‹ Le drame de PontcharraChapitre 51 sur 77 · AGENCE AUBERT · texte numérisé non relu

AGENCE AUBERT

Renseignements divers.

Tous les jours de 1 h. à 5 h. du soir.

En ouvrant la porte, on pénétrait dans une antichambre de médiocre grandeur, sur laquelle s'ouvraient une salle à manger assez belle et un grand salon qui communiquaient entre eux par une porte intérieure.

Du salon, on passait dans une chambre à coucher, plus longue que large, qui précédait un petit cabinet de toilette et une garderobe.

De Fantichambre on se rendait à la cuisine par un long corridor qui contournait la cage de Fescalier. Dans cet espace restreint, on avait trouvé le moyen d'établir un cabinet vitré qui servait, au gré du locataire, de débarras ou de chambre de domestique.

C'était tout.

Comme on le voit, rien n'éiai. plus modeste que cet appartement. La disposition n'en était même pas commode, puisque deux pièces seulement ne se commandaient pas et avaient chacune une sortie sur l'antichambre : le salon et la salle à manger.

Cependant, pour un homme d'affaires, cet agencement était suffisant. De l'antichambre les chents entraient dans la salle à manger et ressortaient par le salon.

• Or, M. Aubert, le locataire de cet appartement, était un homme d'affaires. Comme il était garçon, il n'avait pas jugé nécessaire d'avoir un salon. De cette pièce il avait fait son cabinet.

Hàtons-uous de dire que de ces deux pièces principalement, il avait tiré un parti merveilleux, et qu'il y avait déployé tout le luxe de mise en scène qu'il avait pu imaginer. Ajoutons qu'il ne l'avait pas fait sans goût. Évidemment cet homme avait l'instinct du luxe et du confortable.

La salle à manger était entièrement meublée de vieux chêne remontant très authentiquement à la fin du xvn° siècle. Deux magnifiques bahuts étaient placés de chaque côté du poêle, surchargés de potiches de Rouen, de Delft, de vieux Chine et de cristaux de Venise. En face étaient ahgnées huit chaises de formes et de sculptures

Venez-vous essayer de me caroller un déjeuner? (P. 732.)

variées, toutes du même style cependant, dont le siège était recouvert de maroquin rouge. Au milieu, on apercevait une table carrée, remontant à la même époque, couverte d'un tapis de velours rouge, garni de lourdes franges de soie. Aux deux fenêtres qui éclairaient cette pièce, pendaient de magnifiques rideaux de velours, doublés de soie, et de couleur semblable au tapis.

UV. 94. — LK DRAMt: DE PONTCHARRA. — P. SAUNIERS. — J. ROUFF BT C'", ÉD- U?. 9*

Au-dessus de la boiserie de chêne foncé, sous laquelle disparaissait le bas des quatre murs, était tendu un papier façonné imitant le cuir cordouan. Sur cette tenture sombre étaient accrochés des plats anciens de toutes provenances. La Perse, la Chine, le Japon, l'Inde, l'Italie, le Maroc avaient fourni, concurremment avec nos vieilles fabriques françaises de faïence, leurs plus magnifiques échantillons.

Quant au cabinet, il n'était pas moins bien décoré. De hauts lambris de bois noir cachaient également le bas des murailles, dont le haut était entièrement tendu de tapisseries anciennes à personnages, maintenues par un encadrement de bois noir large comme la main.

Le bureau, la bibliothèque, les sièges, copiés sur les plus jolis modèles que la Renaissance nous ait fournis, étaient également en bois noir. Fauteuils et sièges étaient recouverts aussi de vieille tapisserie à ramages, pareille à celle des grands rideaux des croisées.

Enfin, sur le parquet, était étendu un magnifique tapis de Beauvais, dans l'épaisseur duquel le pied disparaissait jusqu'à la cheville.

Sur la cheminée trônait une superbe pendule de Boule du temps de Louis XIV, flanquée de deux candélabres en bronze doré, garnis de vieux cristaux.

A part un lustre, de même origine que les candélabres, et deux appliques en glace de Venise, aucun ornement ne venait troubler la simplicité sobre et sévère de ce riche cabinet.

Quant à la chambre à coucîier, elle était tout simplement meublée de pahssandre et tendue de cretonne à grands dessins.

On le voit, tout avait été sacrifié aux deux pièces dans lesquelles le public avait accès, et tout y avait été disposé de telle sorte que celui qui était à la tête de cette agence parût pour ainsi dire aussi fortuné, si ce n'est plus, que les clients qu'il recevait. Pierre Aubert, c'était le nom de cet homme — et l'agence qu'il avait fondée portait son nom — n'avait guère plus de trente ans.

Il était grand et fort. Des cheveux noirs, abondants, couronnaient son font un peu étroit. Sous d'épais sourcils noirs, deux yeux châtains, qui paraissaient noirs à la lumière, brillaient avec une vivacité dont les cils, courts et clairsemés, ne parvenaient pas à atténuer l'éclat. Sous un nez peu correct, trop gros et trop rond, on distinguait une large bouche , aux lèvres épaisses et sensuelles , qui laissaient voir en souriant des dents blanches, courtes et bien alignées. Le menton, fortement accentué, saillait en avant du visage, dont le teint coloré indiquait un tempérament sanguin. Il portait une forte moustache et de longs favoris d'un noir de jais.

D'après ce portrait sommaire, il est facile cependant de deviner le caractère de cet individu.

Le front plat et étroit indiquait un esprit borné ; la vivacité de l'œil était l'indice de l'audace ; les lèvres charnues dénotaient la sensualité ; le menton saillant, les maxillaires très accusés, révélaient une volonté et une énergie poussées au besoin jusqu'à la cruauté.

L'ensemble de cette figure n'était pas présisément laid, mais les membres trapus et vigoureux, les extrémités courtes et larges, la taille carrée, dépourvue de toute élégance, les manières rudes et brutales, en dépit des efforts que faisait Pierre Aubert pour les adoucir, étaient autant de preuves infaillibles d'une origine obscure et commune, dont les relations peu relevées n'avaient pas pu corriger la rudesse.

Il en était de même du caractère. Après un examen attentif de son visage, le moins expérimenté des physionomistes aurait découvert en lui un homme absolu, entier, qui ne devait reculer devant aucun obstacle pour assouvir ses passions. Là encore il était manifeste que l'éducation avait fait défaut, et n'était pas venue atténuer les angles aigus de cette nature violente.

Il était neuf heures du matin. Pierre Aubert se levait et sortait de sa chambre à coucher.

En entrant dans son cabinet, il aperçut sa domestique qui s'escrimait avec son plumeau.

— Ah! vous voilà, vous, dit-il d'une voix rude. Ce n'est pas malheureux! Pourquoi n'étiez-vous pas là hier soir à huit heures, quand je suis rentré?

— Dame! répondit la domestique sans s'effrayer, monsieur ne dînait pas chez lui, j'ai cru que monsieur ne rentrerait pas.

— Vous en avais-je prévenue, oui ou non?

— Non ; mais si j'avais autant de mille francs de rentes que monsieur a découché de fois sans me prévenir...

— Que vous importe? Êtes-vous à mon service ou suîs-je au vôtre? tant que je ne vous donne pas congé, vous devrez être là à mes ordres.

— Eh bien! On y sera, mon Dieu! V'ià-t-il pas de quoi m'avaler?

— Comme c'estamusant! grommela Aubert en frappant du pied. Hier, après dîner, j'offre à des amis une tasse de thé, j'arrive ici, personne !

— La belle affaire, parbleu! Ça vous a-t-il empêché d'en faire ?

— Non, mais est-ce mon état, à moi, de faire du thé quand je paye une domestique?...

— Eh ! là, ne criez pas tant ! Pour un méchant réchaud à IV^spritde-vin que vous avez allumé... ce n'est même pas vous qui avez mis sur la table les tasses et le sucrier.

— Qu'en savez-vous?

— Pardi ! puisqu'il y avait des femmes parmi vos amis...

— Vous meniez! il n'y en avait pas, s'écria Aubert avec colère.

— Il n'y en avait pas ? répliqua froidement la domestique en tirantdesa poche un chiffon qu'elle déplia lentement — Et ça, repritelle, qu'est-ce que c'est donc? C'est-il une voilette de femme ou d'Auvergnat? Et quelle femme! Une pas huppée, bien sûr. Uu méchant voile de douze sous...

— Eh bien! quand cela serait, ne suis-je pas le maître? tonna Aubert.

— Qui vous dit le contraire ?

— Et tenez, mademoiselle Clémence, continua-t-il, réglons nos comptes pendant que nous y sommes, qu'est devenue la bouteille de rhum que j'avais entamée il y a six jours?

— Est-ce que je sais, moi? fit la domestique en haussant les épaules.

— Ah! vous ne savez pas? gronda Aubert dont le visage s'empourprait.Eh bien !jevaisvousle dire. Elleesl devenue ceque deviennent toutes les bouteilles que j'ai l'imprudence d'oublier sur ma table sans les mettre sous clef. Elles passent dans votre infernal gosier en rougissant votre figure trognonnante — bien heureux si je ne vous trouve pas ivre-morte, comme cela m'est arrivé il y a cinq mois, dans quelque coin de mon appartement.

— Que voulez-vous? dit philosophiquement Clémence, chacun a ses petits défauts.

— Bien, mais prenez-y garde! Un beau jour ma patience se lassera et je vous mettrai à la porte.

— Et puis après? Vous prendrez une autre bonne, qui aura des amants, qui vous volera, et qui se moquera de vous par-dessus le marché. Libreàvous! Qu'est-ce que cela me fait à moi de servir ici ou là? Partout où j'irai je trouverai à boire, je ne suis pas inquiète, allez i V'ià-t-il pas de quoi mener si grand bruit pour une méchante bouteille de rhum? Eh bien! oui, je l'ai bue. Et puis? Ça m'empêche-t-il, quand vous avez des cocottes à dîner, de vous faire des petits plats fms dont elles se lèchent les doigts? Bah! renvoyez-moi donc, et conduisez vos

petites femelles au restaurant : vous verrez ce que ça vous coûtera Mais n'y a pas de danger. Vous avez le sac, mais vous savez compte? , et vous n'ignorez pas que toute ivrogne que je sois, je vous gagne un billet de mille francs par an, pour le moins, avec ma sotte probité et mon savoir-faire.

— Parbleu ! s'écria Aubert avec un gros rire, vous imaginez-vous que je vous aurais gardée depuis cinq ans si vous n'aviez que des défauts?

— Alors de quoi vous plaignez-vous? Apprenez que j'ai servi dans des maisons plus cossues que la vôtre, que j'ai été chez des princes russes, moi qui vous parle.

— Eh ! vous me l'avez déjcà dit vingt fois, fit Aubert avec humeur,

— Ça fera vingt et une, monsieur. N'empêche pas que quand j'éiais chez le général Badouroff, on ne me cherchait pas chicane à propos d'une méchante bouteille de rhum.

Aubert connaissait depuis longtemps l'éternel chapelet qu'égrenait Clémence en ses jours de mauvaise humeur.

11 prit le parti de quitter la place, haussa les épaules, et rentra dans sa chambre, dont il ferma la porte à grand bruit, tandis qu'il laissait échapper un formidable juron.

— N'empêche pas, grommela Clémence, en agitant son plumeau avec autant de calme que si rien ne se fût passé, n'empêche pas que ce comte Badouroff était un homme très comme il faut. Quand on flanque une bonne à la porte en lui mettant cinq cents francs dans la main, on n'est pas un pingre, un regardant, un liardeur comme vous, môssieu Aubert.

Elle s'arrêta et jeta un regard menaçant sur la porte par laquelle son maître venait de disparaître.

— Entendez-vous? continua-t-elle en hochant la tête. Vous me direz à ça que si le comte avait été un homme tout à fait comme il faut, il aurait dû me prévenir huit jours à l'avance. Ça, c'est vrai, qu'il faut toujours avoir de la considération pour ses domestiques. Mais puisqu'il était Cosaque, cet homme, puisqu'il ne s'appartenait pas,, puisque, sur l'ordre de son empereur, fallait qu'il file doux comme un caniche, puisqu'il ignorait lui-même qu'il allait être forcé de partir... je ne peux pas lui en vouloir, à cet homme. Et puis... un billet de cinq, ça fait passer sur bien des formalités. C'est pourquoi je vous dis que c'était un chouette, un rupin, un vrai seigneur. Entendez-vous, môssieu Aubert?

Comme elle venait de soulager sa bile, elle se mit à manœuvrer son plumeau.

— N'y a pas jusqu'à sa petite femme qui ne fût un ange. Etaitelle douce et bonne, cette petite comtesse! Un peu originale, par exemple! Je vous demande un peu à quoi ça rime cette idée qu'elle a eue, au moment oh elle me renvoyait, de m'emprunter un costume complet de femme de chambre? car, enfin, c'est une drôle d'idée, faut en convenir, quand on a vécu toute sa vie dans le velours, la soie, le salin, les dentelles, d'aller se fourrer sur le dos des nippes comme celles que j'avais dans ce temps-là. C'est pas qu'elles étaient trop déchirées, non, je lui avais donné ce que j'avais de plus propre, mais c'est égal, c'était une idée cocasse! — Eh bien, après? ajouta-t-elle d'une voix de rogomme et avec un sourire hideux, faut bien s'encanailler un brin de temps en temps. Moi, d'abord, c'est mon principe. Si ça ne plaît pas h môssieu Auheri, qu'il aille se faire... lanlaire.

En achevant ce monologue, elle regagna sa cuisine, toujours maugréant.

Gomme on le voit, elle ne s'effrayait guère des violences de son maître et ne se gênait pas pour lui dire ses vérités.

Si elle avait touché juste, cela prouvait déjà que Pierre Aubert sacrifiait tout, sa dignité même, à son intérêt.

En effet, sans lui donner congé, sans même lui imposer silence, il avait regagné sa chambre et s'était mis à sa toilette.

Une demi-heure après, il reparut, enveloppé d'une longue et chaude robe de chambre. Il promena autour de lui un regard investigateur, et laissa échapper un petit signe d'approbation.

— Très bien! très bien tenu, dit-il à mi-voix. Elle a du bon, cette fille, positivement. On voit qu'elle a servi dans de bonnes maisons et qu'elle sait manier les beaux meubles. Et puis, elle fait si bien la cuisine !...

En même temps qu'il prononçait ces mots, il faisait claquer sa langue sur son palais.

— C'est dommage qu'elle soit ivrogne, continua-t-il, mais qui n'a pas ses petits défauts? Elle a raison, j'en prendrais une autre que ce serait pis encore.

Il s'assit devant son bureau, après avoir ainsi pris son parti de ses dissensions instestines, ouvrit un dossier volumineux, et se mit à le feuilleter avec lenteur. A mesure qu'il tournait un feuillet, il inscrivait un chiffre sur du papier blanc, avec un crayon qu'il tenait à la main.

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Au bout d'une demi-heure, il tira un trait au-dessous des chiffres qu'il avait alignés. Le dossier était épuisé.

— Voyons oii j'en suis, dit-il en commençant son addition.

A mesure que grossissait son total, sa large figure s'épanouissait. Ses yeux brillaient d'une lueur ardente.

— Six cent vingt-sept mille francs! s'écria-t-il en posant son dernier chiffre, tandis qu'un large sourire déridait ses lèvres épaisses. Allons, courage! je touche au but. Oui, que j'atteigne le million et tout sera dit. Un million, c'est ce qu'il faut aujourd'hui pour ne se priver de rien.

Il fit une pause, rejeta son crayon, mit son coude sur la table et son menton dans sa main.

— Ainsi, je suis riche à six cent vingt-sept mille francs, reprit-il. Un peu plus de trente mille livres de rente! Et je n'ai que trente ans' Et je n'ai plus ni père ni mère... Et je ne me connais pas de parents... Aucun fil ne me retient par la patte. Tout en valeurs! Pas de propriétés. Une seule, mais de si peu d'importance... Demain, ce soir, dans une heure, à l'instant même je puis m'en aller, sans qu'aucun lien de parenté ou d'intérêt me retienne. Ah! j'ai eu du mal... mais j'y suis arrivé... Est-il possible que tant d'argent tienne dans un si petit espace!

En môme temps, il désignait du geste un meuble de bois noir, qui se trouvait entre les deux fenêtres, et qu'il contemplait avec une sorte de complaisance.

— 11 avait raison, mon père, quand il me disait avant de mourir qu'il y avait une fortune dans son Livre rouge.

Il était si absorbé dans ses rêveries qu'il n'entendit pas résonner le timbre de l'antichambre ni frapper à la porte de son cabinet.

Comme il ne répondait pas, la porte s'ouvrit lentement, et un grand corps, maigre et décharné, se faufila dans le cabinet.

Ce corps appartenait à un individu âgé de quarante à quarantecinq ans, dont le seul aspect était fait pour inspirer le dégoût ou la pitié.

C'était un homme pâle et amaigri, dont les cheveux, les favoris et les moustaches étaient d'un blond d'autant plus fadasse qu'ils commençaient à s'argenter de poils blancs. Il ôta en entrant un chapeau graisseux, rougi par la pluie et par le soleil, et s'avança, avec ur sourire cauteleux, vers le bureau de M. Aubert.

Il était vêtu de la plus misérable façon du monde. Ses souliers souillés de boue, étaient éculés, le pantalon qui les recouvrait élail

effrangé par le bas. Un vieux pardessus, jadis marron, aujourd'hui jauni parle temps, était boutonné jusqu'au collet, et laissait passer, comme à regret, le col d'une chemise crasseuse, qu'essayait inutilement de maintenir une cravate, ou plutôt une corde de taffetas noir cl luisant.

Il s'avançait craintif, humble, obséquieux; le tapis épais amortissait le bruit de ses pas, si bien que M. Aubert ne s'aperçut de sa présence qu'au moment où ce long cadavre s'interposa entre lui et la lumière.

11 tressaillit, leva les yeux, comme s'il se fût réveillé en sursaut ; puis sa physionomie changea tout à coup et exprima le plus profond dédain.

— Ah! c'est vous, Beaudunois, dit-il en se renversant dans son fauteuil. Que me voulez-vous? Venez-vous essayer de me carotter un déjeuner? Vous savez... je vous ai prévenu...

— Non, monsieur, répondit Beaudunois, je sors de table.

— De table? fit Aubert sans dissimuler son étonnement.

— Oui, monsieur. Comme je passais tout à l'heure près des Halles, je suis entré chez un marchand de vin, j'y ai mangé un bœuf à l'huile avec un morceau de pain, j'y ai bu une chopine de vin, et, pour mes quatorze sous, j'ai déjeuné...

Pour mieux compléter sa pensée et exprimer sa béatitude, Beaudunois posa ses doigts sur ses lèvres et lança dans le vide un baiser retentissant.

— Vraiment? dit Aubert. Vous avez si bien déjeuné que cela pour quatorze sous?

— Oui, monsieur.

— En vérité, vous me confondez! s'écria Aubert. Quand je vous vois, vous que j'ai connu jadis si riche, si brillant, si gourmet, vous qui ne daigniez pas dépenser moins de dix francs à chacun de vos repas ; vous, enfin, à qui tous les raffinements du luxe le plus exquis <'taient familiers ; quand je vous vois, dis-je, ce que vous êtes aujourd'hui, et quand je vous entends dire, avec conviction, que vous venez de faire un déjeuner succulent, à ce prix-là, chez le plus infime des empoisonneurs, je me demande si je rêve ou si je suis éveillé.

— Ah ! je ne dis pas non, soupira Beaudunois, mais que voulezvous ? Il a bien fallu que mes goûts se modifient avec ma fortune. D'ailleurs, il y a si longtemps de cela, que je m'en souviens à peine.

— Si longtemps, dites-vous? Mais non, rappelez-vous bien. Il n'y a pas plus de douze ans. Vous demeuriez alors rue de Trévise et

r.E DRAME DE PONTCHaRRA

Quand Beaudunois vint le rejoindre. (P. 155.)

j'habitais avec ma mère au sixième étage de votre maison. Javais dixhuit ans, vous en aviez trente. J'étais ouvrier ciseleur, et, bien souvent, je vous voyais rentrer chez vous à l'heure où j'allais travailler. Je vous regardais d'un œil d'envie, j'aspirais avec délices, comme si vous aviez été une jolie femme, le parfum qu'exhalait votre mouchoir et dont vos habits étaient imprégnés.

UV. 93. — LE DRAME DE PONTCIIARRA. — P. SAL'MÈBE. — J. ROIFF ETC'*, ÉD.

UV. 95.

— Est-il heureux, cet homme-là! me disais-je en vous voyant passer. Je ne pensais qu'à vous, je ne parlais que de vous, je n'ambitionnais qu'une chose : c'était d'être riche et de vivre comme vous. \

— Oui, tout cela est bien changé! gémit Beaudunois avec une nuance de tristesse. Mais, bah! reprit-il d'une vûix sombre, le mieux est de ne pas y songer.

— Comme il vous plaira. N'en parlons plus. Alors que me voulezvous?

— Je venais voir si vous aviez besoin de moi...

— Non, pas aujourd'hui.

— Et vous soumettre, continua Beaudunois, certaine combinaison à laquelle j'avais pensé.

— Voyons votre combinaison, dit Aubert.

— Le peu que vous me faites gagner de droite et de gauche, commença Beaudunois, et l'irrégularité avec laquelle vous m'employez ne constituent pas une somme suffisante pour me permettre de vivre, ni surtout d'établir mon budget. D'un autre côté, il est impossible qu'avec le nombre d'affaires que vous brassez, vous n'ayez pas besoin d'un employé. A chaque instant vous avez des réponses à donner, des lettres à faire porter, des démarches à faire. Si vous me chargez ordinairement de ces démarches, pourquoi ne me chargeriezvous pas du reste? A combien peuvent se monter vos faux frais de correspondance et de commissionnaire*'''

— A trente francs au plus, tous les mois.

— Bien, joignez ces trente francs aux cinquante que vous me donnez en moyenne, cela fait quatre-vingts francs par mois. Mais ce n'est pas tout. Si vous vous absentez, ou si quelqu'un se présente à l'heure où vous n'êtes pas dans votre cabinet, personne n'est là pour répondre à vos clients, pour leur faire prendre patience, pour les amorcer, si je puis m'exprimer ainsi.

— C'est vrai, avoua l'agent; mais, pour remplir un poste semblable, il me faudrait...

— Oh! je sais bien ce qu'il vous faudrait, interrompit Beaudunois : il vous faudrait un homme bien élevé, dont la tenue fût décente, et les employés de cet acabit se payent fort cher. Eh bien! pourquoi ne me confieriez-vous pas ce poste délicat? Je suis bien élevé, vous le savez, vous en êtes convenu tout à ITieure...

— Je ne dis pas le contraire; mais, sous le rapport de la tenue, vous laissez trop à désirer, mon cher ami.

LE DRAME DE PONTGHARRA 75o

— Vous avez raison, mais il est un moyen fort simple de remédier à cette imperfection..,

— Lequel?

— Un homme comme vous est astreint à une certaine représentation. Il ne peut pas user jusqu'à la corde les habits qu'il porte.

— C'est évident. Est-ce que vous voudriez...

— Sans doute. Nous sommes à peu près de la même taille. Donnez-moi le rebut de votre garde-robe, ajoutez un louis de plus et le déjeuner aux quatre-vingts francs par mois que vous venez d'énoncer et je suis désormais à votre entière disposition.

Aobert réfléchissait. Évidemment la proposition de Beaudunois ne lui déplaisait pas.

— Venez, dit-il en se levant brusquement de son fauteuil, nous allons voir si vous avez, sous des habits plus convenables, ce grand air quej'admiraisen vous autrefois.

A ces mots, il l'entraîna dans son cabinet de toilette.

Il tira de son tiroir trois ou quatre chemises, de sa garde-robe deux pantalons, un gilet, une jaquette, un pardessus et deux paires de bottines, — le tout en assez bon état.

— Tenez, dit-il, et venez me trouver dans mon cabinet dès que vous aurez changé de vêtements.

Il attendait depuis dix minutes au plus, quand Beaudunois vint le rejoindre.

Il fut émerveillé delà transformation dont il était témoin! Certes, quiconque fût entré en ce moment, aurait pris Beaudunois pour le patron et Aubert pour son employé.

L'agent n'espérait pas un résultat si satisfaisant. Si bas que fût tombé l'ancien joueur, il lui restait encore quelque chose de cette élégance et de cette distinction que donnent l'éducation et l'habitude de vivre dans un certain monde.

Aubert sentit son infériorité. Pour ressaisir sur Beaudunois sa suprématie, il ne put pas résister au plaisir de l'humilier.

— En effet, dit-il, je crois que cela pourra aller, si vos goûts de paresse et de débauche ne l'emportent pas sur votre résolution d'aujourd'hui.

— Mais, monsieur, je vous assure...

— Je sais ce que je dis, interrompit sèchement Ta-gent. Vou?^ êtes paresseux, vous aimez les filles et la bonne chère; ne vous en défendez pas, ce serait inutile.

— Pourtant, monsieur...

— Assez! fit impérieusement Aubert, vous n'ignorez pas qu'on ne peut rien me cacher.

— Je conviens que c'est difficile... balbutia Beaudunois, cependant...

— Alors, poursuivit l'agent d'une voix rude, ne vous étonnez pas que je sois très particulièrement au courant de ce qui vous concerne, et que je sache à la suite de quel accident vous avez été privé pendant un an et un jour du plaisir de circuler au grand soleil.

Beaudunois rougit, se détourna, courba la tête et ne répondit pas.

— Ah! vous n'insistez plus? dit Aubert en ricanant. C'est ce que vcus avez de mieux à faire, croyez-moi, car vous avez eu une rude chance d'en être quitte à si bon marché! Allons, remettez-vous, reprit-il enchanté de s'être vengé à si peu de frais; je ne veux pas la mort du pécheur. La preuve c'est que je vous accorde tout ce que vous me demandez, tout : même votre déjeuner. Seulement, comme j'ai quelquefois des amis ou des amies, je ne pourrai pas faire mettre votre couvert à ma table. Vous le comprenez bien, n'est-ce pas?

— Qu'à cela ne tienne, monsieur, fît docilement Beaudunois, je déjeunerai avec Clémence.

— A la bonne heure! vous êtes raisonnable, dit Aubert de sa grosse voix, à laquelle il essayait de donner une intonation de bonhomie. A dater d'aujourd'hui vous entrez en fonctions; ayez soin d'être là tous les jours à dix heures du matin. Vous vous tiendrez dans la salle à manger. Demain, vous trouverez sur la table un buvard, du papier, de l'encre et des plumes, et je vous donnerai mes dernières instructions. Surtout, pas d'indiscrétions! Je ne veux pas qu'on en sache ici plus long qu'il ne me plaît d'en laisser comprendre. Rappelez-vous enfin que je n'oublie rien — rien, pas plus le bien que le mal.

— Le mal surtout, fit Beaudunois avec un peu d'amertume.

— Le bien aussi, je vous le jure ! s'écria Aubert avec force. Beaudunois secoua la tête avec incrédulité.

— Vous en doutez ? fit l'agent. Si vous me connaissiez mieux vous méjugeriez moins sévèrement, mon ami. Il est bien vrai que je n'ai eu dans toute ma vie qu'une affection, c'était ma mère, mais celle-là était si profondément enracinée dans mon cœur qu'elle survit même à sa mort, et que je la pleure encore.

En effet, une grosse larme perlait aux yeux de Pierre Aubert.

— Ah! c'est que vous ignorez tout ce que cette bonne et sainte créatui'e a fait pour moi, continua-t-il. Aussi son son , ;iir est resté

gravé dans mon cœur avec celui des âmes charitables qui ont eu pi lié de son malheur.

Vous ne savez rien de notre histoire, vous, Beaudunois, et pourtant vous habitiez notre maison. Cela se comprend, vous étiez un noctambule. Vous vous couchiez à l'heure oti tout le monde se levait, et ce n'était guère que vers quatre heures du soir que vous ouvriez les yeux. 11 n'est pas étonnant que vous n'ayez jamais rien appris de ce qui se passait autour de vous. Je parie que vous ne connaissiez pas les locataires de la maison.

— C'est vrai, dit Beaudunois.

— Je ne les connaissais pas tous, j'en conviens, fît Aubert ; mais, parmi eux, il est un nom qui ne s'effacera jamais de ma mémoire.

— Lequel?

— Celui de Fernand Trigomec.

— Tiens I c'est un nom breton 1

— Oui, et celui du plus brave garçon qui soit sous la calotte des cieux.

— Qu'a-t-il donc fait?

— Ce qu'il a fait, mon cher! Pendant quatre ans, jusqu'à ce que j'aie atteint l'âge de gagner ma vie, c'est lui qui nous a empêchés, ma mère et moi, de mourir de faim et de misère.

— Comment cela?

— Il m'avait rencontré plusieurs fois dans l'escalier, vêtu presque de haillons; il avait longuement regardé mon visage pâle et amaigri. Je voyais qu'il avait le désir de me parler et qu'il n'osait pas. C'est tout simple, il était encore bien jeune, puisqu'il avait quatre ans de moins que moi. Et, à cet âge-là, quatre années sont une énorme distance ! Moi j'avais treize ans, il en avait neuf.

A l'heure oti j'allais à mon atelier pour y faire mon apprentissage de ciseleur en bronze, il allait à l'école avec un panier dans lequel j'avais jeté plus d'une fois un regard d'envie.

Un jour je descendais l'escaher avec un morceau de pain sec que je dévorais à belles dents.

Il m'aperçut, hésita un instant, puis :

« — Il a l'air joliment dur votre pain, me dit-il.

« — Je crois bien, répondis-je, il a au moins quatre jours.

« — Ah! vous ne prenez donc pas du pain frais tous les matins, comme chez nous?

« — Du pain frais? Ah! je n'en ai pas souvent mangé.

<( — Pourquoi? Est-ce que vous ne l'aimez pas?

<( — Je l'aime bien, mais il n'y a pas toujours d'argent à la maison pour en acheter.

« — Vraiment? dit-il d'un air surpris. »

11 regarda autour de lui avec précaution.

« — Venez, » fit-il en me prenant la main et m'entraînant dans les escaliers.

Lorsque nous fûmes dans la rue il s'arrêta.

« — Tenez, dit-il en ouvrant son panier, je veux que vous en mangiez, du pain frais. En voilà, et voilà un morceau de poulet avec. »

Moi, je me grattais l'oreille avec embarras.

« — Eh bien! Est-ce que vous n'en voulez pas ? me demanda- t-il.

« — Si, mais, si cela ne vous faisait rien, lui répondis-je, j'aimerais mieux manger mon pain sec et porter ce que vous me donnez à ma mère.

« — Elle n'en mange donc pas non plus, votre mère?

« — Jamais.

« — Elle est donc pauvre?

« — Malheureusement ; sans cela je ne serais privé de rien ; elle m'aime tant!

« — La mienne aussi m'aime bien, dit-il d'une voix grave. Alors, puisqu'elle vous aime tant, je conçois que vous le lui rendiez. Allez lui porter cela, je vous attends. »

Je m'emparai avidement de cette manne inespérée et je montai mon sixième étage. Ma mère ne comprenait rien à ce qui se passait. Je promis de le lui exphquer le soir même, en revenant de l'atelier ; puis j'allai rejoindre le petit Fernand.

a — Venez, me dit-il confidentiellement, j'ai trois sous dans ma poche, nous allons acheter du pain frais pour nous deux chez le boulanger. »

— Drôle de petit bonhomme! murmura Beaudunois.

— Oh! attendez, fît Pierre Aubert. Nous ne sommespasau bout. Il passa la main sur son front brûlant. Ces souvenirs étaient

cruels, on le devinait à la contraction de son visage, et cependant il semblait trouver une satisfaction secrète à les évoquer.

— Fernand partagea en frère avec moi le pain qu'il avait acheté, continua-t-il ; puis, avant de me quitter, il me demanda la permission daller me voirie soir, en revenant de l'école. J'étais trop heureux pour la lui refuser.

Le soir même, il franchit les quatre étages qui séparaient notre mansarde de l'appartement qu'il occupait avec sa mère et sa sœur. Le

LE DRAME DE PONTCHARRA l^d

pauvre enfant fut effrayé de la nudité de nos quatre murs. Ma mère, à qui j'avais raconté ce que ce bambin avait fait, lui avait pris les deux mains et les couvrait de baisers, quand parut tout à coup une personne que nous n'attendions pas.

C'était M"' Trigomec.

Étonnée que son fds lui demandât après dîner la permission de s'absenter pour aller voir, disait-il, un camarade qui demeurait dans la maison et avec qui il avait fait connaissance, elle voulut savoir oh il allait, le suivit et le vit entrer dans notre logement.

Nous ne craignions pas les voleurs à cette époque, nous laissions notre clef à la porte. M""' Trigomec entendit le concert de bénédictions que ma mère laissait tomber sur le petit Fernand. Flairant quelque mystère douloureux, quelque détresse navrante à soulager, cette excellente dame entra sur les pas de son fils.

Sans doute elle était habituée à ces sortes d'expéditions charitables, car un coup d'œil lui suffit pour juger notre misère.

A dater du lendemain, le boulanger nous apporta du pain tous les matins et le boucher nous servit le pot-au-feu deux fois par semaine. Vous devinez bien qui payait ces deux fournisseurs, n'est-ce pas? Il est inutile de vous nommer M"' Trigomec.

C'était beaucoup pour nous, ce n'était rien pour elle. Toutes les fois que l'occasion se présenta de nous faire parvenir du linge, des habits, des gourmandises même, la chère dame n'y manqua pas. Et, pour nous réduire à l'impossibihté de les refuser, c'était par M. Fernand qu'elle nous faisait remettre ces divers objets, et c'était à moi qu'il les donnait.

Gela dura trois ans, mon cher! Au bout de ces trois années, mon apprentissage était terminé et je pouvais enfin gagner ma vie !

Déjà j'avais reçu de mon patron, à titre d'encouragement, diverses petites sommes que j'avais mises de côté sans en rien dire à personne. Avec cet argent, j'achetai chez un bric-à-brac du voisinage pour lequel nous travaillions souvent, un vase de vieux Chine, qu'il me céda au prix coûtant. Ce vase, j'entrepris de le monter et de ciseler moi-même le bronze de la monture. Bien entendu, je ne pouvais me livrer à ce travail qu'en dehors du temps que me prenait l'atelier. Eu outre, je voulais que la ciselure fût irréprochable. Je mis six longs mois à terminer cet ouvrage. Ma mère, qui me voyait travailler tous les soirs avec un infatigable acharnement, me demandait à qui je destinais ce bijou de ciselure.

« — Je te le dirai plus tard, » lui répondais-je.

•i«îO LE DRAME DE PONTCIIARRA

Enfin, un beau dimanche, je lui fis voir mon vase tout monté. Tout amour-propre à part, c'était admirable! Rien de pareil n'existe ni n'existera jamais dans le commerce : le meilleur ouvrier mettrait plus d'un grand mois à exécuter ce que j'avais fait.

Ma mère s'extasia.

« — Ainsi tu es contente de mon œuvre? lui demandai-je.

« — Je le crois bien! C'est merveilleux.

« — Alors, mets ta plus belle robe, ton plus beau bonnet, et viens avec moi.

(( — Où donc?

« — Tu vas le voir. »

Elle s'habilla à la hâte, nous descendîmes et nous nous arrêtâmes devant la porte de M""' Trigomec .

« — Ah! je comprends ! » s'écria ma mère qui se jeta à mon cou et m'embrassa.

jyjme Trigomec nous fit entrer au salon.

Je posai sur le guéridon le vase que je lui apportais.

« — Madame, lui dis-je, permettez-moi de vous offrir ce petit objet en témoignage de ma reconnaissance. Si j'espère qu'il aura quelque valeur à vos yeux, c'est parce que je l'ai monté et ciselé de mes propres mains à votre intention. »

La brave dame se récria sur la magnificence d'un tel cadeau : elle voulut se défendre de l'accepter ; mais j'insistai tellement, et ma mère avec moi, qu'elle se rendit à nos prières.

« — Je n'ai plus qu'un mot à ajouter, lui dis-je. A dater d'aujourd'hui je suis ouvrier, je vais donc gagner largement ma vie. Veuillez réserver désormais pour de plus malheureux que nous les bienfaits que vous nous avez prodigués depuis si longtemps, et recevez nos remerciements sincères pour tout le bien dont vous nous avez comblés. »

J'allais m'éloigner quand elle m'arrêta d'un geste et me tendit la main.

« — Touchez là, Pierre, me dit-elle. La démarche que vous venez de faire est simple et grande. Si l'on était toujours récompensé comme je le suis aujourd'hui de l'intérêt qu'on porte aux malheureux, la charité ne serait plus une vertu, mais un véritable plaisir. »

Pierre Aubert se tut. L'expression de son visage n'était plus la même. Positivement il était ému.

Il releva les yeux etregardaBeaudunois, qui demeurait confondu d'étonnement.

— Cela vous étonne? fit l'agent, qui reprit aussitôt son masque

LE DRAME DE POâ'TCHARRa

yuinze ceuls Iraocs 1 se récria André. (?. 733.)

UV. 96. — LE ur.AAIF. DE PO.NTcnARnA. — p. SAL-MÈUli. - J. nOLTF ET C", ÉD.

uv. 95,

d'insensibilité. Eh bien? vrai, cela m'étonne aussi un peu de me sentir troublé, quand ces souvenirs de jeunesse me reviennent à la pensée

Je ne déteste cependant pas me rappeler ce que j'ai souffert autrefois. Cela prouve, ajouta-t-il en promenant sur le luxe qui l'entourait un regard orgueilleux, que je ne suis pas un imbécile.

A ces mots, il quitta son bureau, et fît quelques pas dans le cabinet comme pour s'arracher à cet attendrissement passager.

— Allez, dit-il à Beaudunois, je n'ai pas besoin de vous pour aujourd'hui; mais soyez là demain matin à dix heures sans faute.

— Je n'y manquerai pas, répondit l'employé.

Il ramassa à la hâte les bardes qu'il avait déposées dans un coin du cabinet et s'éloigna.

L'heure du déjeuner était passée. Aubert commençait à s'impatienter, lorsque Clémence vint enfin annoncer que « Monsieur était servi » .

Il se mit à table; puis, quand il eut achevé son repas, il alla terminer sa toilette et revint prendre place devant son bureau.

Il était tout de noir habillé et cravaté de blanc, comme un notaire ou plutôt comme un maître d'hôtel de restaurant.

Une heure allait sonner, c'est-à-dire celle à laquelle il recevait les clients.

Depuis dix minutes à peine il était assis, lorsque retentit le timbre de l'antichambre.

D'après les instructions qu'elle avait reçues, Clémence fît entrer le visiteur dans la salle à manger, qu'elle avait mise en ordre, et vint prévenir son maître.

— Bien, lui dit-il, priez ce monsieur d'attendre un instant. Alors même qu'il n'avait personne dans son cabinet, l'agent avait

pour principe de toujours faire attendre. Cela faisait supposer au client que M. Aubert recevait beaucoup de monde.

Il resta donc seul un bon quart d'heure, puis il se leva, remua bruyamment deux chaises, ouvrit avec fracas la porte de son cabinet, celle de l'antichambre, les referma de même, et entre-bâillanl celle qui communiquait avec la salle à manger :

— Si monsieur veut entrer... dit-il.

Le visiteur se leva. C'était un jeune homme de vingt-cinq ans environ, de tournure fort distinguée et très élégamment habillé. Aubert l'examina attentivement. Il ne le connaissait pas. C'était le baron André d'Estival.

L'agent lui offrit un siège, et prit place devant son bureau.

— A qui aî-je Fhonneur de parler? dcmanda-t-il alors.

— Esl-il indispensable de décliner ses nom et prénoms pour entrer en relations avec vous? fit André d'un ton glacial.

— Mais., répondit Aubert un peu déconcerté, cela dépend monsieur...

— • C'est que, reprit le baron, si cela était indispensable, il serait inutile de me garder plus longtemps.

— Veuillez me dire ce dont il s'agit, dit l'agent légèrement froissé de cette dédaigneuse froideur, nous verrons ensuite.

Ce qui le blessait le plus, c'était rindifférence que témoignait André pour les magnificences dont il était entouré. Ordinairement le luxe que l'agent avait déployé dans sa mise en scène provoquait chez ses nouveaux clients une impression plus marquée.

— Monsieur, commença d'Estival, j'ai lu dans les journaux une annonce dans laquelle vous prétendez fournir des renseignements sur certaines familles.

— C'est la vérité, monsieur.

— Sur toutes les familles?

— Je n'ai pas cette prétention, monsieur. Les répertoires du monde entier n'y suffiraient pas. Cependant le mien est assez riche.

— Fort bien, monsieur. Alors, veuillez me dire quelle est habituellement votre manière de procéder, car je n'en ai aucune idée.

— C'est bien simple, monsieur. Est-ce sur votre propre famille que vous désirez avoir quelques renseignements?

— Non, puisque je refuse de vous donner mon nom.

— C'est juste. Alors c'est d'une tierce personne qu'il est question?

— - Naturellement, fit André. A présent quels sont vos prix?

— Je n'en ai pas, monsieur.

— Comment?

— Je veux dire que mes prix sont proportionnés à la valeur des renseignements que je puis fournir.

— Et qui en est juge? interrogea le baron.

— Moi seul, monsieur, répondit Aubert qui se sentait plus fort, maintenant qu'il était sur son terrain.

— Et si le prix que vous exigez ne me convient pas?

— Vous êtes libre de ne pas me le donner, monsieur. C'est précisément parce que cela s'est présenté souvent que j'ai pris l'habitude de me faire payer tout d'abord une somme de vingt francs. C'est ce que j'appelle le droit de recherche. Grâce à cette sage précaution»

LE DRAME DE PONTCHARRA. 7Go

si mon client ne verse pas entre mes mains le prix que je demande, je n'ai pas perdu tout à fait mon temps.

— Qu'à cela ne tienne, fît vivement André en fouillant dans son gousset et en déposant un louis sur le bureau, voici mes vingt francs.

— Maintenant, veuillez me dire le nom de la personne à laquelle vous vous intéressez.

— C'est la comtesse veuve de Varlades.

L'agent prit un lon<^ registre, sur la tranche duquel étaient alignées, l'une au-dessous de l'autre, toutes les lettres de l'alphabet.

Il ouvrit le registre à la lettre V, et promena son doigt sur la page correspondante.

— De Varlades... de Varlades... murmurait-il. Ah! s'écria-t-il tout à coup, j'ai votre affaire, monsieur.

Le baron ne put réprimer un geste de surprise. L'agent s'en aperçut et sourit avec une sorte de fatuité.

— De Varlades, fit-il en lisant à haute voix, veuve du comte de Varlades. fille Je M. et de lAP^ Vincent, marchands de cuirs.

Il releva la tête.

— Est-ce bien cela? demanda-t-il.

— Oui, dit André. Il me semble bien, en effet, que la mère de la !)e]Ic comtesse se nomme Vincent; quant au reste, je ne saurais l'affirmer.

— Je vous le dirai, moi, fit Aubert.

— J'écoute, monsieur.

— Oh! un instant! Il m'est impossible de vous fournir ainsi, à brûle-pourpoint, les renseignements que vous me demandez, j'ai des recherches à faire, des notes à prendre; cela exige un certain temps.

— Combien de temps?

— Vingt-quatre heures au moins, monsieur. - — Ainsi, dit André, je puis revenir demain?

— A la même heure, si vous le voulez.

— Je n'y manquerai pas, fit le baron qui se dirigea vers la porte. Aubert reconduisit l'inconnu, devant lequel il s'inclina profondément.

— Ce jeune homme-là est riche, se disait-il. Certainement, il est habitué au luxe, sans cela mon appartement aurait proiluit plus d'effet... Cela doit être un amant jaloux... ou un prétendu, puisque cette femme est veuve... donc il payera bien. Maintenant, ce que j'ai à lui fournir a-t-il quelque valeur? Vite, il faut m'en assurer.

A ces mots, il alla pousser les verrous qui défendaient intéricu-

LE DRAME DE POiNTCliAllUA

rement les portes de l'antichambre et de la salle à manger ; puis il se dirigea vers le petit meuble de bois noir qui «;e trouvait entre les deux fenêtres, tira de sa poche un trousseau de cIpCs et l'ouvrit.

En jouant sur ses gonds, l'unique battant de ce meuble laissa voir une armature en fer d'une solidité à toute épreuve.

Comme si cela ne suffisait pas, une caisse de fer, un de ces merveilleux échantillons de la serrurerie moderne, muni de tous les ressorts et de toutes les combinaisons imaginables, garnissait l'intérieur du meuble.

Le bois noir, la tablette de marbre blanc, n'étaient qu'un prétexte à dissimuler le coffre-fort qu'ils recouvraient.

Pierre Aubert prit une petite clef qui était attachée à la chaîne de sa montre, l'introduisit dans la serrure, fit jouer les combinaisons et ouvrit la caisse.

Sur la tablette supérieure étaient alignés des dossiers renfermant diverses valeurs; mais tout le bas de cette véritable forteresse était occupé par trois énormes registres, reliés en maroquin rouge, à côté desquels on en distinguait quatre autres de même couleur, mais de moindre dimension.

— Voyons, fit Aubert. Quelle indication donne mon répertoire? Il se rapprocha de son bureau, surlequel le livre était resté ouvert

et lut à demi-voix:

« Vincent, livre II. Varlades, tome III. »

— Bien, dit-il, Livre II, c'est un des livres de mon père... Tome 111, c'est un des miens.

II prit alors dans les trois énormes registres rouges celui qui portait le numéro 2, et, dans les quatre plus petits, celui qui portait le numéro 3, puis il déposa le tout sur son bureau.

Il commença par ouvrir le livre rouge, à la fin duquel se trouvait une table alphabétique.

— Vincent, page 309, murmura-t-il.

Il plaça devant lui le Uvre à la page indiquée, et le parcourut curieusement. C'étaient des colonnes d'imprimés, qui avaient été certainement découpées dans un journal, et depuis plusieurs années, car le papier était jauni par le temps.

— Bigre! disait-il à mesure qu'il avançait dans sa lecture, une johe petite histoire! Ça vaut au moins un billet de mille. Voyons de Varlades, à présent.

Il prit le tome III et lut sur la table finale : De Varlades^ page 158. »

Il procéda comme il avait fait pour le livre rouge, et ouvrit le tome III à la page indiquée.

Cette fois, il s'agissait d'une note écrite de sa propre main, et à une date beaucoup moins éloignée, car l'encre semblait encore toute fraîche.

— C'est plus récent, murmura-t-il en y jetant les yeux. Cependant, cela vaut bien cinq cents francs. Oui, c'est cela. Il les donnera où il ne saura rien.

Il prit les registres et alla les remettre dans la caisse, qu'il referma avec les mêmes précautions qu'il avait prises pour l'ouvrir. Ensuite, il alla tirer les verrous et reprit place devant son bureau.

Il se mit alors à déplier une liasse de journaux qui se trouvait devant lui. C'était, outre la Gazette des Tribunaux et le Droit, tous les journaux judiciaires de moindre valeur, tels que r Audience, les Causes célèbres, le Palais, etc.

Tout en les parcourant, il tenait à la main une paire de très longs ciseaux. Quand il trouvait un article qui attirait son attention, ou la relation d'un procès retentissant entre gens de quelque valeur, il faisait jouer ses grands ciseaux, découpait l'article ou la relation du procès, collait ces morceaux de papier sur les feuilles blanches et numérotées d'un registre placé devant lui, et inscrivait en tête le nom ou les noms de ceux qui figuraient dans ces débals. Plus les débats étaient scandaleux, plus il se frottait les mains.

Cette besogne terminée, il poussa un soupir de contentement.

Allons! le tome V avance, dit-il. Pour peu que je continue pendant quelques années encore, mon travail sera un digne appendice du Livre rouge de mon père.

Le lendemain matin, Aubert apprit à Clémence qu'à partir de ce jour il aurait un employé, lequel serait spécialement chargé de répondre aux clients. Il l'invita conséquemment, qu'il fût dans son cabinet ou qu'il n'y fût pas, à introduire les visiteurs dans la salle à manger.

Beaudunois fut exact. A l'heure dite, il prenait place devant la table que son patron lui avait préparée.

Lorsque le baron d'Estival arriva, il était une heure et demie. Beaudunois était encore plongé dans les béatitudes d'une laborieuse digestion.

— Est-ce vous, monsieur, demanda-t-il à André, qui êtes venu déjà hier?

— C'est moi, répondit André.

768 LE UKAME DE POiNTCIlARRA

— Veuillez vous asseoir, monsieur, je vais prévenir M. Aubert. L'agent fit aussitôt ses préparatifs, tira de leur caisse les registres

précieux, les ouvrit sur son bureau à la page indiquée, et fit entrer le baron.

— J'ai trouvé, monsieur, dit-il avec joie, et j'ose me flatter que j'ai eu la main heureuse.

— Ah! fit André un peu hésitant.

La démarche qu'il faisait répugnait, en effet, à son caractère loyal.

— Oui, reprit Aubert d'un ton confidentiel. Aussi, en estimant à quinze cents francs les renseignements que j'ai recueillis, je suis sûr que je suis au-dessous de la vérité.

— Quinze cents francs! se récria André.

— Vous avez le droit de ne pas les donner, s'empressa de répliquer l'agent; mais, vrai, si vous saviez ce dont il s'agit, vous regretteriez de ne pas l'avoir fait. Les documents que j'ai à vous soumettre concernent non seulement M"" de Varlades, mais M. et M"" Vincent, une autre personne encore, et sont d'un intérêt palpitant.

André sortit son portefeuille de sa poche, en tira deux billets de banque et les jeta sur le bureau.

— Voilà votre argent, dit-il. Parlez.

Aubert se mordit les lèvres.

— Je suis un niais, pensa-t-il en saisissant les deux billets; j'aurais dû demander deux mille francs, je les aurais eus.

— ■ Je suis à vos ordres, monsieur, fit-il à haute voix. Désirez- vous que je vous lise en entier mes documents, ou faut-il tout simplement les rtsumer.

— Lisez, répondit d'Estival.

— Oui, je conçois, dit Aubert avec un gros rire, vous en voulez pour votre argent. Eh bien! soit. Commençons par l'histoire de .VP' Vincent.

« Ce fut dans les premiers jours de l'année 1845, que Virginie- Féhcité Dugazy épousa Edmond Vincent.

« Félicité Dugazy avait dix-huit ans alors et ne possédait rien que la dangereuse beauté qui l'a perdue. A cette époque déjà, elle avait fait parler d'elle dans le quartier qu'elle habitait. Coquette à l'excès, aimant la toilette, les plaisirs, affichant des goûts fort au-dessus de sa position, elle avait eu des relations, coupables disent les uns, innocentes affirme-t-elle, avec un riche négociant du voisinage. Nous n'avons pas à nous occuper de ces faits, qui sont antérieurs au

Se trouva en présence de ce cadavre. (P. 173,)

mariage, mais nous inclinons à croire que les bruits publics avaient raison.

« Vincent les ignorait-il? Espérait-il, à force de soins et d'amour, inspirera cette jeune fille des sentiments meilleurs? C'est probable. Ce qui est certain, c'est qu'il r«^nou?îiïe 28 janvier 1845.

« Les premiers mois de mariage s'écoulèrent paisiblement.

UV. 91. — LE DRAME DE TONTCHARRA. — P. SAUMÈRE. — J. ROUFF ET C'", ÈO.

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