort surhumain, il tenta de se relever encore, mais il le fît avec si peu de ménagement, qu'il glissa pour la vingtième fois peut-être, et alla retomber à dix pas, si près du bord de la jetée qu'on crut qu'il allait disparaître dans la mer

M"" de Varlades le crut également. Elle se précipita pour arracher Dubouleau à ce danger et chercha à le retenir. Par malheur, ce fut encore cette maudite jambe de bois qui se présenta! Elle la saisit vivement, tira de toutes ses forces... Mais, dans les efforts herculéens qu'avait faits Dubouleau, les courroies qui retenaient l'appareil sur le moignon s'étaient rompues, si bien qu'à son tour M"' de Varlades perdit l'équilibre. Elle serait tombée également, si sa mère ne s'était pas trouvée là fort à point pour l'en empêcher.

Elle demeura donc debout, tenant à la main la jambe de bois de son adorateur.

Pour le coup l'hilarité des assistants ne connut plus de bornes. Ce fut un éclat de rire si retentissant que l'air en fut ébranlé. Et l'on riait d'autant plus fort que Dubouleau s'était enfin relevé, et sautillait sur son unique jambe, ainsi qu'une sauterelle écloppée, agitant ses bras, comme les ailes d'un moulin à vent, pour se maintenir en équilibre, cherchant partout un point d'appui qu'il ne trouvait pas.

Enfin, un matelot du Pollet vint à son aide, pendant que M""" de Varlades jetait avec dépit la jambe de bois qui lui était restée dans la main, et disparaissait dans la foule.

Fernand avait eu beaucoup de peine à terminer ce récit, qu'avaient interrompu sans cesse les éclats de rire homériques de ses auditeurs.

— Je vous laisse à penser, dit-il en finissant, si l'aventure se propagea rapidement. Au bout d'une heure toute la ville de Dieppe en avait fait gorge chaude.

Lorsque M'"' de Varlades parut au Casino, vers neuf heures et demie, tout le monde se poussait du coude en la regardant, et comme peu de personnes la connaissaient de nom, on entendait dans tous les coins du salon :

« C'est la dame à la jambe de bois ! »

Les femmes surtout, que la beauté de M""' de Varlades rendait naturellement envieuses et méchantes, furent ravies de pouvoir

adopter pour la désigner ce sobriquet ridicule, et ne l'appelèrent pa autrement de toute la soirée.

Sans doute M"° de Yarlades en fut instruite par un obligeant ami, car le lendemain elle avait quitté Dieppe.

— Et toi, dit André quand l'hilarité de ses amis se fut un peu calmée, tu ne crains pas de te faire l'écho de ces mesquines jalousies?

— Moi ! réphqua Fernand surpris. J'espère que tu ne m'accuseras pas d'être jaloux de M""* de Varlades?

— Assurément, non.

— Alors, que signifie ton observation? Crois-tu donc que j'ai pris au sérieux les ridicules assiduités de Dubouleau auprès d'elle? L'ai-je représentée comme compromise parles attentions de ce vieux bellâtre?

— - Non, mille fois non, répondit André avec un peu d'embarras.

— Alors conclus, comme nous disons au Palais.

— Ce que je te reproche, si toutefois c'est un reproche, dit André d'Estival, c'est de n'être pas indulgent envers M"* de Varlades, et de saisir toutes les occasions de l'accabler de tes ironies.

— Par exemple! s'écria Fernand.

— Oui, je m'en rapporte à Edouard, à Henri, qui nous écoutent; voilà plusieurs fois qu'il est question entre nous de M"' de Varlades, et jamais tu n'as manqué d'exercer contre elle ta verve déjeune avocat.

— Ah! permets, mon ami. Ceci est une accusation formelle. J'ai le droit de me défendre. Quand il a été question ici deM""" de Varlades et quand on a affirmé qu'elle était belle, ai-je prétendu le contraire?

— C'était impossible, tu en conviendras.

— J'en conviens. Aussi n'est-ce pas contre sa beauté que j'ai protesté : j'ai voulu réagir contre Fengouement que cette beauté vous inspire. Parce qu'une femme est belle, s'ensuit- il qu'elle doive réunir toutes les perfections? Or je vous vois tellement aveuglés par ses qualités que vous ne lui voulez reconnaître aucun défaut...

— Tu vois que tu l'accuses encore, dit vivement André.

— Du tout, riposta Fernand avec non moins de vivacité. Je prétends seulement que M""" de Varlades est loin de mériter la considération dont vous prétendez l'entourer sans discussion.

— Comment soutiendras-tu qu'elle a des amants?

— A Dieu ne plaise ! J'admettrai même, si vous le voulez, qu'elle soit une Pénélope ; mais si vous voulez me forcer à la trouver distinguée, si vous comparez sa mère à celle des Gracques, ne trouvez pas étonnant que je me révolte.

Mme DE VakLADES.

— Oh! non, protestèrent à la fois les quatre jeunes gens; mais enfin...

— Mais enfin quoi? demanda Fernand. Comment, vous êtes <icv garçons instruits, intelligents, fins comme l'ambre, vous ave? de id vie parisienne une expérience que je ne possède certainement pas au même degré que vous, et vous ne flairez pas un mystère dans le passé

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de cette femme, qui n'a que vingt-deux ans, et qui est veuve depuis trois ans, d'un mari de soixante-quatorze ans! Comment, cette mère épaisse etrougeaude, dontlelangage estsi trivial, les manières si communes, ne vous inspire aucune défiance! Vous glissez sur toutes ces monstruosités, parce que M""' de Varlades est belle, riche et porte un nom sonore? Vous connaissez donc son histoire?

— Pas du tout, répondit timidement Edouard Delarue. Tu la connais, toi?

— Pas plus que vous; mais si l'on voulait bien, il y aurait peutêtre un moyen...

— Quel est-il ? demanda vivement le baron.

— Peut-être, quand vous lisez les journaux, répondit Fernand, vous amusez-vous quelquefois à jeter les yeux sur la page d'annonces...

— Certainement, dit André.

— Jamais, protesta le peintre Delarue.

— Si, si, affirma Ernest Hamil. Va toujours, nous t'écoutons. Seul, depuis qu'il était question de cette femme, Matifon n'avait

pas dit un mot et, devant les attaques dont cette femme était l'objet, avait froncé les sourcils et laissé échapper un geste imperceptible de contrariété.

— Alors, reprit Fernand sans l'avoir remarqué, si vous parcourez la quatrième page, vous avez sans doute lu une annonce conçue à peu près en ces termes :

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