LIV
Comme c'est une demoiselle qui ne demande qu'avoir du pays, elle fît également ses malles ; ils se dirigèrent ensemble vers le chemin de fer du Nord, et le soir même ils partirent pour Bruxelles.
Le lendemain Aubert écrivit à l'homme qui s'occupait ordinairement de ses affaires, le chargea de vendre son mobilier et sa maison du Trocadéro, et de lui en faire parvenir le prix.
Dans cette lettre se trouvait celle qui m'était destinée.
« C'est Tata, écrivait Aubert, qui a exigé que je rendisse à M. FernandTrigomecle papier qui se trouve sous l'enveloppe; comme je n'en ai que faire, je n'ai pu refuser cette petite satisfaction à celle qui a bien voulu partager mon exil. »
— Eh bien! mais c'est une bonne personne que cette Tata! fit observer Germaine.
— Oui ; dans son monde, on appelle cela être bonne fille.
- — Et l'on a raison, dit la jeune fille. Je sais bien des femmes d'un autre monde qui n'en auraient pas fait autant.
11 y avait évidemment dans ses paroles une allusion aux manœuvres peu délicates de M""" de Varlades.
Fernand ne la comprit pas ou feignit de ne pas la comprendre.
— De sorte, poursuivit-il, que l'homme d'affaires a déjà vendu les meubles d'Aubert, et qu'il va bientôt faire vendre également la maison qui t'a servi de cachot pendant vingt heures.
— Alors cet Aubert quitte définitivement Paris?
— Pour quelque temps du moins, ce n'est pas douteux.
— Et les cinq cent mille francs que je devais lui donner?
— Ils sont là.
— Que vas-tu en faire?
— Ce que tu voudras.
• — Bien sûr?
— Parbleu! Est-ce qu'ils ne sont pas à toi?
— Tu plaisantes, fit Germaine. Est-ce que ce qui m'appartient ne t'appartient pas tout autant?
— Eh bien, soit! dit Fernand en souriant. Qu'allons-nous en faire?
— Tu permets que je donne mon avis?
— Non seulement je te le permets, mais je t'en prie.
— Bien franchement?
— Certes.
— Alors, il faut envoyer cet argent à mon oncle Kouchnine, en le chare:eant de le faire remettre au comte Badouroff.
Fernand fut fort embarrassé. Puisque le comte avait été tué par Rouchnine, il était absolument impossible de lui restituer cette somme.
Germaine s'aperçut de cette hésitation.
— Tu n'es pas de cet avis? demanda-t-elle en fronçant les sourcils.
— Je ferai tout ce que tu voudras, mon enfant, répondit-il doucement, mais je n'en vois pas la nécessité. 11 est évident que, d'un jour à l'autre, la fortune des BadourofT te reviendra.
— Je n'en veux pas! dit-elle en se détournant avec vivacité.
— Pourtant, si le comte venait à mourir, la renonciation que tu as consentie deviendrait nulle et non avenue. Bien plus, elle te créerait un titre incontestable à revendiquer les millions de ton père.
— Jamais ! fît Germaine avec un geste d'horreur. Qu'on ne me parle jamais de cette fortune ! Je n'en veux pas!
— Elle est bien à toi, cependant, voulut hasarder Fernand.
— Je n'en veux pas, te dis-je ! s'écria la jeune fille en proie à une dangereuse exaltation. Tu ne vois donc pas qu'il y a du sang et du poison sur cet or maudit!
Fernand comprit qu'insister davantage serait imprudent, et pourrait occasionner un nouvel accès de fièvre, que le docteur avait bien recommandé d'éviter.
— Allons, calme-toi, fit-il. J'enverrai cet argent à Kouchnine.
— Tu me le jures !
— Sur notre amour!
— A la bonne heure ! dit Germaine dont le visage se rasséréna. Et, je t'en conjure, que le comte vive ou qu'il meure, qu'il ne soit jamais question entre nous de ces millions! Le jour où cet argent entrerait dans notre maison, je me iigure que la mort y entrerait avec lui.
Fernand devina quels horribles soupçons avaient envahi l'esprit de Germaine.
— Va, ne crains rien, chère enfant, dit-il. oe te jure que jamais un atome de ces milhons ne grossira notre trésor ! — et il me semble, ajouta-t-il à son oreille, que je t'en aimerai davantage.
Fernand partageait si complètement les scrupules de Germaine, qu il se sentit soulagé d'un grand poids quand il la vit bien fermement résolue à repousser ces richesses.
Deux jours après, il recevait da Kouchnine une lettre ainsi conçue :
« Cher monsieur et ami,
« Je vous prie de m'excuser si je ne vous ai pas donné plus tôt de mes nouvelles; mais je tenais, en vous écrivant, à vous mettre au courant de tout ce que j'avais fait. Aujourd'hui que je suis arrivé enfin au résultat que j'ambitionnais, je me décide à rompre le trop long silence que j'ai gardé.
« Après avoir vengé sur le comte le meurtre de ma pauvre sœur, je ne crus pas encore avoir rempli jusqu'au bout la mission que je m'étais imposée.
(( Par les soins de l'ambassadeur de Russie, je fis dresser un acte de notoriété établissant la parfaite identité de Germaine, ou plutôt d'Olga Badouroff. Muni de cette pièce, et après l'avoir fait revêtir de toutes les formes légales, je retournai à Saint-Pétersbourg, oii m'attendait ma famille.
«. Je sollicitai du czar une audience, qu'il m'accorda aussitôt. Je n'ai pas l'honneur d'être de ses amis, assurément; cependant, comme je lui ai vendu vingt fois des pierreries, j'ai eu souvent l'occasion de voir Sa Majesté dans l'intimité.
(( Le czar daigna me recevoir avec une extrême bienveillance. Je lui racontai de quelle affreuse mort avait péri ma pauvre sœur, et lui annonçai que j'avais été assez heureux pour retrouver sa fille à Paris.
« A l'appui de cette assertion, je lui montrai l'acte que j'avais fait dresser, ce qui m'amena forcément à lui confier que Nicolas Badouroff s'était fait tuer en duel à Paris, et que, par conséquent, l'héritage du général était plus vacant que jamais.
(( — De sorte que vous avez amené votre nièce avec vous ? me demanda-t-il.
« Il fallut bien lui confesser qu'Olga n'avait pas voulu quitter Paris. J'essayai de lui démontrer combien c'était facile à comprendre, puisque c'était en France qu'elle avait été élevée et qu'elle avait trouvé une famille; puis je réclamai en son nom la succession des Badouroff.
« Sa Majesté fut inflexible.
« — Qu'Olga vienne auprès de vous, dit-elle, et je lui rends à l'instant son titre et sa fortune.
« Or, je savais bien que la chère enfant n'y consentirait jamais ; je l'avouai au czar.
« — Raison de plus, répliqua-t-il, pour que les choses restent en l'état où mon ukase les a mises. Seulement je consens à lui laisser encore une chance de revendiquer cette succession. Puisqu'elle hérite des BadourofT, et puisque je la considère comme morte, du moment qu'elle ne se représente pas, c'est vous, en votre qualité d'oncle maternel, qui héritez d'Olga. Donc, c'est à vous que je donne les millions de BadourofT, aux mêmes conditions que j'avais stipulées pour le frère du général, c'est-à-dire à la condition que vous les remettrez aux mains d'Olga, si elle les réclame en personne auprès de nous avant l'âge de vingt ans.
« Je compris que cette décision de Sa Majesté n'était qu'un moyen détourné de rendre à ma nièce ce qui lui appartenait, sans contrevenir au décret qu'il avait rendu.
a Je me précipitai à ses genoux et je le remerciai de sa générosité.
« Il fit appeler immédiatement un de ses secrétaires, qui rédigea sous sa dictée le nouvel ukase, en vertu duquel je devenais l'héritier des BadourofT.
« Je n'ai pas besoin de vous dire, mon cher ami, que je ne veux pas garder cette fortune et que je ne l'ai acceptée que pour la restituer à Germaine. Je me suis informé, et j'ai appris que cette fortune s'élevait au chiffre de cinq milhons six cent trente-cinq mille francs. Ayez donc la bonté de me dire de quelle façon vous désirez que je vous la fasse parvenir. Le plus simple, serait, je crois, de la verser ici au crédit de la maison Rothschild, qui vous rembourserait en espèces à Paris. Si cet arrangement vous convient, ayez la bonté de m'en informer.
« Embrassez pour moi cette chère petite Olga, présentez mes respectueux hommages à madame votre mère, et recevez une cordiale poignée de main.
« De votre tout dévoué,
« Alexandre Kouchnine.
« Saint-Pétersbourg, 12 décembre 1868. »
Cette lettre était si inattendue, que Fernand fut pris au dépourvu. Que devait-il faire? Évidemment il ne pouvait pas accepter sans le consentement de Germaine. Or, Germaine lui avait formellement déclaré — et même en termes fort énergiques — qu'elle ne voulai
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fi aucun prix de la fortune de son père. Fernand n'hésita plus; il prit la plume et écrivit :
« Mon cher monsieur Kouchnine,
« Ma mère et moi nous nous joignons à Germaine pour vous remercier de la sollicitude que vous lui témoignez et de la générosité avec laquelle vous offrez de lui faire parvenir les millions des Badouroff. Mais, je n'ai pas besoin devons dire pourquoi, elle est fermement résolue à ne rien accepter de cette succession, et se considère comme comblée par vos seules libéralités. Elle ne veut rien au delà et me charge devons en informer.
« Veuillez donc disposer de cette somme comme bon vous semblera, et recevoir une fois encore nos bien chaleureux remerciements.
« Agréez, moucher monsieur Kouchnine, l'expression de notre bien sincère amitié,
« Fernand Trigomeg. »
Lui-même, il alla jeter cette lettre à la poste et revint prendre place au chevet de la jeune fille.
Germaine était sauvée maintenant, grâce aux soins de sa mère et de Clémence, qui avait -définitivement remplacé l'ancienne domestique, et qui était devenue la perle de sa race.
Quelques jours après, Fernand faisait, plusieurs acquisitions au bazar &q La Blé nager e, lorsqu'il entendit un grand bruit.
Il s'approcha, et aperçut un homme blond, âgé de quarantecinq ans environ, grand et bien mis, qui tenait à la main des casseroles en cuivrC;, que deux commis essayaient de lui arracher.
— Je m'appelle Beaudunois! criait-il. Je suis bien connu à Paris. Pourquoi voulez-vous m'empêcher d'emporter ces casseroles?
— Payez-les disaient les commis.
— Vous ferez toucher la facture à mon hôtel ! répliquait fièrement Beaudunois, sans lâcher les casseroles.
En entendant prononcer ce nom, Fernand avait attentivement examiné l'auteur de ce scandale, et avait clairement lu dans ses regards que le malheureux était fou !
En effet, les sergents de ville intervinrent et le conduisirent au poste du boulevard Bonne-Nouvelle, oti le médecin qu'on fit appeler donna l'ordre de le conduire à Bicêtre.
Fernand avait suivi ce triste cortège. Il s'intéressait au sort de cet infgrtuné, car c'était lui qui avait le plus contribué à établir l'identité
de Germaine. 11 le vit donc se débattre au milieu des agents, lutter contre eux des pieds et des mains, chercher à les mordre. Nonseulement il était fou, mais il était fou furieux.
Beaudunois fut solidement attaché sous ses yeux, hissé dans un fiacre, comme un ballot, et conduit à Bicêtre.
Trois jours après, il mourait d'un transport au cerveau.
Probablement, l'argent que Kouchnine lui avait donné était la cause déterminante de sa folie. Depuis si longtemps il n'avait pas eu une somme semblable à sa disposition, que ces richesses lui avaient fait perdre la tête.
11 y avait, du reste, plusieurs jours que son cerveau était dérangé; car lorsqu'on se rendit chez lui pour y faire l'inventaire de ce qu'il possédait, on y trouva les objets les plus disparates.
Dans la chambre misérable qu'il habitait, au cinquième étage d'une-maison des Batignolles, au milieu de la plus affreuse nudité, on découvrit un magnifique jonc à pomme d'or, un casque circassien de grande valeur, une bonbonnière en vieux saxe, deux plats de faïence persane, et d'autres objets qu'il avait achetés certainement depuis peu de jours.
Dans le tiroir d'une table de bois blanc on trouva un acte sous seing privé, constatant qu'il avait, en effet, acheté un hôtel dans l'avenue Friedland.
Sur une feuille de papier était minutieusement décrit, pièce par pièce, le mobilier dont il comptait garnir les appartements, les écuries et les remises. Enfin le modèle d'une voiture dite vittoria, très confortable, avec la mention suivante écrite de sa main au bas du dessin :
« Très large, à cause de mes grandes jambes. »
Le malheureux était donc mort en plein rêve de prospérité.
Ce fut un ami de Fernand, attaché au parquet de Paris, qui le mit au courant de tous ces détails.
Cette triste fin d'un homme qui avait été un des complices indirects de la mort d'Olga, frappa vivement Fernand. Cependant il ne s'en affecta pas outre mesure.
Depuis que Germaine s'était rétablie, il n'était plus question dans la maison que de son mariage.
Les bans avaient été publiés, les amis de Fernand étaient prévenus. Tout le poids de ce jour solennel reposait maintenant sur la couturière.
Naturellement Fernand avait bien été obligé de raconter à ses
Le soir même ils se mettaient en route. (P. 1130.)
camarades ce qui s'était passé, et quelle part active M""" de Varlades avait prise au guet-apens dans lequel Aubert avait essayé d'attirer Germaine.
Cette fois, il fallut bien que ces jeunes fous, aveuglés jusqu'alors par l'incomparable beauté de l'enchanteresse, ouvrissent les yeux à la lumière.
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Un seul, sans protester cependant contre les assertions irréfutables de Fcrnand, ne se rendit pas aussi facilement que les autres à l'évidence. C'était André.
Pendant le récit qu'il avait fait des turpitudes auxquelles s'était mêlée la belle comtesse, Fernand, qui depuis longtemps, soupçonnait le jeune baron d'aimer en secret la jolie veuve, avait remarqué qu'André d'Estival souffrait cruellement.
Lorsqu'il eut achevé ses confidences, il s'approcha à la dérobée de son ami.
— Tu l'aimes, et je t'ai fait bien mal, n'est-ce pas? dit-il à voix basse.
— Oui, répondit André, d'une voix étranglée. Mais cet amour, indigne de moi, contre lequel je luttais déjà depuis une année, tu Tas enfin arraché de mon cœur. Merci, Fernand, tu m'as sauvé l'honneur!
In effet, lorsque cinq jours après, Fernand fui marié et partit avec sa mère et sa jeune femme- pour l'Itahe, où le médecin lui avait ordonné de finir l'hiver, André vint à lui :
— Yeux-tu me permettre de t'accompagner? lui demandà-t-il.
— Je n'avais pas osé t'en prier, répondit Fernand, en lui serrant vivement la main. Viens, ami. Les splendeurs de ce beau ciel bleu t'auront bien vite fait oublier les nuages qui ont assombri ton horizon.
Le soir même, ils se mettaient e.i route.
M. et M""^ Trigomec habitent aujourd'hui Paris pendant l'hiver. Ils vont passer huit mois de la belle saison dans une propriété qu'ils ont achetée en Touraine.
Kouchnine vient quelquefois les voir ; mais, malgré les plus vives instances, ils n'ont jamais voulu aller en Russie.
Quant à la comtesse de Varlades, profondément dépitée du peu de succès qu'avaient obtenu ses tentatives auprès de Fernand, elle ne voulut pas rester un jour de plus à Paris.
Sur le conseil que lui en donna Matifon, elle partit pour Nice avec M"^ Vincent, et s'y fit remarquer par son luxe et son élégance. A la fin de l'hiver, elle avait complètement tourné la tête à un prince polonais, fort riche, parfait gentilhomme, qui possédait près de Varsovie des propriétés immenses. Il déposa aux pieds de Clara sa couronne, ses richesses et ses trente-cinq ans.
Après avoir hésité longtemps, Clara finit par suivre les conseils de
M™" Vincent, qui la pressait d'accepter, et le mariage fut célébré.
Aujourd'hui la princesse paraît heureuse. Elle est adorée de son mari, elle est recherchée, fêtée, considérée même. On la rencontre partout : en Pologne, en Angleterre, en Italie, en Autriche. Elle vient même souvent à Paris, où elle continue à se faire habiller, mais elle n'y séjourne jamais lopgtemps.
Son plus grand regret est de n'avoir pas d'enfant.
— Ah! dit-elle avec un gros soupir à M"° Vincent, qui la suit partout, Dieu ne m'accordera jamais cette joie... Je serais trop heureuse!...
Matifon continue le cours de ses éclatants succès. Fidèle à ses amitiés, il passe souvent chez Gaétan et Fernand, une narlie des vacances que le Palais lui permet' de prendre.