LIV
Vincent possédait rue Mauconseil un magasin de cuirs très achalandé, il avait une clientèle nombreuse, et son chiffre d'opérations se soldait en ce temps-là par un bénéfice net dépassant quatorze mille francs par an.
a Aussitôt que Félicîie uugazy Tut au courant de cette situation prospère, sa coquetterie, un instant endormie, se réveilla. Couturières et modistes affluèrent au domicile conjugal; puis, vint le tour des tapissiers, qui transformèrent en un nid adorable l'intérieur simple et modeste de Vincent,
« Pour le tapissier, il n'osa rien dire et paya sans protester. La première condition de bien-être et de bonne harmonie était que l'appartement de sa femme fût disposé à sa guise. Mais quand arrivèrent les notes de couturières, de modistes, de lingères, il se récria hautement.
« De là s'éleva la première aiscussion entre les deux époux. Il n'y avait pas tout à fait cinq mois qu'ils étaient mariés. Vincent adressa à sa femme des reproches mérités, essaya de la ramener à des idées plus raisonnables, et, croyant l'avoir convertie, paya encore, tout en lui annonçant qu'à l'avenir, s'il se présentait des notes aussi exagérées, il se refuserait à en acquitter le montant.
« Féhcité lui déclara bien, dans un moment de colère, qu'il s'en repentirait, mais Vincent ne tint aucun compte de cette menace et demeura inébranlable.
« L'incorrigible coquette, sans avoir égard aux justes observations de son mari, continua à porter de magnifiques toilettes, puis ses absences, rares d'abord, se multiplièrent et devinrent pour Vincent un sujet de véritable inquiétude.
« Il avait raison de trembler, le pauvre homme! La malheureuse Félicité s'engageait dans une voie fatale, et, de chute en chute, devait échouer sur ce banc où vous la voyez assise. »
Le baron d'Estival eut un mouvement de surprise.
— Mais c'est un réquisitoire que vous me lisez là! s'écria-t-il.
— Oui, monsieur, dit Aubert. C'est un extrait de la Gazette des Tribunaux du 21 juillet 1844. Le document n'en est que plus authentique et les faits n'en sont que mieux groupés.
— C'est juste, fit André, continuez, je vous prie. L'agent reprit de sa voix monotone :
« L'excentricité et la richesse des toilettes de M""" Vincent avaient causé parmi ses relations un pénible étonnement. Toutes les curiosités se portèrent sur elle, de sorte que l'on s'aperçut bientôt
qu'elle avait un amant. Elle prenait, du reste, si peu de précautions pour le cacher, que la découverte ne fut pas difficile à faire. C'était un sieur B..., commissionnaire à la Halle aux cuirs, et c'était le moyen qu'avait imaginé Félicité de payer les toilettes dont elle séparait.
« Cette liaison devint, en peu de jours, la fable du quartier. Naturellement, Vincent était le seu' qui l'ignorât; mais il n'était pas assez aveugle pour ne pas voir combien la conduite de sa femme était irrégulière.
« Une scène terrible éclata entre les deux époux, à la suite de laquelle la paix sembla renaître sous le toit conjugal. Vincent était bon, il pardonna.
« Spéculant sur cette coupable bonté, entraînée par ses appétits insatiables de plaisir. Félicité ne tarda pas à oublier ses promesses.
« Trois mois plus tard, on lui donnait pour amant un sieur D..., négociant, avec lequel elle osa se montrer publiquement sur nos promenades, au théâtre, partout enfin où il plaisait à son dévergondage de s'étaler.
« Cette fois encore Vincent tenta de réagir ; mais il le fit avec moins d'autorité. Le découragement commençait à s'emparer de lui.
« Sa femme s'en aperçut. Comptant sur cette faiblesse dangereuse , elle ne chercha plus à maîtriser ses passions. Après le sieur D..., vint le sieur F..., puis le sieur J..., un officier de cavalerie, puis le sieur H..., un ingénieur de grand mérite.
« Elle aurait peut-être épuisé successivement toutes les lettres de l'alphabet, si elle n'avait enfin mis la main sur un homme excessivement riche, et si elle n'avait compris sur-le-champ quel parti elle pouvait tirer de ces coupables relations.
« Pendant cette période criminelle de huit années, qui ne fut qu'une longue série de débauches, que devenait l'infortuné Vincent?
« En proie à un découragement insurmontable, vaincu par la douleur, accablé de honte, il négligea ses aflaires. Bientôt il aurait succombé, si, poussé par ses amis, il n'avait enfin résolu de vous soumettre sa situation désespérée.
« C'est la séparation de corps qu'il veut obtenir, messieurs, c'est la liberté de vivre en paix à laquelle il aspire. Et il ne vous demande pas seulement de punir la femme criminelle, il sollicite la condamnation du sieur Lelourd, cet entrepreneur de maçonnerie guilleret et souriant, qui est assis sur le banc des accusés à côté de sa complice, et qui ne semble pas comprendre la portée de l'accusation qui pèse sur lui.
« Vous rendrez justice à cet infortuné mari, messieurs ; vous vengerez la morale outragée, vous protégerez le foyer conjugal contre la démoralisation profonde qui Tenvahit, et quand vous aurez flétri le vice, vous aurez rendu à la société et à la religion un service impérissable!
« Après cet éloquent réquisitoire, souvent interrompu par des applaudissements que le président a beaucoup de peine à réprimer, le tribunal rend un jugement qui condamne Virginie-Félicité Dugazy à six mois de prison et Savinien Lelourd à un mois de la même peine. »
Aubert fît une pause.
— Pardon, lui dit André, mais tout ceci ne m'intéresse que médiocrement, et ne m'apprend rien sur le comptedeM^^Me Varlades.
— Ob! attendez, cela n'est pas fini. Il y a un dénouement à ce drame de police correctionnelle. Ce dénouement nous le trouverons dans un fait divers du Constitutionnel ^OTidiUi la date du 14 février 1845, dont je vais vous donner lecture.
« Dans la nuit du H au 12 février, le nommé Edmond Vincent, détenu à la prison pour dettes, s'est donné la mort dans les circonstances que nous allons raconter.
« Ce Vincent était autrefois dans le commerce et faisait de très bonnes affaires, lorsqu'il épousa une femme jeune et belle, mais d'une coquetterie effrénée. Comme son mari avait fermé sa caisse aux réclamations incessantes des fournisseurs, elle prit un amant et passa successivement dans les bras de cinq ou six adorateurs, qui satisfaisaient sans marcliander les moindres caprices de cette beauté facile.
« Outré d'une telle conduite, et voulant à tout prix y mettre un terme, Vincent fit un jour constater le flagrant délit et traduisit devant les tribunaux la femme adultère et son complice, qui furent condamnés tous deux à la prison.
« Ce complice était un sieur L..., entrepreneur de maçonnerie, homme fort riche et peu scrupuleux, qui, en sortant de prison, n'eut qu'un désir: se venger du mari récalcitrant. Il savait que cenégociani était dans une position difficfle. Il acheta toutes les créances, trop nombreuses, hélas! dont Vincent n'avait pas effectué le remboursement, le fit poursuivre à outrance, et la faillite de l'infortuné commerçant fut déclarée.
« Quelques mois plus tard, Vincent, harcelé par son impitoyable persécuteur, fut appréhendé par les recorset conduit à 'i maison de détention de la rue de Clichy.
« Se voyant perdu sans ressource, et ne voulant pas survivre ;i son déshonneur, le malheureux se pendit dans la soirée à un clou de forte taille, qui soutenait la (lèche des rideaux de son lit.
« Hier, à onze heures du matin, le gardien de la prison, en lui apportant à déjeuner, se trouva en présence de ce cadavre rigide et glacé. Le médecin, qu'on appela en toute hâte, ne put que constater le décès et affirmer qu'il remontait au moins à dix heures.
« Ruissela mort de ce désespéré ne pas peser trop lourdement sur la conscience du sieur L... et de son impudente maîtresse! »
— Vous le voyez, fit Auhert, quand il eut achevé cette lecture, rien n'y manque. L..., cette initiale transparente sous laquelle est désigné l'entrepreneur Lelourd, ne laisse aucun doute sur l'identité du misérable. Enfin, à la suite des extraits de journaux dont je viens de vous donner lecture, se trouve écrite à la main la mention suivante :
« Aujourd'hui, la femme Féhcité Dugazy, veuve Vincent, vit publiquement avec le sieur Lelourd, dont elle a eu une fille, née seulement huit mois après le jugement qui a prononcé la séparation de corps entre elle et son mari, c'est-à-dire le 17 avril 1853. Cette enfant porte donc légitimement le nom de Camille Vincent, quoiqu'il soit de notoriété publique que la séparation existait de fait entre les époux depuis plus d'un an déjà, lorsque le jugement fut rendu. »
Et, en bas de celte mciilion, se trouvent entre parenthèses les mots que voici:
« Renseignements particuliers. »
— Ici finit l'histoire de iM""' Vincent, dit Aubert; maintenant, si vousvoulez bien, monsieur, nous allons passer à celle de M"" deVarlades. C'est encore un procès qui nous la fournit, procès de date toute récente, puisqu'il ne remonte guère qu'à deux ans et demi. En avez-vous connaissance?
— Non, répondit André. '
— Désirez-vous que je vous le communique?
— Je le crois bien! s'écria le baron que la précision et l'importance de ces renseignements avaient fini par intéresser au plus haut point.
Aubert ferma le livre 11, ouvrit le tome III, et se tourna vers son client.
— L'authenticité de tous ces documents ne peut pas vous échapper, monsieur, dit-il d'une voix grave. Ceux que je vais vous communiqutnsont extraits de la plaidoirie d'un de nos plus célèbres avocats, lequol avait mis son éloquence au service de la famille de Varlades.
r;* LE DRAME DE PONTCIIARRA
Il s'agissait de revendiquer en son nom certains bijoux de famille, diamants et autres, que le feu comte de Varlades avait engagés, antérieurement à son mariage, pour une somme de dix mille francs, que sa femme avait dégagés quelque temps après, et qu'elle s'était appropriés.
Or, voici en quels termes l'avocat de la famille exposait les agissements qui avaient précédé et suivi le mariage de la prétendue demoiselle Vincent avec le comte...
— Comment? de la prétendue... M"" de Varlades n'est-elle pas la fille de M"' Vincent? fit le baron étonné.
— Pas plus que vous et moi, monsieur. Mais patience! chaque chose viendra en son temps. A l'époque dont nous parlons, c'est-à-dire au moment oii son mari se tua de désespoir, la femme Vincent et sa fille vivaient encore. Cette digne mère ne songeait donc qu'à accaparer son amant et à assurer le sort de sa fille.
« Ce Lelourd était un homme d'intelligence épaisse, sur lequel cette sirène ne larda pas à exercer une influence despotique. Lorsqu'il mourut en 1869, d'une attaque d'apoplexie foudroyante, elle produisit le double d'un testament déposé depuis trois ans chez le notaire de son amant, et par lequel elle héritait pour moitié de la fortune du sieur Lelourd. Quant à l'autre moitié, il en avait disposé en faveur de Camille Vincent. La mère était tutrice de l'enfant et ne devait lui remettre cette moitié qu'à l'époque oii Camille se marierait, ou, si elle ne se mariait pas, au jour de sa majorité.
« Le testament était en bonne et due forme, par conséquent inattaquable; la femme Vincent devint donc propriétaire delà fortune de son ancien amant, s'élevant à une somme de douze cent mille francs, plus un hôtel, sis à Paris, rue de Chateaubriand, n° 47. De ce côté, la femme Vincent avait donc atteint son but. Elle était riche et l'avenir de sa fille était assuré.
« Ce n'était pas assez au gré de son ambition. Elle portait un nom flétri, et, bien qu'on oubhe vite à Paris, la mort tragique de son mari, sa liaison scandaleuse avec Lelourd avaient eu trop de retentissement pour qu'elle ne cherchât pas à les effacer.
« Aussi, dès que sa fille fut en âge de se marier, elle se mit en quête. Ce fut alors qu'elle rencontra le comte de Varlades, âgé de soixante-douze ans, et qu'elle résolut den faire sa proie.
'< La femme Vincent n'ignorait pas à quel homme elle avait affaire. Elle savait que le comte avait été jadis à la tête d'une magnifique fortune, mais qu'il l'avait gaspillée, et qu'il en était réduit pour ainsi dire à son dernier écu.
« Elle n'eut donc pas de peine à triompher des scrupules du gentilhomme ruiné. Elle fit adroitement miroiter à ses veux les six cent mille francs de dot que Camille apportait en mariage. Après avoir hésité longtemps, le comte, talonné par le besoin, presque par la faim, se résigna à accepter.
« Dès qu'il eut prononcé le Oui fatal, la femme Vincent ne lui donna plus le temps de respirer. Dans le délai strictement légal, le mariage fut consommé.
« Sans doute vous vous étonnerez, messieurs, de voir une fille à peine âgée de vingt-trois ans, maîtresse d'une fortune relativement si belle, se jeter dans les bras d'un vieillard plus que seplua^-énaire. C'est que vous ignorez peut-être que la comtesse de Varlades n'est même pas la fille de M""' Vincent. Camille, la vraie fille de cette femme est morte en Suisse, oii elle s'était réfugiée pendant la guerre. Celle dont il s'agit est une sorte d'aventurière, nommée Clara, fille d'un certain Ambroise Desrochers, un vieil avare qui habitait le quartier Saint-x\ntoine. S'il a laissé à Clara une grosse fortune, puisqu'on l'évalue à qumze cent mille francs, il lui a laissé aussi son nom, tellement flétri qu'elle l'a répudié, pour prendre celui de M°" Vincent qui ne valait guère mieux.
Comment ces deux femmes se sont-elles rencontrées? quel pacte secret les a réunies? Personne ne le sait; mais, quoique Clara se soit mariée sous son véritable nom, nous retrouvons en cette aifaire la main expérimentée de l'adroite M""" Vincent. C'est sous le ré^-ime dotal que cette jeune fille se marie. Elle ne veut pas que le comte puisse dilapider la fortune qu'elle lui apporte. Elle a tout calculé, tout prévu. Cependant la cuirasse dont elle s'est revêtue est comme toutes les cuirasses : elle a un défaut, par lequel il nous est heureusement permis de la frapper. C'est l'apport social des deux époux.
« De toute sa fortune dissipée, le comte de Varlades n'avait conservé qu'une relique sacrée. Ni les innombrables besoins de son existence aventureuse, ni même la faim, n'avaient pu le décider à s'en défaire. Je veux parler des diamants de sa mère, qui figurent au contrat dans son apport pour une somme dérisoire de vingt-cinq mille francs. Et si je dis dérisoire, c'est que les diamants ont doublé, triplé de prix depuis l'époque oii ils ont été achetés. Ces diamants, il les avait engagés, c'est vrai, mais il ne s'en était pas dessaisi pour cela. Eh bien! ce sont ces bijoux dont nous vous demandons la restitution, puisque le comte est mort sans héritier et qu'aucune clause du contrat n'en attribue la propriété après sa mort à la fille de la femme Vincent.
En vain nous présente-t-on une quittance définitive de quinze mille francs, signée de lui, pour solde de la valeurtotale des diamants. Vous savez aussi bien que moi, messieurs, ce que vaut une quittance semblable, arrachée par une jeune femme à un vieillard; vous savez par quels moyens honteux on obtient une signature en pareil cas. Aussi, vous annulerez cette quittance, vous rendrez à la famille, qui les réclame, ces bijoux vénérés. Ce n'est pas par leur valeur intrinsèque qu'ils ont du prix à ses yeux, c'est par les souvenirs à la fois doux el glorieux qui s'y rattachent. Non, vous ne souffrirez pas que le vice se pare plus longtemps de ces dépouilles sacrées. »
Pierre Aubert suspendit ici sa lecture.
— •' A la suite d'une longue discussion relative au point de droit lui-môme, continua-l-il en s'adressant au baron d'Estival, l'avocat de M°^ de Varlades prit la parole. La vie orageuse du comte lui faisail beau jeu. Il prouva sans difficulté que c'était de ses propres deniers que sa cliente avait dégagé les diamants ; — car, disait-il, avec quel autre argent eussent-ils été retirés du Mont-de-Piété, puisque le comte n'avait plus rien quand il s'est marié? — Quant à la quittance des quinze mille francs, formant le solde du prix auquel ces bijoux avaient été évalués dans le contrat, elle existait, on la représentait aux adversaires. Donc il n'y avait pas heu de discuter si M. de Varlades avait reçu ou non ces quinze mille francs. Dans tous les cas, rien n'était moins surprenant de la part d'un prodigue qui avait dévoré sa fortune, et que des besoins incessants avaient fait déjà consentir à tant d'autres marchés onéreux!
Cette plaidoirie, froide et raisonnée, triompha des arguments passionnés de l'adversaire. La famille de Varlades fut déboutée de sa demande et condamnée à tous les dépens.
André avait écouté avec une attention soutenue.
— Ma foi! monsieur, dit-il, permettez-moi de vous faire mes comphments. Ilétait impossible, jele reconnais, d'être mieux renseigné que je ne le suis à présent sur le compte de M""' de Varlades...
— Je suis enchanté, monsieur, fit Aubert en se rengorgeant, d'avoir pu vous être utile.
— Cependant, reprit le baron, je trouve dans ces renseignement une lacune que j'aurais désiré combler...
— Laquelle, monsieur?
— Celle qui concerne Clara Desrochers.
— Vous avez raison, monsieur, mais, là encore, le hasard ma miraculeusement servi, car, à la suite de ces documents, j'en trouve
LE DRAME DE POiNTCHARRA
Sans asile et coiui-lètemeut ruiné. P. 782.)
d'autres, écrits de ma propre main, il y a trois ans, et qui concernent précisément cette Clara Desrochers. Or, je les tiens de bonne source, car ils m'ont été fournis par une domestique, nommée Louise, qui n'est restée que pende temps à mon service, mais qui était depuis dixhuit ans chez Ambroise Desrochers, au moment où cet homme est mort.
Liv. OS. — i.r n:.\Mr nr. PdXTCiiAiii; \. — r. sai'mkc.p. — j. roi-ff et C'", f.o. i iv. 99.
C'est sur les renseignements que Louise m'a donnés que j'ai rédigé cette note.
— Voyons... fît curieusement André.
Docilement, Aubert continua :
Ambroise Desrochers, qui était l'avarice même, ne prit guère plus de soins de sa fille, quand elle était jeune, que si elle n'existait pas. Mal habillée et mal nourrie, Clara aurait souvent souffert du froid et de la faim, si des voisins compatissants ne lui étaient venus en aide. Ce fut ainsi qu'elle grandit, jusqu'au jour où elle entra en apprentissage chez une modiste. On devine ce que devint cette pauvre enfant, dans un tel miheu, affranchie de toute surveillance. Elle se donna pour ainsi dire à qui voulut la prendre, afin de satisfaire ses goùls de paresse et de coquetterie.
Desrochers l'ignorait ou faisait semblant de l'ignorer, lorsque Clara s'éprit sérieusement, cette fois, d'un certain Gaétan du Lac, qui demeurait dans sa maison. Elle renonça à la vie aventureuse pour se consacrer à cet amour, qui ne fut malheureusement pas payé de retour.
Ce Gaétan du Lac était d'ailleurs un personnage bizarre qui, après avoir sauvé la vie àun jeune avocat, nommé Henri Matifon, s'était lié avec lui de la plus étroite amitié...
— Mais, fît observer d'Estival stupéfait de retrouver dans cette note le nom de son meilleur ami, s'agit-il donc du Matifon qui demeurait alors rue du Petit-Musc?
— Précisément, répondit Aubert. Ce Desrochers était propriétaire de cette maison et l'habitait.
— Alors, reprit André, ce Gaétan du Lac n'est autre que Gaétan Desrochers, celui qui a épousé la fille de M. Darneville...
— C'est ce qui résulte de la note que j'ai l'honneur de vous communiquer, répondit Aubert.
En effet, il ressort des déclarations de Louise que son maître, Ambroise Desrochers, s'était emparé de la fortune de son frère Frédéric, père de M. Gaétan.
Quoique cette femme n'ait pu me raconter exactement ce qui s'était passé, elle a surpris le secret du vieil avare. De complicité avec un nommé Fontagnol, Ambroise avait tué son frère et fait disparaître son neveu pour s'emparer du million qui leur appartenait. Or, lorsque aidé dans ses recherches par son ami Matifon, M. Gaétan découvrit le secret de sa naissance et menaça Ambroise de lui faire rendre gorge, des scènes violentes éclatèrent entre Desrochers et
Foiitagnol, les deux complices. Fontagnol se noya et Ambroise, à la suite d'une scène non moins violente, qu'il eut avec le fils de ce Fontagnol, mourut également, le jour même, des suites d'une chute qu'il avait faite dans sa propre maison.
M. Gaétan Desrochers rentra donc sans effort et sans bruit dans le nom et la fortune qui lui appartenaient. Il quitta la maison pour épouser la fdle de M. Darneville, laissant Clara plus éprise et plus désolée que jamais, en dépit de la fortune dont elle venait d'hériter à son tour, et qui se montait à plus de douze cent mille francs.
Elle essaya de s'étourdir, acheta un hôtel, ouvrit ses salons à tout le monde, et entreprit de venger sur Alcibiade Fontagnol la mort de son père. En effet, après en avoir fait son esclave, sans lui avoir jamais accordé la moindre faveur, elle le ruina si complètement qu'il disparut pendant la guerre, sans qu'on sût au juste s'il avait été ou non tué par les Prussiens.
Pendant ce temps, Clara faisait tous ses efforts pour oublier Gaétan, qu'elle aimait toujours, et pour racheter son passé. 11 est à peu près certain que ce fut elle qui, sous le nom de « la Dame Noire », installa à ses frais l'ambulance du boulevard Haussmann. Mais, la guerre terminée, toujours poursuivie par son amour, elle résolut de renoncer au monde. Elle crut retrouver dans le silence du cloître le calme dont elle avait besoin, entra en religion, et prononça des vœux éternels.
Tout à coup, en 1873, on la vit reparaître en compagnie de M""" Vincent, et chacun la prit alors pour Camille, la véritable fille de cette femme, à laquelle elle ressemblait, du reste, d'une façon extraordinaire. Sans doute, elle rêva de rentrer dans le monde et d'y occuper un certain rang, puisque, cette année même, elle épousa le comte de Varlades.
— Yoilà, dit Aubert en finissant, tout ce que je puis vous apprendre ; mais il me semble que c'est assez complet, ajouta-t-il en se rengorgeant. J'ai fait de ces renseignements un extrait que je suis prêt à vous remettre, à moins que vous ne désiriez posséder les originaux dans lesquels je les ai puisés...
André, qui allait s'emparer du papier que lui tendait Aubert, s'arrêta brusquement.
— Je ne comprends pas bien, dit-il.
— Voici, continua l'agent. Les documents que je vous ai fournis font partie, vous le voyez, d'un registre que j'appelle mon Livre rouge. Or, quiconque viendra me demander après vous des renseignements,
sur la comtesse de Varlades, aura, pour le même prix, ce qu>j je viens de vous donner. Donc, si votre désir était que personne autre que vous ne possédât ces renseignements, il faudrait acheter la feuille même du registre sur laquelle ils sont inscrits.
— Fort bien, dit André qui commençait à comprendre.
— • Dans ce cas, poursuivit Aubert, les quinze cents francs que vous m'avez payés seraient à déduire du prix total de l'achat.
— Et à quel chiffre s'élèverait ce total?
— A vingt mille francs, monsieur.
— C'est pour rien, dit André en se levant et en s'emparant du papier qui lui était destiné; mais je n'ai aucun intérêt à vous priver d'un document si précieux.
Il se dirigeait vers la porte, quand Aubert le retint d'un mot :
— Il me reste une prière à vous adresser, dit-il.
— Laquelle, monsieur?
— C'est de ne révéler à personne ce que j'ai fait pour vous,, répondit Aubert.
— Vous pouvez compter sur ma discrétion, promit André. A ces mots, il salua légèrement et disparut.
— Parbleu! se disait-il en descendant l'escalier, Fernand avait raison. Cet Aubert est un homme étonnant, et ce Livre rovye est prodigieux.
Quant à Aubert, il était resté seul, — un peu déconcerté peutêtre.
Tout à coup, il se frappa le front comme illuminé d'une idée subite.
— Que je suis bête! s'écria-t-il, si ce n'est pas lui qui les donne, ce sera elle.
Il prit une feuille de papier à lettre, et il écrivit :
« Madame la comtesse,
« Un jeune homme assez bien mis, de tournure distinguée, sort à l'instant de mon cabinet. Il m'a demandé si je pouvais lui fournir sur votre compte des renseignements précis. Je lui ai répondu que je ferais les recherches nécessaires, et je l'ai prié de revenir demain à trois heures.
« Après son départ, j'ai consulté mon répertoire, et je me su* s aperçu que je possédais, en effet, deux pièces précieuses vous concernant, vous et M"' Vincent.
« Faut-il les communiquer, oui ou non? Il serait urgent que vous vinssiez en personne m'apporter la réponse aujourd'hui même.
« Agréez, madame la comtesse, lassurance de ma très respectueuse considération.
« p. AUBERT. »
Après avoir glissé ce billet sous enveloppe, et y avoir inscrit l'adresse, il appela Beaudunois.
— A l'instant, dit-il, vous allez porter cette lettre. Il faut absolument que vous la remettiez vous-même à la comtesse de Varlades. Si elle vous fait demander votre nom, vous direz que vous êtes le secrétaire de l'agence Aubert. Est-ce compris?
— Parfaitement.
— Hâtez-vous, j'attends la réponse.
Beaudunois prit la lettre et jeta les yeux sur l'adresse.
Il devint tout à coup horriblement pâle.
Rue Chateaubriand, numéro 47 ! C'était là que dix-sept ans auparavant il avait été appelé par cet étranger... qu'il avait pris cette jeune femme et cet enfant...
A ce souvenir terrible, ses cheveux se dressaient sur sa tête.
— 11 est vrai, se disait-il, que, depuis cette époque, la rue a dû changer d'aspect, que les numéros ont été bouleversés.
Pas du tout. Quand il se trouva devant le numéro 47, il sentit se jambes se dérober sous lui. La maison était bien la même!
Beaudunois fut quelques minutes à se remettre de l'émotion qu'il éprouvait. En un instant, toute sa vie passée se représenta à sa mémoire — cet épisode funeste, surtout, qui le poursuivait aujourd'hui encore, aussi vivace qu'autrefois, malgré les efforts surhumains qu'il avait faits pour l'oublier.
Quel changement s'était opéré dans sa situation, dans sa manière de vivre, dans ses idées !
A l'époque où nous l'avons perdu de vue, il fuyait vers l'Italie, de peur d'être compromis dans cette affaire de la rue de Flandres, dont les journaux lui avaient appris le dénouement tragique.
De nouveau il était riche, et, certes, il eût été heureux, s'il n'avait pas été poursuivi par cette pensée qu'il avait servi de comphce à un assassin.
Celui fut du moins une rude leçon. Il se décida à se fixer à Dijon et à habiter la maison de sa grand'mère. Il se jura même solennellement que de sa vie il ne toucherait plus une carte !
Lorsqu'à la fin de l'hiver, il revint en France, vers les premiers jours d'avril 1852, il était à peu près rassuré. L'affaire de la rue de Flandres était oubliée; l'instruction avait été obligée de s'arrêter, faute de preuves suffisantes. Il avait lieu de le supposer, du moins, puisqu'il n'avait pas été inquiété.
Cependant il ne jugea pas prudent de revenir immédiatement à Paris. D'ailleurs, la liquidation de la succession de sa grand'mère n'était pas complètement terminée.
Il passa donc à Dijon tout l'été, puis, quand arriva l'hiver, il se dit qu'en s'engageant à habiter sa ville natale il n'avait pas renoncé pour cela à faire de temps à autre un voyage à Paris. Dans le commencement de novembre, il revint donc dans son appartement de la rue de Trévise, dont il n'avait pas encore donné congé.
Il avait également négligé d'envoyer sa démission au cercle dont il faisait partie. Aussi il ne trouva rien de plus naturel, pour tuer ses soirées, que d'y retourner de temps en temps.
La première fois, il éprouva un véritable plaisir à retrouver ses anciens amis. 11 fit quelques pas autour des tables de jeu; mais, fidèle au serment qu'il s'était prêté, il ne risqua pas même un louis sur le tapis. La seconde fois, il jugea que hasarder cent francs ce n'était pas jouer; il les perdit. Tout en se promettant bien de ne plus recommencer, il voulut les rattraper; il en perdit mille. La troisième fois, il était repris dans l'engrenage. Adieu ses belles résolutions et ses serments !
Pendant huit années, il essaya de lutter contre la malechance qui le poursuivait. La dernière saison avait été pour lui un désastre. Il avait vendu, pièce à pièce, tous ces riens coûteux et charmants, dont il avait embelli à nouveau son appartement; il avait fait flèche de tout bois
Le moment arriva enfin où cette ressource suprême lui manqua. Ses créanciers et le propriétaire de la maison se disputèrent à l'encan ce qui lui restait.
Beaudunois, sans asile et complètement ruiné, se trouva en plein hiver de 1861, sur le pavé de Paris, avec vingt-huit francs dans sa poche.
Il alla raconter sa détresse à ses amis. Tous lui répondirent : — Vous avez mangé six cent mille francs, pauvre cigale ! Eh bien ! dansez maintenant.
Un seul tendit à ce naufragé une perche de salut. C'était Alfred Calendier.
Il avait acheté, dans des ventes de succession, des tas de vieux parchemins, les avait inventoriés, classés, numérotés, placés dans des casiers suivant l'ordre alphabétique des noms qu'il y avait relevés. Ce travaillent et difficile accompli, il avait fondé uue maison qui s'appelait : Archives du Blason.
Grâce aux circulaires qu'il répandait à profusion, aux renseignements qu'il possédait, à ceux que lui fournissaient les familles nobles auxquelles il s'adressait, il publiait tous les ans, sous ce titre : Archives du Blason, un magnifique volume, dans lequel étaient admis à figurer tous ceux qui consentaient à verser, entre les mains de Calendier, une somme de cinq cents francs. Et tous les ans le livre était plein, ccr on est toujours certain de réussir, toutes les fois qu'on spécule sur la vanité humaine.
En dehors de ce livre, le directeur des Archives du Blason faisait toutes recherches, établissait toutes généalogies, sur plus ou moins beau papier, avec ou sans enluminures, — le tout selon la générosité d'un chacun.
Calendier, que son secrétaire venait de quitter, offrit à Beaudunois de prendre sa place aux appointements de deux cents francs par mois. Beaudunois accepta.
Depuis deux mois il occupait assez inexactement cet emploi, lorsque le prince de B... se présenta. 11 désirait faire faire quelques recherches à la Bibliothèque-, pour compléter quelques pièces qui manquaient dans ses papiers de famille.
En l'absence du directeur, le secrétaire lui fit observer que, pour autoriser ces recherches, il fallait donner un pouvoir sur papier timbré, signé du prince en personne. Il ajouta, ce qui était vrai, que le cas se présentait souvent, et que les Archives du Blason avaient même des feuilles de papier timbré tout spécialement destinées à cette formalité.
Le prince trouva cela tout naturel. Il chargea le secrétaire de rédiger ce pouvoir. Mallijjreusement, Beaudunois ignorait quelle était exactement la formule. 11 pria donc le prince de vouloir bien revenir le lendemain à l'heure où le directeur était chez lui.
Le prince, qui ne se souciait pas de revenir pour si peu de chose, prit une plume, apposa sa signature sur la feuille de papier et s'en alla.
— Vous prierez votre directeur, dit-il, de remplir le blanc que je laisse avec la formule ordinaire.
Beaudunois le reconduisit avec les plus grands égards. Il connais-
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sait depuis longtemps de réputation le prince de B... Il savait que ce jeune homme était riche à millions.
— Tout de même, se disait-il en contemplant cette signature, si au lieu d'un pouvoir, on inscrivait au-dessus de ce nom-là une reconnaissance de cinq ou six mille francs...
La moralité de Beaudunois avait rudement souffert depuis quelques années! Cette pensée coupable fit dans son esprit des progrès si rapides, qu'il la mît à exécution le jour même.
Cent fois dans sa vie il avait été en relations avec des usuriers de lout acabit. Il alla en trouver un et le pria de lui escompter cette reconnaissance de cinq mille francs. L'usurier prétexta, comme toujours, qu'il n'avait pas les fonds. Beaudunois n'ignorait pas qu'il mentait. Aussi, pour avoir immédiatement l'argent qu'il convoitait, il abaissa peu à peu ses prétentions, et finit même par les réduire à mille francs comptant.
— Eh bien! revenez demain, lui dit son homme, je vous les remettrai.
Il s'étonna cependant, quand Beaudunois fut parti, qu'on lui laissât à si bon compte une reconnaissance signée d'un des plus grands noms de France. Le doute s'empara de lui. Le lendemain matin, il se rendit chez le prince de B..., lui montra la reconnaissance, et lui demanda si elle était bien authentique.
Le prince reconnut sa signature, mais déclara qu'il n'avait jamais fait de billet à personne, et qu'il ne connaissait, pas même de nom, ce Beaudunois, à l'ordre de qui cette prétendue valeur était souscrite.
Tout à coup, il se rappela ce qui s'était passé la veille dans les bureaux des Archives du Blason.
— Venez, dit-il à l'usurier, nous allons éclaircir ce mystère.
Il fit atteler son coupé, s'habilla et se rendit au parquet, oii la reconnaissance fut déposée.
Une heure après, Beaudunois était arrêté. ' Calendier était au désespoir. Cette vilaine affaire allait se dénouer en cour d'assises, elle aurait un grand retentissement et jetterait un jour déplorable sur les Archives du Blason.
Calendier alla voir le prince, le pria, le supplia, lui exposa qu'il n'avait recueilli que par pitié ce Beaudunois, dont il lui raconta la vie, et lui démontra que c'était sur lui, Calendier, qu'allait rejaillir toute Ja honte de ce scandale !
Le prince de B... se laissa toucher. 11 se rendit au parquet pour
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C'est vous, monsieur, dit- elle eu oulraui. (P. 181.
retirer sa plainte, mais le parquet refusa de se dessaisir et déclara qu'il poursuivrait d'office.
Lorsqu après huit mois de prison préventive, Beaudunois passa en cour d'assises, tout ce que put faire le prince de B..., pour FinfortiiiK'^ Calendîer, fut de déposer qu'il avait signé un peu à la légère, et
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qu'il ne pouvait pas affirmer qu'il n'y eût rien d'écrit au-dessus de la signature qu'il avait donnée.
Grâce à ce compromis, Beaudunois esquiva les cinq ans de détention et les cinq ans de surveillance auxquels il avait droit, et ne fut condamné qu'à un an et un jour de prison.
Depuis cette époque, l'existence de ce criminel naïf ne fut qu'une longue décadence. Cet homme sans énergie n'essaya même pas de lutter contre la misère, ni de se réhabiliter de cette chute terrible.
Pour ne pas mourir de faim, il avait dressé une liste de trentecinq principaux membres du cercle dont il avait fait partie. 11 allait chez eux, tour à tour, mendier chaque matin une pièce de quarante sous, et, pour ne pas se tromper, à mesure qu'il recevait, il pointait sur sa liste les noms de ceux qui avaient payé leur tribut à sa fainéantise.
Avec ces quarante sous et les habits qu'on lui donnait par charité, il vivait insouciant, errant de garni en garni, perdant chaque jour un lambeau du peu de virilité qui lui restait, n^ayant plus le respect de soi-même, trouvant presque tout naturel de vivre à présent aux dépens de ceux qui lui avaient gagné, disait-il, les six cent mille francs qu'il avait perdus.
Chez lui, on le voit, le sens moral était complètement oblitéré. Si, dans un dernier effort, il avait tenté de se raccrocher à la vie honnête, en sollicitant chez Pierre Aubert l'emploi que celui-ci lui avait accordé, cet effort ne devait pas le mener loin.
Ce que nous avons résumé en quelques pages venait de se représenter en un instant à l'esprit de Beaudunois, au moment où il pénétra dans l'hôtel de la belle comtesse de Varlades.