ÉPILOGUE
Un mois s'était écoulé depuis les événements que nous avons racontés.
Les Trigomec avaient vécu un peu isolés, caria santé de Germaine avait besoin de grands ménagements. •
1118 LE DRAME DE POiNTCHARRA
Soit qu'elle se ressentît encore de la chute qu'elle avait faite, soit que les révélations de Clémence et de Kouchnine eussent produit en elle une sorte de révolution, une fièvre violente s'était emparée d'elle, et l'avait clouée sur son lit pendant douze jours.
A deux ou trois reprises, le délire s'était déclaré. Pendant ces longues heures de souffrance, la jeune fille était poursuivie sans cesse par l'image de sa mère. Toutes les scènes qu'on lui avait racontées et qui avaient précédé ou suivi la mort d'Olga se représentaient à sa pensée.
Au bout de douze jours enfin, la* fièvre disparut et un mieux sensible se manifesta. Un calme relatif succéda à l'agitation inquiétante qu'éprouvait la malheureuse enfant.
Le docteur qui l'avait soignée annonça que la convalescence exigeait encore une quinzaine de jours, et conseilla à M"^^ Trigomec de faire un voyage avec Germaine, si cela lui était possible.
Cette idée, qu'on avait communiquée à la jeune fille, avait paru lui causer une grande joie.
— Gui, avait-elle dit à la condition que nous partirons tous.
— Mais, mon enfant, avait voulu faire observer M"^ Trigomec, tu sais bien que Fernand ne peut pas s'absenter.
— Pourquoi?
— Son métier d'avocat... les affaires dont il est chargé...
— Son métier, il le quittera. Avec les deux millions que mon oncle Kouchnine nous a donnés avant de partir, il y a de quoi vivre pour nous tous ; quant aux affaires dont il est chargé, il les remettra aux avoués ou aux chents qui les lui ont confiées.
— Mais son avenir, mon enfant!
— Son avenir est de m'aimer, répliqua Germaine. Quant à moi, je le sens, je ne pourrais pas vivre deux jours séparée de lui. Il me semblerait qu'un nouveau malheur va m' arriver.
Les malades sont volontaires, on le sait. Il fallut céder aux exigences de Germaine. Ce fut Fernand lui-même qui vint lui annoncer que rien ne le retenait plus à Paris.
— Ainsi, tu es libre? lui demanda- t-elle.
— Libre comme l'air. Je n'ai plus qu'une seule occupation maintenant.
— Laquelle?
— C'est de t'aimer.
— Oh! alors, je te donnerai de la besogne, va! car j'ai besoin de ton amour pour oublier ce vilain passé.
— Sois tranquille, il ne te fera pas défaut! dit chaleureusement Fernand en lui serrant la main.
— Ainsi, malgré tout ce que tu as appris de mon origine, tu veux bien encore que je sois ta femme?
— Comment! si je veux! Mais en quoi ce que j'ai appris a-t-il rien changé de la Germaine que j'adorais?
— Ah! que tu es bon ! Tu vaux mieux que moi, toi.
— Par exemple !
— Oh! je me rends justice, va. Je sais bien que je suis égoïste. Je te force à abandonner une carrière dans laquelle tu commençais à te faire un nom, je te condamne à m'aimer à perpétuité ; mais j'en ai si grand besoin! Je sens un tel vide autour de moi, que si tu ne me tendais pas la main, il me semble que je retomberais dans le néant, que je mourrais...
— Alors ne songe plus à tout cela, puisque je t'appartiens tout entier.
— C'est cela, n'y pensons plus! fît joyeusement la jeune fille. — Ah! mais, à propos! reprit-elle tout à coup, je ne suis pas libre. L'engagement que j'avais pris envers M. Aubert, pour vous sauver de la ruine, l'as-tu? Lui as-tu donné les cinq cent mille francs que je lui avais promis?
— C'est précisément de quoi je venais l'entretenir, si tu n'es pas trop souffrante...
— Non, non, dit vivement Germaine, je t'écoute.
— J'étais étonné, commença Fernand, de ne pas avoir entendu parler de cet ingrat depuis que tu es revenu auprès de nous. Aussi, désireux comme toi d'en finir avec ce misérable, je me suis décidé à aller le voir hier pour lui réclamer l'acte qu'il avait obtenu de ta faiblesse. J'arrive... Personne! l'appartement est vide! je m'informe auprès du concierge, qui me répond que son locataire a quitté Paris et a fait vendre tous ses meubles. J'insiste pour obtenir une explication, et il me donne l'adresse de l'homme d'affaires qu'Aubert avait chargé de ses intérêts.
Je vais chez cet homme, je décline mon nom.
— Ah' me dit-il, c'est vous qui êtes M. Fernand Trigomec?
— Oui monsieur.
— J'ai précisément une lettre pour vous, monsieur. Seulement, comme on n'avait mis sur l'enveloppe que votre titre d'avocat, sans y joindre votre adresse, je me proposais de la chercher dans un agenda pour vous faire remettre cette lettre. Veuillez m'excuser d'avoir tant
tardé, mais j'ai été si occupé ces jours derniers des intérêts de M. Aubert...
— De qui est cette lettre? lui demandai-je.
— De M. Aubert, répondit-il.
Et il me remit un pli cacheté, que j'ouvris aussitôt avec une curiosité facile à comprendre.
Quel fut mon étonnement de trouver sous l'enveloppe l'acte que tu me réclamais tout à l'heure!
— Ainsi tu l'as?
— Le voici, dit Fernand, qui le tendit à Germaine.
Elle l'examina avec attention, comme si elle ne pouvait en croire ses yeux.
— Ah! quel bonheur! s'écria-t-elle.
Puis, changeant brusquement de ton :
— Que s'est-il donc passé? dit-elle.
— Tu tiens à le savoir?
— Oui, tu l'as donc appris?
— Cet homme m'a tout raconté.
— Alors, va donc vite! Tu me fais bondir.
— ■ D'après la date exacte qu'on m'a donnée, dit Fernand, c'est le jour même où tu nous est revenue ici qu'Aubert a reçu du parquet une lettre, dans laquelle le juge d'instruction l'invitait à passer dans son cabinet.
Si tu t'en souviens, je t'avais dit que les agissements de cet Aubert avaient éveillé déjà l'attention du parquet. Il est probable qu'on voulait tout bonnement le questionner et lui conseiller la plus grande circonspection.
Aubert ne se souciait sans doute pas de subir un interrogatoire embarrassant.
Il eut peur, perdit la tête, boucla immédiatement ses malles, mit ses valeurs dans un sac et courut chez Tata.
— Tata? s'écria Germaine. Qu'est-ce que Tata?
— Tata, c'est Octavie Chiffoux, la tigresse jalouse que tu as vue dans la maisonnette du Trocadéro, et qui s'était chargée de me prévenir.
— Ah! bien ! dit la jeune fille, sur les lèvres de qui ce souvenir amena un sourire involontaire.
— Donc, continua Fernand, il courut chez Tata et lui proposa de l'emmener à Bruxelles.
|] mourait d'un transport au cerveau. (P. 1128.)
UV 141 . —LE EnAME DE ^n^TCIIARnA. — P. SAUMÈRE. — J. ROUFF ET C'o, ÉD.